M, CHARMA
Professeur de Philosophie à la même Faculté.
L'opinion du professeur, telle qu'elle est formulée dans le discours qui précède , dit le Bulleiin de Vimlruction publique (octobre 1842), au moment môme où il sortait de sa chaire, fut l'objet d'une discussion amicale entre lui et M. Charma, son collègue. Ce dernier, à la demande de M. Maillet-Lacoste, formula le résumé de ses idées sur l'intéressant objet du débat, et publia ce résumé [sous forme de lettre] dans le Pilote du Calvados.
IITTRË DE )1. CIIARii
Mon cher collègue ,
Tous voulez donc qu'après avoir admiré avec tout le monde l'excellent discours que vous avez écrit sur les difficultés et les mérites de la traduction , je me singularise en venant ici le combattre ; c'est , permettez-moi de vous le dire, pure coquetterie de votre part. Etranger par la nature de mes travaux et de mes fondions à cet art du traducteur auquel votre vie a été presqu'entièrement consacrée , et dont vous possédez tous les secrets , je ne puis, vous le savez bien, en opposant sur cette question une théorie improvisée à vos doctrines réfléchies, que faire ombre au tableau. Mais vous le désirez, et je me sacrifie. J'aime à vous donner publiquement, puisque vous y attachez quelque prix , cette marque de déférence et de dévouement.
La meilleure et la plus agréable partie de ma tâche, mon cher collègue, celle à laquelle je devrais me borner, c'est de rappeler ici la thèse que vous avez si habilement soutenue : ma citation sera longue et textuelle ; je n'ai rien de mieux à faire , pour mes lecteurs et pour moi-même , que de m'effacer et de vous produire (1).
Isocrate a parlé, et les applaudissements ont suivi son oraison brillante. Voici venir maintenant quelque stoïcien, au langage aride et sévère ; sa froide logique , mon cher
(1) Suii ici une longue citation que nous supprimons , en renvoyant au discours lui-même.
collègue , au lieu de s'abandonner au charme et aux prestiges de votre éloquent langage, va le disséquer et le peser. Les philosophes ne sentent pas. ils jugent.
La traduction d'un chef-d'œuvre littéraire, la seule dont il soit ici question, aspire à transporter d'un idiome dans un autre , non pas seulement le gros de la pensée , mais ses détails les plus délicats; le style de l'écrivain original, ce style qui éveille plus d'idées encore qu'il n'en exprime, qui suppose par conséquent les plus profondes et les plus larges sympathies entre l'intelligence qui parle et celles qui écoutent, ce style, dis-je, doit passer, avec toute sa puissance, du modèle à la copie. Cette translation est impossible; c'est ce qu'il faut établir.
1° Les faits sont là. Qu'on nous montre une traduction égale au livre qu'elle prétend reproduire. 11 y a l'inûni , quoiqu'on en ait pu dire, entre Homère et Pope, entre Virgile et Delille. Rousseau, de votre aveu . a complètement échoué dans sa périlleuse tentative. Mais Montesquieu a réussi ! Vos souvenirs vous trompent, mon cher collègue; vous ne larderez pas à en convenir. Et d'abord Montesquieu n'a guères traduit qu'une page environ de la Germanie de Tacite; une expérience aussi restreinte , quelque favorable qu'elle pût être à \otre opinion , n'aurait rien de bien concluant. Que sera-ce, si ces cinq ou six phrases , dont vous invoquez ici le témoignage, déposent contre vous? Ecoutez Tacite et admirez : « Si civitas in qua orti sunt, lomja pace cl otio torpeat , plerique nobilium adolcscentium pelunt ultro cas nationcs qua.^ tune bellum aliquod gerunt, quia et ingrala gentî quies cl faciUua inler anlicipitia clarescunt , magnumque comilalum nisi vi bel-
îoque tiieare Nam epuhc et quanquam incompti, largi lamen
apparalus , pro slipendio cedunt Pigrum quia imo el
mcrsvidelur sudorc adquirere quod possis sanguine parare-
Germania, § 14.» Que nous apporte Montesquieu en échange de ces formes si nobles à la fois et si pittoresques? « Si une cité est en paix, les princes vont chez celles qui font la guerre ; c'est
parla qu'ils conservent un grand nombre d'amis Les
repas jjeu délicats , mais grands (!!!) , sont une espèce de solde
pour eux Ils n'acquerront pas (pigrum quiu imo et iners
videtur) par la sueur ce qu'ils peuvent obtenir par le sang. De l'esprit des lois , liv. xxx , ch. 3. » Reconnaissez-vous dans ces lignes décolorées la touche et le pinceau du maître? Le plus mince écolier de rhétorique ne rendrait-il point ce passage avec plus d'élégance et surtout de fidélité? Et l'on ose nous donner cela comme du Tacite ! Ce n'est que du Montesquieu , mon cher collègue , du Montesquieu (vous m'entendez assez) , quand il se fait traducteur !
2° Si vous êtes de ceux que leur génie appelle au rôle d'écrivain supérieur , vous pourrez commencer une traduction , parce que vous vous ignorez encore ; mais vos forces vous étant bientôt révélées, vous ne l'achèverez pas. «Tout homme en état de suivre Tacite, dit Rousseau {Traduction du livre premier de l'histoire de Tacite, avertissement), est bientôt tenté d'aller seul. »
Ce n'est pas même une simple tentation , c'est une nécessité à laquelle on ne résiste point. Un être auquel il a été donné de vivre de sa vie propre ne vivra pas de la vie d'autrui. On n'étouffe pas chez soi la pensée qu'on y sent fermenter pour n'y admettre et n'y cultiver qu'une pensée étrangère; on ne se fait pas une ombre, lorsqu'on peut être un corps !
De deux choses l'une : ou vous serez un homme de génie, et vous ne traduirez pas : ou vous traduirez; mais alors vous ne serez pas un homme de génie. Dans les deux cas, le génie fera défaut à la traduction.
3" Une (rachiclion parfaite ! Mais on ne se baigne pas deux fois dans le môme fleuve, comme parlait Heraclite. Tout change, tout se modifie sans cesse en nous et autour de nous. Une pensée ne trouve pas, dans un siècle donné, deux hommes chez lesquels elle soit identiquement conçue, par lesquels elle puisse être identiquement exprimée. 11 y a plus. Dans une existence individuelle , vous ne compterez pas deux instants où l'intelligence soit précisément éclairée d'une égale lumière , émue d'une égale émotion. Et vous voulez qu'à travers quelques mille ans de distance , et malgré la diversité des circonstances au sein desquelles ils se développent, deux ou plusieurs esprits se rencontrent chez lesquels la substance intellectuelle et l'expression matérielle formeraient deux ou plusieurs systèmes absolument semblables, ou, pour mieux dire, un système unique deux ou plusieurs fois répété?
4" Une traduction parfaite ! Mais ce serait une contrefaçon perfide, ce serait une espèce d'attentat à la propriété ; le traducteur dépouillerait et supplanterait l'auteur ! Il était bon qne ce scandale ne pût pas être. Ce qui soutient le génie dans sa rude carrière , n'est-ce pas surtout cette immortalité que la gloire promet à son œuvre? La véritable mission du traducteur, ce n'est pas. Dieu merci , d'ensevelir un grand nom; c'est de le glorifier au contraire , et de le répandre !
Que la copie fasse donc désirer et non pas oublier son modèle ! Que la traduction prenne , dans le monde des lettres, le rôle que la gravure, par exemple, remplit avec tant de bonheur dans le monde des arts ! Nos Uedcrc et nos Burnouf ne sont-ils pas di\jà pour Gicéron et pour Salluslc ce ([ue sont les Audran pour llubens, les Longhi pour Raphaël ?
Tels sont, mon cher collègue, les doutes que ma laissés votre argumentation. Quant au style dont cette argumentation est revêtue, je ne puis que vous remercier du plaisir qu'il m'a causé, et, sur ce point, je m'unis sans réserve au nombreux auditoire qui vous a si attentivement écouté et si vivement applaudi.
A. CîIAilMA.
Ca-ri, (e S2 Jiiillol iSiô.
Le National du Calvados contenait dans son numéro du 2 novembre 18i.3, l'article suivant :
Faculté des lettbes.
M, Maillet-Lacoste a ouvert hier à trois heures et demie, devant un nombreux auditoire , dans lequel on remarquait M. le Recteur , l'un des Inspecteurs de notre Académie et quelques Magistrats aussi recomraandabîes par leur amour pour les lettres que par leur profond savoir, sou cours de
littérature latine à notre Faculté. Gomme l'année dernière
l'habile professeur avait choisi l'art de traduire pour texte de son discours. Mais cette fois, par une innovation piquante, il a cru devoir reprendre dans sa chaire la polémique qui s'était, l'année précédente, engagée à ce sujet entre lui et l'un de ses collègues (M. Charma) dans les journaux de la
localité.
Nous donnons en entier à nos lecteurs ce morceau remarquable, non seulement comme un modèle de style, mais encore et principalement comme un exemple trop rare de cette exquise politesse, de cette bienveillante urbanité que nous aimerions à rencontrer dans toutes nos luttes littéraires et
politiques. Esl-cc par dos injures que les questions s'éclairent? et se dispose-t-on à bien penser et à bien faire par tant d'àpreté et d'aigreur ?
DISCOURS
Prononce par 31. Maillet-Lacoste , professeur de lUléraUnc lallne,
à V ouverture de son cours, le 23 novembre,
dans la Faculté de Caen.
« Messieurs,
Je me suis surtout décidé pour le sujet que je vais traiter devant vous, parce qu'il offrait à mes yeux et un intérêt de tous les temps et un intérêt local que le temps ne pouvait affaiblir. J'ose espérer que vous allez bientôt le pressentir et l'approuver. Un de mes honorables collègues a combattu , dans le Pilote du Calvados , quelques idées fondamentales de mon discours sur la Traduction , prononcé ici le 7 juillet 1842; et je lui ai répondu dans la même feuille. Le Ihdlelin de t înslruction publique de cette ville a reproduit dans un seul numéro sa lettre et ma réponse, suivies de sa réplique. Je me trouvais là comme entre deux feux, je dois le dire, bien vifs et bien dirigés. Et ce que j'aime plus à dire encore, c'est que si, dans la plupart des discussions de tout genre, les amours-propres s'enflamment bien plus que les esprits ne s'éclairent, celle-ci du moins n'a fait que resserrer les liens d'amitié et d'estime qui, depuis longtemps, nous unissent. Je ne l'ai interrompue dans le journal que pour la continuer dans cette chaire; pour la finir ici même, comme elle avait commencé, par un discours; si toutefois une discussion littéraire pouvait jamais finir. J'ai même pensé que je devais la reprendre dès le principe,
évoquer devant vous le procès tout entier. Je n'ignore pas ce qu'on exige avant tout d'une polémique qui aspire à briller parmi les productions oratoires. Il faut que sur le sujet le plus obscur elle reste constamment claire. Si d'un champ de bataille il s'élève une poussière toujours plus épaisse ; de cette lutte entre deux intelligences , surtout devant des auditeurs, il doit s'élever une lumière toujours plus pure qui lui serve d'auréole , et forme comme le ciel du tableau. Messieurs, vous rappeler ainsi la loi d'après laquelle vous allez me juger, c'est vous donner à entendre que j'ai fait les plus grands efforts pour ne pas la blesser. »
Après cet exorde, l'orateur avant d'entrer dans son sujet a ajouté : « Messieurs , ce discours , comme je l'ai fait annoncer dans le journal , devant durer plus de deux heures , j'en prononcerai une partie aujourd'hui ; l'autre partie, jeudi prochain. La partie que je prononcerai aujourd'hui est la réponse à la première lettre de mon brillant adversaire , réponse qui a déjà paru dans le Pilote du Calvados et dans le Bulletin de l'Instruction Publique , mais que j'ai ou resserrée ou développée sur plusieurs points , pour l'amener à la forme d'un discours public , sans rien changer , toutefois, au fond de mon opinion littéraire. La deuxième partie , un peu plus étendue, que je réserve pour jeudi prochain , dernier jour de ce mois, sera ma réponse à la deuxième lettre , réponse qui n'a encore paru nulle part.