‹ Mélanges littérairesChapitre 20 sur 25 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Ou Réponse à la première lettre de M. Charma.

Messieurs, j'ai prétendu, dans mon premier discours, qu'une traduction parfaite est possible ; mais qu'elle peut diivenir difficile jusqu'à exiger l'intervention du génie, du

moins pour la célérité du travail. Mon honorable collègue prétend, de son coté , qu'une traduction parfaite est impossible, et que, si l'on peut en approcher, c'est une œuvre réservée à la médiocrité. Ainsi , l'opposition entre nous deux ne saurait être plus décidée. J'ai cru devoir en signaler d'abord les traits les plus saillants. Nous allons y être bientôt ramenés.

Je commence par reconnaître la justesse de sa critique sur une traduction d'un passage de Tacite par Montesquieu. Ce n'était pas à celle-là que je songeais , lorsque j'ai loué Montesquieu traduisant Tacite. J'en avais fait justice en l'oubliant. Je parlais sous l'influence d'une autre traduction , qui m'avait frappé dans ma jeunesse. Je l'ai relue depuis ce débat ; elle offre bien cette vivacité , qui distingue et Tacite et Montesquieu. Mais elle est moins brillante, moins étendue, et reproduit un morceau beaucoup moins difficile que je n'avais pensé. Quant à celle que nous condamnons ensemble, je dirai de Montesquieu ce que j'avais dit de Jean-Jacques, traduisant aussi Tacite : « Il y aura consacré ces moments , » où son génie éclipsé ne laissait plus en lui qu'un écrivain » ordinaire. Il se sera approché, sans inspiration , d'un ou- » vrage que l'inspiration avait produit. Et dans cette lutte » avec l'un des génies les plus forts de l'antiquité, il se sera » trouvé comme désarmé ! !1 n'a été médiocre , en tradui- » sant, que parce qu'il l'aurait été bien davantage, si dans » le môme moment il avait voulu composer. »

C'est-à-dire que, selon moi, son génie lui a fait défaut; tandis que selon vous, mon cher collègue, son génie lui a fait obstacle; puisque, fidèle à votre thèse, vous dites;

« Et l'on ose nous donner cela pour du Tacite ! ce n'est » que du Montesquieu, mon cher collègue, du Montesquieu, » vous m'entendez bien , lorsqu'il se fait traducteur. »

C'est bien là , Messieurs , donner à entendre qu'un écrivain de la force de Montesquieu , se faisant traducteur , devait être gêné dans cette tâche nouvelle, comme un grand acteur, dans un rôle au-dessous de la noblesse de son talent.

Prenez garde cependant, que ce que vous dites là de la traduction, vous pourriez le dire aussi bien de l'art du style. Si l'écrivain de génie ne pouvait traduire , c'est-àdire exprimer convenablement les pensées d'autrui , il ne pourrait non plus exprimer convenablement ses propres pensées. Toutes les productions du génie se marqueraient alors par une certaine rudesse de formes ; et c'est ce qui expliquerait peut-être ces étonnantes bizarreries de style de quelques écrivains de nos jours qui veulent absolument passer pour des hommes de génie. Il faudrait donc que l'homme supérieur et l'homme médiocre se missent à deux pour un chef-d'œuvre; le premier se chargerait du fond; le second, humble manœuvre , se chargerait de la forme. Le privilège de sa médiocrité serait de posséder les secrets du style comme de la traduction. Il est remarquable au contraire que ce sont généralement les hommes qui ont le mieux pensé , qui ont aussi le mieux écrit; et une invincible analogie aurait dû vous porter à croire que ce sont les hommes qui ont le mieux exprimé leurs propres pensées , qui pourraient le mieux exprimer les pensées d'autrui ; qu'ainsi , dans le cas même de l'impossibilité d'une traduction parfaite, c'est à l'homme de génie qu'il serait donné d'en approcher le plus , si du moins il voulait y consacrer ses plus heureux moments.

Lisez donc sur ce beau sujet d'une démocratie affligée d'une excessive lib ;rté , Cicéron traduisant Platon , et M. Villemain traduisant Cicéron. En suivant d'une langue à l'autre la transmission de cette pensée originale , toujours aussi fidèlement reproduite que brillamment exprimée, pour-

rez-vous dire qu'il ait manqué à Cicéron et à M. Villemain d'être de moins grands écrivains pour être de meilleurs traducteurs?

Je pourrais ajouter : lisez presque tout l'ouvrage dont ce morceau fait partie ; je veux dire ces fragments de la République de Cicéron , si admirablement traduits, commentés, suppléés par M. Villemain. Voici quelques petites phrases , restées toujours présentes à ma mémoire. Leur brièveté même devrait me déterminera les citer de préférence devant un auditoire, puisque le jugement d'un auditoire doit être aussi rapide que la parole , et qu'il ne pourrait être aussi rapide que la parole, sans être prodigieusement hasardé, s'il s'agissait d'apprécier la traduction de ces vastes périodes oratoires, souvent aussi délicates dans leurs détails qu'imposnntes dans leur ensemble. Quant à moi , il me semblerait également difficile , pour ne pas dire impossible , d'improviser et ces périodes et leurs traductions , et le jugement comparatif des unes et des autres.

Cicéron veut parler de ces colonies grecques semées avec tant de profusion sur les côtes de la Thrace et de l'Asie; et il trouve celte phrase si hardie , qu'elle étonnerait jusqu'à nos romantiques les plus aventureux; mais d'une hardiesse si heureuse, que vous reconnaissez, à l'instant, le plus grand maître en fait de style de toute l'antiquité.

a Barbarorura agris quasi adlexta quœdam videtur ora » esse Graeciœ. »

« Vous diriez qu'une portion détachée des rivages de la » Grèce est venue border ces continents barbares. »

Je vous demande , si c'est seulement le gros de la pensée, comme vous dites, qui est ici rendu ; si ce n'est pas la pensée, dans sa pureté , dans sa grâce ; si les idées accessoires qu'elle

éveille eu lalin , elle ne les éveille pas en français ; si enfin ce n'est pas là une traduction parfaite.

En pouvez-vous désirer une à la fois plus élégante et plus fidèle, que celle qui va suivre ?

Cicéron s'exprime ainsi sur les villes maritimes :

« Qui incolunt eas urbes, non haerent in suis sedibus, sed » volucri scmper spe et cogitatione rapiunturadomo longius ; » atque etiam quum manent corpore, animo tamen excurrunt » et vagantur. lïabet etiam amœnitas ipsa vel sumptuosas , » vel desidiosas illecebras multas cupiditatum. »

Je n'ai pas voulu détacher d'abord ces trois petites plirases, afin qu'on put les apprécier dans leur enchaînement. Je vais maintenant les offrir séparément , avec la traduction en regard , alin qu'on puisse mieux apprécier cette traduction elle-même.

« Qui incolunt eas urbes non hœrent in suis sedibus , sed vo- » luçri semper spe et cogitatione rapiuntur a domo longius. »

a Les peuples qui habitent ces villes ne tiennent pas à leurs » foyers , mais une continuelle mobilité d'espérance et de » pensée les emporte loin de la patrie. »

« Atque etiam cùm manent corpore , animo tamen excurrunt i) et vagantur. »

« Et lors même qu'ils ne changent pas réellement de place, » leur esprit, toujours aventureux, voyage et court le » monde. »

« Habet etiam amœnitas ipsa vel sumptuosas, vel desidiosas » illecebras multas cupiditatum. »

« L'agrément même d'un tel site présente aux passions » une foule d'attraits pour le faste et pour la paresse. »

M. Yillemain, qui, au milieu de ses travaux si variés, nous traduisait ces fragments avec une prodigieuse rapidité, à mesure qu'ils lui étaient envoyés de Rome, a dû néces-

saircmeiit laisser échapper quelques imperfections légères. Il n'est donné à personne plus qu'à lui de les faire disparaître.

« Dites donc (1), si vous voulez, que le génie peut être » troplier pour vouloir exprimer toujours les pensées d'autrui. » Mais ne dites pas qu'il soit trop indépendant pour le pouvoir. >) S'il est indépendant, c'est parce qu'il est fort. Et c'est » aussi parce qu'il est fort qu'il portera avec aisance ces » chaînes de la traduction, sous lesquelles la médiocrité est » si souvent accablée. »

Sans doute il aimera mieux produire que traduire. Mais des faits nombreux vous démentent , lorsque vous dites que , dès que ses forces lui auront été révélées , il ne pourra se résoudre à traduire : il me suffirait de vous opposer ces deux derniers exemples , de Cicéron traduisant Platon, et de M. Villemain traduisant Cicéron. Pour ne parler ici que de Cicéron, ce génie, développé de si bonne heure, avait certes la conscience de toutes ses forces lorsqu'il a traduit avec tant d'ardeur le plus beau discours de Démosthène et le plus beau discours d'Eschine. Combien de fois encore , dans ses compositions originales , n'est-il pas descendu , comme nous venons de le voir, au rôle de traducteur ; et toujours avec ce talent de style, qui le place si haut parmi les écrivains de toutes les nations ! Eh ! n'est-ce pas chose toute naturelle, que l'écrivain supérieur se passionne parfois pour les heureuses pensées d'un auteur étranger, comme pour les siennes propres; qu'il se fasse un plaisir d'en orner sa langue, de les orner elles-mêmes d'une forme plus belle, s'il est possible ; qu'il voie enlin dans cet exercice passager une lutte propre à exciter son ardeur, à entretenir ses forces?

(\) Kxlrail (In |ticini('r tliscoms.

Mai>> jr iH' iiir linriii' jM> a ilin' (]iit' l,i tradiirtifjn est p<">S5iblo : (jiio riimnmi- di' L'unie doit y réussir bien plus i]n(^ rtiitniiui' iiii'iliiirrc : ijn'il |h'!ii inMiio s'y complaire; je (11-. iMKiire ij'ii^ cfUe tradiutinii [lailaili'. (jne vous pri'tcndiv iiiijwssible. est quelquefois facile, même lorsquil t iiil clici\dicr di'> rnniit'^ toiitc^ nim\cllf> à la pensée. V(jici qiic!t]iic-; cxenipics: et %u ['(dtjet que je me propose, je puis bien . sans vanité . les prendre chez moi-même.

Jiinon. dans l'Enéide, sindigne qu'après la prise et linoendie de Tinie il existe encore des Troyens. C'est ce qarf TOUS trom»-/ si forttMU-Mit exprimé dans cette phrase de sa colère ;

« Nimi capti potuere capi ? Niim inc.Misa cremavit

» Troja viros ? »

Traduction littérale :

>-« Pris, ont-ils pu être pri.< ? Troie incendiée a-l-elle em- » bràsè ses hommes ? »

Celte forme, à cause do la différence du génie des deux lançues. est aussi insoutenable en français quelle i)eut être bolle on latin, sans être toutefois parfaite; car il me semble impossible que les plus grands admirateurs de Virgile (et je suis certes de ce Dombre] ne s'ofTensent pas un peu du rappnxhoment violent que présentent ces premières p^irolfts: jPrti, ont-ils pu éirt pris^ pour dire : Dans une ville prise, ont-ils pu élrt pris? Il s'agit donc de trouver une forme toute nouvelle , sous laquelle la pensée puisse produire tout son effet. En voici une. ce me semble :

« Dans une ville , la proie de l'ennemi et des flammes , » n*onl-ils pas échappé et aux flammes et à l'ennemi ? »

IMe dîtes pas que ce soit là imiter et non traduire. Où serait rimstalîon, je vous prie? Elle n'est pas dans la pensée, puisque TOUS avei la pensée même. Elle n'est ixis dans la

forme, puisque vous avez une forme toute différente; et la forme est toute différente, parce que j'ai dû obéir au {,'énie de ma langue. La bien parler est une condition essentielle pour bien traduire ceux qui parlaient si bien la leur.

Le riche crétois Tiniarque , sous Néron, avait dit qu'il dépendait de lui de faire décerner des remercîments aux gouverneurs romains, à leur sortie de la province. Thraséas, dans le sénat, se courrouce contre cette prétention d'un crétois. Il s'écrie :

« Adversus novam provincialium superbiam novum con- » silium capiamus, quo tutela) sociorum niliil derogetur ; » nobis opinio decedat, qualis quisquc liabeatur alibi quani » in civiuni judicio esse. »

Traduction aussi liltérale que possible :

« Prenons, contre ce nouvel orgueil des provinces, un » arrêté digne de la générosité et de la fermeté romaines; » par lequel il ne soit dérogé en rien à la protection due » aux alliés; par lequel aussi cesse parmi nous l'opinion que » la réputation de chacun existe ailleurs que dans le juge- » ment des citoyens. »

Il est évident que le génie de Tacite laisse désirer ici quelque chose de sa vigueur dans cette expression de la fierté romaine. Que dois-je faire ? m'éloigner un peu de sa manière actuelle , pour me rapprocher davantage de sa manière générale. Je dirai, sans rien changer au commencement:

« Prenons, contre ce nouvel orgueil des provinces, un » arrêté digne de la générosité et de la fermeté romaines, » qui, sans blesser leurs droits à notre protection, ne leur » en laisse aucun sur notre honneur, et réserve à des ro- » mains seuls de prononcer sur la réputation dii:i romain. »

Ou, en faisant deux phrases bien distinctes, mais toujours, sans rien changer au commencement :

« Prenons, contre ce nouvel orgueil des provinces, un- « arrêté digne de la générosité et de la fermeté romaines; » soyons toujours leurs protecteurs ; mais qu'elles ne soient » jamais nos juges, et réservons aux Romains seuls de pro- » noncer sur la réputation d'un romain. »

L'intervalle est immense entre ces deux, phrases françaises, sous le point de vue des procédés de la traduction, puisque la première est le raot-à-mot , et que la deuxième s'éloigne du mot-à-mot autant qu'il est possible. Et toutes les deux trouvent leur raison dans le génie de notre langue , qui nous permet de nous rapprocher de la langue latine dans la première, et nous force de nous en éloigner dans la seconde.

Je m'attache à cette petite phrase d'un morceau de Tacite , que vous avez proposé à notre admiration. Il s'agit des Germains.

« Pigrum et iners videtur, sudore acquirere , quod pos- » sis sanguine parare. »

Cette phrase est belle , comme la vive peinture de ces larbares qui , ne pouvant se résoudre aux travaux de la terre , veulent ou croient cacher leurs brigandages sous la gloire. Je vois cependant, avec peine, ces deux verbes acquirere et parare, entre lesquels la différence n'est pas assez vive et tranchée , si bien qu'ils pourraient être substitués indifféremment l'un à l'autre :ce qui sera toujours un défaut dans un beau style. Et Montesquieu a été , pour ces deux verbes, le fidèle ou plutôt le servile traducteur de Tacite, en disant :

a l\s n'acquerront pas par la sueur ce qu'ils peuvent ob- » tenir par le sang. »

Montesquieu n'avait pas cependant besoin d'un grand effort pour mieux dire ici que Tacite. Il était si facile d'ar-

river à la traduction suivante, qui nous présente la pensée sans la faute.

« Ils rougiraient d'acheter par la sueur, ce qu'ils peuvent » conquérir par le sang. »

Cette faute, légère sans doute, ne doit nullement nous étonner dans ces deux grands écrivains. Ils ont sommeillé comme Homère.

Je ne blâmerais pas absolument a traduction littérale de ce commencement de plirase : « Pigrum et iners videtur : » « Il leur semble i^ue c'est un manque d'énergie et de courage. »

Mais ces idées, que je n'exprime pas, ce seul verbe, ils rougiraient, les éveille.

Vous le voyez , je ne crois pas que pour être traducteur fidèle, je doive languir avec mon auteur. Telle ne fut jamais chez moi la poétique de la traduction. Je l'ai fait assez entendre dans ces paroles de mon premier discours :

« Reproduire la pensée d'autrui, voilà mon devoir. Clier- » cher pour la reproduire la forme la plus heureuse , voilà » mon droit. Si la forme, déjà trouvée dans la langue étranf> gère, est la plus heureuse dans la mienne , je fais preuve » de goût, lorsque je la conserve. Sinon, je fais preuve n de goût , lorsque je cherche , et de talent , lorsque je trouve » une forme plus convenable. Votre belle loi , dans ces trans- » formations, est de renfermer la pensée primitive dans un » cadre au moins aussi resserré que celui où l'a renfermée » l'auteur. Si, conservée dans sa substance, elle estamélio- » rée dans sa forme; si par là vous atteignez mieux le but, » que s'est proposé l'auteur, vous êtes absous parla victoire, w On ne peut pas même vous accuser alors d'être tant soit » peu sorti de vos devoirs de traducteur. Au contraire, vous » êtes l'interprète par excellence, puisque vous avez dit ce » que l'auteur voulait dire, et que vous l'avez mieux dit. »

J'ai souvent cité ce discours ; j'aurais pu le citer plus souvent. C'est qu'il me semble que votre lettre entière y trouverait sa réponse. Un discours serait mauvais, s'il avait besoin d'être défendu. Il faut qu'aux yeux des esprits attentifs , il se défende lui-même.

Comme ce pbilosophe qui se mettait à marcher devant un autre philosophe , niant le mouvement : j'ai pensé, qu'après les généralités de ce discours , je devais opposer ces exemples de traduction aux généralités de votre article sur l'impossibilité de traduire. Je devais les opposer surtout aux aperçus qui suivent : et je me garderai de précipiter ici mon débit; car je désire que l'auditoire se pénètre bien du morceau que je vais combattre.

« On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve ,

» comme parlait Heraclite. Tout change, tout se modifie

» sans cesse en nous et autour de nous. Une pensée ne trouve

» pas , dans un siècle donné, deux hommes chez lesquels elle

» soit identiquement conçue , par lesquels elle puisse être

» identiquement exprimée. Il y a plus. Dans une existence in-

» dividuelle, vous ne compterez pas deux instants, où l'intel-

» ligence soit précisément éclairée d'une égale lumière, émue

» d'une égale émotion ; et vous voulez qu'à travers quelques

» mille ans de distance , malgré la diversité des circonstances

» dans lesquelles ils se développent, deux ou plusieurs esprits

» se rencontrent, chez lesquels la substance intellectuelle et

» l'expression matérielle formeraient deux ou plusieurs systè-

» mes, absolument semblables, ou pour mieux dire, un

» système unique, deux ou plusieurs fois répété, w

Ce n'est pas de la profondeur, c'est del'à-propos que je conteste à ces pensées; elles sont prises beaucoup trop loin de l'humble sujet que nous traitons. 11 en est comme de ces

feux: qui étincellent au-dessus de nos tètes à des distances incalculables. Ils brillent dans le ciel : ils n'éclairent pas la terre.

Je vais choisir la phrase la plus caractéristique de ce morceau, pour mettre nettement en regard votre moyen et votre but. Vous dites :

« Dans une existence individuelle, vous ne compterez pas » deux instants où l'intelligence soit précisément éclairée » d'une égale lumière, émue d'une égale émotion. »

Et vous dites cela, pourquoi? pour prouver l'impossibilité de la traduction. Mais le traducteur ne se charge que de la reproduction de la pensée, en se conformant au génie de sa langue. Il n'est nullement responsable des effets que cette pensée peut ensuite produire. Il est bien visible , par exemple, que, vu la diversité des organisations et des circonstances , la traduction la plus heureuse d'une harangue de Démosthène ne produira pas sur des Français précisément les effets que cette harangue a dû produire sur des Athéniens. Bien plus , vu les seules variations que le temps amène dans une existence individuelle, cette même harangue, prononcée deux fois par son auteur, dans la même circonstance, devant la même assemblée, n'aurait pas produit précisément les mêmes effets, la deuxième fois que la première; c'est-àdire que, d'après votre manière d'envisager la traduction. Démosthène, avec les mêmes paroles, n'aurait pu se traduire lui-même. Le vice de votre argumentation serait donc de prouver beaucoup trop ; ou plutôt le vice radical de votre article serait de n'avoir pas conçu la traduction, comme la conçoit la généralité des esprits cultivés ; et cependant , pour la signification d'un mot , ou pour les idées principales qui s'y rattachent , c'est la généralité des esprits cultivés qui fait loi.

Vous vous engagez, vous vous précipitez avec une telle ardeur dans la poursuite de votre pensée , que vous allez jusqu'à dire :

« Une traduction parfaite! Mais ce serait une contrefaçon » perfide ; ce serait une espèce d'attentat à la propriété. Le » traducteur dépouillerait et supplanterait l'auteur! Il était » bon que ce scandale ne put pas être. Ce qui soutient le gé- )j nie dans sa rude carrière, n'est-ce pas surtout cette im- » mortalité que la gloire promet à son œuvre? La véritable » mission du traducteur , ce n'est pas , Dieu merci , d'enseu velir un grand nom ; c'est de le glorifier au contraire et » de le répandre. »

Je me suis complu à citer ces fortes paroles, où se marque si bien votre manière; car il m'est impossible, tout en combattant le fond, comme je vais le faire , de ne pas reconnaître la beauté de la forme.

rt Une traduction parfaite serait, dites-vous, une espèce y d'attentat à la propriété ! » Dites plutôt que l'homme de génie, qui vient d'enfanter un chef-d'œuvre, doit désirer que d'autres hommes de génie s'attachent à le faire passer , avec le plus grand éclat, dans toutes les langues capables de le recevoir. Ne serait-ce pas là le meilleur moyen de glorifier son nom et de le répandre , comme vous le dites vous-même bientôt après. Il doit redouter, pour la reproduction de ses pensées, comme Alexandre pour la reproduction de ses traits, un artiste sans génie ; je dis artiste, puisque l'art d'écrire est le premier des arts. C'est cette multitude de traductions sans coloris que vous avez pu , en effet , comparer à nos gravures ; c'est là ce qui , dans l'esprit des femmes les plus promptes à sentir, à pressentir même tout ce qui est beau , a nui si long-temps parmi nous à la littérature antique. Qu'un chef-d'œuvre étranger soit uniquement connu

par la traduction ; si le traducteur s'exprime moins bien que l'auteur, il le calomnie ; s'il s'exprime aussi bien, il l'honore ; s'il s'exprime encore mieux , il l'honore davantage. Il est vrai qu'aux yeux de ceux qui enfin les comparent , il le dépouille, au moins sous un rapport. On aimera mieux admirer son ouvrage sous la forme nouvelle. Mais la gloire la plus éclatante , celle de l'invention lui reste; et cette perspective , que des hommes de génie pourront ainsi , par la puissance du style , s'approprier son œuvre , cette perspective elle-même doit le tenir en éveil. Il redoublera d'efforts pour conserver son bien , à force de l'améliorer. Il n'ignore pas que , dans toute cette république des lettres , nous vivons, pour ainsi dire, sous la loi du glaive. C'est un perpétuel conflit où l'empire est au plus digne.

Mon cher collègue , vous vous êtes annoncé dans celte discussion , comme un stoïcien au langage aride et sévère , qui vient dissiper les prestiges d'un éloquent langage. Je croirais maintenant qu'avec un esprit philosophique, aussi éminent que le vôtre , vous n'avez pu résister vous-même aux prestiges de votre brillante imagination. Vous avez failli comme Malebranche.

M. Charma a répondu aux idées émises dans cette première partie du discours de M. Maillet-LacDSle, par la lettre suivante :

Mon cher collègue,

La réponse que vous m'avez adressée le 27 août, et que le Pilote du Calvados a publiée dans ses numéros du 8 et

du 10 septembre, ne m'est parvenue qu'aujourd'hui , il y a tout au plus une heure ; et déjà., comme vous le diriez, je me précipite pour y faire droit.

Permettez-moi d'abord de remercier mes quelques lignes du retour qu'elles m'ont valu. Vous me donneriez, en vérité, l'envie de vous contredire encore et toujours, ne fût-ce que pour obtenir des répliques de ce genre. Mais je ne veux pas oublier qu'il s'agit ici pour moi d'une vérité à éclaircir, non d'un plaisir à prendre; et si je redescends dans l'arène, c'est que mes doutes ne sont pas dissipés; c'est que mon opinion n'a point fléchi sous la vôtre ; c'est qu'au contraire , plus vous défendez votre théorie, plus la mienne s'asseoit et s'affermit.

Deux questions s'agitent entre nous, mon cher collègue ; une question d'expérience : Existe-t-il , parmi nos richesses litléraires, quelque traduction accomplie ? une question de raisonnement : Un chef-d'œuvre de cette sorte est-il possible ou impossible en soi ?

I. La question de fait était, à ce qu'il m'avait paru, résolue pour tout le monde. Vous aviez reconnu vousmême, sous ce rapport , l'impuissance d'un d'Alembert, la nullité d'un Rousseau. Montesquieu (auquel, par parenthèse, je vous conseille de ne plus vous fier) pesait sur vous de tout le poids de sa faiblesse. Je me croyais maître du terrain ! Que j'étais loin de compte ! Je ne voyais que ce qu'il vous avait plu de me montrer ; je ne soupçonnais pas ce que vous teniez en réserve. En découvrant tout-à-coup mes nouveaux adversaires, je vous l'avouerai, mon cher collègue, j'ai senti un moment mon courage faiblir ! Quoi ! c'est au prince des orateurs latins , c'est à l'illustre chef du corps enseignant, c'est à vous-même enfin que j'aurai maintenant affaire ! Un pygmée contre trois géants ! Mais, arrivé

au point où m'a su amener votre habile tactique , on ne recule plus !

Dieu soit loué ! Le combat commence pour moi sous de favorables auspices ! Le champion que de loin je prenais, sur la foi d'une perfide apparence, pour Tiarcus TuUius lui-même, ce n'était qu'un simulacre ( Do/i<s an virtus , quis inhoste requirat?) dont on voulait me faire peur. Le vrai Cicéron , loin d'être un ennemi , me prêtera main-forte. Le vrai Cicéron est toujours un écrivain , parce qu'il n'est jamais un traducteur. Sa République et ses Lois (qui l'ignore?) n'ont guère de commun que leurs titres avec la République et les Lois de Platon. Les discours d'Eschine et de Démosthènes, sur lesquels sa jeunesse s'était exercée, il ne les avait pas (lui-même nous l'apprend) reproduits en interprète ; il les avait imités en orateur (1). Quant aux fragments du Timée, du Protagoras, de l'Economique , ceux qui les connaissent vont nous dire ce qu'ils en pensent. Ecoutons le premier venu de ses innombrables traducteurs :

« Cicéron paraphrase beaucoup plutôt qu'il ne traduit;

on s'en assurera, pour peu qu'on veuille le confronter avec l'auteur du Timée. Ici, style du temps de Périclès, simplicité attique où domine le sublime tempéré par la grâce ; là, orgueilleuses périodes où les mots sont prodigués avec une fécondité exubérante. Ici, tournures simples et naïves; là, étalage des richesses de l'éloquence. Ici, Athènes et Platon; là, Cicéron et Rome (2). »

(1) « Coiiverli eiiitn ex Allicis liiioruni ('lo(}iioiilissin)oruni nobilissiinas oraliorics iiUer so coulraiias, .Escliiiiis I)oiii(isllit'!iis([ue ; iiec converti , ul iiUcipres, scd iil orator » Cicero, De opl. yen. oral. N.

(2) Traduction des œuvres de Cicéron , édit. Paiickoucke, lnlroiluclioi» placée en lèie des Fiagnicnls du Timée , du Protagoras , de l'Economique , p. 4").

Cette première vague , pour m'exprimer comme Socrate, a donc été assez heureusement surmontée ; mais le flot qui s'avance ne va-t-il pas m'engloutir ? Ici , mon cher collègue, je pourrais, je devrais même vous arrêter par une fin de non-recevoir. Y songez-vous? Appeler dans nos débats le magistrat qui tient entre ses mains et votre destinée et la mienne ! Ne craignez-vous pas que votre jugement ne cède ou ne paraisse céder à quelque intérêt fort peu littéraire? Votre générosité me fait d'ailleurs la partie par trop belle. Toutes les présomptions s'élèveront en ma faveur. L'éloge, dans votre bouche, ce sera de la flatterie ; ma critique indépendante , ce sera le besoin et l'amour de la vérité ! Vous le voulez , je vous suis. Je nie donc hardiment ce que vous avancez sans preuve suffisante. Non : M. Villemain ne nous a pas donné une traduction parfaite. Sa pensée a trop d'originalité et de fermeté pour se prêter, comme une cire flexible, à tous les mouvements , à toutes les ondulations d'une pensée étrangère. Ainsi que Gicéron , auquel vous le comparez, il échappe perpétuellement à ses fonctions de manœuvre par ses vertus d'artiste ! Ne voyezvous pas que plus son livre étincelle de ces beautés de style qui font le grand écrivain en France , au XIX* siècle, moins il reproduit dans sa naïveté et dans sa pureté l'esprit de Rome , aux temps de Brutus et de César ? Ne voyez-vous pas que plus il est fidèle à son génie , plus aussi il est infidèle à sa tâche ? Que vous dirai-je encore ? Si la traduction de M. Villemain , considérée comme traduction , eût rempli toutes les conditions de l'œuvre, se serait-on, je vous prie, avisé de la refaire (1) ?

(1) La traduciion de M. Villemain esl de 1823 ; U\ même année, mais un peu plus lard, M. V. I^eclerc livrait la sienne an public. Celle de M. Liez, édil. Pantkouckc, est de 1832.

A votre tour , mon dernier et bien-aimé Curiace ! L'argument que je brandissais tout-à-l' heure contre M. le Ministre de l'instruction publique trouvera, je crois, sans trop d'efforts, le défaut de votre armure. Vous, un traducteur! Avez-vous pu vous faire à ce point illusion sur vous-même? J'en atteste et ces échantillons que votre lettre nous propose , et , ce qui vaut beaucoup mieux , vos intéressantes leçons ! Vous , un traducteur ! mais vous êtes le plus original , le plus fortement individualisé , le plus visiblement personnel des écrivains que je connaisse ! Vous un traducteur ! Montrez-nous donc chez vous ce dévouement à votre auteur, ce culte du texte que le génie de la traduction suppose ! Est-ce vous , par hasard , qui consentirez à vous effacer, à vous anéantir, pour ne laisser voir que la figure antique sur laquelle vous feignez d'appeler la lumière? N'imraolez-vous pas , au contraire , à chaque instant , dans vos excellentes études , la forme des anciens âges à celle de votre temps, et, qui plus est, à la vôtre? Loin d'être un idolâtre, vous seriez bien plutôt un iconoclaste! Convenezen : sous prétexte de les adorer , de les servir , vous n'aspirez à rien moins qu'à détrôner vos dieux! Aussi, lorsque vous me promettez tel ou tel fragment de la littérature latine, au fond que me donnez-vous? Ce style harmonieux, cadencé, symétrique, dont se drapent indistinctement devant moi vos hypocrites Romains , vous trahit à l'instant même : non , non ; ce n'est pas là Tacite ; ce n'est pas là Térence; c'est vous, c'est toujours vous! — Et je vous en félicite ! Laissez à d'autres natures le soin qui ne vous convient pas, de refléter avec une fidélité scrupuleuse la réalité qui pose devant elles ! Vous ne pouvez être ni une chambre obscure, ni un daguerréotype ; vous aussi , vous êtes peintre !

n. Rien de nouveau donc, à votre avantage du moins,

dans le champ de l'expérience ! Mais peut-être aurez-vous reconquis quelque position perdue sur les terres du raisonnement.

Vous revenez sur un argument que je n'avais pas attaqué dans ma première lettre, parce qu'il ne m'avait point paru assez grave. Selon vous, les hommes supérieurs, qui ont dégradé l'écrivain qu'ils s'efforçaient de faire revivre , n'auraient consacré à ce travail que leurs moments de langueur, s'approchant sans inspiration d'une œuvre que l'inspiration avait produite. D'où et comment le savez-vous, mon cher collègue? Vous dites oui , je dirai non : qu'en résultera-t-il pour ceux qui voudront bien nous lire? J'aime mieux croire, pour ma part, que cette flamme, avivée par la pensée personnelle, s'est éteinte au contact de la pensée étrangère ; et que , lorsqu'on se résigne à traduire , on cesse bientôt de sentir ! Quel travail fastidieux , quelle torture , s'écrie Cicéron, que d'écrire avec la raison et les sentiments d'un autre, alieno stomacho et non suo scribere (1)!

» Pour que la pensée d'autrui nous inspire et nous échauffe , il faut qu'elle devienne nôtre. L'idée qu'attire à elle une intelligence donnée, ressemble aux aliments qu'aspire une organisation vivante: si cette nourriture empruntée au milieu dans lequel nous sommes placés, garde obstinément son essence et sa forme, au lieu d'accroître et d'animer notre énergie vitale, elle l'embarrasse et la surcharge. La physiologie du corps, sous ce point de vue , c'est la physiologie de l'àme.

» Mais on pourrait dire du style ce que je dis de la traduction : peindre sa pensée par des mots , n'est-ce pas déjà traduire ? — Comme si , mon cher collègue , dans le travail de

(1) C'est Hucl, De opiimo génère inlerpretandi , lib. I , § n . i , qui me fournit celle ciiaiion. Je la crois sûre, quoique, faute (i'iudicalions sufûsanles et de temps , je n'aie pu la vérifier.

— où —

la eomposilion originale , les mots marchaient d'un côté, les pensées de l'autre! Comme si , au contraire , mots et pensées n'arrivaient pas en même temps , ne s'organisaient pas du même coup! Aurions-nous donc oublié cette Minerve qui s'élance tout armée du front de Jupiter! C'est précisément là ce qui fait qu'en général , ainsi que vous le dites quelque part , ceux qui ont le mieux pensé sont aussi ceux qui ont le mieux écrit. Voilà pourquoi encore on pense si péniblement dans une langue qu'on ne parle pas avec aisance! La production n'est parfaite de toute la perfection dont elle est susceptible qu'aune condition, c'est que l'ouvrier et son instrument ne

sont qu'un: le traducteur et son auteur sont et seront toujours deux.

» Non : le génie lui-même ne fera point qu'un masque soit un visage. On ne représente bien que soi. Pour paraître, il faut être.

n Dans le monde de l'art, comme dans celui de la nature, il n'y a qu'une forme pour une pensée; et cette forme, elle ue se produit qu'une fois.

B- On ne se traduira donc pas soi-même! — Eh ! mon cher collègue , se traduire, c'est préalablement se comprendre. Or, qui peut se flatter (daignez, s'il vous plaît, ne pas sourire, mais réfléchir à ce paradoxe) de comprendre aujourd'hui toute sa pensée d'hier?

» Je vais plus loin : avant de comprendre, il faut se souvenir. Que de détails la mémoire, lorsqu'elle rappelle une situation intellectuelle quelconque, laisse nécessairement derrière elle !

» Mais c'en est assez , mon cher collègue ; ma plume , et plus encore que ma plume , votre attention se fatigue. Nous avons assez plaidé de part et d'autre: que nos juges prononcent! Je ne veux pas cependant vous laisser ignorer l'arrêt tout récemment rendu sur la question qui nous occupe, par un

homme bien digue de fixer notre jurisprudence en pareille matière. Le 23 juillet dernier, M. Victor Leclerc écrivait dans les Débats, à propos du livre de M. Patin-. « L'auteur des Etudes sur les tragiques grecs suppose, ou du moius un homme de goût tel que lui a dû supposer que nous les lisons dans l'original , et il nous aide seulement, par sa vive et claire analyse , à les lire avec plus d'agrément et d'utilité : méthode bien préférable à celle des infortunés traducteurs qui , sous prétexte

de les rendre intelligibles, les rendent méconnaissables Nous

aussi, en d'autre temps, nous avons fait notre étude et notre passion des admirables restes de la scèue tragique d'Athènes , et comme il faut toujours que la jeunesse paie tribut à l'inexpérience , en s essayant à quelque chose d'impossible, nous avions traduit en vers , presque d'un bout à l'autre , le théâtre de Sophocle mais toujours avec cet inévitable contresens de la

couleur moderne .. » Cette imposante autorité vous convertira-t-elle? Je ne le pense pas. Vous en appellerez, flatteur! de M. Leclerc à lui-même ; vous opposerez à sa théorie qui vous condamne franchement, sa pratique qui si souvent semble vous soutenir; et peut-être finirez-vous par faire, même à ses yeux, de la cause la plus forte la cause la plus faible !

» Quoi qu'il en puisse être, mon cher collègue, quelque soit le vainqueur, quelque soit le vaincu, cette lutte digne du XYP siècle, et qui prouve, pour le dire en passant, que nous n'avons pas encore répudié tout l'héritage de nos pères, n'aura pas relâché sans doute les liens qui depuis long-temps nous unissent , et vous n'en croirez pas moins, je l'espère , à mes sentiments de haute estime et d'inaltérable amitié.

A. Charma.

P. s. Je vous en demande bien pardon , mon cber collègue , l'extrait qno j'ai donné de votre discours dans ma première lettre, loin de voiler l'opinion que j'avais à combattre, n'a fait, en resserrant vos idées, qu'eu rendre plus visibles la suite et l'enchaînenienl.

SÉANCE DU 50 NOVEMBnE.

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