D0 MOI HUMAIN
Moi I mot où la pensée s'abîme! mai, dont rame seule est moi! substance qui porte en elle la viçet rintelligençe ! centre d'attraction et d'expansion ! invisible , impalpable • immatérielle enfin ; et pourtant incarnée à un corps qu'elle anime, qui est la personnification visible de son individualité; une, indivisible, mais composée de facultés si diverses, que, dans ce corps qui leur est approprié , il^ faut pour chacune d'elles un organe à part, sans quoi elles ne peuvent agir en ce monde , ni communiquer avec les êtres qui l'habitent.
Moi! doïitV imagination , faite pour être miêlçe à tous les autres moi qui sont en' moi, y est mère de tant de folles erreurs , ou de tant d'œuvres admirables, selon sa mesure en ce mélange! <
Vapeur dangereuse quand elle y agit trop indépendante ; mais qui , contenue dans mon intelligence comme en un aérostat , ayant pour lest ma raison, peut s'élever jusqu'à des hauteurs sublimes !
Faculté, qu'un célèbre philosophe chrétien, daiis sa dissection dé l'ame^ pour la mieux connaître, reprouve à tort; oubliant que nulle des facultés dont notre âme est composée ne doit être jugée seule et à part , aucune n'^ ayant été placée pour agir isolément, mais toutes pour se modifier réciproqueriient , et concour*ir sîmultanément a leur admirable ensemble.
Moi/ pour qui la mémoire j quelque utile qu'elle me soit, n'est qu'une faculté tellement subalterne, qu'elle ne semble être en moi qu'un isfâffu^n^wt V ^up ,in/*i| ble ^nURjetN «epfaae âe. rentre Ç^oÇogjraphifpiQ^ïiOii js/ftmpjîdgna8©;tm^» pei?cieptifl»Sf^)^liifir>ou ^iMî|»& ,pr^ftOTdél»em|; jet qur est à ^'wsflge deîjHft©E mt^ii^encot ilémnmine etilfastelligence/qui se trouvent si rarement prbpprtitwa
(If SOCttNIBS «T 4^ÈV£11IES
nées Vuofe k Vautre' dans le moi humain^ qu'on y voit soiiveotit; : ou; avec mie intelligence lotte , nne nvémoîpe'Bi faible, qu6 , telle qu'un mirbir qui ne retient rien , an besqin elle lui éiitdéftiut; ou , tout au contraire , une foite mémoire atec une si feible intelligenoe^ que , lui' étant de peu d'tttilké , elle nre semble^ être là , aux yeufx fies observateurs/ que comme une sorte de registre où de dictionmiire, bon seulement pour* eux à consulter.
Désir/ Rciisàn! Volonté! voyons claireraient ce que vous êtes. Prenons-les sur le fait pour les mieux comprendre. *
Or, par exemple, je me sens épris dte la femme d'autrui, involontairement î vdAk te DédrI Ma oonscience m'avertit que ôe désir est un mal, et que je ne dois point y céder : voilà ma Raison J
Je ntô décide, dans moifi libi^e-^arbître , «kttre ce désir et ma raison : ceci est ma Volonté i \ La preuve qu'elle est libre, c'est que, cédé-
jeàiiion<désiry'jejouBà, inàis'îe iile repens! y resiaibé-je ^ yt- soiifire v nais je m 'appirouve !
Alitée • pifen^e : >e'est: œtte* <i€iiseîeiice . que j'ai du hkimetévk md^ laquelle me semt superflue si levouloir en moi.n'atait point< libre de ofaoisidr eoU^e )e$ «deux. Ce&ti aussi (inon'ixrguéîl ou mon ImttiilÂaLtion, seloni le sucbès de mes entreprises : je <^oyats donei ma yolonté' libre dans le dboix des moyens I de. me satisfaire, puisque me voilà si fier d'avoir réussi, ou si humilié de mon mécompte !
Autre preuve encore qu'en moi le vouloir est libre, et que le désir et la raison ne le sont pas : c'ost. ^uéy <]uaad je veux vouloir, je veux! Umdj^. quie^ je ne désire point à volonté, et que c'est sans que je le veuille , souv^it même en dépin^de: moi ^ , que ma raisoii . approuve et désapprouve!
La /vi^^tï? en moi n'est donc point le désir; pas plus qu'elle n'est la raison. Mentale et libre, ma volonté , qu'elle puisse ou ne puisse pas ce qu^elle veut, est toujours libre de vouloir; et c'est pourquoi, elle seule en moi, dans cette vie, a raison ou tort*
Quant à la compatibilité d'un tel libre-arbitre dans rhomme avec la toute-puissance divine, il n'y a pas là, pour notre compréhension, de difficulté réelle. C'est dans la prescience de Dieu que le mystère se rencontre !
Sommez donc Dieu, si vous l'osez, de vous dire pourquoi , tout existant à la fois pour lui , l'avenir comme le passé, lorsqu'il voit ainsi d'avance les fautes que nous devons commettre, il nous laisse pourtant les accomplir, tandis que sa toute-puissance peut nous épargner et ces fafUtes et leur répression?
Mais c'est là lui demander raison de la fin morale de ce monde; c'est nous servir de ce qu'il nous a accordé de science, pour nous révolter contre ce qu'il nous a laissé d'ignorance; c'est d'œuvre qu'on est, vouloir se faire auteur, de créature, créateur; c'est enfin, parce que les lumières manquent pour bien juger, se faire juge de son propre juge!
D'UN OGTOGfiNAIKE. 97
Qui de nous songe à s'étonnei: devoir d^sle milliard d'êtres humains de qe monde, que chacim d'eux pQrte un type, 4e visage, et même d'esprit, non-seulement assez . distinctif, mais encore assez durable pour que son individualité native puisse être reconnue depuis le cpmmenccfmeiit jusqu'à la fin de sa carrière?
Quelle puissance infinie, et dans l'infinie diversité , et dans la vigueur, et dans la durée de ces empreintes !
Quelle est donc la force organique qui maintient et perpétue en chacun de nous , pendant près d'un siècle , dans sa même forme et figure , notre être matériel, dont il est prouvé cependant que la nutrition renouvelle sans cesse toutes les parties? Gomment, malgré sa croissance et sa dégradation successives pendant ses différents âges, ce type individuel du visage humain demeuret-il assez peu variable pour qu'entre tant d'autres de ses pareils, son identité . puisse toujours se distinguer au premier ou au second coup d'œil?
Comment en est-il de même de chaque esprit, de chaque caractère ? Comment chaque homme, enfin, conserve-t-il , d'un boutde sa vie à l'autre, le type à part et distinctif de sa personnalité morale , comme il conserve reconnaissable celui de son individualité matérielle?
Suffîra-t-il de répondre : quant à cette durée viagère , en chacun de nous , de sa primitive forme corporelle, que, sous peine de destruction, notre admirable organisme ne permet aux sucs nour* riciers dont cette forme s'alimente, qu'une répartition mesurée, limitée et proportionnelle aux besoins des diverses parties qui la composent; et quant à la durée du caractère , toujours^ si di;5tinct, de notre individualité morale, qu'elle s'explique par l'influence de cette constitution physique si peu changeante , ou plutôt par la nature immortelle , quoique perfectible , de notre âme , dpnt les modifications en mal ou en bien , dans cette vie pour elle si courte, ne peuvent être assez fortes pour le rendre méconnaissable?
Quant à l'influence réciproque de ces deux natures, elle est évidente. Mais qui pourrait dire en quoi et comment; et si l'une des deux est
dominante; et quelle est la part de chacune d'elles dans cesempreîntes héréditaires qu'on remarque chez les peuples et dans les familles ; dans la divereité de nos génies ; dans nos penchants vicieux ou vertueux ; dans notre courage ou notre faiblesse à supporter la douleur et la mort, sort universel , antérieur à l'apparition de l'homme en ce monde , à celle des animaux , et peut-être à celle des végétaux eux-mêmes, premiers êtres créés ici-bas pour servir à l'existence de tous les autres ?
Combien de considérations! quelle insuffisance ! et que de mystères !
Dans l'incommensurable multitude et la diversité infinie d'êtres organisés et animés qui peuplent ce mondé, que leur vie soit d'un siècle ou d une seconde; qu'elle soit celle du plus grand de tous les hommes ou du moindre de tous les cirons, ce qu'il y a de plus remarquable en chacun d'eux , c'est l'individualité.
Qu'à leur mort , tout ce qui en eux était matériel ou vie corporelle , et qui leur était commun.
100 SOUVENIRS ET ilÉVERIES
puisqu'ils se le disputaient et se l'arrachaient mutuellement pour se l'assimiler, retourne à cette matière et à cette vie universelle , cela est plus ou moins visible, mais leur individualité morale , à quelque degré qu'elle soit développée , que devient-elle alors ? Là est le mystère , avec son impénétrable et désespérante obscurité !
Vaine rêverie ! Mais pourquoi si vaine? Laissons-là toute hypothèse , et osons le dire , puisque c'est un fait, et qu'aujourd'hui encore j'en ai la conscience aussi ferme et claire qu'il y a vingt-trois ans, quand ce fait est arrivé. Eh bien oui, j'ai connu la mort, tout en conservant le sentiment de mon être immatériel.
Ce fut en 1 844 > à Paris, à trente pas de ma demeure, où j'allais rentrer : j'étais, je marchais en pleine santé, quand subitement, sans souffrance aucune, je me sentis, je me vis comme foudroyé, anéanti, dans un vide absolu ! Abîine sans bords et sans fond , d'où tout aussitôt ressaisi , je n'eus pas le temps , comme dans Tapoplexie foudroyante, de tomber à terre.
Cette sensation, quoique plu& instantanée que réclair, me fut si nette, cju'elle m'est encore
toute présente. Ce fut le passage soudain du plein au vide , de tout à rien , de vie à néant ! ' c'était la mort ! c'était le néant ! Je le sens , je le vois' encore!
Telle fut la sensation. Mais sa perception ? Ce moi moral et immatériel, mon âme enfin, vivait donc d'une autre vie que le moi matériel , puisque, planant sur l'abîme où tout le reste était précipité , et déjà séparée de ce reste évanoui , elle en a pu voir, elle en a vu , elle en voit encore l'entier et complet anéantissement.
Ai-je ici besoin , pour prévenir une vaine objection , d'ajouter que vingt fois , comme tant d'autres, je me suis évanoui; qu'en Angleterre en me noyant , qu'à Trente dans un incendie , qu'ailleurs par d'excessives fatigues, des douleurs morales ou de graves blessures, vingt fois j'ai perdu toute connaissance ? Mais ce qu'on éprouve alors est tout le contraire de cette perception, restée toute vive, de la soudaine annihilation, sans nulle souffrance, de tout en ce monde, par ce foudroiement subit !
Qu'une âme ait été appelée ici-bas Platon ou saint Paul , Newton ou Leibniz , ou d'un autre nom quelconque; qu'elle ait perdu ce nom terrestre avec le corps mortel qui le lui avait fait donner, était-ce donc ce nom et ce corps qui la personnifiaient? Non certes, et pas plus que ces portraits, bustes ou statues, tant prodigués aujourd'hui, qui la représentent. Mai^ ce qui la personnifiait réellement , c'était ce qu'il y avait peut-être de plus remarquable en elle , c'était cette individualité , ce moi^ qui en avait fait, en ce monde, un centre d'attraction et d'expansion tellement personnel, qu'il suffirait à expliquer l'universel instinct qu'ont nos âmes^ d'emporter et de conserver leur personnalité dans un autre monde !
L'homme à trente ans commence à s'apercevoir que sa vie n'est qu'une suite de morts côn-^ tinuelles : mort d'enfance! mort d'adolescence L
D UN OCTOGÉNAIRE. t03
auxquelles , jusque-là, sa jeunesse a succédé sans regrets et joyeuseme^;it. Mais à trente ans, l'âge de la maturité , qui s'approche , le saisît de regrets rétrospectifs; et c'est bien pis encore, quand de cet âge mûr sa vieillesse , à son tour, porte le deuil:
Vie sans cesse mourante, plus morte même que vire ! toute de funérailles! où chaque jour devrait être en deuil de sa veille ; chaque instant, de Tinstant qui le précède! Triste pensée, à laquelle, dès l'âge de trente ans, rfiomihe n'échappe qu'à force de distractions, dont le choix, s'il ne convient aux âges de plus en plus sérieux qui Itii restent à parcourir, assombrit encore ces deuils, et souvent les hâté ou les ridiculise!
Heureux ceux qui, d'avance, ont pris l'habitude d'un travail utile et honnête! Distraction la plus sûre à tous ces deuils successifs que, à dater de cet âge, porte, de notre vie passée, notre vie présente !
Mais pourquoi ce besoin de se distraire de nos regrets du passé, quand il reste à l'homme mûr ou au vieillard tant d'avenir, et tant à faire
pour concilier cette fin de sa vie terrestre avec ses espoirs délestes? Travail de tous le plus salutaire , qui change la triste marche décroissante de cette vie en marche ascendante , et remplace le dernier des deuils de ses divers âges par Tespoir d'une vie sans âges et sans deuils dans un meilleur mondée
Tout ce qui a commencement a fin en ce monde. Ainsi l'homme; ainsi doit-il en être du genre humain. Mais si l'homme connaît ses différents âges , il ne sait à quel signe reconnaître ceux que parcourt sa race entière; et, par exemple , si elle est aujourd'hui ou jeune encore, ou mûre , ou caduque , après les six mille ans reconnus de son existence.
Répondra- t-on en jugeant comparativement du genre à l'individu ? Dira-t-on qu'au degré de sagesse et de science où le genre . humain est consécutivement parvenu, sa vieillesse est évidente et sa fin proôhaine ; soit que tout lècléveloppement permise son intelligence ait rempli sa des* tinée, soit plutôt que les progrès de sa puiijsance
matérielle par la science , devenant disproportionnés avjcc ceux de son perfectionnement moral, il ne doive pas pénétrer plus avant dans ces secrète de la création , et qu'en lui la fable des Titans, se réalisant, éteigne sa race, à laquelle une autre meilleure succéderait ?
Car enfin , et par lé passé jugeant l'avenir, si Ton considère : d'une part, la marche constamment ascendante de la création , depuis celle du premier brin d'herbe jusqu'à l'homme ; et, diantre part, l'imperfection de l'homme, comment ne pte croire que le genre humain n'joccupe point le dernier et plus haut degré de cette échelle , laquelle peut-être remonte, sans fin, jusqu'à Dieu même , qui n'a ni fin ni commencement ?