I*' JANVIER
L'année 1867 vient d'expirer! mais ^ loin d'en porter lé deuil^on »e voit que réjouissances dès le lendemain de son décès. Que nous a fait cette
pauvre année, où nous laissons tant de nos jours , pour qu'on célèbre sa fin si joyeusement ? Serait-ce la joie de lui avoir survécu , sans songer à combien de parties de nous-mêmes chacun de nous se survit en elle ? Pourquoi donc cette hâte à s'en séparer? Croit-on qu'elle emporte avec elle tous les malheurs et les regrets , toutes les fautes et les remords que dans son cours elle a pu nous apporter ? Quel empressement à oublier pour recommencer ! Comme si , pour nous , tout allait dater d'une ère nouvelle!
Oui , l'homme se plaît aux commencemeuts , aux recommencements aussi; ils lui rappoi^tent l'espérance , il lui semble qu'ils le rajeunis$en.t. On dirait même qu'il croit naître de nouveau avec une année nouvelle.
C'est ainsi que, jusque dans ses habitudes, auxquelles il tient tant , toute durée sans interruption le fatigue , celle d'un an , ô^'vin mois , d'un jour même; et qu'il lui faat pour qu'il s'y soutienne, qu'elles soient sans cesse entrecoupées de fins et de recoïomeiicemml^. .
Toute là vie die l'homme e^t ^insi faitç : Son corps ne vit que de veilles. et de repos,} ,sQi]^ âme
que de désirs et d'espoirs, ou nouveaux ou renouvelés. Ne t'étonne donc pas, pauvre année 1867, de notre lassitude de ta vieillesse, de notre empressement à t'abandonner, et , dans ce premier jour de Tan qui te remplace , de la joie de nos souhaits pour ce qui commence, puisque nous n'en avons plus à faire pour ce qui finit!
S'il est si dur de trop vieillir, serait-ce parce qu'alors on voit les choses telles qu'elles sont, et qu'il n'y a réellement de vrai dans la vie que la mort seule?
Charmés si séduisants du jeune âge , fraîcheur délicieuse, contours si gracieusement arrondis, lévteillard ne voit plus en vous q^iiela trompeuse pànii»e de tmteàr squelettes, que» vous déguisez pâSsa^èr^mfent ! »
Et «vouS, iaml»tiOns de; toute nature^ gloire gwéti^îéi^, gloire littéraire, fortune encore, biens acquis si laborieusement, qu'êtes -vous, à ses yéûx,devénus aussi ? Des illusions satisfaites, dans un nibnde devenu pareillement une illusion.
OÙ Toctogénaire , dégoûté de ce inonde qu'il dégoûte , isolé de ses contemporains disparus , à charge à leurs descendants et à lui-même, reste sans rien entre Dieu et lui , en présence d'un autre monde dont il a le redoutable instinct ; instinct moins trompeur, sans doute , que tant d'autres qui l'ont successivement entraîné, trompé, puis abandonné dans ce monde-ci!
Mais non ! qu'ai-je dit ? Que d'erreurs dans ce cri d'un chagrin amer autant qu'insensé! La mort seule, une vérité dans cette vie! Eh! qu'est-ce que la vie, sinon l'âme elle-même ? Et la mort , pour cette immortelle, peut-elle être une vérité ? Elle n'est vraie que pour la matière organisée, qu'anime l'âme , et qui se dissout dès qu'elle en est séparée ; mais pour l'âme , pour ses idées et sentiments , pour ses passions et actions, ses joies et douleurs, que peut la mort? Ne confondons pas le temps a;'ec celle-ci. Le passé n'est point la mort : notre conscience le sait bien ! et qu'oublié même , ce passé reste en réalité si vivant et si présent encore , qu'il décide de notre avenir, souvent en ce monde, et toujours dans l'autre !
D'UN OCTOGENAIRE. 109
Insensé donc ce cri de mort contre la vie et les ambitions successiTes de ses divers âges ! Épreuves offertes , arènes ouvertes au double développement de l'âme humaine , progressive dans son intelligence comme perfectible dans sa moralité ; vie , dont la fin ici-bas ne peut être qu'une heureuse transition à laquelle la vieillesse nous prépare ! Transition que Dieu ne nous a faite en apparence tant à craindre , que parce qu'elle est en réalité trop à désirer ! En sorte que , s'il y a illusion dans ce monde , ce n'est point la vie , c'est bien plutôt la mort qui en est une !
Que Fhomme est fatigant à considérer ! En
vaut-il la peine ? Ne se prend-il pas trop au sé-
. rieux ? Qu'^t-ce que sa vie ? Un composé d'ins-
tants , si fugitifs qu'ils en sont insaisissables, se détachant sans cesse d*un avenir qui ne lui appartient pas , pour tomber incessamment dans un passé l^tii he lui appartient plus , et pourtant auquel elle appartient par l'influence , sur son avenir, de ce passé, en cela si présent encore!
Vie, toute pleine de désirs de ce qu'elle n'a pas ; de dégoûts de ce qu'elle a ; de regrets de ce qu'elle n'a plus ; et d'ambitieux instincts qui l'enivrent d'illusions jusqu'à sa tombe , qu'une dernière illusion , peut-être , lui montre comme le berceau d'une seconde vie , sans laquelle on ne comprendrait rien à la première !
Pourquoi donc ce monde oh tout est si vain et si éphémère? Pourquoi cette innombrable multitude d'êtres, sans cesse naissants, sans cesse mourants ? cette prodigalité de vies et de morts ? cette foule infinie de chefs-d'œuvre, d'une si admirable organisation matérielle, pour quelques ans , quelques heures même , d'une vie dont ils ne vivent qu'en se l'arrachant mutuellement ?
Création! aussi incompréhensible qu'admirable , n'es-tu donc qu'un jeu , qu'une fantaisie du Créateur ? Et dans cette vie universelle et si passagère , où celle de l'homme joue un premier rôle , ne serais-tu qu'un spectacle , satirique ou tragique , que Dieu se serait donné à nos dépens ?
Mais qu'ai-je osé dire? Quelle supposition absurde, et si impie , que la pensée seule en est un blasphème !
Croyons donc , au contraire , que si , dans cette admirable création visible, tout est aussi pas* sager, c'est que tout y marche vers un but moral, bien plus admirable encore : but qui ne peut être que l'élévation progressive des âmes jusqu'à Dieu , source de toute âme et de toute perfection. Or, comme évidemment toute pensée, parole ou action humaine, nous approche ou nous écarte de cette fin céleste, il en résulte qu'en cette vie terrestre rien ne nous doit être vain ni superflu, et que tout, et l'homme surtout, y doit être pris fort au sérieux.
Est-ce à dire que, dès son berceau, l'homme ne doive avoir en vue que sa tombe , ce qui en ferait bientôt une de ce berceau? Non vraiment, et tout au contraire encore ; puisque , entre ces
deux termes , Dieu a voulu que nous chérissions cette vie jusqu'à son dernier souffle ; et qu'il y a doué notre âme de tant d'ambitieux instincts d'esprit et de cœur, qui, développant nos facultés, nous élèvent vers lui, source de toute science et de tout amour.
• Est-elle donc si mortelle, une vie déjà pleine, ici-bas, de tant d'immortalités.^
C'est rimpie, qui, ne voyant dans cette vie rien d'aussi certain que la mort, et rien au delà, se fait de sa vie le plus lugubre de tous les deuils, ou , pour s'en distraire , la plus folle des ivresses. Quant au sage... mais il y en a si peu! Disons donc mieux : quant au chrétien, il juge cette vie sans la mépriser; il l'aime sans l'adorer; et l'immortalise, dès ce monde, en ne se faisant qu'une vie des deux vies que la mort sépare , transition qu'il en efface ainsi autant qu'il se peut.
Maintenant, dira-t-onque tout ceci n'est qu'un lieu commun ? Soit , puisqu'il n'en peut guère être autrement quand on énonce une vérité. Mais quelqu'un a remarqué qu'il n'y avait réellement de dit que ce qui avait été bien dit! A quoi l'on peut ajouter qu'il y a plusieurs façons de bien dire une même chose ; et celle-ci est d'une si grande importance, que je rendrais grâce à Dieu s'il m'avait inspiré de la bien redire !
D*UN OGTOG.ÉNÀIRB. 113
LE MALHEUR s'aPPREND !
Il n'en est pas ainsi du bonheur, lequel est bien plus dans la nature de l'homme ; ce qu'on voit dans sa première jeunesse , quand , ivre de vie, la plus heureuse des ivresses, une première et cruelle atteinte du malheur l'étonné tant, que d'abord il ne peut y croire , et qu'ensuite il reste atterré sous le poids , si nouveau pour lui , de son infortune !
Malgré cette première et si dure expérience, le malheur se rapprend encore par l'heureux du jour qui, oubliant son infortune de la veille, ne s'attend plus à celle du lendemain* Voyez sa surprise du nouveau coup qui le frappe par * la mort de l'un des siens; sort pourtant universel, et si souvent , toutefois , tant inattendu ! ^ Dans ce monde, oii rien ne dure, que de choses nous commençons joyeusenîent et passionnément , comme si elles et nous ne devaient
IH SOUVENIRS Et RÊVERIES
jamais finir, ou sabir mille transformations décévaiitesT Sôrige-t-on niême, en les' -côhimëïi-' ^ant, que leur dùree, si passagère, rie pëut^^è prolonger journellement qif à ^ force d^ sôîhs matériels ou moraux^ les plus soutenus et assidus !
Rien donc ne s'apprend , ne s'oiiblié, et ne se rapprend pour s'oublier encore, autant queiè malheur; tant la pi*emière nature dërhommëy est contraire; eri aorte que- cette vie , au milietï même et en dépit de tous ses maux , lui semblé être toujours le plus grand dés biens ! '
Ecoutez le monde : « Quel malheur qu'uii tel « soit mort aussi' prématurément ! » s'écrie-t-on sans cesse; oubliant que cette fin Ta préservé du dernier et du plus inconsolable de tous les malheurs , celui qu'on appelle la vieillesse , oii se multiplient , où s'aggravent toiis les -regrets , ceux du cœiir, ceux de la conscience, en dépît même de cet otium cum dignitate, d'ailleurs si rare, et qui n'estpour le vieillard, enfin désehîvi^ë', qu'une mondaine , et vaine , et trop souvent fausse décoration* prête , comme tout le reste , à lui échapper ! Fatal et dernier âge , dont le seul et
triste avantage est de nous donner le temps d'unç bie» utile, il est vrai, mais bieri longue et plus .ou mpins douloureuse expiation de la plu-
part, des iyresse;s de nos autres âges !
Laissez-le souffrir seul en paix , et mourir de même \ Le; malheur a-t-il donc , avec Dieu , besoin d'interprète ? Qui , mieux que le malheur, sait rijnplorer? Qui, plus que lui, nous en rapprodie? Quelle voix , pour s'en faire entendre , vaut celle d'un cœur brisé; quel autel, une tombe mouillée de larmes? Quoi de plus religieuse, enfin, que la douleur d'une âme qui pleure une autre âme ? Sans cesse tournée vers le Ciel que cette âme habite, elle consacre les triâtes jours d'une vie déjà moins terrestre à cette âme devenue céleste ; elle en fait son guide en ce monde, dans l'espoir de lui plaire encore d'un monde à l'autre , et de la rejoindre bientôt au sein ^e Dieu, en s'^fforçant de s'en rendre
tl6 SOUVENIRS ET RÊVERIES