DE QUELQUES-UNS DE NOS MARECHAUX
Il est remarquable que Saint-Cyr, peintre avant 1 792 et guerrier depuis , n'en était pas moins resté artiste , faisant la guerre ainsi qu'on cultive un art, et en parlant, comme il en a écrit , en habile professeur. D'où il résulte que , de même qu'on gagnait beaucoup à le voir et à l'entendre , on gagnera beaucoup aussi à bien lire ses mémoires, ce qu'on ne fait point assez.
C'était un personnage de haute stature et de figure imposante; son attitude invariable était d une simplicité grave , ses mœurs irréprochables, sa probité exemplaire.
Toujours calme, même au milieu des plus grands périls, son esprit philosophique et méditatif se plaisait surtout à se servir du côté moral de ceux qu'il avait à combattre ou à commander.
Un jour, par exemple, lui ayant demandé comment devant Polotsk il avait osé , avec des soldats épuisés de faim et des retranchements à peine ébauchés , non-seulement attendre, mais attaquer les Russes bien nourris et si supérieurs en nombre : « Oh ! me répondit-il , j'avais calculé (( pour mes soldats le nombre d'heures juste « pendant lesquelles ils pourraient se soutenir « assez pour combattre et vaincre. Quant aux (i retranchements , c'était exprès que je les avais (( laissés inachevés : n'avez- vous pas remarqué c( qu'il ne faut pas que les soldats comptent <( trop sur de tels abris;, dont l'importance con- (( siste surtout à faire bien sentir à tous les a cœurs qu'en avant est la victoire , et en arrière « la défaite? »
C'est un fait singulier qjie Masséna , d'ailleurs étincelant d'esprit naturel dans l'intimité, point ^ vaniteux , peu ambitieux quoique passionne de gloire guerrière , et fort sensuel , était impérieu* sèment dominé par une troisième passion qui, satisfaite, semble impliquer, pour en jouir, le désir d'une longue vie, tandis que tout au contraire , même après être devenu millionnaire , ce Maréchal publiait si entièrement cette dernière passion et tout souci de son existence, dès que le combat s'engageait , que plus le péril était grand plus il y montrait d'opiniâtreté héroïque î
C'est qu'il se rencontre de puissantes natures, capables de plusieurs fortes passions également dominantes , et pourtant qui ne s'excluent pas mutuellement , parce que , toutes diverses , tout opposées même entre elles qu'elles soient, et même en raison de leur diversité , les occasions propres à chacune d'elles ne peuvent guère se présenter simultanément ; ce qui fait que chacune ne peut régner que successivement et seulement alors exclusivement.
A côte de cette grande mais inculte nature, .composée d'éléments aussi divers, on en voyait une autre toute différente dans le Maréchal Davout; tant en ce caractère antique, digne d'être placé au premier rang parmi les hommes de Plutarque , toutes les parties concordaient et formaient le plus rare et le plus solide ensemble.
Témoin de la pureté de ses mœurs, de la douce égalité de son humeur au milieu de sa famille ^ comme aussi de cette familière et si modeste simplicité de ses habitudes avec ceux de sps anciens compagnons d'armes qu'il accueillait dans cet intérieur exemplaire après les avoir tant de fois conduits à la victoire , c'est un devoir pour moi de rendre à ses vertus privées un juste et sincère hommage.
Tel était ce grand capitaine, si redouté de nos adversaires par son vigoureux génie , et de trop de ses subordonnés par l'inflexibilité de son exigence pour l'accomplissement du devoir de chacun d'eux ; devoir qu'il connaissait si bien , et auquel lui-même leur donnait sans cesse
l'exemple de tout sacrifier. En effet, aussi sévère, intègre et vigilant administrateur que guerrier prudent et habile , hardi et tenace , nul n'eut autant que lui d'autorité dans toutes les parties dii commandement militaire , et ne mérita autant le nom de général, dans l'acception la plus complète de ce nom souvent trop incomplètement porté , et inévitablement prodigué.
A plusieurs de ces grandes qualités , le Maréchal Suchet , Duc d'Albuféra , joignait plus de séduction. C'est ainsi qu'il sut désarmer les cœurs en même temps que les bras dans trois des plus populeuses provinces de la Péninsule Ibérienne.
Au reste , le souvenir de deux regrets amers de notre armée, en 1808 et i8i3 , suffira à la gloire de ce Maréchal.
Nous regrettâmes d'abord que dès notre fatal premier pas en Espagne , le soin de cette conquête ne lui eût pas été confié exclusivement; puis, et bien plus amèrement, lors de l'invasion de notre pays par TRurope entière, qu'il
n'eût point été choisi pour le commandement du corps d'armée rassemblé à Lyon sous ce mal-
heureux Augereau.
Nous étions persuadés qu'en ce moment décisif , où Napoléon victorieux repoussait en lêtè, jusque par delà' Châtillon, Alexandre décontenancé, Suchet, avec ce corps d'élite, se précipitant dans le flanc gauche et sur les derrières de
ce Prince, en aurait achevé le découragement, et décidé la retraite au delà du Rhin; s.iuvant ainsi notre France de sa mutilation , et du joug humiliant de l'étranger, notre capitale!
Certes , de toutes les biographies de nos contemporains , la plus curieuse , la plus singulière à étudier philosophiquement , serait celle de ce soldat parvenu au rang de Maréchal , et re^té guerrier renommé, quoiqu'il ait manqué si souvent à la bataille ; de ce Républicain farouche, si obstiné, devenu le continuateur, par adoption , d'une Djoiastie royale , l'une des plus célèbres par son héroïque bravoure et par l'ancienneté de son origine aristocratique ; ce dont
rincroyable ambition, bien autrement prétcntieiise de ce soldat, a été forcée de se contenter.
Certes , jamais ce qu'on appelle ici-bas fortune et bonheur ne fut atteint aussi complètement, mais par de tels moyens, que jamais , aussi , cette fortune et ce bonheur en ce monde n'ont si clairement prouvé que, nécessairement, il doit exister un autre monde !
MACDONALD ET LE Gl^NJERAL MOREAU.