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BATAILLE DE LA TREBBIA

(juin 1709.)

Nos deux armées d'Italie étaient alors , celle de Naples forte de trente mille hommes, sous Maedonald; et celle de Moreau, réduite à

vingt-deux mille combattants, rejetés par les Austro-Russes dans les monts de Gênes. Leur ralliement contre Suwarof , maître de la haute Italie, était donc devenu aussi presisant qu'indispensable.

11 ne pouvait s'effectuer que dans la vallée

du Pô : le défaut de vivres en Ligurie et de

routes voiturables entre Gênes et la Toscane,

où Macdonald venait d'arriver, Texigeaient

' ainsi.

En conséquence, les deux généraux en chef convinrent formellement que le 1 7 juin et' le Val du Pô , entre la Trebbia et le Tydone , seraient le jour et le lieu où les deux armées se réuniraient.

On voit que si le but était le même pour toutes deux , la tâche de chacune d'elles pour l'atteindre était bien différente. D'un côté, quelques pas à faire et peu d'obstacles à surmonter; quand d'autre part c'étaient : une longue route à parcourir, trois grandes villes à emporter, et plusieurs corps ennemis à vaincre.

Mais quand la qualité distinctive de Macdonald était une loyauté chevaleresque dans ses en-

gagements, jointe à une audacieuse et tenace intrépidité dans ses entreprises, le défaut capital de Moreau se trouvait dans la faiblesse d un esprit irrésolu, qu'agitait toute décision à prendre,. et prise surtout, s'en repentant, n'en envisageant plus que le mauvais côté,

qu'il aggravait en perdant à hésiter le temps

agir.

Il en résulta que l'un, tenant parole, fut à

jour fixe au rendez-vous convenu ; et que l'autre,

manquant à la siennç , y laissa son collègue seul

coijtre Suwarof , ne s'y étant montré que de

loin, trop tard, et inutilement.

Certes, dans unie circonstance aussi critique, la confiance de Macdonald dans la parole de Moreau pourrait être taxée d'imprudence, si le caractère de celui-ci eût dès lors été connu. Mais sa renoinmée ,• déjà grande, cachait alors sa faiblesse ; ce ne fut que longtemps après que ce défaut éclata , quand les malheurs que ce gênérai dut à de mauvais conseillers et les Mémoires de Saint-Gyr le dévoilèrent.

Pourtant, en chacun de ces deux chefs, l'extérieur reflétait si bien l'intérieur, qu'ils eussent

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pu s'apprécier réciproquement par leurs seuls dehors. En effet, Moreau, bon camarade et citoyeii modeste, mais moins propre à conduire qu'à être conduit, avait la taille et la tournure peu distinguées et les manières plus bourgeoises que martiales. Sa physionomie était douce mais inexpressive, et son langage simple mais sans verve, et parfois même commun jusqu'à la trivialité; tandis qu'en Macdonald on distinguait, au premier coup d'œil, une taille élégante et haute, un regard vif, fier, et franc comme sa parole, et une attitude imposante, dont le port de tête était même quelque peu altier, mais, habituellement tempéré par le fin sourire d'une gaieté doucement railleuse*

Tels, au physique comme au moral, étaient ces deux chefs. Or, dans le cas présent, celui d'une jonction hasardeuse dont le succès exigeait , de chaque côté , une égale et scrupuleuse fermeté à tenir parole ^ il est facile de voir lequel des deux aurait du se défier de son collègue; et s'il en fut autreitient, c'est que Macdonald, en supposant ses propres qualités à Moreau , se trompa , comme il arrive trop sour

vent quand on juge des autres par soi-niénie.

Maintenant , que les faits parlent à leur totir ; conséquences naturelles des deux caractères dont on vient de voir l'esquisse, ils en prouveront la vérité. Ces faits sont si connus que peu de mots, joints à quelques détails ignorés encore, suffiront ici.

C'est donc le 1 7 juin , dans le Val du Pô et sur la Trebbia, que nos deux^ armées doivent se réunir. Le 11 juin, Macdonald arrive devant Modène, que défendent six mille Autrichiens sous Hohenzollem. Le lendemain lâ, en trois vigoureux élans , sans reprendre haleine, Hohenzollem est culbuté dans cette ville, la ville emportée d'assaut, et les restes de ce corps ennemi , atteints encore au delà , sont anéantis.

Dans ce brillant coup de guerre dont Macdonald, qui aimait à mettre la main à tout, avait écrit, de sa propre main , tous les ordres préliminaires, un incident fut remarquée

Aussi actif dans l'action qu'à la préparer, on l'avait vu, en tête de l'une de ses colonnes, attaquer, vaincre , et pousser le succès jusqu'à son

plus grand résultat possible, lorsque, sur une chaussée bordée d'un canal , un détachement des chasseurs à cheval de Bussy, régiment composé d'émigrés français, l'avait arrêté. Le général en chef, ému de leur position désespérée , et voulant aller lui-même leur offrir merci , cria au peloton de grenadiers d'avant-garde qui le couvrait, de lui faire place, à l'instant même où un dernier coup de mitraille autrichien abattait à ce peloton deux de ses files; sur quoi, l'un des grenadiers restés debout, se retournant en lui montrant cette trouée sanglante , lui répondit : a Pasce sez, général , voilà de la place ! » Et Macdohald, s'étant avancé seul en tête, commençait, du geste et de la voix, à parlementer, quand le chef des Russes , qu'exaltait le péril , et peutêtre l'esprit de parti plus encore, l'interrompit par une imprécation , un cri de charge , et un choc si rude, que Macdonald fut subitement renversé , précipité dans le canal , et blessé de deux coups de sabre. Mais presque aussitôt, un autre choc plus violent, celui de nos grenadiers furieux, l'ayant dégagé et relevé, la victoire s'acheva.

Les jours suivants, du 1 3 au 1 6, et en dépit d'an second corps autrichien , celui du général Ott, Parme, Plaisance et la vallée du Pô furent ressaisies. Le lendemain , 1 7 juin , jour convenu , Macdonald franchit la Trebbia en culbutant le général Ott jusque par delà le Tydone. Mais au lieu d'y trouver Moreau , ce furent Suwarof et l'armée austro-russe qu'il y rencontra. Toutefois , arrivé à ce rendez- vous , ne pouvant s'y crdire abandonné de son collègue, il résolut de l'attendre en combattant.

Dès lors commença cette terrible bataille qui dura trois jours entiers, les" trois plus longs jours de l'année, et dont les courtes nuits ne suspendirent pas même toujours l'acharnejnent !

Bataille entre des forces inégales , sans diversion de Moreau , sans même que son aile droite , détachée sous le général Lapoype dont rien n'avait pu entraver la marche , fût descendue de Bobbio à l'appui de notre aile gauche , trois fois rejetée sur la Trebbia par les efforts redoublés contre elle de Suwarof. En sorte que , trois fois notre centre et notre aile droite victorieuse,

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mais laissée à découvert de ce côté, furent forcés de rétrograder aussi, pour garantir leur flanc , reprendre de l'ensemble et rentrer en ligne.

Enfin, vers le soir du troisième jour, Macdonald, désespérant de Moreau, de Lapoype, et acculé sur la Trebbia , se décidait à la repasser définitivement , lorsqu'il fut averti que , derrière sa gauche, ce torrent subitement gro^i par un orage était devenu inguéable ; il y courut. Déjà nos soldats, refoulés dans Te^^ujusqu'ailx genoux par racharnement des Russes, murmuraient que « c'était fini ! qu'on ne ppuyait se tirer^ d'un si grand péril ! ^ mais 1 ui : « Allons donc ! quand « on a du poil au c. on se tire de partout! » s'écria-t-il ; et , ragaillardissant tous les courages par cette saillie soldatesque suivie d'Un ordre de charge à fond et de son exemple, il força l'ennenii à reculer et le maintint à distance respectueuse jusqu'à ce que la Trebbia dégonflée lui permît de la mettre entre nous et les Austro- Russes.

Là, et jusqu'à la nuit du 19 au 20 juin, tous les efforts de Suwarof pour le déposter furent

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repoussés si rudement que le feld-marëchal rebuté fit enfin cesser la bataille^

La nuit venue, Macdonald, se voyant épuisé d'hommes, de vivres, de munitions de guerre, et la. plupart de ses généraux étant blessés , se relira derrière la Nura , puis à Reggio , d*où il se rejoignit, par l'Apennin, à l'armée de Gênes.

Ce ne fut que le 20 juin , à i o heures du matin, que Suwarof s'aperçut de notre retraite et de l'importance de sa victoire. Sa joie fut courte. Trente mille hommes, quinze mille environ de chaque part , venaient de succomber ! Aussi , quand on vint le féliciter, répomlit-il • tristement : « C'est bien ; mais encore « une victoire pareille , et il ne nous restera « plus« d'afrmée ! »

Il avait fait inquiéter notre retraite jusqu'à Sassuelo , qu'avait occupé le général Ott ; mais là , un retour ofifensif de Macdonald ayant arraché à ces Auitrichiens mille hommes tués ou prisonniers, leur général se dégoûta de cette poursuite.

Cependant on s'était demandé , dans les rangs étonnés et à demi brisés de l'armée de Na-

pies, ce que pouvait être devenue notre armée de Gênes? ce Avait-elle, en débouchant parNovi sur Tortone , été refoulée dans ses monts par Suwarof? Mais non. Elle eût alors arrêté on retardé la marche contre nous de ce général, ou du moins, par cette diversion, divisé ses forces. Pourquoi d'ailleurs Lapoype, détaché avec l'une de ses divisions, vers Bobbio sur la Trebbia, ne s'y était-il pas montré à l'appui de notre aile gauche qui comptait sur lui, dont il eût égalisé la force avec celle de l'ennemi, et dès lors assuré les premiers succès de notre centre et de notre droite? »

On sut bientôt quanta Lapoype, qu'il n'était apparu vers Bobbio que le 20 juin , trois jours plus tard qu'il n'avait été convenu , et lorsqu'il n'était plus temps.

Quant à Moreau , dont Suwarof n'avait pas eu de nouvelles plus que Macdonald , il ne s'était enfin aventuré que jusqu'à la Scrivia , sous Tortone française encore, le 19 juin seulement, et à dix lieues du rendez- vous fixé pour le 1 7 ! Il y avait appris cette triple bataille de laTrebbia , que ses vingt mille hommes de plus eussent in-

failliblement rendue victorieuse, et dont il n'avait pas même entendu les coups.

Alors, à rétonnement succéda l'indignation. Mais comme on ignorait , à cette époque , la faiblesse et l'indécision de son caractère, on se perdit en conjectures sur la fatale conduite de ce général en chef, véritable et seule cause de notre défaite.

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