NOVEMBRE
A l'âge de dix-neuf ans , aussitôt après la seconde Terreur vaincue le i8 Brumaire 1799, quand je m'engageai simple soldat , le premier; au premier appel du Premier Consul, je pus remarqiier, dans nos armées, plusieurs restes de ces mâles et austères vertus dignes des plus beaux temps de l'antiquité grecque et romaine : Lecourbe, Davout et Saint-Cyr, entre autres, en offraient encore l'exemple.
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' Car jamais la prétention de renouveler ces tettips anciens ne fut aussi grande qu*à cette époque, mais avec cette différence, qu'à Tintérieur on eût cru voir un bagne en pleine révolte en donner une absurde et odieuse représentation, tandis qu'à rextérieur, dans nos armées , l'abnégation fut si vraie et si héroïque , qu'on y surpassa peut-être ce qu'on n'avait voulu qu'imiter.
Mais déjà, chez quelques-uns de nos autres chefs, ce dévouement n'était plus aussi désintéressé : leur bravoure était devenue pillarde; triste penchant que bientôt la victoire, plus constante, passionna, en lui donnant plus d'occasions de se satisfaire.
Cette double passion de gloire et de gain n'avait rien de surprenant dans ceux de ,ces guerriers qui, toujours tout au présent, aussi insouciants du lendemain que de la veille, ne se plaisaient qu'au risque, et à vivre au jour le jour; répandant d'une main ce qu'ils avaient extorqué de l'autre , et aussi prodigues de leur vie que de tout le reste. En eux tout était d'accord. Ceux qui étonnaient, c'étaient les thésau-
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riseurs, qu'on voyait si braves, si tenaces atix plus grands périls! Ce. qui était u^e inconséquence; car de quoi sert Tor sans la vie? et pourquoi tai>t rechercher, tant amasser de l'un , quand/ on tient si peu à l'autre?
Pourtant cette anomalie s'explique, en considérant que ces deux passions, si contradictoires, ne régnaient pas sur ces rudes esprits simultanément, mais tour à tour, à l'exclusion l'une de l'autre, selon les occasions fort diverses qui enflammaient chacune d'elles séparément et successivement. .
Mais c'en est assez, siir ce sujet; revenons plutôt à ces renommées si pures des Lec^urbe, Davout et Saint-Cyr : le premier, si habile dans la guerre de montagnes surtout, qu'en 1800^ Napoléon et Moreau se le disputèrent; le second, si justement célèbre par ses vigoureuses et si judicieuses victoires offensives et défensives, comme aussi par l'autorité d'un caractère probe et inébranlable dans son exigence pour l'entier accomplissement de tous les devoirs; exigence dont on lui a reproché la sévérité malgré ses heureux résultats, et quoique, de tout ce qu'il
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exigeait, il ait donné, le premier, partout et sans cesse, le plus mémorable, le plus admirable exemple !
Quant à Saint-Cyr, c'était le philosophe de la guerre. Il fallait voir avec quelle attention il y étudiait les dispositions morales et physiques des siens et de l'ennemi; la nature des lieux, qui convenaient plus ou moins à ces dispositions ; le caractère des chefs qu'il devait seconder ou combattre ; l'effet moral que devaient produire ses manœuvres; et avec quelle vigueur assurée et audacieuse , ce qu'il avait conçu calme et calculateur, il l'exécutait!
On naît général comme on naît artiste. Saint- Cyr était né l'un et l'autre : son habitude , comme peintre qu'il avait été , d'observer la physionomie des hommes et des lieux lui facilita, quoique sous un autre point de vue, des observations analogues quand la Révolution l'improvisa officier d'état-major.
Ce fut surtout contre les Prussiens, commandés par l'habile Duc de Brunswick, que son génie guerrier se développa.
Les soldats prussiens d'alors n'étaient pas
comme ceux d'aujourd'hui, dont la discipline seule ne fait certes plus tout le mérite. Mais leurs officiers, fort instruits, et enorgueillis de leur grand Frédéric , différaient peu de ceux d'à présent , qu'enflent , d'un orgueil si provocateur, leurs souvenirs glorieux de i8i3, i8i5et 1866!
Saint-Cyr, avant la fin du dernier siècle, avait remarqué que, moins propres que nous à la guerre de montagnes , ils étaient pourtant plus entreprenants et plus lestes que les autres Allemands, et qu'aux ayant-postes surtout il fallait s'en défier, mais qu'avec cette prévoyance, on pouvait surprendre les surprises qu'ils osaient tenter. •
Observation de détail , dont Napoléon prouva, en grand, la justesse, lorsque, en 1806, il surprit , en flanc et en tirrière , leur armée lancée vers le Rhin pour nous surprendre , d'où vint leur désastre. Manœuvre qu'en i8i4 il renouvela trois fois contre eux, à Brienne, à Montmirail, et sur l'Aisne, avec un semblable succès, excepté dans cette dernière occasion, que le funeste abandon de Soissons, par Moreau, fit. seul manquer.
Voyez encore , en 1 8 1 5 , ce même caractère si entreprenant de ces Prussiens oser tourner Paris et passer la Seine , où nous eussions pu les précipiter, si les intrigues d'un régicide pour s'imposer comtne ministre au frère de sa victime ne nous avaient pa3 alors désorganisés.
Ce peuple, qu'un climat dur et sec,, un sol, à son centre, ingrat, une dynastie ambitieuse, son grand homme, et six ans de malheur, ont trempé et retrempé , est d'une nature économe et guerrière, et, comme on vient de le voir, d'un caractère actif, fier et entreprenant.
Quant à la jactance, si provoquante, qu'il joint à ces grandes qualités, serait-ce qu'éUuit le dernier venu au rang des grandes puissances, l'inquiétude de n'être pas assez reconnu pour tel lui donne ce travers, assez ordinaire aux gens qui parviennent, mais peu digne d'un peuple aussi glorieusement parvenu ?
Quoi qu'il en soit, tel est l'adversaire qu'aujourd'hui nous avons en face, l'ennemi qui, de-puis plus d'un demi-siècle , jouit des dépouilles qu'arracha l'Europe à notre Empire mutilé! Tout alors pour nous était perdu, fors l'honneur ;
mais, avec Thonneur sauf, rieri ne doit être à jamais perdu. C'est ce qu'en i8i3 prouva cette Prusse , et ce cju'à présent il reste à la France l\ prouver aussi.
Elle en a le droit ! Tacite l'a dit : « le Rhin , ses monts et une crainte mutuelle séparent les Gaules delà Germanie. » Ainsi l'histoire , comme rhonneur et l'indépendance, nous donne le droit et nous impose le devoir de ressaisir celte limite placée par la nature* entre les deux peuples, et que l'un, comme l'autre, ne doit jamais dépasser.
Le droit ainsi constaté, ce devoir prescrit, restent les moyens à préparer et l'occasion à saisir. Pour l'occasion, c'est à la politique d'en juger; quant aux moyens : qu'une nation forte de quarante millions d'âmes concentrées sur un sol circonscrit, dans une même pensée d'honneur et d'indépendance et sous une main ferme et résolue , tienne sur pied 4oo mille vrais soldats, c'est-à-dire, soldats bien exercés, bien ensemble, se connaissant entre eux, comptant l'un sur l'autre, habitués à leurs chefs, ayant enfin en ces chefs et leur inspirant cette cou-
fiance sans laquelle tout succès, hors ceux de hasard ou de surprise , est au moins douteux ; qu^en arrière de ceux-ci, en deux bans en réserve et gardant Tintérieur, quatre à cinq cent mille autres se préparent à combler les vides de l'armée active , voilà certes le plus grand effort qu'il soit possible d'imposer à cette nation et qu'elle puisse soutenir pendant le temps nécessaire pour atteindre au but qu'elle se propose.
Mais exiger d'elle que tout citoyen ait été soldat, et qu'au premier cri d'alarme, toujours prêt à le redevenir, toute autre situation ou profession, tout ^ autre art ou métieï* soit aussitôt abandonné , ce n'est point l'organisation propre à un grand espoir, c'est le désespoir organisé; c'est , au milieu de la civilisation , un retour aux temps barbares ; ou bien à ces foules en armes , derrière leurs immortels , dont les arniées des Xercès et des Darius étaient composées.
Souhaitons donc que ce système , qu'un peuple adopta pour s'affranchir, et qu'il emploie pour conquérir, ne nous soit pas imposé comme le seul capable de le vaincre ou de s'en défendre; système trompeur, supportable seulement en
paix, parce qu'il n'y fonctionne pas, mais, en guerre, insupportable, et dont le poids écrasera ce peuple pour peu que la guerre ne nourrisse pas sa guerre, et que le succès soit disputé.