DES PRESSENTIMENTS
Dans le sixième livre de mon œuvre intitulée Histoire et Mémoires ^ j'ai parlé, à propos de madame Bonaparte , du penchant de Napoléon à croire aux pressentiments • La rapidité du récit m'a empêché d'en citer un autre exemple ; il est de la même époque. Ce fut à l'occasion de la mort de Laharpe , involontairement tué par ses soldats ; perte qui fut très-sensible à Bonaparte. Lui-même racontait souvent que ce général, peu d'instants avant sa mort, avait été saisi d'un abattement extraordinaire, n'ordonnant plus
rien , morne et comme abandonné de toutes ses facultés , lesquelles tout au contraire jusque-là , disait Napoléon, avaient toujours été actives, et ardentes même jusqu'à Tagiter d'une préoccupation trop vive.
Une observation pareille de notre Premier Consul, dans une autre occasion, vient encore à l'appui de celle-ci. Vers juillet i8oo, en apprenant l'assassinat de Kléber on l'entendit s'écrier : « Quelle singularité! Mes deux lieutenants, « Desaix en Italie, Kléber en Egypte, tués le
« même jour et à la même heure ! Quant à
« Desaix, qui eût été le premier géixéral des ar- « mées françaises, il a eu le pressentiment de « sa mort à Marengo ! L'ennemi victorieux nous « poussait; j'attendais pour le coup décisif l'ar- « rivée du corps de Desaix, qui lui-même l'avait « précédé. Le voyant sombre, et remarquant « que l'inquiétude était grande autour de moi : a Descendons de cheval , lui dis-je, et asseyons- « nous à terre pour montrer notre sécurité. « Mais là encore, toujours soucieux : « Les a boulets ne me connaissent plus ! me disait-il. » «c — En effet, peu d'instants après, quand à la
« tête de ses troupes il attaqua, il fut tué dès a la première décharge ! » On sait qu'à ce récit, Napoléon, sans craindre de paraître superstitieux, ajouta : « Oui, je crois aux pressen- « timents, moi! J'ai celui, par exemple, que « j'achèverai mon entreprise et que je laisserai « la France puissante et prospère ! »
S'il n'en fut pas ainsi , quant à ces derniers mots seulement , c'est qu'ayant achevé la mission qu'il avait reçue d'en haut , il la dépassa !
Qui de nous, au reste, dans sa périlleuse carrière , n'a point été souvent frappé d'exemples de pressentiments semblables à ceux de Laharpe et de Desaix? Tel, entre autres, celui de cet officier bien connu , lequel , au bivouac et dans la nuit qui précéda l'affaire d'Elchingen, annonça qu'il y serait tué, ce qui arriva; il s'en était montré si convaincu , que d'avance il avait distribué tous ses effets à ses camarades.
Cela étonnait peu ceux d'entre nous bien plus surpris maintes fois des exemples de tout ce que peut notre âme , quand le somnambulisme magnétique semble l'avoir affranchie d'une partie de ses liens matériels ; ou qui , croyant Tâme
une émanation de Dieu, pensaient qu'à rapproche de la séparation violente du corps qu'elle anime, il se pouvait qu'elle éprouvât quelque chose de pareil à cette angoisse du Jardin des Oliviers! toutefois avec cette différence entre la certitude que donnait là une prescience toute divine et le doute inhérent aux pressentiments humains.
A ce propos , pourquoi n'oserais-je pas citer un fait arrivé àM™® de Ségur, ma bisaïeule, le jour de la bataille de Rocoux, lorsque, assise tout éveillée dans son fauteuil , elle vit ou crut voir, au-dessus du paravent qui l'entourait, apparaître le buste de son fils tout ensanglanté? Au cri d*effroi qu'elle jeta, l'une de ses femmes, que j'ai connue, étant accourue, la tira d'un profond évanouissement. On s'efforçait vainement de la rassurer , quand le surlendemain elle reçut la nouvelle qu'au même jour, à la même heure de cette apparition , une balle avait traversé la poitrine de mon grand-père !
Quant à la subite et vive douleur ressentie à son bras gauche par ma grand'tante , sœur jumelle de mon grand-père , à l'instant même où
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son frère avait le bras emporté à Lawfeldt , ce second fait, qui certes n'est pas sans exemple, peut aider à comprendre le premier. Pourtant on conçoit plus facilement un rapport aussi sympathique entre deux êtres créés ensemble et sortis à la fois du même sein. D'où vient sans doute encore que, pendant leur longue existence , rarement il survint à Tun d'eux un mal
quelconque sans que l'autre Tait simultanément éprouvé. On ne remarquait de différence que dansTinténsité, la sœur jumelle étant moins bien conformée et moins forte que son frère.
Revenons aux pressentiments, que le Maréchal Saint-Cyr, guerrier calme, froid et très -observateur, nous disait être fort communs dans les armées , te qù^il a consigné dans ses mémoires. : Ceux de Dugay-Trouin offrent l'exemple le plus singulier de ces espèces de révélations , lorsqu'il constate son intime conviction, huit jours d'avance, dWe reiicontre glorieuse , puis, le huitième jour, la vision, pendant son sommeif, de deux vaisseaux qu^iî doit capturer! Visiori si frappante qùll se réveille tout 'rempli d^eïle, s'élàncé sur son gaillard j"^ et a^erçoîfen
effet à sa portée deux vaisseaux absolument pareils à ceux qu'il vient de voir en rêve. Cette riche prise après un combat glorieux mit le comble à sa renommée; elle réalisa un pressentiment et une vision , que , sans attendre un pas de plus peut-être dans une étude trop négligée , on ne manquera pas d'expliquer par le hasard, qui n'existe pas et n'explique rien.
Pour en finir sur ce sujet comme j'ai commencé, c'est-à-dire en rappelant un autre passage de mes Mémoires^ quand et comment parviendra-t-on à expliquer naturellement cette exclamation prophétique, le 24 février 1786 , du père mourant de ce jeune officier d'artillerie de seize ans alors , destiné à devenir le plus grand conquérant des temps modernes, lorsque, invoquant en vain , dans son délire , la grande épée de Napoléon y comme plusieurs témoins l'ont attesté, il s'écria « qu'il voyait bien que nul (( secours ne pouvait le saui^er^ puisque cette épée (c qui devait triompher de V Europe ne pouvait le
« délivrer du dragon de la mort qui V obsédait! »
On a remarqué chez plusieurs guerriers de nos
grandes guerres, gens pourtant les plus mortels,
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sans doute , de tous les iivortel^ d'alors , une intrépidité si confiante et si constamment heureuse 5 qu'on était tenté d'attribuer à un mystérieux instinct de longévité une part de l^ur mépris d'un danger a^uquel tant de leurs compagnons succombaient : tek, entre autres. Murat , Ney , Drouot , Masséna , restés intacts sur tant de champs de combats si périlleux , que le hasard ne peut suffire à expliquer un faijt aussi
extraordinaire. , Or, si l'on a reconnu véritables plusieurs près-
sentiments de mort, ne pourfait-on pas constater de même quelques réels pressentiments de vie, dont Tétude ne serait pas indigne de rhistoire?
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▲ MRS CONTEMPORAINS DU PHEiflfift EMfli^iaE.
Mes contemporains, chaque jour plus rares! vous , enfants en 1 780 et sous la Terreur ; ado-
lescents sous le Directoire; puis, sous le Consulat et l'Empire, jeunes hommes et hommes jeunes encore (car on est jeune homme de vingt à trente ans ; homme jeune , de trente à quarante; homme mûr, de quarante à soixante ; et vieillard enfin , depuis soixante ans jusqu'à ce qu'on ne sbit plus rien en ce monde ) ; vous , à présent octogénaires, dont la jeunesse fonda , par tant de travaux et de combats , le premier Empire , quand ^iprès son effroyable chute , et une éclipse de trente-sept ans , votre vieillesse voit si inopinément reparaître , dans de mêmes circonstances, par un même coup d'État, et sous un même nom, ce même Empire, dites-moi, qu'éprouvez-vous? N'est-ce point un étonnement satisfait , mêlé d'une vive inquiétude ? Je le crois pour vous; j'en conviens pour moi. Toutefois sur ces trois sentiments, étonnement , satisfaction, inquiétude, expliquons-nous.
Étonnement! Non certes pas de la puissance, toute vive encore, du nom de l'homme le plus étonnant de toute l'histoire ; dont le génie guerrier, législateur, administrateur, y restera sans comparaison ; météore qui , jaillissant du chaos
de la plus terrible des révolutions sociales , la releva d'un abîme de fange et de sang, jusqu'au faîte de la> plus grande gloire des temps antiques et modernes ! Et quoique , par l'excitation d'une lutte gigantesque, il soit tombé d'une chute aussi grande que son élévation , ce qui étonnerait, ce serait que la France nouvelle,, qui ne vit que par ses iristituticms , en moins d^un demi^siècle l'eût oublié ^
D'où vient donc, amis, notre étonnement, sinon de voir combien depuis quatorze siècles, dans nos révolutions: dynai^iques, la main de Dieu s'est montrée constamment présente, et avec quel admirable à^^ropos » elle « a feréé pour ces* gTfiiïdes circonstances lies hoitfmfe^qui y convenaient^ et fait surgir dès événemefnits leur- avè-
nement !
Ainsi , quand il s'agissait de l'étabiissemeht , dans tiùtte Frariee ,• des Barbares européeiis ; de leuï* conversion au diristiani^nie, et d^en' irepousàer* les Barbares asiatiques , Clôdîoh , C\mh ou lés Mérotiiigiens !
Ainsi, Charles Martel, Pépin et Charlemagiie ou les G^ldtingieiis , pour en chasscsr I^ftw-
bares africains, et pour étendre, pour consti^ tuer et consolider Tœuvre chrétienne !
Ainsi, Hugues et les Capétiens, pour donner à la Monarchie sa forme fébdale et chevaleresque, puis pour en reculer les frontières et en concentrer les forces dans une Royauté absolue !
C'est alors, c'est quand cette troisième Dynastie et ce qui restait d'un féodalisme suranné ont fait leur taiips ; c'est quand l'orgueilleuse raison humaine , se déifiant, a tout détruit en clx>yantpouvoir à elle seule tout reconstruire, et s'est perdue dans le plus horrible des cataciysmes^ c'est alote qu'apparaît Napoléon;; c'estràdire, pour relever et ^reconstituer, la nouvelle France, Je plus grand des fondateurs des Dynasties françaises ! * >
^ O Providence L.. Mais tout iadmii?«kblequ'/elle scit xlaitô cette vue d'ensemble, de notre lii^toire, copibietn plus, vuedq plu^ près, elle nou&étonne dans les déiiil^de ravénement, de la<^hute et de la réapparition de cette quatrièffi^Oyna^tje! Ain^i» etpour iieeiteiï qu? u^iseul dm Mille faits prpyicjentieliqw en o»t pi\épar4 Ifavénement^ ivoyez^eelte
034 SOUVENIRS ET RÈVERrES
conquête de la Corse , qui ne devient française que juste au moment où il fallait que Napoléon naquît français pour le salut et la régénération de notre France !
Ainsi, sa chute, punition de l'abus de tant de faveurs ! Ainsi , le retour de sa Dynastie , juste récompense de ses premiers bienfaits, plus grands , bien plus durables encore que les maux qui lès a^^ient suivis, quelque grands qu'ils aient été !
Tout sans doute , soit qu'il le veuille ou qu'il le permette , nous vient de Dieu ! Mais se montra-t-il jamais plus évidemment que dans ce rétablissement de notre Empire , où celui que sa main y prédestinait, imparfait pour l'accomplir, avait d'autant plus besoin d'être protégé , modifié et conduit par elle ?
Voyez comme on la reconnaît d'abord à cette fin si prématurée d'un héritier direct et de deux frères aînés, que certes la position de l'un, et vraisemblablement le caractère des deux autres, eussent rendus impropres aux circonstances* C'est ainsi qu'elle conserve pour seul prétendant légitime celui qu'elle à doué d'un instinct si puissant
de sa destinée , qu'il croit sans cesse présent cet avenir! Foi extraordinaire! foi d'inspiré! que n'ébranle nul revers; mais aveuglément impatiente , et dont une captivité de cinq ans , au milieu de la France indifférente, punit les témérités intempestives ! . . .
Captivité providentielle, qui le force d'attendre l'occasion ; qui cesse juste à l'instant où cette occasion est près de naître ; et qui lui donne la maturité et la prudence nécessaires pour en profiter !
C'est en effet alors que, tout à la fois, un bouleversement social semblable au premier punit la France de ses fautes et son Roi de son origine! Voyez comme ces châtiments concordent! comme ils coïncident ! comme ils ont si- ' multanément préparé l'homme à la France et la France à l'homme !
D*oii il résulte que , dans de comparables , quoique bien moins grandes circonstances , un second Napoléon , que Dieu vient de leur p^-oportionner, après trois ans d'une lutte habile , et par un second i8 Brumaire, sauTC une seconde fois la France d'elle-même, en y réta-
23G ' SOUVENIRS ET RÊVERIEg
blissant l'Empire et la quatrième Dynastie , au nom dé son fondateur, dont ainsi rexpialion semble enfin cesser !
Nos mémoires montreront bien plus encore dans l'histoire de nos jours cette main de Dieu! Mais ici, mes contemporains, n'est-ce point assez de tant de faits providentiels pour nous expliquer notre étonnement?
Quant à la satisfaction de notre vieillesse , en voyant renaître l'œuvre si cruellement perdue de notre jeunesse, qui pourrait en être surpris? Cette quatrième Dynastie en était donc une, malgré son éclipse. Elle était donc réellem^t marquée d'en haut pour gouverner la grande révolution politique et sociale de notre siècle ! Comment donc ne serions-nous pas satisfaits de voir que jadis , en travaillant et en croyant à sa fondation, nous ne nous étions pas, en dépit de nos revers trop mérités, tant abusés?
Reste enfin notre inquiétude! Elle s'ap-,. plique à la durée de cette quatrième Dynastie et au succès de sa mission, laquelle est ordre et //-. berté; pouvoir et contrôle; progrès moral et matériel ; et reprise de nos frontières légitimes!
Cette inquiétude s'explique par Tobservation de tant d'imperfections dans les hommes aux. prises avec tant de difficultés dans les choses; ce qui accroît les chances de succomber ; car la durée est le signe de la perfection , d'où vient qu'ici-bas tout change sans cesse , et qu'on n'y voit que Dieu qui dure !
Octogénaires comme moi! mes compagnons dans cette infortune , car il n'est guère de malheur plus grand qu'un aussi grand âge inévitablement accablé de tant de deuils, pourquoi ces exclamations mécontentes à la lecture des longs récits des faits de notre jeune âge ? Si quelquefois la véritable cause y manque à l'événement, la couleur au tableau, l'émotion à l'actîbn , l'accent aux paroles , pourquoi vous en étonner autant? Qui ne sait que la meilleure histoire , exclusivement écrite sur documents écrits, doit porter ces imperfections? Surtout quand l'auteur, étranger, par l'âge et souvent par la profession, au grand drame qu'il raconte, a systématiquement évité d'en
consulter les témoins vivants encore, ce que plusieurs de vous m'ont dit avoir remarqué comme moi, et avec un même étoniiement. ^
De là ces erreurs puisées , les unes dans des pièces officielles prises à la lettre , à défaut de renseignements sur leur véritable esprit; les autres dans des mémoires de hauts personnages, forcés , pour soutenir le rôle qu'ils ont joué, de n'y montrer la vérité que sous son costume théâtral : en sorte que vous-mêmes qui l'avez connue dans sa nudité, vous avez souvent peine à la reconnaître.
Étonnez-vous donc moins que l'auteur s'y soit quelquefois trompé. Regrettez seulement que par trop de foi dans son intelligence à juger sur pièces , il ait dédaigné de s'éclairer de vos témoignages , et qu'il n'ait pas cru que pour de certains faits , souvent les plus graves , la vérité se dit plus qu'elle ne s'écrit, la parole étant plus sincère que la plume , en ce qu'elle est moins compromettante ; d'où vient qu'en fait de vérités historiques, tant de témoins n'osent écrire* ce qu'ils osent dire !
Né il y a aujourd'hui quatre-vingt-huit ans, j'ai vu la France changer, en soixante-quatorze années, dix fois de forme de gouvernement! J'y ai vu s'écrouler l'antique Monarchie d'abord féodale, puis absolue, en 1789; un premier Gouvernementparlementaire en 1 792 ; la République, le 1 8 Brumaire 1 799 ; car le Consulat , c'est déjà l'Empire, celui du génie et de la gloire! Cet Empire lui-même y a fait place, en i8i4j à un second Gouvernement parlementaire interrompu trois mois en 181 5 par un second Empire; puis, en i83o, par une révolution dynastique, suivie d'un troisième Gouvernement moins royal et plus parlementaire, remplacé, en i848, par une seconde République, laquelle a succombé en i85i, époque 011, pour la troisième fois, a reparu l'Empire.
Or, en ajoutant ici, comme il est juste, les seize années qu'a duré ce Gouvernement jusqu'à ce jour, 4 novembre 1 866, c'est donc, en somme, depuis 1789 et en soixante-dix-neuf ans , trentecinq années de Gouvernement royal et parle-
mentaire, douze aiis dé Republique, et tyente
if
années d'Empire ! •
D'où il suit, si le temps seul devait, peser
dans la balance du mérite de ces trois formes de Gouvernement, que l'avantage appartiendrait au Gouvernement parlementaire. Mais cette durée eh somme, ayant été^ eh détail, trois fois . interrompue' par trois révolutions, et sa dernière moitié, comme son preitiier essai, tourmentée sans cesse de révoltes sanglantes et de régicides , la priorité de mprite entre ces trois formes de Gouvernement demeure indécise.
Ce qui est moins douteux, c'e^t que chacune d'elles, d'après l'épreuve qui en a été faîte, s'est trouvée plus ou moins inapplicable au caractère, aux moeurs et aux nécessités de notre vaste démocratie; et qu'aucune d'elles ne doit être de nouveau tentée sans des modifications indispensables à sa viabilité nouvelle. Cet essai vient de commencer quant à l'Empire. L'avepir eja jugera, sinon le passé, car toute l' histoire semblé prpuVer qu'en toute démocratie rien n'est durable J
D'oii l'on pourrait tristement conclure que désormais en France, la durée d'une forme quel-
DXN OCTOGÉNAIRE. 2U
conque de Gouvernement ne dépendra que de son Gouvernant; que tant vaudra Thomme, tant vaudra la chose; et qu'enfin la longévité de cette chose ne pourra guère se mesurer que sur celle de cet homme, ou seulement même sur la durée si chanceuse de son habile et sage virilité : qu'il soit Empereur responsable devant la nation ; ou Roi sous uiï gouvernement parlementaire; ou Président de République !
où EN SOMMES -NOUS ET OiJ ALLONS -NOUS?
La géologie nous apprend les révolutions physiques de notre globe; l'histoire, nos révolutions morales; et l'homme, qui croit diriger celles-ci , n'en est pas plus maître que de celles du globe qu'il habite : en sorte que le plus utile profit que nous puissions retirer de nos révolutions sociales , c'est d'apprendre à reconnaître à temps leur véritable esprit, et à nous y conformer avec intelligence et ; à propos.
545 SOUVENIRS CT RfiVEJ(lES
IjB preuve de cette vérité est dans racconàpllissement, en dépit du judaïsme et dû paganisme si puîssîints alors'^ dfe^ la^ grande f évôltftioïl ' morale du Chpistianism^;» ccntatae ausisi d&ns l'un de ses plus consid^t^ables résultats, là' Révolution sociale de 1789, qui,^ Idans sa rtrarchë progressive , malgré tanti d'obstacles ; bien k)iri de s'être arrêtée au triomphe de nôtre bourgeoisie, en abaisse déjà Tbrgu^il satisfait devant les aspirations des classes inférieures, que cette Révolution doit, à leur tour et autant qu'il se peut, satisfaire aussi. !> ' . . • >
Est-ce: à dire que l'âge d'or en résultera jiôur une Démoci*atie aussi convaincue que l'édifice de sa constitution doit et peut , comme ses édifices religieux, être 'construit ' «saiis aucun étage; et qui, tout en proclamant ainsi du chrîsftfelnisme son dogme d'égalité j en laisse» : contester si indifféremment ceux de l'existence de Dieu et d'un autre monde? - ' '
Non vraiment! Ei quand bn^voit, depuis trois quarts de siècle, ses^divers Gouvernements ne plus vivre qu'au jour le jour, et ne marcher que de chute en chute , on croirait plutôt que cette so-
B'UW OGTOGÉNAtHE. 243
ciété penche vers l'abîme où jusques ici toutes, successivement , se sont écroulées !»
Mais enfiQ, telle est sa situation présente , et quellesi qu'eu soient les difficultés , sa tendance à la satisfaction des intéi?êts , en ce monde , du plus[ grand nombre ^e ses habitants est si manifesté, ejle est si impérieuse, que toute l'habileté de la classe supérieure ne peut désormais. consister qu'à en prendre et garder la direction, c'e^t-à^dire à s'efforcer d'élever jus^ qu'à elle par l'éducation, par l'instructiion, et par ses exemples , l'élite de tout ce qui est audessous, d'elle; mais. en se gardant bien de se
laisser abaisser elle-même au-dessous du niveau moral et intellectuel qu'elle a su atteindre.
Il y a , néanmoins , quelques exceptions à cette règle, et l'on doit s'y résigner. Ainsi, par exemple, quand on entend nos gens du monde . et de lettres, déjà d'un autre âge, regretter si amèrement cette élégante urbanité et aménité de mœurs, cette noblesse si gracieuse dans les formes -et les manières; comme aussi, dans notre littérature dramatique ou autre, cette pureté, ces délicatesses de goût, traditions des char-
me9 d'une société jadis aristocratique, lesquelles s'effacent chaque jour de plus en plus, tout en npus associant à leurs justes ' regrets , n en reconnaissons pas moins l'inutilité de leurs efforts pour enrayer cette décadence ; consôlons-nôusen même , en remarquant que ce déplorable abaissement n'altère pourtant dans nos mœurs que des formes extérieures , et daris nos lettres
que leur côté le moins sérieux, tandis qu*au
contraire nous voyons grandir et se dévelop-
per en celles-ci leurs parties les plus utiles, telles que, dans la presse quotidienne, le talent de discussion de nos plus graves intérêts; dans l'histoire , aine étude plus exacte et mieux approfondie des faits et des causes; et enfin l'éloquence du barreau, de la chaire, et de la tribune!
Bien plus , dans les sciences et dans leur application, usuelle, combien d'utiles, d'admi- . rables progrès éclatent chaque jô\ir à nos yeux émerveillés!
. Quanti à la, moralité publique actuelle., si Ton n'en dit pas autant, ^st-on équitable? Jamais la morale évanfféUque daris ce qu'elle a de plus
divin, la charité, Fégalité de tous devant Dieu, fut-elle autant proclamée et appliquée qu'elle ne Test dans notre siècle ? Je ne sais si Tindividu vaut plus , mais certes la société vaut mieux aujourd'hui qu'aux temps jadis!
Toutefois, comme ici-bas tout s'use et change, et que chaque chose, après y avoir atteint son apogée 9 décroît et finit, ne faut-il pas chercher à prévoir par le sort de la société antique, qqel sera celui de la société moderne quand
elle aura fait son temps ?
Lorsque, en 1798 et i848, on a pu s'écrier
que, si la première civilisation avait péri par
les barbares du dehors, ce serait par ceux du
deflans que succomberait la secondé , aurait-on
dit vrai? Ne doit-on pas plutôt espéreir que la
division de cette société européenne en tant de
puissants États ayant une civilisation a peu près pareille , et que tant de progrès de la science
seront un obstacle à ce cataclysme?
Ici pourtant une réflexion épouvanté ! S'il se
peut jusqu'à ' présent , grâce à la philosophie
du christianisme, qu'il y ait eu proportion
entre nos progrès moraux, et scientifiques , ne
doit-on pas craindre qu'un jour cet heureux équilibre cesse d'exister, et qu'enfin de nouvelles découvertes de nos sciences n'arment nos passions d'une force matérielle si irrésistible, que notre forcç morale devienne impuissante à les empêcher de s'ientr^rchoquer, et cela avec de tels moyens de destruction^ quq, un nouveau chaos en résultant > on verrait la seconde civilisation s'abîmer par ses çxççs cpijime pn a vu la première succombe^ par if^^uff^s^uice ?
Serait-ce . donc là sa destinée ? L'jaf bre de science, à la fin, comme. au conim,ençeflient de l'espèce humaine , doit-il donc avoir sur , elle une aussi fatale influence? Doit-il ne profiter mieux qu'à une autre race à ivenir, moins ,imparfaite et plus élevée, que .la< nptire sur qçtte échelle des êtres^ , à. nos ye\xi^ si évidente , mais dont le dernier échelon, comme.le premier, nous est également inconnu? Dieu seul le sait 1 Quant à nousj l'histoire, dç notre passé et de notre présent ne nous est déjà que trop difficile; n'entreprenpB^, dçi^ç point i(;ij4'eçrire.Qe)ile dç notre, avenir! t , .
D'UN 0CTO<;ËNAltllE. 241