CATÉGORIES DE FAITS
« Dans les pays compris entre les deux lignes isothermes 18», ditM. Boudin (1), la culture du sol ne devient possible à l’Européen que sur les
(1) Annales, etc,, loc. eit.
points dont l'altitude aniliile en quelque sorle la latitude géographique. « D’après cet énoncé, on peut immédiatement conclure que TAlgérie, en général, est cultivable et colonlsable, car toute la zone montagneuse, qui occupe la plus grande partie de notre territoire, est loin d’allelndre 18®. Tleracen, qui n’est qu’à une douzaine de lieues delà Méditerranée, à une altitude de 300 mètres, n’atteint déjà plus 16® en moyenne. Sebdou , à 9 lieues au sud de Tlemcen, présente une élévation de 600 mètres, et on y a observé jusqu’à 7® au-dessous de 0. Mais il y a plus : beaucoup de points du littoral n’arrivent pas à 18® , par exemple Oran et Alger. Bone et Bougie dépassent un peu ce chififre , et il en est probablement de même de plusieurs plaities du littoral.
Qu’on cherche à établir , au point de vue de la doctrine ou de l’hygiène locale , que l’Européen ne peut s’acclimater en cultivant les plaines du littoral , nous le concevons parfaitement; mais cette hypothèse fût-elle érigée en réalité, il n’en résulterait nullement qu’on ne doit point coloniser l’Algérie en géhéral : les marais de la Sologne n’entachent pas d’insalubrité les pays environnants ; le faible accroissement des populations dans les tierras calientes du Mexique n’empôche pas que, dans tout le pays considéré en bloc, les naissances sont aux décès comme 170 : 100.
Dans le ihéme travail , notre savant confrère et chef fait figurer parmi les pièces du procès , les maladies qui ont décimé si rapidement les légions roniiainés , près d’Utique , et les troupes de débarquement de Charles- Qulnt, noü loin d’Alger.
Ces' faits bruts né prouvent rien pour ni contre l’acclimatement , rien pour ni contrôla salubrité du pays. Le typhus a ravagé nos armées dans les derniers jours de l’empire ; des dyssenteries, des fièvres typhoïdes ont biért'des'ftfiS dfésolé les troupes dahs leur patrie mômë , ce qui né veut pas dÎT'ë qu*'ori ne s’acclindàte pas chez soi'. Diodore de Sicile (1) nous parie d’une armée carthàgiriôise qui fut extrêmement maltraitée par une maladie cbntagiéüsèf, près''dte Syracuse , du tetiipS de'Denys : oil voit que l’Europe se conduit enV'éTfe l’Afrique comme celle-èi ériveb là'prèmière. Mais la même scène se passe aussi entre pàyS'eüropéenS'; car , suivant le même auteur , une arnlëé grecqué avait essüyé une pareilfé' épidémie dans les mêmes lieux , quelque temps auparavant.
M. Boudin nous rappelle que les soldats romains , aü dire d’un historien grave, ne pouvaient pas sé perpétuer àTarenteni à Antium. Ce fait nous paraît incroyable-, s’il est vrai, nous désirerions savoir dans quel état se trouvait la Tarente d’alors , bien différente sans doute de la ville
(1) Diodore de Sicile, Ed. Panckouke. 7 vol. in-8°, 1837, t. IV, p. 358.
d’aujourd’hui dans laquelle je ne sache pas que la population périclite. Quoi ! le Romain ne pourrait pas se perpétuer dans Tarente sa voisine . mais le Français s’éteindrait donc aussi en Corse , l’habitant de Cherbourg à Marseille ou à Toulon, le Navarrais à Cadix! L’homme, que nous regardions comme cosmopolite, n’est donc qu’un esclave attaché à la glèbe; U croit, grandit et meurt sur place, comme une plante ou un zoophyte. Les peuples qui se déplacent, se substituent l’un à l’autre, ou se refoulent, sont donc condamnés à périr tous sous des cieux étrangers ! Enfin , si l’on vient à admettre ces opinions , il faut aussi supposer que le monde à été primitivement peuplé par une multitude de couples humains à caractères infiniment variés; que chaque région a eu ses autochthones , différents sur ses plages basses et sur ses hautes montagnes ; que chaque île a eu son Adam et Ève ou son Deucalion et Pyrrha. Le moindre défaut de cette idée , que je ne prête à personne , serait d’étre peu chrétienne; mais l’histoire et la cosmogonie la rejettent absolument, ce qui est beaucoup plus grave.
Quatrième article. '
I. Des colonies en général et de l’Algérie en particulier. — H. Fertilité et productions. — HX. Fusion des races.
Malgré la grande extension donnée dans ces derniers temps, et à juste titre, au domaine de l’hygiène publique, malgré les nombreux emprunts qu on fait à cette science pour la solution des questions relatives aux établissements industriels, à la construction des villes, aux travaux d’assainissement, à la colonisation, etc., il faut pourtant convenir que le triple point de vue sous lequel nous allons envisager notre sujet ne rentre pas bien rigoureusement dans la spécialité de la Gazette Médicale. Nous sommes pourtant obligé d’aborder franchement ces faces de la question. Les Annales d’hygiène publique et de médecine légale ayant ouvert leurs colonnes à un chapitre de M. Boudin, dans lequel ce savant confrère envisage son sujet sous les rapports économique et public, notre argumentation ne serait pas complète si elle ne le suivait sur ce terrain, et l’on pourrait croire que, tout en contestant l’exactitude des conclusions de notre honoré chef relativement à l’hygiène, nous lui accordons pourtant raison quant à ce qui regarde l’économie politique ; or il est loin d’en être ainsi.
Dans le paragraphe qui suit, l’auteur donne ses considérants :
«Depuis 1830, l’Algérie a englouti plus de 1,400,000,000 de francs; elle a donné la mort à 100,000 de nos meilleurs soldats. Son budget dépasse aujourd’hui 120 millions; son armée, parvenue à un effectif de 100,000 hommes, éprouve, sous le seul empire du climat, une mortalité annuelle de 7,080 combattants; elle demande chaque année un fils à plus de 20,000 familles. La masse croissante des importations en céréales et en bestiaux atteste l’insuffisance des produits du sol, même pour la seule nourriture de l’armée ; le blé récolté sur place atteint un prix presque double de celui du
blé d’Odessa. Après dix-huit années d’ellbrts inouïs, l’Algérie ne compte pas môme lü,üüü cultivateurs. Partout jusqu’ici la race arabe se montre réfractaire à la convei’sion religieuse, rélractaire à la civilisation européenne, réfractaire à la fusion. En résumé, les immenses sacrifices de notre sang et de nos trésors ont abouti jusqu’ici en Afrique : à une colonisation négative, à une diminution flagrante des forces de notre pays. De tels résultats ont une signification très-grave. Au moment où l’accomplissement d’une grande révolution commande à la France de ménager toutes ses ressources, il nous semble opportun d’examiner de nouveau si la stérilité de dix-huit années d’efforts en Algérie ne tiendrait pas à des difficultés inhérentes à la nature même de l’entreprise, plutôt qu’à des faits imputables à l’administration du régime déchu. »
Nous aborderons chacun de ces chefs en particulier, non pas tels qu’ils sont formulés dans ce résumé, mais bien tels qu’ils sont exposés dans les développements qui suivent cette exposilion; mais avant d’entamer l’argumentation, nous ferons observer que nous nous sommes déjà attaqué à quelques points : ainsi nous avons démontré que les 7,000 hommes de perte annuelle ne doivent pas être mis sous le seul empire du climat, comme M. Boudin en est convenu lui-même plus tard. Nous ajouterons que les 100,000 hommes que nous avons perdus depuis 1830 ne sont pas de nos meilleurs soldats , mais des soldats en tout semblables aux autres.