‹ Mélanges médico-littérairesChapitre 14 sur 88 · I. — DES COLONIES EN GÉNÉRAL ET DE L’ALGÉRIE EN PARTICULIER · texte numérisé non relu

I. — DES COLONIES EN GÉNÉRAL ET DE L’ALGÉRIE EN PARTICULIER

L’opinion qui consiste à regarder les colonies comme profitables à la métropole paraît vieillie à M. Boudin ; les colonies sont ruineuses; elles diminuent la force et la prospérité de la mère patrie. Notre savant chef invoque surtout le célèbre économiste anglais Adam Smith, qui pourtant, comme nous le verrons bientôt, est loin de lui prêter un bien puissant appui.

Mais d’abord les idées anticoloniales ont fait infiniment peu fortune, et, à voir les divers États européens conserver avec tant de soins leurs anciennes possessions et faire leurs efforts pour s’en créer journellement de nouvelles, on doit croire ou que les cabinets de l’Europe sont singulièrement aveuglés ou délirants, ou que les idées anticoloniales sont singulièrement erronées.

L’.Angleterre, si riche déjà en possessions, se glisse à Bornéo et jette des colons à la Nouvelle-Zélande , et la France ne dédaigne pas les îlots de

^'osci-Bé, de Mayolte el de Nouka-lliva. L’Aulriclie est peu jalouse de laisser échapper la Lombardie, quoique M. Boudin pense que ce territoire n’ajoute rien à sa puissance, Cuba, convoitée par les Anglais, paraît à l’Espagne un fleuron digne d’ôtre conservé; je ne sache pas que les Philippines et Batavia seraient aisément abandonnées par leurs métropoles. L’Angleterre, loin de saisir, il y a quelques années, le prétexte de la révolution du Canada pour laisser échapper celle colonie, a éloulTé la révolte et gardé sa possession. Demandez-lui si elle veut vous céder ses îles méditerranéennes, le Cap, Maurice, Sincapour oul’Indouslan. L’empereur Napoléon ne regardait pas la presqu’île indo-gangélique comme une cause d’épuisement pour la Grande- Bretagne, car, ainsi que chacun le sait, la campagne d’Égypte n’était que le premier pas de sa roule vers l’Indoustan : en frappant l Angleterre dans celte colonie, il pensait la frapper mortellement au cœur. En effet, que serait la Grande-Bretagne sans sa marine et son commerce? Une nation secondaire. Et que seraient la marine et le commerce de l’Angleterre sans ses colonies? Peu de chose. Et la Russie, qui possède en Europe plus de terres qu’elle ne pourra en peupler d’ici à plusieurs siècles, pourquoi gardet-elle donc les immenses steppes de la Sibérie el ses glaciales possessions américaines?

Mais, a-t-on dit, le quart seulement des exportations anglaises va dans ses colonies, el les trois autres quarts sont versés à l’étranger. C’est précisément parce que la Grande-Bretagne a des colonies, qu’elle peut si activement el si lucrativement exporter à l’étranger; c’est de ses colonies qu’elle lire les matières qu’elle confectionne ou les produits qu’elle rafline pour les jeter ensuite dans toutes les échelles commerciales du globe. Si l’Angleterre, privée de ses colonies avec leur sucre, leur colon, leur indigo, etc., était réduite aux seules provenances de son sol, son commerce serait presque réduit à néant., « Pour vendre, il faut produire ; pour pouvoir acheter, il faut avoir quelque chose à vendre, » dit M. Boudin. C’est à ce principe très-exact que l’Angleterre se conforme en récoltant dans ses colonies ce que la mère patrie se refuse à donner ; elle cherche à produire les choses les plus variées et les plus nombreuses possibles,en se créant des possessions

sous toutes les latitudes, dans tous les climats.

Plus la colonie prospère el se peuple, plus ses besoins croissent el plus elle doit conséquemment demander d’importations à la mère patrie; mais, d’un autre côté, sous l’influence de cet accroissement de population et d’industrie, fa colonie se met à produire, pour ses propres besoins, les objets manufacturés qu’elle lirait jadis de la métropole ; d’où il suit que, produi-

sant beaucoup plus de denrées coloniales en vertu de l’auginen talion des bras et de l’industrie, et ne faisant pas à la mère patrie des demandes proportionnelles à cet accroissement, celle-ci est mise à môme de verser davantage à l'étranger. Donc : des périodes bien différentes de leur évo-

lution, les colonies sont utiles; 2° Tutililé d’une colonie pour la métropole ne se juge pas seulement d’après le chiffre des importations dans celte colonie.

Mais, objecte-l-on, la mère patrie pourrait tirer les mêmes provenances des pays qu’elle occupe aujourd’hui, quand bien même ils cesseraient d’être ses colonies : tout serait bénéfice pour elle, puisqu’elle n’aurait plus à payer de frais d’administration ou de défense. D’abord les productions sur lesquelles on peut réellement compter sont celles qui viennent sur son propre territoire : la guerre, des différends, des incompatibilités d’intérêts, peuvent rompre les relations d’un État européen avec les contrées étrangères, et d’ailleurs il est loisible à celles-ci ou d’exporter pour leur propre compte, si elles en ont les facilités, ou d’ouvrir leur commerce à toutes les nations. Ensuite il faut remarquer que si nous n’avions pas colonisé nos possessions extra-européennes actuelles, elles ne seraient point de vastes champs qui donnent en abondance mille produits qui enrichissent notre commerce, alimentent notre industrie et multiplient nos jouissances ; leurs paresseux habitants, restés plus ou moins voisins de l’état sauvage, récolteraient seulement de quoi se nourrir et se vêtir, et s’endormiraient, ignorant nos besoins, oisifs sur cette terre qui leur fournit en un jour de quoi vivre pendant un mois. « Quoique, faute d’industrie, dit Adam Smith, les végétaux dont se nourrissaient les habitants des Indes occidentales ne fussent pas fort abondants, ils n’étaient pas tout à fait si rares que les animaux comestibles (1). » Si tous ces pays sont productifs aujourd’hui, c’est parce que la colonisation , c’est-à-dire une exploitation bien entendue , la culture et l’industrie les a faits productifs ; si nous ne les avions pas colonisés, ils ne seraient la source d’aucune richesse. La colonisation est donc en général, à un pays barbare, ce qu’est l’exploitation à une mine enfouie dans les profondeurs de la terre.

Mais CCS considérations nous conduisent à dire quelques mots de la doctrine d’Adam Smith.

(1) Adam Smiih, Reciikrciies sou la nature et les causes de la richesse des NATIONS, traduction de Blavei. Paris, 1801, t. III, ch. 8, Des colonies, première partie. Des motifs pour établir du nouvelles colonies.

« On conviendra sans peine, dil-il, que les découvertes et les élablissenienls des Européens dans l’Amérique ont contribué à augmenter l'industrie (1) ; » et les jouissances, ajoute-t-il plus loin. « L’établissement des colonies européennes en Amérique et dans les Indes-Orientales, continue le célèbre économiste, ne fut point l’ouvrage de la nécessité, et quoiqu’il en ail résulté une grande utilité, elle n’est pas tout à fait aussi claire et aussi évidente (2) » que celle des colonies grecques et romaines.

Les colonies grecques étaient l’œuvre de la nécessité : quand la population se multipliait au delà de ce que la contrée pouvait nourrir commodément, et que celte contrée était enclavée entre des nations belliqueuses aux dépens desquelles l’agrandissement était impossible, elle jetait des populations sur les côtes d’Asie. Mineure, d’Italie ou même d’Afrique (3). Ces établissements vivaient librement, sans dépendre de la métropole. Quant aux Romains, ils émigraient surtout à cause de la difTicullé qu un homme libre sans fortune trouvait à vivre dans sa pali’ie, en s’adonnant aux rares travaux qui ne fussent pas ceux des esclaves, ce qui réduisait presque le pauvre à se faire garçon de ferme. La colonie romaine difTérail essentiellement, sous le rapport politique, des établissements des Hellènes ; elle restait fidèle à la mère patrie. Le mot latin colonia, selon Adam Smith, signifie simplement plantation {ç. 29), et, ajoute-t-il ailleurs, chaque colon recevait une part de terres. Arrêtons-nous ici un instant, et lirons des inductions favorables à la colonisation agricole de l’Algérie par les Romains, et contraires à l’occupation militaire soutenue par M. Boudin.

Adam Smith voudrait que les colonies européennes actuelles fussent affranchies comme les colonies grecques, et guidé dans cette circonstance par les vues humanitaires les plus élevées , il désirerait qu’elles fussent ainsi ouvertes à toutes les nations commerçantes, au lieu de ne profiter qu’aux seuls peuples qui les possèdent aujourd’hui. Il insiste ensuite sur ce point, que la métropole pourrait conserver une grande partie de son com-

(1) Adam Smith, loc. cil., p. 94-

(2) Adam Smith, loc. cit., p. 30. , . ,

(3) La florissante Cyrèiie a été fondée par les habitants de l’île de Thera, lesquels sortaient d’une triple source grecque : de la Laconie par les Achéens, e Lemnos par les Minyens, de Thèbes (en Péloponèse) par les Cadmeens. C est encore un exemple de l’acclimatement de la race européenne en Alrique sous une latitude qui implique une température plus élevée que celle de notrejittoral

algérien.

uierce avec sa colonie libérée, cl ne sérail plus lenue <ï des dépensis pour la gouverner el la défendre (1). C’esl ainsi que l’aiïranchissemenl es Klals-Unis américains, loin d’élre préjudiciable à l’Angleterre, a augmen ses importations dans la fédération alfranebie. Mais d’abord l’accroissemen rapide de la population a dû produire une consommation plus active qui ii’élail pas compensée par les produits manufacturés dans le pays même celle consommation plus active eût également exigé une certaine augmen-talion d’importations, quand bien même la colonie fût restée sous le sceptre de l’Angleterre. La perle des États-Unis a coïncidé avec l’assiette de la. puissance de la Grande-Bretagne dans l’Indouslan. L’Angleterre ayant seule une marine marchande considérable, a nalurellemenbpresque monopolisé le commerce avec l’Union de l’Amérique du Nord. Enfin, les États- Unis ne sont une source de lucre pour l’Angleterre que parce qu’elle les a faits productifs en les colonisant. Donc : 1« c’est l’acte même de la colonisation qui est la pierre fondamentale de la prospérité que procurent à l’Angleterre ses relations avec son ancienne possession ; 2° l’Amérique non colonisée et parcourue seulement par quelques hordes de peaux- rouges, ou colonisée el abandonnée dès l’origine avec un faible noyau européen que les sauvages eussent étroitement resserré el peut-être anéanti, l’Amérique serait restée improductive; 3? l’Angleterre seule, à cause de sa marine, était dans le cas de profiler, malgré l’affranchissement ; au lieu de la Grande- Bretagne métropole, supposez une puissance pauvre en marine,, et convenez que ses rivales lui eussent arraché tout le bénéfice ou au moins lui en. eussent ravi une partie; Zi“ enfin, l’Angleterre a gagné dans l’Indoustan ce qu’elle avait perdu en Amérique, de sorte qu’elle n’a pas vu diminuer les provenances coloniales qui font un des principaux objets de ses exportations à l’étranger.

La doclrine-d’Adam Smith nous- paraît singulièrement provocante à la colonisation de l’Algérie ; de pays infécond, elle deviendra productive, el si elle nous échappe dans un avenir lointain, elle sera néanmoins pour nous une source de prospérité, pourvu que nous nous soyons créé une marine ; or on ne peut nier que notre marine à vapeur surtout n ail pris un grand développement par l'Algérie. Mais abandonnez aujourd hui ces provinces africaines, qui commencent à prospérer malgré les fautes, les hésitations el

(1) Notons que les colonies espagnoles el portugaises ont contribué à la défense (le la patrie et à l’entretien de son gouvernemenl civil, au lieu de lui d('mander des secours.

I es demi-mesures du pouvoir déchu, et vous perdrez tout sans rien acquérir.

Adam Smith regarde les colonies grecques comme une création rendue nécessaire par l’état des populations enclavées parmi des nations belliqueuses dans un pays qui ne pouvait les nourrir commodément. Il n’est pas difiicile de voir que nous offrons quelque analogie avec l’ancienne Grèce, en ce que, resserrés entre des puissances qui ne veulent point se laisser entamer et qui d’ailleurs ont un nombre considérable d’habitants, nous devons prévoir qu’un temps viendra où la France ne nourrira pas commodément ses populations et présentera peut-être quelque analogie avec la Chine, où l’infanticide est une pratique légale et dont les habitants se jettent en foule sur les îles Malaises. Toute colonie est propre sans doute, ou à peu près, à recevoir notre surplein, et la terre ne manquera pas avant bien des siècles; mais il faut observer que l’Algérie était la seule terre, ouverte à nos conquêtes, qu’on pût considérer non pas comme une colonie, mais plutôt comme une extension de notre territoire. On sait que les populations restent à peu près stationnaires dans les régions qui contiennent autant d’habitants qu’elles en peuvent facilement nourrir, tandis que la progression est très-rapide dans les pays fertiles dont les habitants sont clair-semés (1) ; d’où il suit que l’Algérie met la France dans une position presque aussi avantageuse que celte menaçante Russie dont l’immense territoire se peuple avec tant de rapidité. Enfin, nous ne pouvons laisser de côté la question delà régénération de ces éléments peccants, de ces êtres dignes d’intérêt, pour la plupart, quoique la misère les pousse à la révolte,de ces êtres aujourd’hui objets de réprobation, mais qui pourront, en colonisant l’Algérie, mériter notre estime et faire succéder dans leurs familles l’aisance à la pauvreté et aux privations.

Il nous semble que, malgré les entraves apportées par la guerre et l’ancien régime, le passé peut déjà nous répondre de l’avenir. Ainsi, en dixsept ans. nous sommes parvenus à 113,032 habitants européens, et cet accroissement est considérable et rapide, si on le compare à celui qui a eu lieu dans d’autres colonies.

Nos premiers établissements au Canada datent de 1525, et « le gouverne-

(1) D’après M. de Humbpldt (Ess. pol. sdu la Nouv.-Esp., I, p. 63), en France les naissances seraient aux décès comme llO : 100; dans l’empire russe, comme 166 ; 10; dans t’Élal de New-Jersey (États-Unis d’Amérique), comme •300 : 100, etc.-

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meiil français, ilil M. lîoudin, ne négligea rien pour transporter dans ee pays, d’une salubrité incontestée, une population nombreuse et même ( es régiments entiers. » Eli bien ! deu.\ siècles après, en 1717, « malf,it plus grands efforts, » on ne comptait que 27,üü0 Européens, et aujourd’nui

il y en a environ 500,000.

Les Élats-Unis de l’Amérique septentrionale n’étaient peuplés, après deux cents ans, que de 2,000,000 habitants.

Le cap de Bonne-Espérance, occupé par les Hollandais en 1659, comptait en 1830, c’est-à-dire après cent quatre-vingts ans, 100,000 habitants lii)r6S«

Je ne parle ici que des pays que leur salubrité rapproche de l’Algérie et j’omets à dessein, pour ne pas comparer des choses dissemblables, diverses possessions, par exemple Sierra-Leone, où, d’après M. Boudin, l’Angleterre compte 100 habitants de race blanche, après avoir dépensé un demimillion pour coloniser.

Or en Afrique nous avons 113,032 Européens après dix-seplans de maladresses et de tergiversations ! Ce résultat est bien significatif. En sept ans, a dit M. Dupin, c’est-à-dire de 18Ù0 à 18A7, la population civile est devenue sept fois plus considérable, et son revenu est monté de quelques centaines de mille francs à 15 millions.

Quant aux sommes réellement immenses que l’Algérie a englouties depuis 1830, on est loin d’êfre autorisé à les imputer entièrement aux tentatives décolonisation : la guerre, c'est-à-dire une nécessité .passagère, en a absorbé une très-grande partie ; les constructions nécessaires dans les piemiers temps de toute nouvelle occupation, telles que casernes, hôpitaux, villes, redoutes, fortifications, ports, roules, travaux d’assainissement, enonl consommé leur part ; enfin arrive en dernier lieu la colonisation proprement dite, la protection de l’agriculture, etc.

Je ne veux pas commencer ici la longue liste des avantages étrangers à la colonisation que nous a procurés l’Algérie ; pourtant je ne puis m empêcher de faire remarquer que c’est son occupation qui a entretenu chez nous l’esprit guerrier et que, au moment de nous mesurer peut-être avec des ennemis redoutables, les premiers noms de généraux que nous prononçons sont ceux des chefs qui se sont formés en Afrique.

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