MUSULMANE
« Nous ne pouvons pas empêcher, cela est certain, qu’avec le temps les indigènes ne s’assimilent à la population européenne en tout ou en partie. »> Ces paroles ont été prononcées à la chambre par le général Cavaignac.
Les principaux points sur lesquels il faut que deux populations se rencontrent pour se fondre en une masse plus ou moins homogène sont la civilisation, les mœurs, coutumes, croyances politiques et idées de nationalité, la religion, l’idiome, les alliances entre elles, et surtout la solidarité d’intérêts. Il est urgent, pour que la fusion politique ait lieu, qu’un certain nombre de ces conditions soient remplies, mais il n’est point nécessaire de les réunir toutes.
Ainsi, chez nous, les protestants et les juifs n’en sont pas moins de véritables et bons Français, quoique restant fidèles à leur religion, et bien que la race Israélite ne se mêle point aux chrétiens. On sait en quelle multitude de sectes religieuses sont partagés les États-Unis de l’Amérique du Nord. La religion ne s’oppose à l’assimilation que dans le cas où elle influe puissamment sur la politique, sur les mœurs, etc. C’est bien dans celle catégorie que rentre l’islamisme; mais ceux qui ont vu de près les spahis et les tirailleurs indigènes et même les musulmans qui habitent en même temps que nous certaines villes, ont pu se convaincre qu’il n’est pas trèsdifhcile de dépouiller le mahométisme de ses pratiques les plus hostiles à la fusion.
La vie nomade de l’Arabe, qui n'est point V aborigène algérien, nous a toujours paru un obstacle à l’assimilation ; mais ses terres de parcours se rétrécissent à mesure que les populations s’accroissent et que nous faisons aux colons des concessions de terrain qui posent pour ainsi dire des bornes autour du territoire de chaque tribu. Aujourd’hui aucun douar ne peut plus transporter ses tentes dans un autre pâturage, sans en avoir averti le bureau arabe, qui connaît ainsi tous les emplacements aussi bien que s’il s’agissait de villages sédentaires. Les oscillations des tribus telliennes sont bien loin d’être aussi grandes que celles des peuplades du Sahara ; la culture des terres les ramène toujours vers certains points. En outre, et ceci est un résultat extrêmement remarquable, certaines tribus, entre autres les Douairs et les Smela, qui nous sont constamment restées fidèles depuis
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la conquête, commencent, dans la province d’Oran, à se loger dans des villages inamovibles que nous leur bâtissons en partie.
Quant aux Berbères ou Kabyles, qui sont la race regnicole, ils sont essentiellement agriculteurs et fixes ; leur soumission nous est garantie par la menace suspendue sur leurs propriétés.
Il est à regretter que la fusion, dont on remarque déjà les premiers symptômes, loin d’être accélérée par le bureau arabe, est au contraire retardée par la ligne de conduite qu’il s’est tracée et qui consiste trop souvent à sanctionner et à perpétuée les préjugés des indigènes, sans chercher à les déraciner peu à peh, sous le vain prétexté dé ne pas heurter leurs moeurs et leurs croyances.
Il faut bien remarquer que non-seulemènt la raCè africaine fait quelques pas vers nous, mais qùè, de notre côté, houS marchons vers elle. Nous nous laissons si bien imprégner graduellement par les influences 'qui nôus entourent en Algérie, la couleur locale du pays se répand si bien sUr noS moeurs, nos habitudes, sur toute notre vie en un môt, que iioUS finissons par nous identifier avec ce pays et ses habitants ■; de sorte que Si l’on nous arrache, après Un séjour prolongé, à Cette Algérie qtle nous regardions d’abord comme une terre d’exil, nous la regrettons comme notre véritable patrie, et nous sentons qüte de puissantes attractions nous poussent vers elle.
La communauté, la solidarité d’intérêts, le besoin que deux peuples ont l’un de l’autre est sans Contredit le lien qui leS rapproche le plus étroitement. Or c’est précisément là ce â quoi on parviendra le plus facilement. Si nous n’avOns pas jusqu’ici doué des relation's plus intimes àveC les indigènes, si les deux races ne se sônt point encore pénétrées réciproquement, il faut en accuser notre état presque continuel d’hostilité. t)ans ces circonstances, un commencement de fusion bien caractérisé ne pouvait être espéré ; mais de cè que le rapprochement dés deux peuples a été peu sensible pendant la guerre, ne concluez pas qü’il ên Sera de même pendant la paix.
La GAzïtte des HÔPitAUx a trouvé très-jôliè l’idée de tenter la cupidité des babas Arabes et de leur acheter leurs filles; telle désirerait même savoir lé prix d’une femme bien constituée et propre à remplir son office. Mon Dieu ! ce n’est pas plus difficile à lui dire que le prix du froment, selon les qualités, sur le premier marché venu. Nous connaissons de bons endroits où l’on a quelque chose de bien pour 2 à 30Ô francs. Ce n’est réellement pas cher. Quels marchandise soit trompeuse, qu’on ne puisse l’expérimen-
1er auparavant, que les plus fins soient mis dedans.... ceci n est point nolie affaire ; on peut d'ailleurs la rendre, sans se faire rembourser, par exemple, ce qui pare déjà à quelques inconvénients. Si vous trouvez singulière l’idée d’acheter une femme, pensez-vous que les Algériens ne s’étonnent pas au moins autant de voir qu’en France les femmes achètent les hommes en leur donnant une dot ? Combien vaut un homme en France ? Mon Dieu 1 ça dépend de la qualité, comme pour les femmes en Afrique; la marchandise est tout aussi trompeuse, et l’épouse fraudée ne peut pas même s’en débarrasser : elle a acheté, et elle devient l’esclave de sa marchandise. C’est beaucoup moins rationnel qu’en Afrique. Mais enfin, combien coûte un homme en France ? Prenons un exemple dans notre profession : un médecin qui fait 1,200 fr. de clientèle se cède, se vend à un beau-père pour 15 à 30,000 fr. de dot. Calculez le reste. — Eu France, une femme est un objet très-onéreux à vêtir, à nourrir et même quelquefois à contenter, et je comprends qu’on se fasse payer pour s'en charger; en Afrique, au contraire, c’est un instrument de plaisir, un objet de rapport, et je conçois qu’on l’achète. Nous espérons conséquemment ne pas nous disputer avec notre honorable confrère de la Gazette des hôpitaux : ou a raison d’acheter les hommes en France et on a raison d’acheter les- femmes en Afrique.
Nous avons dit, au commencement de ce chapitre, que pour obtenir l’identification de deux peuples, il n’est pas nécessaire de remplir toutes les conditions que nous avons énumérées, mais quelques-unes seulement. L’espace nous manque pour faire voir que presque aucune d’elles, considérée isolément, n’est indispensable. Mais un coup d’œil rapide jeté sur les États civilisés de l’Europe suffit pour se convaincre de cette vérité.
J’arrive à un autre point..
M. Boudin raisonne d’après l’hypothèse que toute fusion et toute solidarité d’intérêts sont impossibles, quand il établit les rapports suivants.
L’Algérie est peuplée par û, 000,000 d’indigènes qui, étant presque tous soldats, peuvent fournir 5 à 600,000 combattants; il nous faut au moins 100,000 hommes pour les contenir. D’où il résulte que l’Algérie ne pourra maintenir la paix intérieure, à l’aide de ses propres ressources, qu’à l’époqutt où elle aura 10,000,000 d’habitants européens; car, dans les conditions les plus favorables, cette population ne donne guère que 100,000 combattants, c’est-à-dire 1 sur 100.
•> Ce chiffre 10,000,000 nous paraît beaucoup trop élevé, pour les raisons
qui suivent : 1» le nombre des indigènes, estimé à Zi, 000, 000 par le maréchal Bugeaud, n’est porté qu’à 2,000,000 par beaucoup d’autres, notamment par le général Lamoricière, si nous ne nous trompons ; ce qui réduirait de moitié les combattants indigènes, et conséquemment la population européenne nécessaire pour les maintenir. 2° Il n’est vrai de dire que presque tous les hommes arabes et berbères sont combattants, que si on les envisage dans un court espace de temps ; s’ils font une campagne prolongée (et ceci s’applique principalement aux Berbères, qui sont agriculteurs), les troupeaux dépérissent, les terres restent en friche et la famine survient. Nous aussi nous nous levons en masse dans un instant donné ; mais il existe cette différence que nos levées en masse ne sont guère propres qu’à défendre les villes et leurs environs, tandis que chez les Africains, chez les Arabes surtout, ces troupes sont facilement mobilisées. 3° La fusion et la réciprocité de besoins et d’intérêts diminueront peu à peu le nombre des individus hostiles. Nous pouvons déjà presque considérer les Coulouglis comme identifiés politiquement; ils ont certainement plus de sympathies pour nous que pour les Arabes. A Tlemcen, il existe un bataillon nombreux de Coulouglis ou Turcos, formant une véritable garde urbaine ou nationale qui défendrait fort bien la ville.
A propos de la fusion des Africains et des Européens, fusion que le général Cavaignac regarde comme inévitable, nous sommes naturellement conduit à jeter un coup d’œil sur la race mauresque en Espagne. A cette question : Qu’est devenue cette race ? nous répondrons : Elle ne demandait qu’à s’identifier politiquement ; on l’en a empêché ; on l’a expulsée de vive force en presque totalité ; ce qui est resté s’est croisé ou fondu avec les Espagnols. Quelques considérations historiques très-rapides feront ressortir la vérité de ces conclusions.
Après la prise de Grenade par Ferdinand, un grand nombre de Maures sont transportés en Afrique ; mais il en reste davantage encore en Espagne. Les uns sont dispersés et internés dans les provinces purement espagnoles et s’identifient politiquement avec assez de rapidité; les autres continuent à habiter les grands centres, surtout dans les royaumes de Grenade et de Valence. C’est de ces derniers que nous allons dire quelques mots.
Au lieu de chercher à se les assimiler graduellement, en confondant ses intérêts avec les leurs et en se gagnant leurs sympathies, on les persécute, on leur arrache leur religion, on exige le sacrifice de leurs mœurs, de leurs habitudes, et l’inquisition scrute même leurs plus secrètes pensées pour y découvrir des motifs d’accusation. Us subissent tout; car, comme le disait r
l’empereur clans son exil, l’homme qui a son champ el sa maison abjurera sa religion el se pliera à tout ce qu’on exigera de lui pour rester dans sa maison et garder son champ. Il n’est pas étonnant que, sous le poids de ces continuelles vexations, les Maurisques, comme on les appelait, se soient révoltés, et aient préféré quelquefois la transportation en Afrique à une si misérable vie en Espagne.
Un historien du cardinal-ministre Ximenès nous fait voir les Maures se convertissant en foule, à l’exemple d’un prince royal de leur nation (1). En 1525, les musulmans du royaume de Valence qui n’avaient point encore abjuré l’islamisme sont menacés de transportation en Afrique; ils demandent des délais, et l’année suivante, ils se font presque tous chrétiens (2). Ceux de Bénaguacil résistent el 2,000 passent en Afrique. Plus tard les Maurisques grenadins , incessamment persécutés, se révoltent : c’est en 1568 ; ceux du quartier de l’Albaïcin restent fidèles, et empêchent ainsi la ville de tomber au pouvoir des révoltés (3). Une partie des musulmans soulevés est internée et dispersée dans les provinces. La paix est entièrement rétablie en 1570, et les Maurisques vivent tranquillement mêlés aux Espagnols. Mais le sombre et cruel Philippe II réveille les persécutions, et leur ordonne de quitter leurs costumes, leurs mœurs et jusqu’à leur langage. Il en résulte une révolte dans laquelle périssent plus de 10,000 victimes. Ceux qui restent ne quittent pas ce pays inhospitalier ; on les dissémine sur différents points du territoire espagnol, en 1616 et dans les années suivantes. Mais cette malheureuse nation n’est pas au bout de ses souffrances ; Philippe III, malgré les représentations des gens éclairés, arrache à leur patrie sans aucun motif et jette sur le continent africain un nombre de familles maurisques qu’on estime à 80,000 (àj. Malgré tant d’exportations et de massacres, il reste encore des Maures : ce sont des plantes fixées au sol, et ne demandant que leur part de soleil. Peu à peu ils se fondent entièrement avec lès Espagnols; de sorte qu’en maint endroit, notamment au faubourg de Triana, à Séville, dont les habitants actuels passent pour
(1) Histoire dd cardinal Ximénès, grand ministre d’état en Espagne ; par Michel Bavdier. Paris, 1635, p. 23.
(2) Histoire générale d’Espagne de Jean de Ferraras, traduite par M. d’Herroilly. 10 vol. in-4“, t. IX, p. 68. Paris, 1751.
(3) Id., t. IX, p. 575.
(û) Aiiquelil, Précis de l’histoire universelle, t. VIII, p. 381.
posséder beaucoup de sang maure, les familles les plus fières ne peuvent plus répéter le vieux dicton : Je suis d’un vieux sang chrétien.
Nous croyons qu’en faisant la part des circonstances, on peut tirer de l’histoire cet enseignement, que la nation mauresque était assimilable à la nation espagnole.
Nous nous sommes restreint à ce seul exemple; nous serions entraîné beaucoup trop loin si nous voulions chercher dans l’histoire la fusion de tant de peuples divers qui se sont combinés en un seul, malgré une apparente incompatibilité primitive. D’ailleurs, nous avons déjà touché cette question en parlant des grandes migrations. Nous nous contenterons de citer ici, sans sortir du territoire soumis à l’Espagne sur lequel nous venons de faire une excursion, nous nous contenterons de citer, en terminant, un exemple qui a une double signification. v
Aux Canaries, les Espagnols, fidèles à leur système d’exlermlnalion, ont détroit la plus grande partie des Gouanches, et ceux qui ont survécu se sont tellement alliés et fondus avec les vainqueurs, qu’il ne reste pas aujourd’hui, au dire de M. de Dumboldt (1), uu seul Gouanche pur sang dans toutes ces îles, peuplées de 160,000 habitants. Les Normands ont aussi fourni leur contingent aux Canaries, et leurs descendants se reconnaissent encore aujourd'hui, après trois siècles, à la blanclieur de leur peau (2). Les Espagnols, et même les Normands, se sont donc acclimatés aux Canaries, acclimatés en cultivant eux-mêmes ces terres, dans un climat plus chaud que le littoral algérien. La zone qui s’étend, à Ténériffe, du rivage jusqu’à 2 ou 300 mètres au-dessus du niveau de l’Océan, est la plus habitée et la seule qui soit cultivée avec soin (p. 138) ; or la moyenne de sa température > peut être estimée à 21“ , et, dans la ville de Santa-Crux de Ténériffe , elle, s’élève à 21® ,9 (p. 568).
Les Espagnols, et même les Normands, se perpétuent depuis trois siècles dans la zone comprise entre les deux redoutables lignes isothermes 18®; ils cultivent en grande partié eux-mêmes la terre, et les Normands n’ont que peu ou pas reçu le bénéfice du croisement des races ; de sorte qu’ils ont gardé un certain nombre de leurs caractères primitifs. Et l’Européen, le Français ne pourraient vivre en Algérie, où quelques plaines seulement
(1) Humboldt et Bonpland, relation historique de leur voyage dans l’Amérique du Sud, 1. 1, p. 192.
(2) Id., p. 194.
dépassent un peu la moyenne 18“ ! Si l’on veut établir que, par une bien malheureuse fatalité, le coin de terre que nous avons choisi dans la zone tempérée, pour y fonder une colonie, dévore par son climat ses habitants au lieu de les nourrir, on est naturellement appelé à prouver que cette exception existe bien réellement. Les faits et l’expérience des hommes de l’art qui ont longtemps habité l’Algérie militent en faveur de l’acclimatement ; on nous combat à l’aide de statistiques dont la nature est telle, qu’elles sont prédestinées à ne pouvoir fournir de preuves : le débat nous parait donc jugé.
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extrait de IA UAZETTE MÉDICALE DE PARIS.