DBS PLAINES CONSIDÉRÉES COMME FOYERS DE FIÈVRES PALUDÉENNES
plaines de L’ALGÉRIE EN GÉNÉRAL; TOPOGRAPHIE DE L’UNE D’ELLES (PLAINE D’EGIIRIS) ; EAUX SOUTERRAINES ; RIVES DES COURS D’eAU ; LALLA-MAGHRINA.
L’expérience a appris aux Arabes que les plaines sont insalubres, aussi leurs villes sont-elles à peu près toujours bâties sur des hauteurs ou derrière un rideau ou une arête qui les abritent contre les effluves : telles sont Orau, Tlemcen, Mascara, etc. Toutes les fois que nous nous sommes écartés de la ligne de conduite que les indigènes se sont tracée, nous avons fondé des postes funestes à leurs habitants, comme Lalla-Maghrina, le Fondouck, Bouffarick, etc. Les médecins n’ont pas été consultés pour l’assiette de ces
redoutes ou de ces villes naissantes; on n’a pris en considération que la
position purement militaire; on n’a pas même cherché s’il existait un moyen terme qui satisfit plus ou moins aux exigences de la topographie militaire et de l’hygiène publique. On n’a aperçu que le danger qui vient du côté de l’ennemi ; on a oublié que celui qui vient du dedans, de l’infection
(1) La plupart des médecins croient ou penchent plus ou moins à croire que les miasmes palustres sont nécessaires au développement des lièvres endémiques, et que les autres causes ne produisent que des lièvres sporadiques accidentelles (Nepple, Traité des fièvres interm. simples et pernic., p. 135. Maillot, Traité des fièvres oüirrit. céréb. spin, interm., p. 255. Segond, Mém. SDR LES fièvres deCayenne, voy. le rapport à l’Académie, parLouyer-Vitlernnay, T" avril 1834). — C’est même l’opinion de Raymond Faure (voy. la recliücalion qu’il a insérée dans la Gaz. Méd., 1840, p. 128); Lacauchie, Réflexions sur
LES MAL. DE L’aRMÈE d’OCCUP. D’ALGER ET SPÉCIALEMENT SDR LEURS CAUSES
(Recueil de mém. de méd. chir. et pharm. milit. , t. XXXV, année 1833, p. 83); Froussart, Topogr. de Sidi-Bel-Abbès (Recueil, t. LXIII).Voy. la thèse si remarquable de G. Tourdes, Strasbourg, 1822, etc., etc. — Ont attribué un rôle exagéré aux alternatives de température et d’hygrométrie : Lancisi, Torti, Pringle, Lind, Bailly, R. Faure, surtout Lavieille, G. Broussais qui croit que le climat lui seul sulFil pour produire les fièvres (Recueil, Notice sur le climat. ET LES MAL. DE L’ALGÉRIE, l. LX, p. 120).
perpétuelle qui s’exhale des foyers limniques, est bien plus redoutable, puisque, en Algérie, nous ne perdons guère qu’un homme sur 80 par suite d’accidents de guerre.
M. rérier (1) nous apprend que les Arabes appellent h'emma les terrains bas ; or h’emma veut dire aussi fièvre. Ils ont donc parfaitement compris la relation de cause à effet. Ils ne campent guère dans les plaines, pendant la saison d’automne, que lorsque la nécessité les y force ; ils recherchent, pour planter leurs douars, les monticules, les gorges larges des montagnes, et ils ont même soin d’éviter celles qui présentent leur ouverture à ta plaine, et dans lesquelles conséquemment le vent peut engouffrer les miasmes. Quand nous avons relevé Sebdou, forteresse bâtie par Abd-El- Kader dans une vaste plaine, au sud de Ttemcen, les Arabes nous ont avertis que ce poste était inhabitable à la fin de l’été. Nous avons, méprisé leurs avertissements et nous avons jeté dans ce poste une garnison que les fièvres déciment fort souvent.
Plus la plaine est étendue et unie, plus elle est insalubre, parce que les effluves que le vent brasse et remue dans le bassin, n’étant retenus ou déviés par aucun obstacle, baignent incessamment de leurs ondes toujpurs renouvelées les habitations qu’on y a imprudemment aventurées. C’est pour ce motif que Lalla-Maghrina est beaucoup plus funeste à ses habitants que Ain-Témouchent, Saîda, Daya, situés dans des pays accidentés Nous verrons bientôt que Lalla-Maghrina réunit d’autres causes d’insalubrité.
Le maréchal Bugeaud a parfaitement compris le danger de la station prolongée, la nuit surtout, dans les lieux déclives. Dans son ordre daté de Sidi- Aichoun, il recommande aux chefs de colonnes de ne pas camper au bord de l’eau, malgré la commodité de ce voisinage ; il désigne les hauteurs et les coteaux comme lieu d’assiette du camp. « Une seule nuit passée dans un bas-fond, dit-il, suffit quelquefois pour donner une centaine de malades sur un effectif de 3,000 hommes. » Nous avons bien des fois vérifié la haute sagesse de l’ordre de l’illustre mai’échal.
Ce n’est pas seulement en Algérie que les plaines sont redoutées, mais dans beaucoup d’autres pays placés sous une latitude à peu près semblable ou plus rapprochés de l’équateur. Les savanes d’Amérique, les côtes basses de Madagascar, les plaines d’Italie, d’Espagne, les rives inondées du Niger, etc., sont évitées avec un égal soin. Quand les Corses sont obligés, à l’automne, de quitter les coteaux où s’étalent leurs villages, pour venir
(1) Périer, De l’hygiène en Algérie, etc.; 2 vol. in-8", 1. 1, p. 238.
moissonner dans la plaine, ils relourncnl coucher dans leurs demeures, s’ils H'en sont pas trop éloignés ; mais si les distances s’opposent cette migration journalière, ils se bâtissent des espèces de cages aériennes, sur lesquelles ils se hissent pour passer la nuit. Nous tenons ces faits de M. .Moizin, membre du conseil de santé des armées, qui les a observés lors de son inspection des eaux minérales de Gouano.
Il est donc établi que les plaines, surtout si elles sont basses, humides et situées sous une certaine latitude, dégagent des effluves fébrifères. Les plateaux secs et balayés par les vents ne donnent pas lieu à ces exhalaisons. Reste à déterminer comment et pourquoi ces plaines sont ainsi une source d’émauations délétères. Comme la plaine d’Eghris ou de Mascara réunit plusieurs des circonstances qui donnent lieu à ces exhalaisons, nous allons en esquisser à grands traits la topographie succincte.
La plaine d’Eghris, longue de 5 à 6 myriamètres de l'E. à l’O., sur 2 ou 2 1/2 de largeur moyenne du N. au S., est encaissée de tous côtés par des montagnes continues et forme un bassin sans issues, dans lequel se précipitent toutes les eaux des pentes qui viennent mourir dans son sein.C’est là, comme on le voit, un lit creusé pour un lac; il n’est même pas impossible qu’une nappe d’eau ail recouvert, à une époque éloignée, cette vaste excavation. Deux circonstances, que nous apprécierons, s’opposent à ce qu’il en soit de même aujourd’hui.
Les cours d’eau sont pour la plupart des ruisseaux presque à sec pendant l’été, torrentueux et abondants par les pluies de l’hiver. Quand ils ont à franchir quelques montuosités de la plaine, ils s’enfoncent dans un lit profond dont les rives sont taillés dans une terre végétale meuble et sans rocher ; ailleurs ils coulent à pleins bords, au niveau des gazons ou des cultures. Ils forment quatre groupes bien distincts. Nous réunirons, à cause de leurs analogies, celui du nord avec celui du midi.
Sept ou huit ruisseaux descendent des montagnes septentrionales; ils coulent parallèlement entre eux du nord au sud. Arrivés dans la plaine, ils se perdent après un cours d’une demi-lieue à une lieue, terme moyen. A peine faut-il excepter l’Oued-Maoussa , le plus volumineux de ces ruisseaux, qui poursuit un plus long trajet avant de dispai'altre. Sur le versant méridional et dans ses gorges naissent également plusieurs cours d’eau qui se dirigent au nord et vont s’engloutir dans le sein poreux de l’Eghris.
A l’est, la plaine s’élève graduellement, et les eaux, sans atteindre les basses terres, bassin auquel elles ne se rendent pas, forment sur les limites
(le l’Kghris des coiiranls qui convergent bientôt cl se résument en une petite rivière, l’Oued Sidi-abd- Allah, qui s’échappe au nord-nord-est. Le système de l’ouest appartient, lui, au bassin fermé d’Eghris. Il recueille non-seulement les eaux des pentes occidentales, mais aussi plusieurs ruisseaux qui parcourent la plaine de l’est à l’ouest. L’Oued-Froha est leur aboutissant commun ; mais celle artère principale, au lieu de sortir de l’Eghris sans interrompre son cours, disparaît au pied des monticules élevés qui limitent la plaine de ce côté et la séparent de la vallée de l’Oued-F’kan, dirigée du nord-est au sud-ouest.
Que devient la masse d’eau fournie par ce vaste développehient circulaire de montagnes, et celle que les pluies accumulent dans celte grande excavation ? Une partie se perd, avons-nous dit, et forme probablement des nappes souterraines courantes ou stagnantes. Mais l’Oued-Froha n’est pas englouti à tout jamais : de l’autre côté du monticule qui sépare la plaine de la vallée, cette rivière reparaît en partie à Oued-F’kan. Les sources de Oued-F’kan nous semblent devoir être divisées en deux groupes : les unes, qui sont lièdes, ne nous paraissent pas alimentées par l’Eghris; les autres en proviennent au contraire, mais ne représentent pas la masse de 1 Oued- Froha.
L’infiltration dans la terre, la réapparition de l’Oued-Froha sous le nom d’Oued-F’kan, voilà les deux causes qui empêchent la plaine de se convertir en lac.
Si les eaux se perdaient immédiatement et sans étendre leur lit, nous pourrions soupçonner des marécages internes, mais nous n’aurions point de mares superficielles; or les deux espèces existent.
La masse de la terre, formée en partie de grès, en partie de calcaires, est perméable ; mais une épaisse écorce de terre végétale, compacte et souvent argileuse, recouvre presque partout le noyau central; seulement elle samincit et disparaît d’espac-e en espace, et laisse à nu des îlots de sable pointant à travers ses solutions de continuité. Les eaux, avant de se perdre, s’étendent en nappes, détrempent les terres fortes sur lesquelles elles séjournent, et forment de véritables marais qui verdissent sous la végétation paludéenne et sont hantés par les oiseaux aquatiques. Quelquefois une partie seulement de l’eau du ruisseau peut s’infiltrer dans l’espace sur lequel elle s’étend d’abord ; ce qui n’est pas absorbé forme quelques filets, moins considérables dans leur ensemble que le ruisseau primitif, et va plus loin créer un autre marais dont la grandeur varie avec la perméabilité de a terre en cet endroit. Le cours de l’Oued est donc un filet qui s’épanouit de
teinjis on temps en renflements marécageux. Le moindre obstacle accidentel, élevé par l’homme ou produit par l’accumulation des matériaux charriés, suflit pour donner naissance é une mare. Des soldats ayant jeté des fascines de iauriers-roses et quelques gazons pour traverser plus facilement un ruisseau, nous trouvâmes, au retour, une véritable inondation,
.\bstraction faite de ces marais proprement dits, de ces marais-types, comme nous les avons appelés, la plaine devient presque tout entière, à certaines époques, un vaste champ de dégagements paludéens.
La surface de l’Eghris n’est pas entièrement plane, mais s’élève parfois en légères ondulations au sommet desquelles blanchit un marabout. Quelques oasis, comme Sidi-ben-Aklef, verdissent et fleurissent à sa surface. Le reste est une plaine nue, monotone, sans arbres, coupée seulement de maigres buissons de chamœrops huniilis, de jujubiers sauvages, d’asperges et de garous. Ailleurs la charrue arabe a écorché superficiellement des lambeaux de terre, ou bien les troupeaux tondent de larges gazons. Des haies d’aloès (agava americana) autour des champs, des scilles et des asphodèles dans les lieux un peu humides, des lauriers-roses le long des ruisseaux, des figuiere et des cactus-opuntia dans les oasis, complètent la végétation assez peu variée de cette grande plaine.
L’Eghris est pauvre en eau pendant l’été ; mais , dans la saison des pluies, ses ruisseaux se gonflent, débordent et inondent au loin les terres basses comprises entre ces montuosités que nous avons signalées. L’eau se déverse sur les terres labourées et les pénètre profondément; elle demeure stagnante sur les terrains argileux, et reste aussi quelque temps sur les circonscriptions plus poreuses, mais dont la perméabilité ne suffit pas pour engloutir les masses d’eau que la continuité des pluies renouvelle sans cesse ; enfin les pelouses, dont les herbes enlacent leurs profondes et inextricables racines, forment une sorte de feutrage bien propre à retenir les eaux. Tout se fait marais.
Les chaleurs arrivent, et tous ces terrains, naguère inondés, se montrent à nu et dégagent de pernicieux miasmes. Les fièvres se déclarent à Mascara à des époques un peu différentes : à la fin de l’été, si les chaleurs ont succédé à des pluies médiocrement abondantes ; en automne, si les pluies ont été torrentielles et ont ainsi accumulé les eaux en quantité assez considérable pour que les ardeurs d’un été tout entier soient nécessaires pour dessécher les nappes et mettre à nu leur lit engraissé par des détritus végéto-animaux. Certes Mascara serait une ville des plus malsaines si elle était située dans le sein de l’Eghris ; mais elle est bâtie à plus de fOO mètres au- '
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dessus de son niveau, sur le versant nord du bassin, derrière des anfractuosités montagneuses qui font dévier l’air chargé des efduves pompés dans la plaine.
L’Egliris est donc une vaste excavation, un bassin fermé dans lequel affluent toutes les eaux qui tombent sur les pentes environnantes. Ces eaux s’infdtrent dans les profondeurs de la terre et y forment, soit des nappes limpides ou lacs souterrains, soit des nappes croupissantes où marais recouverts d’une croûte solide, comme de véritables fondrières. La végétation et les animalcules qui pullulent dans ces mystérieux marécages ne nous sont pas bien connus; mais leur existence a été mise hors de doute par M. de Humboldt et par d’autres encore. Or pensez-vous que cette masse d’eau, qui imbibe ainsi les couches de la terre, ne donnera pas lieu à des exhalaisons d’effluves, lorsque les chaleurs caniculaires gerceront la surface du sol et ouvriront ainsi autant de soupiraux? En automne, la terre est tellement crevassée dans beaucoup de plaines algériennes, qu’on pourrait la comparer à ces tableaux à l'huile dont le vernis, trop précipitamment appliqué sur la pâte encore fraîche, s’est fendillé dans tous les sens en réseaux à mailles serrées. Ces fissures de la terre , larges et profondes , rendent la marche pénible et la promenade à cheval dangereuse. M. Grellois (1) et M. Cambay (2) pensent comme nous qu’elles font l’office de bouches vomissant des miasmes fébrifères. Lind (3) admettait aussi que les effluves peuvent être retenus dans le sein de la terre.
De même que, dans une circonscription restreinte, on redoute les lieux déclives comme étant malsains, et qu’on évite les quartiers bas et humides d’une ville, les pièces sombres et enterrées d’une maison, ainsi, dans une région considérée tout entière, on devra fuir les plaines encaissées et les vallées profondes riches en humidité et abritées contre les vents.
Il n’est pas nécessaire que la plaine forme, comme l’Eghris, un bassin entièrement fermé pour que les eaux soient absorbées et retenues ; des espaces ouverts par des gorges donnant passage aux cours d’eau qui les tra-
(1) Grellois, Esquisse sur la topographie médicale d’Hamm.am-Mescoutin, in recueil, 1. LX, P 361.
(2) Cambay, Traité des mal. des pays chauds, et spécialement del’Algerie,
(3) Lind, Maladies DES Européens dans les pays chauds, trad. de TUion rte La
Chaume.
versent, présentent souvent les mêmes conditions : c’est un point sur leipiel a particulièrement appelé notre attention notre spirituel confrère et ami le docteur Delannay. Les ruisseaux se perdent quelquefois dans la terre en tout ou en partie, alors môme qu’ils parcourent des vallées bien tracées et dont la pente permettrait leur écoulement. Mais, abstraction l'aile de ces perles, il est A remarquer que les rivières dans lesquelles se jettent de nombreux allluents sont loin de s’accroître en volume en ])roporlion des tributs qui leur arrivent ainsi de tous côtés. Une partie des eaux est donc absorbée ; on dirait que la nature les met ainsi en réserve pour que, dans la saison torride, pendant laquelle l’atmosphère n’est jamais rafraîchie, les racines des'plantes et des arbres trouvent dans la terre ce que l’air refuse à leurs feuilles. Cette infdlration de l’eau, qui se fait ainsi naturellement le long des rives, s’exerce également à une certaine distance de celles-ci, grâce aux canaux d’irrigation qui la portent sur les terres cultivées qui la boivent entièrement.
Dans les lieux déclives, plaines ou vallées, bassins fermés ou ouverts, tout contribue donc à imprégner les profondeurs du sol d’une abondante humidité; mais des circonstances accidentelles peuvent venir augmenter les masses d’eau qui imprègnent la terre dans les années normales, et si des chaleurs considérables et le souffle desséchant du sirocco succèdent à une saison pluvieuse exagérée et long temps prolongée, tout le pays deviendra une vaste surface d’évaporation et de dégagements miasmatiques humatiles. Les Arabes savent très-bien que les années très-pluvieuses sont fécondes en fièvres. Notre collègue et ami Sonrier, chirurgien en chef de Sebdou, visitant une tribu voisine, dans l’automne de 18A7, la trouva tellement moissonnée par des fièvres graves, que les habitants pouvaient à peine se traîner jusqu’à lui pour lui demander des secours. Depuis bien longtemps, lui dirent les Arabes, on n’a pas vu une si terrible épidémie; mais on devait s’y attendre, parce que l’aloès a fleuri, parce que la pioche a beaucoup travaillé celle année, et enfin parce qu’il a beaucoup plu. Le remuement des terres et l’infiltration de masses liquides considérables dans la terre sont donc des causes de fièvres qui n’ont pas échappé aux Arabes. Dans un travail qui nous est commun avec M. Sonrier, nous tracerons bientôt l’hisloire de cette épidémie, et nous insisterons sur son étiologie.
Dans le Tell algérien, c’est-à-dire dans la zone qui borde le littoral, les eaux sont, comme en France, les unes superficielles, les autres cachées sous le sol ; mais dans le Sahara algérien il n’en est plus ainsi, comme cela a parfaitement été établi par les travaux de la commission pour l’explora-
tîon scientifique de l’Algérie et, par beaucoup d’observateurs isolés (1). Les eaux n’ont plus qu’un cours très-limité sur le sol, à la surface duquel elles ne font que de rares apparitions ; elles forment, au contraire, de véritables rivières et des lacs souterrains. Nous avons maintes fois vérifié l’exactitude de cette loi hydrographique, pendant l’expédition du général Cavaignac dans le Sahara algérien oranais (2). En creusant, à une profondeur quelquefois minime, dans le lit entièrement sec, aride et rocailleux des ravins, ou bien en déblayant le sable au pied des dunes calcinées par le soleil, on trouve souvent des nappes d’eau dont le niveau se maintient quelquefois constant, malgré l’énorme consommation que fait une colonne d’armée; c’est ce que nous avons observé notamment au milieu des petites dunes de sable de Lambâa, dans le désert d’Anghad. Plusieurs des oasis que nous avons visitées, comme Moghard-Foukania, n’ont aucune source, aucun ruisseau visibles sur le sol; mais partout on a pu, en creusant, ouvrir de larges puits dont l’eau atteint presque le niveau des jardins de l’oasis. Or ces eaux souterraines nous semblent rendre compte d’une manière satisfaisante des fièvres qui régnent dans ces contrées, dont la surface desséchée n’offre pourtant pas, au premier abord, le moindre trait d’analogie avec le maraistype. Du reste, nous ne sommes pas les premiers à apercevoir leur nocuité : « Ces nappes souterraines , dit M. Périer, nuisent presque toujours à la salubrité (3). » Monro (4) avait déjà fait observer qu’un terrain sec en apparence peut néanmoins être malsain, à cause des eaux souterraines qui gisent sous son écorce.^ Enfin on doit à Wan Swieten (5) de pareilles remarques.
Ouargla, grande ville du Sahara algérien (6), bâtie au bord d’un large thalweg entièrement à sec pendant l’été, est affectée de graves fièvres dans la saison des pluies, mais surtout au commencement et à la fin de cette saison. Or le territoire d’Ouargla est une vaste concavité, un bassin entièrement fermé dont la ville occupe l’un des endroits les plus déclives. Trente
(1) Carette, voy. t. II de la collection. — Daumas, le Sahara algérien. — Périer, loc. cit.
(1) Félix Jacquot, Expédition do général Cavaignac dans le Sahara algérien. — Voy. aussi Écho d’Oran, 1837, n»* I40à 158.
(3) Périer, loc. cit., t. I,p. 12, 239, 2/iO.
(ù) Monro, Méd. d’armée, traduction, p. 30 et seqi
(5) Wan Swieten, Ors. sur les mal. des armées, traduction, 1793, p. 54.
(6) Daumas, loc, cit., p. 73.
(III quarante coure d’eau qui se dirigent du nord au sud, et l’üued-Mia, rivièic (|ui coule de l’ouest à l’est, alimentée par cent allluenls enilés par les pluies diluviennes de l’iiivernago, se précipitent vers le bassin d’Ouargla, qui les engloutit dans son soin. La ville est donc bâtie sur une nappe d’eau souterraine qu’on trouve partout, en creusant à une faible profondeur dans le lit du torrent. Les Arabes appellent cette nappe la mer sous la terre, th'ar fh'dt eC ard\ ou bah'ar el lah'atani.
A partir de quelques journées de Biskra jusqu’à Tougourt, verdit une longue oasis, une bande de dattiers que les Arabes appellent, dans leur langage figuré, ta rivière de palmiers (1). Ces dattiers puisent leur nourriture dans une terre humide traversée par un cours d’eau caché sous une couche de terrain sec ; aussi la rivière de palmiers est ravagée par des fièvres que les Berbères appellent k’tôbria (2). Quand le mois d’octobre arrive, le cheick fait avertir les étrangers de s’éloigner de ce lieu redoutable, où tous trouveraient la maladie et beaucoup la mort. Les marchands et les voyageurs se retirent alors plus au sud, dans l’oasis de Souf, qui est loin d’être aussi malsaine.
On m’a assuré que dans la plaine ou plutôt sur le plateau du Sersou, sur les confins duquel est située notre forteresse de Thiarel, on trouve en certains endroits de grands marécages souterrains couverts d’une croûte solide: une perche, après avoir percé cette croûte, s’enfonce et disparaît. En France, nous avons observé des conditions géologiques tout à fait semblables, notamment dans remplacement qu’occupent aujourd’hui les houblonnières du château de Chaumont, à Neuviller-sur-Moselle, près de Nancy. Après avoir enfoncé avec assez de peine une perche à- houblon, longue de 6 à 7 mètres, on sent tout à coup la résistance cesser, et la perche disparaît dans l’abîme souterrain. La croûte solide s’épaissit de jour eu jour, bien moins par l’élévation du sol que par les concrétions successivement déposées sur la face interne et profonde de celte croûte. Autrefois quelques points marécageux se montraient à découvert, et les anciens du pays content que l’imprudent qui s’endormait le soir à la fraîcheur des eaux marécageuses, était souvent saisi par la fièvre.
Ce qui est arrivé dans ce terrain prouve évidemment qu’il existe sous terre non-seulement des nappes d’eau limpide, mais aussi des nappes crou-
(1) Carelle, toc. cil., p. 237. — Voy aussi Daiimas.
(2) Périer, toc. cil., t. I, p. fr.
pissantes, de véritables marais ; en effet, les générations successives ont pu suivre les progrès de la couche solide qui, réduite d’abord à la minceur de la pellicule qui cache les fondrières, s’est peu. à peu épaissie et offre aujourd’hui assez de force pour porter des groupes d’hommes et des voitures chargées. "
Nous avons cherché à établir qu’une plaine basse est malsaine par cela seul que c'est une plaine, un lieu déclive, abstraction faite de toute autre influence génératrice de miasmes; mais il est très-rare dans les pays barbares comme l’Algérie, qu’une plaine se présente avec ce degré de simplicité, pathogéniquement parlant. On a dit avec beaucoup de^ raison : tant vaut l’homme, tant vaut le sol; en effet, la nature n’a pas disposé la configuj-ation du globe de manière que, dans toutes les circonstances et malgré tous les accidents possibles, les torrents et les rivières poursuivent imperturbablement leur cours dans un lit bien encaissé, sans se déverser sur leurs rives et produire ainsi des inondations passagères ou des marécages. Dans les pays civilisés, on enlève les obstacles au libre écoulement des eaux, on creuse des canaux, on élève des digues, et l’on parvient ainsi le plus souvent à faire régner la salubrité dans les lieux où la nature, non secondée par l’homme, semait l’effroi et la dévastation par la maladie; mais l’Arabe n’est pas si prévoyant et si éclairé sur ses véritables intérêts ; il regarde presque nos travaux d’utilité publique comme des créations de luxe et laisse se perpétuer indéfiniment les causes de mortalité; il fuit devant elles, quand elles sont trop puissantes et redoutables, sans chercher à les faire fuir devant lui en les détruisant ou en les amoindrissant. Aussi de véritables marécages permanents ou temporaires se forment-ils dans presque toutes les plaines algériennes ; la plaine de la Metidja (1) n’est presque qu’une vaste surface limnique, car chaque cours d’eau qui la sillonne est une sorte de chapelet de marécages alternativement renflés et rétrécis.
Nous ne décrirons pas ici la physionomie du marais-type : cette tâche a été remplie avec succès par M. Montfalcon (2) ; nous ne chercherons pas non plus à spécifier les différentes circonstances géologiques qui amènent la formation des marécages, nous renverrons, pour ce sujet, surtout aux
(1) Villale, TopoG. mkd. de la Metidja (/n Recueil, etc., t. LUI). D’Hamelinïourt, rh:v. peunic. observées dans la Metidja, tb. de Paris, 1842.
(2) Montfalcon, Hist. mèd. des marais, 2' éd..
travaux de MM. Micliel Lévy (i), Monllalcon, Uodde (2), Nepple (3), etc. Nous ne devons pas oublier que nous nous soiuines jjroposé, dans ce mémoire, non pas de décrire de nouveau ce qui esl déjà connu, mais bien d’insister sur les circonstances qui ont été incomplètement étudiées ou qui n’ont même pas du tout fixé l’attention. Devant consacrer des chapitres spéciaux à l’examen de ces circonstances, nous ne parlerons en ce moment que d’une condition qui se présente ici naturellement à notre esprit, parce qu’elle se rencontre à peu près dans toutes les plaines de l’Algérie.
Les oued (cours d’eau), gonfiés par les pluies torrentielles de l’iiiver, et accélérés dans leur cours, minent et font écrouler les berges, car l’incurie arabe néglige de les protéger par des empierrages ou des fascines ; l’eau entraîne les terres éboulées, et la rivière forme ainsi, d’espace en espace, de nombreux petits golfes dans lesquels les lauriers-roses, les saules, les joncs et les roseaux étalent bientôt leurs feuillages luxuriants et confus, tandis que leurs inextricables racines trempent dans un terreau humide engraissé par l’incessante putréfaction des animalcules et des plantes. La chaleur et l’humidité qui régnent dans ces fouillis en font de perpétuels laboratoires de miasmes paludéens. Les mêmes conditions se présentent sur les bords des oued que la chaleur a taris en partie et dont le filet d’eau persistant n’occupe plus que le fond, tandis qu’une longue bande est abandonnée sur l’une et l’autre rive. Cette bande est envahie par la végétation, et l’humidité y est partiellemeut entretenue par les sources qui sourdent à sa surface ; or c’est bien là la circonstance la plus favorable à la fermentation , celle -ci, comme on le sait, ne s’accomplissant ni par la sécheresse extrême ni quand le terrain est entièrement noyé en permanence.
Résumons-nous. Les plaines de l’Algérie sont insalubres ; 1° parce que ce sont des lieux déclives dont la terre esl abreuvée par des quantités considérables d’eau simplement infiltrées ou réunies en masses entre ses grandes stratifications ; 2“ à cause des circonstances que nous venons de signaler le long des oued ; 3“ à cause des inondations, à l’étude desquelles nous consacrerons un chapitre spécial. Enfin il est bien entendu que le marais classique joue le premier rôle ; mais l’intoxication est possible sans lui.
(1) Michel Lévy, Traité d’hygiéne, etc. 2 vol. in-8°.
(2) Rodde, Essai TOPOr.RAP. son Sidi-Bei.-Apbès. Recueil, etc., l. LXIIl.
(3) Nepple, Traité des fièvres intermittentes simples et pernicieuses..
En adoptant notre manière de voir, c’est-à-dire en acceptant les nombreux congénères du marais-type que nous avons nommés, et en reconnaissant avec nous que toute ou à peu près toute plaine algérienne dégage des effluves, par cela seul que c’est un lieu déclive et humide ; en adoptant cette manière de voir fondée sur des faits, on s’explique pourquoi sont malsains plusieurs postes dont l’insalubrité avait été attribuée à des causes qui ne sont qu’adjuvantes. Je prends pour exemple Lalla-Maghrina, sur la frontière du Maroc. Cette redoute est à peu près adossée à une chaîne de montagnes qui lui enlèvent le bénéfice des vents du nord, mais qui repousse sur le poste et concenlre dans la plaine les chaudes haleines du sud, qui viennent de balayer les terres planes s’étendant jusqu’à Ouchda, dans le Maroc. Comme la plaine de Lalla-Maghrina est sèche et poudreuse, on s’est dit : Il n’y a pas ici de marais qui puisse fabriquer des effluves ; c’est la concentration de la chaleur et la fréquence du sirocco qui produisent les fièvres. Mais ce raisonnement est loin d’être juste, car il existe de nombreuses sources d’impaludation. D’abord les Arabes nous ont nettement déterminé le gisement d’un vaste marais, situé du côté d’Ouchda, précisément sur le vent qui règne en été et en automne, c’est-à-dire au sud-ouest. En second lieu, l’Oued-Ouardefou qui coule aux pieds de la forteresse, et l’Oued-el-Abbès qui court un peu plus loin, parallèlement à la première rivière, présentent les conditions que nous avons signalées comme existant le long de presque tous les oued de l’Algérie. Nous devons indiquer aussi les inondations pendant l’hivernage, et la stagnation plus ou moins prolongée des eaux pluviales dans les dépressions que présentent les pentes à peine marquées qui bordent les cours d’eau. Enfin la nappe d’eau souterraine qui gît sous la plaine, et les innombrables et profondes crevasses qui labourent le sol, sont autant de causes de dégagements paludéens, et ceux-ci imprègnent facilement notre économie débilitée par les circonstances hygiéniques si défavorables dans lesquelles se trouve plongé l’habitant de Lalla-Maghrina. Il serait possible, du reste, que, dans cet aperçu rapide et probablement incomplet , quelques sources effluviales nous eussent échappé; car la gravité trop justement célèbre des fièvres de Lalla-Maghrina implique des causes plus nombreuses et plus puissantes que dans beaucoup d’autres postes de la province. Dans l’automne de 18A5, sur 523 militaires du 10® chasseurs d’Orléans, 15 soldats seulement et 3 officiers n’éprouvèrent aucune atteinte de la fièvre; du 23 septembre au l'’ janvier 18Z|6, il y eut 113 morts par la fièvre ou ses suites. Un bataillon du 15' léger fut plus maltraité encore. Pendant l’automne de 18Zi7, sur 75 zouaves 8 étaient
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valides el en élal de faire leur service, et sur 110 lioinmes du UU’ de ligue
3 seulemeul restaient bien perlants. Deux de mes collègues, les docleui s
Loir el Kallner, ont payé de leur vie leur séjour dans ce lieu funeste , plusieurs n’en sont sortis que mourants, .le serais tenté de croire que, sous l’ancien régime, on s’est opposé à la publication de ces cliilïres si significatifs, pour cacher la faute qu’on a commise en fondant Lalla-Maghrina dans cette plaine empoisonnée qui reçoit chaque année des hommes robustes el ne rend que des morts ou des mourants.
Abstraction faite des raisons puisées dans la topographie particulière de chaque lieu, on peut opposer cet ai'gument général à ceux qui attribuent à la concentration de la chaleur les fièvres de Lalla-Maghrina et de plusieurs autres localités : si la chaleur remplissait le rôle d’agent producteur, l’apogée des épidémies paludéennes coïnciderait avec l’époque la plus chaude de l’année ; or c’est lorsque la chaleur décroît, en automne, que l’épidémie se développe surtout.
Mais si l’élévation de la température ne peut pas créer de fièvres, elle nous paraît propre à en augmenter le nombre et la gravité Elle en augmente le nombre en rendant plus impressionnable par le poison limnique notre organisme débilité par la chaleur et jeté dans l’éréthisme par le sirocco ; elle leur imprime un cachet de perniciosité et une tendance à revêtir la forme céphalique, comateuse, délirante, convulsive, en dirigeant surtout vers le cerveau le molimen, le raptus sanguin, séreux et peut-être nerveux qui, dans les fièvres limniques, se produit dans nos organes intérieurs, dans le foie, la rate, l’encéphale, etc.