LES INONDATIONS PRODUISENT DES FIÈVRES A QUINQUINA
On sait que, depuis quelques années déjà, il existe une forte tendance à englober dans la même grande famille les fièvres à quinquina avec la peste, la fièvre jaune, enfin le choléra asiatique ; or ces dernières maladies naissent dans des conditions dont les plus appréciables sont sans contredit les débordements périodiques qui inondent les delta du Nil, du Mississipi et du Gange.
M. Montfalcon cite de nombreuses épidémies de fièvres de marais qui se sont développées après des inondations (1). M. Nepple (2) s’exprime ainsi :
(1) Montfalcon, loc. cit., article Épidémie, passim.
(2) Nepple, /oc. cit., p. 135.
« La iièvre inlermilleule ne s’est jamais développée d’ulie manière eiidéinique que dans les contrées qui recèlent des marais ou des étangs, dans celles qui sont sujettes à être inondées.... » Pugnet a établi que l’inondation du Nil produit non-seulement la peste, mais aussi des fièvres de mauvais caractère, ftl. Tliévenot (1) dit aussi que les fièvres pernicieuses naissent, au Sénégal, quand les eaux du fleuve débordé rentrent dans leur lit, laissant à nu une vaste surface humide couverte de débris en décomposition, Les pluies, ajoute-t-il, produisent aussi une véritable inondation dont les effets ne sont pas moins funestes.
MM. Montfalcon (2), Maillot, etc., appellent l’attention sur les marées qui refoulent l’eau des fleuves et inondent ainsi les rives. Les côtes des terres équatoriales sont bordées d’une bande d’épais mangliers et de palétuviers dont les racines sont tantôt noyées par la mer et les torrents, tantôt laissées à nu par le retrait des eaux. C’est là une des principales causes d’insalubrité des ri.vages de Madagascar. On doit aussi altribuer aux inondations des bords du Sénégal, de la Gambie, du Niger, les fièvres si rapidement mortelles qui ont assailli tant de fois l’équipage des petits navires que l’instinct de découverte et la passion mercantile des Anglais a aventurés sur ces fleuves.
Mais cherchons nos preuves dans le champ de notre propre exploration, c’est-à-dire en Algérie.
A la fin de l’été et dans l’automne de 1845, la province d’Oran fut ravagée par une épidémie de fièvres tout à fait insolite. Ayant, depuis cette époque, parcouru la province dans tous les sens, nous avons recueilli des renseignements exacts qui nous permettent d’établir que les localités les plus maltraitées ont été précisément celles où les débordements, généralement considérables celte année, se sont étendus sur le plus vaste terrain. C’est ce qui est arrivé à Saïda, à Thiaret, à l’Ouisers, au Figuier, à Meserguin, à Ain-Témouchent et surtout à Sidi-bel-Abbès.
Saida couronne un monticule coupé à l’est par un ravin au fond duquel coule un ruisseau, rapide en cet endroit. D’autres ruisseaux, beaucoup moins encaissés, ou même courant à fleur de terre parmi les lauriers-roses, se rencontrent dans la plaine que domine la redoute ; mais nous ne connaissons dans les environs aucun marais-type. Les grands lacs salés des Choit
(1) Thévenot, Traité des îi,ai,adies des Européens dans les pays cuauds, p. 232 et 22.
(2) Loco cit., p. 13, 14.
sont à plus de ü .uyHanuHresau sud, au delà d’une lagneuse. Dans l’automne de 18Z.5, tout le monde à peu près eut la fièv et eette épidémie coïncida avec l’inondalion, bien plus considérable qu à l’ordinaire, qui avait eu lieu dans la saison pluvieuse précéden e Tbiarel, assis au bord du plateau du Sersou, passe pour un établissement assez salubre. Pourtant les fièvres y lurent nombreuses et graves en 1845, après le retrait des eaux, qui étaient sorties de leur lit beaucoup- plus que
de coutume. „
Le poste-magasin de l’Ouisers est situé, entre Mascara et Saida, sur ui
monticule baigné par un cours d’eau. Il n’cxisle dans les environs aucun marais-type, à moins qu’on veuille nommer une petite mare dont on nous a indiqué le gisement, au sud-ouest, dans des mamelons boisés, à une lieue ou une lieue et demie du fort. Au commencement de 1845, l’inondation fut si forte et si rapide, qu’un pont provisoire formé de planches et de poutres non scellées fut emporté par la crue avant qu’on eût le temps d’enlever es matériaux. Une terrible épidémie se déclara à la fin de l’été. La mortalité fut telle qu’on abandonna cet établissement, et le souvenir de l’épidémie est si présent encore qu’on n’a pas osé l’habiter depuis cette époque, qudique, en temps ordinaire, il ne paraisse pas devoir être insalubre. Ayant été chargé d’un service à Mascara, dans les premiers mois de 1846, nous avons retrouvé beaucoup de militaires atteints encore de fièvres gagnées à l’Ouisers-, elles étaient très-rebelles et récidivaient avec une déplorable fa-
Le poste du Figuier et la petite ville de Méserguin sont situés à 3 lieues d'Oran, le premier à la pointe orientale, la seconde sur la rive septentrionale du grand lac salé appelé Sebgha. Ces deux localités eurent de nombreuses fièvres à l’époque dont nous parlons ; or le lac était sorti de ses limites normales. L’année suivante, c’est-à-dire pendant l’automne de 1846, Méserguin fut en proie à une autre épidémie non moins meurtrière, et qui fut cause d’une enquête provoquée par M. le maréchal Bugeaud. Nous ne savons pas quel fut le résultat des recherches de la commission, mais nous pensons qu’on ne peut attribuer cette épidémie à une autre cause qu’au retrait, plus considérable que d’ordinaire, du Sebgha, qui n avait été alimenté que par des pluies médiocrement abondantes, dans les derniers mois de 1845 et dans les premiers de 1846. La zone laissée à nu autour de la flaque centrale ayant été plus large qu’année commune, il en est résulté une plus vaste surface de dégagemenls paludéens.
Aïn Témouchenl, petite redoute située dans un pays boisé et un peu acci-
denté, à mi-chpmin d’Oran et de Tlemcen, éprouva le même sort que les postes dont nous venons de dire un mot. Le ruisseau qui l’abreuve, serpentant dans les lauriers-roses, avait singulièrement débordé au commencement de 1 année ; mêmes causes que celles que pous avons spécifiées, mêmes effets. 11 n’y a, du reste, aucun marais-typ'e au voisinage du fort; mais, à une lieue et demie ou deux lieues à l’O.-S.-O., on trouve, à un niveau plus élevé que la redoute, deux marais assez étendus, cachés dans les anfractuosités des montagnes ; ils sont à peu près complètement à sec à la fin de 1 automne, ainsi que nous nous en sommes assuré en les visitant en novembre 1847. Voulez-vous la preuve qu’on àvaitbien affaire à des fièvres paludéennes ? On vint à manquer de sulfate de quinine dans ce poste bloqué par les Arabes et privé de toute communication avec les villes, et dès lors il fui impossible de réprimer les fièvres.
La redoute et le petit village de Sidi-Bel-Abbès, distants de trois journées de marche d’Oran, occupent une légère élévation, sur la rive droite de la Mekerra ; les bords de cette rivière sont marécageux en plusieurs endroils, tout près du fort, et plusieurs nappes stagnantes isolées du cours d’eau, intoxiquent également le voisinage (1). Tous les ans il y a des fièvres à Sidi- Bel-Abbès, et ce lieu passe même pour être assez malsain ; mais pendant l’automne de 1845, elles n’épargnèrent à peu près personne de la garnison et revêtirent un caractère tellement pernicieux que les officiers de santé en chef s’en émurent, et qu’il fut question pour un instant d’abandonner le poste. Or 1 inondation de la Mekerra avait été extrêmement considérable au commencement de l’année et les eaux, qui s’étaient amassées en flaques stagnantes dans les anfractuosités sans issue, avaient laissé à nu, après les chaleurs, de vastes surfaces exhalantes. Les Arabes dont les douars (villages de tentes) sont disséminés le long du cours de la Mekerra, de l’Habra, etc., furent obligés de lever leurs tentes et d’aller les planter dans les montagnes ; ils fuyaient un fléau sur la palhogénie duquel ils n’ont sans doute jamais disserté, mais dont l’irruption après les crues considérables des eaux, leur est démontrée par l’expérience.
Dans une notice sur la cause de ces fièvres, envoyée en janvier 1846 à M. Gaslé, médecin en chef de l’armée d’Afrique, et dans ce mémoire présenté à l’Académie en juillet 1846, nous attribuons cette épidémie surtout A l’inondation insolite de la plaine par le débordement de la Mekerra. Nous
(1) Froussarl, loco cil. Rodde, loco cil. — Notre ami le docteur Julia, médecin en chef de Sidi-Bel-Abbès, nous a aussi fourni des notes précieuses.
a,o«s VI, »vcc I,la«r que, puslii ieurcuenl el sans avoir connatoncejn nos opinions palhûgéniques, MM. lloilde el 1"“'7
Bien on diet do sidi-Bcl-AbMs, oui «mis des idées tout 4 tait semWnWes. Kn 181, S, dit M. ITonssarl, les eaux s'élevèrenl peu au-dessus do leui- niveau normal, el nous n’eûmes que 2 morts par fièvres pernicicieuses ; en févnei et mars 18Û5, elles couvrirent au contraire au loin toute la plaine, et, ne trouvant pas d’écoulement, formèrent pendant quelque temps des nappes stagnantes. Il y eut 2û décès par fièvres pernicieuses. En ISfiG, le débordement annuel se maintint dans les limites normales, et l’on n’eut, comme en 18M, que 2 morts de fièvre paludéenne. Enlin j’ajouterai, d’après les notes que m’a données le docteur Julia, qu’en 18Zi7 la Mekerra ne subit qu’une crue ordinaire el que les fièvres à quinquina ne furent pas plus graves qu’en 18Ziû et I8Z16. Au contraire, quelques années avant la fondation du poste de Sidi-Bet-Abbès, Abd-el-Kader étant venu camper sur le petit mamelon où l’on voit aujourd’hui la redoute, son armée lut tellement décimée par les fièvres qu’il fut obligé de plier ses tentes et d’aller s’établir à 3,000 mètres plus loin, sur une hauteur, près du marabout de Muley- Abd-el-Kader ; or l’inondation avait été, au commencement de cette année, plus étendue que de coutume. — Ces faits nous paraissent tout à fait signi-
ficatifs.
Nous ferons observer, en terminant, que, dans tous les postes de la topographie desquels nous venons de tracer une large esquisse, il existe des causes permanentes d’intoxication paludéenne, causes produisant, année commune, des fièvres dont le nombre et l’intensité sont connus ; et que, lorsque leur nombre et leur intensité viennent à s’accroître considérablement à la suite d’une inondation insolite, on est parfaitement fondé à attribuer cette recrudescence à l’inondation, surtout quand celle coïncidence se répète à plusieurs reprises.