CHAPITRE III
L’IURIGATION OES CULTURES ET OES JARDINS EST UNE DES CAUSES DES FIÈVRES A QUINQUINA.
Il est généralement accepté que les rizières sont les sources des plus funestes exhalaisons. Les voyageurs qui ont exploré le littoral des îles malaises, el les médecins anglais de la presqu’île indo-gangéliquc, sont à peu près unanimes sur ce point. Les mêmes remarques ont été faites dans les
contrées méridionales de l’Europe. M. Sorgoni (l) parle de rizières situées sur les bords de l’Aso, qui amenaient des fièvres endémiques auxquelles mit fin une ordonnance de Léon XII, enjoignant de ne plus cultiver le riz, pour cause d’insalubrité.
En Afrique, il n’y a guère que l’orge et le froment et quelques rares espèces végétales servant à l’alimentation, qui puissent se passer d’un arrosage artificiel. On conduit les eaux sur les champs de mais et de millet, sur les plates-bandes contenant des légumes, des cucurbilacées, etc. Dans le désert, on arrose même les céréales et les dattiers. Celte irrigation, notonsle bien, est une véritable inondation journalière. Dans plusieurs localités, aujourd hui désertes ou peu habitées, nous avons trouvé des restes de barrages (2) destinés à déverser les eaux sur de vastes étendues, à Ain-Tirnifine, près de Mascara, sur les rivières Isser et Sig, et jusque dans les oasis du Sahara, à Tbiout. L’inondation des cultures est donc un fait très-général et qui ne peut pas être négligé dans nos recherches étiologiques.
L’irrigation des jardins doit surtout appeler notre attention, par le motif que c’est précisément autour des villes, des douarh et des habitations que les besoins et la commodité les accumulent. La plupart de ces jardins ont toute leur surface creusée de petits enfoncements, en forme de parallélogrammes, dont les bords sont faits de terre relevée en légères digues. Au moment opportun, une ou deux fois par jour, la pioche pratique une petite brèche à chaque digue, et l’eau afflue dans les parallélogrammes qui, pour un instant, forment autant de petits marais remplis d’humide végétation et de myriades d’insectes naissante! mourant dans le riche humus qui imprègne la terre. Mais bientôt le soleil brûlant pompe les eaux et la terre les boit; de sorte que la sécheresse succède à l’humidité. Or, ne sont-ce pas là de petites mares dont les alternatives de sécheresse et d’humidité se passent, dans un temps fort court ? Il va sans dire que ces jardins ainsi arrosés sont des sources bien moins puissantes de dégagements paludéens, que les marais à proprement parler.
Quelques villes, comme Oran et Tlemcen, par exemple, ne sont pas dans la sphère d’action du marais-type; pourtant les lièvres n’y sont pas rares, quoique bien moins nombreuses et surtout beaucoup moins graves qu’ailleurs. Parmi ces fièvres, il en est dont le germe a été gagné ailleurs que
(1) In BüLLETINO DEI.LE SCIEXZE MEDICUE, \6lt3.
(2) Félix Jacquot. V. De l’acclimatement et de la colonisation en Algébie Gaz. Méd., i8/i8,p. 325).
dans la ville, mais il en exisle aussi chez des individus qui ne se sont soumis, hore des murailles, à aucune source d’intoxication. Or nous croyons que l'irrigation des jardins est l’une des causes génératrices de ces pyrexies.
Sans doute le Sebgha, grand lac salé, n’est qu’à quelques lieues sud-sudouest d’Oran (1) ; mais une grande portion de la ville est entièrement hors d’atteinte de ses efïluves, et le reste est assez bien protégé contre leur action. Le quartier de la marine est adossé aux flancs verticaux de la haute montagne de Sanla-Crux, et les émanations sont ainsi arrêtées, déviées, et arrivent à la mer sans intoxiquer cette portion de la ville. Les rues nombreuses groupées autour de l’hépilal militaire de la Mosquée, et le quartier échelonné sur le penchant de la hauteur que surmonte le Château-Neuf, se trouvent également abrités, d’une part par les rampes de la Vieille-Casbah, d’autre part par le flanc droit du grand ravin. Bien plus, toute la ville en général et le village de la mosquée de Karguentah qui l’avoisine sont assis sur une pente qui s’abaisse jusqu’à la mer, et dont l’arête supérieure doit certainement les garantir. Cette grande disposition est assez marquée pour que, en arrivant de l’intérieur, on n’aperçoive la ville qu’au moment d’entrer dans ses portes. Mais Karguentah est au milieu de jardins bien arrosés, et la ville d’Oran est traversée par une vallée qui la coupe en deux ; or cette vallée est plantée de jardins qui se prolongent, au sein de la cité, jusque près du rivage. Depuis la présentation de ce mémoire à l’Académie, M. Périer (2) a également accusé d’insalubrité le ravin dont nous parlons. Avant de quitter Oran, hâtons-nous d’ajouter que les émanations des jardins ne sont pas les seules causes des fièvres non importées qui se développent dans ses murs : les miasmes de la plaine peuvent être poussés dans l’atmosphèi'e d’Oran et s’abattre sur la ville quand la fraîcheur du soir vient condenser les vapeurs aqueuses qui leur servent de véhicule.
TIemcen, que nous avons habitée dix-huit mois, est justement renommée pour son immunité contre les fièvres paludéennes ; en automne, il survient pourtant une petite épidémie de fièvres peu graves qui sévit même contre les individus qui n'ont pas subi d’imprégnation miasmatique hors des murs (3). Nous attribuons la génération de ces pyrexies à quinquina aux
(1) V. In hECUEir,, les topographies cl’Oran, par Marseilhan, Soucelyer, t. LU.
(2) Périer, lococit., p. 161.
(3) C’est aussi l’opinion de M. Cainbay. Topoon. phys. et méd. du TEaniT. de Tldicen, in Recueu., t. LVIt, p. 45.
brouillards qui s’élèvent de la plaine et mouillent Tleracen , mais surtout aux immenses et humides jardins qui l’entourent de leur végétation luxuriante.
Nous nous exprimions ainsi dans le travail présenté à l’Académie ; « Dans quelques années nous pourrons corroborer nos opinions en invoquant une preuve puissante, ou bien un fait grave viendra déposer contre nous. Le génie militaire termine un grand barrage sur la rivière du Sig, non loin de la ville naissante et de la colonie agricole de Sainl-Denis-du-Sig. Les eaux doivent arroser une grande partie de la plaine, qui n’a pas moins de 3 myriamèlres dans tous les sens. Si les irrigations ont l’influence funeste que nous leur croyons, les fièvres adgmenleront en nombre et en gravité. » L’expérience est venue nous donner pleinement raison.
Ce fut en 1846 qu’on commença l’irrigation, sur une partie de la plaine seulement. Eh bien l des lièvres graves sévirent avec tant d’intensité, qu’on craignit pour l’avenir et même pour l’existence de la colonie et des villages, malgré leurs nombreux éléments de succès et de richesse. « Dans l’arrosage qui devait fertiliser le sol, dit l’Écho d’Oran (1), se trouvait le .principe de l’insalubrité. L’année suivante (1847) on creusa des fossés de dérivation dans les parties où l’incurie des habitants laissait s’accumuler les eaux en nappes stagnantes, et l’on enjoignit aux Arabes de ne pas répandre les eaux sur de vastes espaces dont ils ne cultivaient que des parcelles. Le résultat de ces sages mesures fut une diminution très-considérable dans
les fièvres. »
M. Rodde (2), dans sa remarquable topographie de Sidi-bel-Abbès, a reconnu l’influence funeste des irrigations. Les barrages grossiers construits par les Arabes, dit-il, « suffisent pour arrêter les eaux et les élever jusqu à la hauteur d’un système de rigoles dont les ramifications, multipliées à 1, infini distribuent le liquide sur une vaste étendue de terrain. Une humidité constante se joint à l’action vivifiante du soleil, et imprime à la végétation des arbres et des plantes une force prodigieuse. Mais cette pratique, si avantageuse pour l’agriculture, n’est pas sans inconvénients au point de vue de l’hygiène publique. Ce qui active le développement du végétal peut devenir pour l’homme une source de maladies, et trop souvent une cause de
mort. »
sans chercher nos exemples en Afrique, nous pouvons en trouver en
(1) Écno d’Oran, n» 167, juillei 1867.
(2) Loc. cil., p. 8.
France. Les prairies vosgiennes, sur lesquelles on lait séjourner l eau une parlie de la journée, à certaines époques, et qui sont ensuite laissées à sec, ne nous paraissent pas tout à lait innocentes, au point de vue de la pathologie des fièvres paludéennes. Nous connaissons des villages, des hameaux, des fermes dont le voisinage est arrosé par des ruisseaux dont les eaux claires courent rapidement dans un lit de granit ou de grès vosgien ; c est bien là tout l’opposé des marais. Eh bien 1 leurs habitants sont quelquefois affectés de fièvres d’accès que nous ne pouvons attribuer qu’à l’irrigation des prairies environnantes.