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CHAPITRE IV

REMUEMENTS DE TERRES, EXHALAISONS TELLURIQUES CONSIDÉRÉES COMME CAUSES DES FIÈVRES PALUDÉENNES.

On parle depuis longtemps déjà de l’influence funeste des exhalaisons humatiles qui s’échappent d’un sol qu’on vient à remuer. M. Périer (1), dans ces dernières années, a insisté surtout sur ce sujet en lui accordant l’importance qu’il mérite. M. Bégin a déclaré, dans la séance du 16 septembre IsaZt, à l’Académie nationale, que tous les grands travaux de terrassements exécutés par nos troupes en Algérie ont toujours amené des fièvres à quinquina. Personne ne se trouve mieux placé que M. Bégin pour juger la question, car c’est dans les mains du conseil de santé des armées, dont ce savant chirurgien est membre, que convergent tous les travaux et toutes les observations de ceux de nos confrères qui ont vu s’élever les différents postes d’Afrique. Ce qu’a avancé M. Bégin doit donc être considéré comme l’expression de faits nombreux et positifs.

Dans la première parlie de ce chapitre, nous consignerons les observations qui nous sont propres; dans la seconde, nous rangerons celles qui appartiennent à d’autres médecins; et nous parviendrons ainsi à une démonstration rigoureuse résultant d’une masse de faits ignorés ou qu’on ne trouve qu’isolémenl dans les auteurs.

Cent cinquanle hommes des compagnies de discipline travaillèrent, en 18A3 — kk, à la fondation de'Saïda. défrichant, remuant, nivelant, creusant des fossés; au bout de six mois, les fièvres pernicieuses en avaient enlevé une cinquantaine, et tous les autres, sans exception peut-être, avaient été atteints. Nous tenons ces détails de MM. Lamonta et Noguès, chirurgiens qui ont assisté à la fondation de la redoute, et des soldats des compagnies

(1) Périer, loco cil., cl in Jounx. deméd., I84à.

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de discipline qui avaient échappé à l’épidémie. A l’époque où nous faisions le service de santé à ce corps de troupes, au commencement de 18ZtG, nous avons encore vu des hommes affectés de temps en temps par les récidives des fièvres gagnées à Saîda.

Le camp d’Aïn-Bridia touche le grand lac salé appelé Sebgha ; on y trouve des marais couverts de roseaux et dont les eaux douces vont se verser dans le lac salé. On fut obligé d’aller chercher en voiture la garnison qui avait élevé tes retranchements de terre. Dans l’automne de 18A7, on entreprit quelques travaux de colonisation dans ce poste abandonné ; mais le nombre des maladies s’opposa à ce qu’on les continuât.

La fondation d’Orléansville, dans la province d’Alger, de Lalla-Maghrina, de Thiaret, de Sidi-Djellali-ben-Amar, de Sebdou, de Ouïsers, etc., dans la province d’Oran, a donné lieu à de redoutables épidémies de fièvres.

Dans l’automne de 1846, mon bataillon du 5® de ligne était campé dans les montagnes, à Aîn-Tak-Bâlet, entre Tlemcen et Aîn-Témouchent. On entreprit quelques travaux pour établir une route sur ces hauteurs, et on creusa dans les environs de la seule petite fontaine qui alimente le camp ; ces remuements de terre nous amenèrent un assez grand nombre de fièvres qui ne furent pas graves, du reste.

En septembre 1847, je campais avec les troupes dont la santé m’était confiée, à Oued-Chouli, près de Tlemcen, sur un petit plateau baigné par la rivière. L’état sanitaire était excellent à notre arrivée, mais il devint rapidement des plus mauvais : il se développa une épidémie de fièvres avec embarras gastrique, état bilieux très-prononcé et surtout symptômes graves du côté de la tête. Doit-on attribuer ces fièvres aux travaux peu considérables auxquels étaient employées les troupes, soit pour relever une ancienne redoute délabrée, soit pour établir un pont sur l’Oued-Cbouli ?

De retour de l’Oued-Chouli, nous avons été camper sur les bords de Tisser, dans un pays qui n’offre aucun marais-type. Une épidémie de fièvres graves se développa et les trois quarts des hommes furent atteints. J’étais obligé d’administrer le sulfate de quinine à 1, 2 et 3 grammes d’emblée, pour couper les accès, et d’insister longtemps sur celte médication, pour qu’ils ne reparussent point. Les travaux de terrassement et de défrichement entrepris pour établir une route doivent-ils être accusés? Nous sommes disposé à le croire. Ces travaux s’exécutaient sur des hauteurs sèches; mais les palmiers-nains {chamœrops humilis), qui pullulent dans ces lieux, ont de profondes et fortes racines qu’on ne pouvait extirper qu’en remuant beaucoup de terre humide contenue entre leurs souches.

A peu près à la même époque, on a creusé des puits à la lerme du gouvernement, près de Tlemcen. Presque tous les soldats qui y ont travaillé ont été atteints de fièvres graves, tandis que les autres en ont été généralement exempts.

J’arrive aux faits qui nous sont fournis par tes auteurs. Je ne parle pas de ceux qu’on trouve dans les ouvrages devenus classiques (1); je ne veux consigner que ceux qui sont épars, ignorés, perdus dans les recueils périodiques ou dans les ouvrages qui ne traitent pas des fièvres ex professa.

On lit dans un travail de M. Bertherand, sur la topographie de Blidah (2) : M Les travaux de ta route commencée par la crête des Beni-Salah pour aller à Médéah, exécutés pendant les mois les plus chauds de Tannée (juillet et août), avec des soldats fraîchement débarqués du 53° de ligne, sont venus encore augmenter le contingent de l’hôpital d’une manière notable. « Sur près de 1,700 hommes, ce corps, après six semainès de séjour en Afrique, avait envoyé 1,050 hommes aux hôpitaux et aux ambulances.

M. Cambay (3) a observé des faits semblables. En 18û2, les 56® de ligne et 13' léger ont travaillé à établir les ponts de Tisser et du Rio-Salado, et à creuser des passages qui ont exigé des remuements de terre considérables. Tous les quinze jours on relevait les travailleurs, qu’on remplaçait par d’autres, de manière à ne pas laisser trop longtemps les mêmes hommes dans cette atmosphère empoisonnée. « Presque tout le monde, dit M. Gambay, a été atteint de fièvres graves, soit immédiatement, soit après avoir quitté le camp. »

Écoutons un autre observateur, M. Gaudineau (à) : « Les causes des épidémies qui, chaque été, sévissent contre nos soldats et la population civile de Philippeville, sont les émanations miasmatiques et délétères qui s’élèvent d’un sol longtemps inculte et profondément remué aujourd’hui pour les constructions, pour les routes et pour la culture des jardins. »

(1) Alibert, Traité des fièvres intermittentes ; 3' éd., p. 240. — Vaidy, in J)lCT. DES SC. MÉD. EN 60 VOL.

(2) Berlherand, Essai historique et médical sur Blidah. /n Recueil, t. LU,

(3) Cambay, locis citatis.

(4) Gaudineau, Essai sur la topografiiie médicale de PiiiLirPEViLiÆ, 1840. In Rec.üeil, t. LU, p, 217.

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M. Finot (1) nous fournil des faits qui déposent dans le même sens.

« Quant aux travaux des roules, dit-il, ils ont le double inconvénient des expéditions et des garnisons stables, et de plus, l’action terrible d’une terre vierge dont les émanations sont malsaines sous l’influence de la haute température des mois d’été, tandis que, pendant l’hiver, celte action est à peine sensible. Exemple ; fi,000 hommes prennent part successivement aux travaux de la roule de laChiffa pendant août et septembre ; successivement aussi ils tombent malades : 1.800 hommes en quarante-sept jours entrent au seul hôpital de Blidah, et donnent lieu à une forte mortalité. Dans l’hiver de cette même année, û,000 hommes aussi viennent travailler au fossé d’enceinte de Blidah à Coléah, au milieu des marais mêmes de la Métidja, et le nombre de nos entrants est à peine augmenté. »

« Nos troupes, dit M. d’Hamelincourt (2), occupées l’été dernier à creuser le fossé d’enceinte d’une partie de la plaine, furent atteintes de lièvres graves dans les localités réputées salubres jusqu’alors. »

Selon M. Périer (3) c « Les exhalaisons du sol déterminent bien souvent des ad'ections véritablement palustres, en l’absence de toute eau stagnante et de tout courant aérien chargé du miasme des marais proprement dit. » Le même auteur cite (4) des épidémies arrivées à Constanline, à Djidjel et aux divers camps de la Métidja, en 1838, 1839 et 1840, sous l’influence des remuements de terre.

Je ne sais plus où j’ai lu que l’empereur Probus employait, les loisirs de ses légions à dessécher les marais de Sirmium, sa patrie, et que ce dangereux travail excita une révolte dans laquelle il fut tué.

Quelques faits semblent, au premier abord, venir à l’encontre de l’opi-* nion qui consiste à attribuer aux remuements de terres une funeste influence ; mais, considérés de près, ils déposent au contraire en faveur de celte maniçre de voir.

400 hommes, dit M. Bonnafont (5), employés du 13 mars au 27 avril 1836 aux travaux de dessèchement des marais de la Métidja, plongés dans

(1) Finot, Compte kendd du service sanitaire de L’nôriTAL militaire de Bli- DAII, EN 1842. In Recueil, t. LVI, p. 139.

(2) D’Hamelincourt, thèse citée, p. 6.

(3) De l’uygiène, etc., t. II, p. 170. V. aussi t. I, p. 309.

(4) Périer, td., t. II, p. 174.

{.')) Bonnafont, Lettre sur les trav. de desséciiem. pratiqués dans la Métidja, m Recueil, t. LIX. . •■>

la boue jusqu’à la ceinture et passant ta nuit dans ces lieux, et 310 occupés aux mêmes travaux depuis cette époque jusqu’au 31 mai, n’ont lourni que 15 maladies développées sous l’influence des localités. ' — Certes ce fait est remarquable, et l’on devrait s’attendre à avoir plus d’hommes malades, quoique les travaux eussent eu lieu à une époque où les eaux noient les marais ; mais il n’en prouve pas moins la nocuité des remuements de terres, puisque, dit une note du travail que nous citons, ce fut la feime modèle, où étaient campés ces hommes, qui éprouva le plus de perles.

Nous avons déjà dit un mot des fissures et crevasses de la terre, que nous regardons avec MM. Périer, Grellois, Cambay, comme des soupiraux exhalant des effluves. Si, comme nous l'avons prouvé^ les remuements de terre produisent des miasmes, en mettant à découvert les parties profondes du sol, il est évident que les crevasses doivent amener les mêmes résultats, puisqu’elles entr’ouvrent les terrains comme autant de sillons creusés par une puissante charrue, ou comme autant de fossés profonds et étroits.

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