FOYERS D’IXTOXICATION PALUDÉENNE EXISTANT DANS LES VILLES
H n’est pas rare de rencontrer au sein des villes des foyers qui peuvent dégager des effluves. Nos cités populeuses de France n’en sont pas encore exemptes aujourd’hui , malgré les règlements relatifs à l’entretien de la propreté et les travaux de percement et d’élargissement des rues, entrepris dans l’intérêt de la santé publique. A Paris, quelques rues du quartier Latin et certaines ruelles de la Cité qui ont échappé aux améliorations dont leurs voisines ont reçu le bénéfice, sont de longs couloirs humides, non aérés, sillonnés par de fangeux ruisseaux. Nous avons trouvé des conditions tout aussi désavantageuses dans quelques rues de Lyon et d’autres villes qui ont conservé intacts leurs anciens quartiers. Chaque jour amène l’amoindrissement de ces causes de maladies résidant sur la voie publique ; mais la surveillance s’exerce avec bien moins d’efflcacilé dans les habitations particulières : le fond des cours obscures, les angles des toits, les corniches avancées sont trop souvent encombrés de détritus en pleine décomposition. Les médecins de Paris savent fort bien que c’est dans ces foyers qu’il faut chercher la cause de beaucoup de fièvres intermittentes qu’ils observent dans leur clientèle citadine.
Mais nos villes modernes sont infiniment supérieures, sous le rapport de la salubrité, aux villes du moyen âge. C’est là un sujet trop vaste que noust
ne pouvons aborder ; nous nous contenterons de renvoyer à I’Histoire de Paris, par Dulaure : la peinture qu’il nous fait de la vieille Lutèce ne permet pas de douter que c’est aux foyers miasmatiques qui croupissaient dans son sein qu’il faut demander la raison de quelques-unes des épidémies qui l’ont affligée.
Transportons-nous sur notre terrain d’observation affectionné, jetons un coup d’œil sur les villes arabes, et nous allons trouver des sources d’intoxication aussi nombreuses et aussi délétères que dans les villes du moyen âge.
On ne peut se faire une idée exacte, si on n’en a été témoin, de ce qu’est une ville arabe qui tombe en notre pouvoir après avoir été dépeuplée par la misère et dévastée par nos armes. Si on se place sur un point élevé, on n’aperçoit qu’une masse informe de ruines ; si on pénètre dans ses murs, on ne trouve que des ruelles obstruées par les décombres, des galeries croulantes, des terrasses lézardées, des cours humides et des amas d’immondices. L’intérieur des habitations, mal closes et ruinées, reste exposé à l’air et aux intempéries des saisons : les matières organiques qui incrustent les murailles et les solives des lieux où on a longtemps logé, les débris végéloanimaux qu’on a laissés s’accumuler parmi les ruines, dans les cours, dans les écuries, subissent les alternatives des nuits fraîches et humides et des jours secs et chauds, et ne tardent pas à être travaillés par la fermentation. Des légions de rats énormes et des troupes de chiens à demi sauvages labourent et bouleversent incessamment ces monceaux de détritus et exposent alternativement à l’air toutes leurs parties. Il ne faut pas croire que ces immondices ne soient que des amas épars et peu considérables ; ils forment souvent au contraire d’énormes accumulations, même dans certains quartiers des villes bien habitées. Près de l’abreuvoir du quartier de la cavalerie, à Tlemcen, on trouve dans les ruines des masses fermentescibles réunies en couches de près d’un mètre d’épaisseur. Les soldats se réfugient dans ces ruines pour déposer leurs défécations, de sorte que les selles diarrhéiques et les urines s’infiltrent dans les larges porosités de ces fumiers et ne contribuent pas peu à faire entrer ces matières en putréfaction. Mais ce sont surtout les pluies qui abreuvent et détrempent ces accumulations d ordures et amènent leur décomposition. Les terrasses à demi tombées laissent choir l’eau de tous côtés et ne la conduisent plus dans les lieux où s’ouvrent les bouches des conduits qui doivent les recevoir ; ceux-ci, d ailleurs, laissent fuir l’eau, sont rompus, obstrués dans leur trajet ou bouchés à leur ouverture par les débris et la chute des murailles. 11 se forme dans chaque
cour, dans chaque appartement, dans les rues abandonnées des bassins au fond desquels l’eau croupit sur des matières végéto-ammales : ce sont là autant de petits marais. Des malheureux presque nus fon pourtant leur habitation de ces ruines et s’accumulent , avec leur famille et leurs animaux domestiques , pêle-mêle dans les recoins qui peuvent encore leur fournir un abri : la misère, la faim, la malpropreté, une humidité fangeuse et la maladie régnent dans ces tristes demeures, qu’on se refuserait a croire occupées par des êtres humains, si, à travers les fentes des murailles, on ne voyait errer des enfants scrofuleux, des hommes amaigris et des femmes frappées dès leur première jeunesse du cachet de la caducité. La tolérance complète des influences climatologiques, l’habitude des privations et de la misère, la résignation et la tranquillité d’âme protègent un peu l’Arabe contre les maladies dont les causes sont si largement répandues autour de lui ; mais le soldat n’a pas les mêmes bénéfices quand, arrivant dans une ville dévastée, abandonnée et tombant en ruines, il est obligé de chercher un asile au milieu de ces foyers d’infection. G’est pourtant ce qu’il a été obligé de faire lors de la prise de beaucoup de villes, de Biidah, de Medeah, d’Oran et de Mascara (1), en 1841. A cela, ajoutez le manque de vivres, de biscuit, de viande, de sel même, comme c est arrivé un instant sous Mascara, et fort longtemps à Milianah, et vous comprendrez que de terribles maladies se soient alors développées. Nous dirons tout à l’heure un
mot de quelques épidémies nées dans ces circonstances.
Il ne faut pas croire que ces conditions funestes ne se rencontrent que dans les endroits dont la population diminue par des causes quelconques, ou qui sont ruinées par la guerre; dans presque toutes les villes arabes que nous connaissons, on rencontre des ruines et des quartiers peu habités et délabrés. L’Arabe ne relève sa demeure que lorsqu’elle est devenue tout i fait inhabitable; quelquefois même il se loge ou bâtit à côté plutôt que de rétablir sa maison. La construction des habitations arabes et mauresques est d’ailleurs par elle-même très-propre à favoriser la stagnation des eaux et le non-renouvellement de l’air, et à maintenir une constante humidité.
(O En isiô, le casernement du soldat était encore déplorable : un bataillon presque tout entier du 5* de ligne fut obligé, pendant l’hiver, de quitter ses logements, parce qu’il y pleuvait à peu prés autant qu’en plein air et que l’eau s’y accumulait, sur le sol plus déclive que la rue, en véritables petits lacs. Or le soldat courbait par terre.
Nous avons ailleurs (1) tracé le tableau de ces cours enfoncées, de ces appartements presque sans ouvertures, de ces rues couvertes de treilles, de maçonneries, et quelquefois même souterraines. Nous devons nous hâter d’ajouter que les habitants aisés, surtout les Turcos, qui sont plus civilisés et plus éclairés que les Arabes, maintiennent leurs maisons en état de bonne conservation, les blanchissent soigneusement chaque année ou même plusieurs fois l’an, et attachent une importance extrême à ce que la propreté règne autour d’eux. Mais la misère et le délabrement complet des maisons croulantes qui servent de refuge aux habitants pauvres, les empêchent de s’entourer de ces précautions hygiéniques.
Les Arabes et même quelquefois les Coulouglis, mais ceux-ci bien plus rarement, s’enfouissent dans des villes souterraines qui ne sont que des grottes créées par la nature et agrandies par l’homme. Dans la subdivision de Tlemcen, nous avons rencontré au moins huit ou dix hordes vivant ainsi dans des hypogées. On conçoit que le défaut d’aération, la malpropreté et l’absence d’écoulement pour les eaux, doivent accumuler dans ces cryptes bien plus de circonstances défavorables encore que dans les villes bâties à la surface du sol.
Je ne quitterai point cet aperçu général sur les villes de l’Algérie, sans dire un mot de conditions spéciales qu’on rencontre à Tlemcen, et qui jouent peut-être un rôle dans la production des fièvres assez peu nombreuses qui régnent dans cette ville en automne, et qui ont pris naissance dans son sein. Tlemcen, qui contenait autrefois plus de 200,000 âmes, n’a plus aujourd’hui que 15,000 habitants. Le pâté qui constitue là ville actuelle n’occupe qu’un faible espace dans l’immense enceinte d’autrefois; il est assis sur un monceau de ruines superposées, romaines, turques et mauresques. Quand on creuse le sol pour établir de nouvelles fondations, on trouve des souterrains voûtés, des appartements, des lacunes restées entre les débris des murs écroulés. Or, dans plusieurs endroits, la nappe d’eau peu profonde qui s’étend sous Tleihcen a pénétré dans ces nombreux vides. Il est assez probable que ces masses liquides souterraines laissent échapper, dans certaines circonstances, des effluves pernicieux.
Les épidémies qui ont ravagé Milianah en 18ôO et 18Ztl, et Médéah en 18Ù1, ont été dues en partie aux causes que nous avons énumérées dans les paragraphes précédents.
(1) Félix Jacquot, Lettres u’Afrique. In Gxz. Mkd., 18/i7, lettre X.
Milianah (1) fut prise le 3 juin 1840 ; on y laissa 1,200 hommes provenant du 3' léger, de la légion étrangère et des bataillons d’infanterie légère d’Afrique. En avril 1841, on vint pour relever la garnison ; mais la ville était à peu près déserte. Il y avait eu 3,104 entrées à l’hôpital et 876 morts, dont 304 dans le seul mois de septembre. M. Bruguière pense, et les documents que nous avons recueillis d’individus échappés à cette longue et douloureuse agonie, nous portent à penser avec lui que la moitié des décès a eu lieu par suite de fièvres pernicieuses, un quart par dyssenterie et le dernier quart par des maladies diverses. Il faut chercher des causes exceptionnelles à celte épidémie également exceptionnelle. Parmi les causes qui agissent en temps ordinaire, nous devons compter le sirocco, qui pousse sur la ville les miasmes dont il s’est chargé en passant, à deux lieues de là, sur les plaines marécageuses de la Chiffa, situées, il est viai, à 600 mètres au-dessous du niveau de Milianah. L’éloignement de la plaine, et surtout l’altitude de la ville, nous portent à croire, avec M. Bruguière, que cette cause a été peu puissante; pourtant nous lui accordons plus d’influence que ne le fait ce médecin, car nous ne pouvons oublier que, pendant la période dont nous parlons, le sirocco a soufflé quarante jours. Quoi qu il en soit, ce n’est pas là la cause capitale : il faut la chercher ailleurs. L ennemi, la disette et le découragement vinrent fondre à l’envi sur la malheureuse garnison. Avec des vivres pour trois mois, elle dut se nourrir pendant la moitié d'une année, et pourtant la ration réglementaii e est à peine suffisante. Séquestrée du reste du monde, sans aucun secours, sans espoir, sans pain, elle était pourtant obligée d’être presque toujours sur les remparts pour repousser l’ennemi qui se ruait sur les murs délabrés, et ne laissait ni trêve ni repos. Mais ce ne sont pas là des causes déterminantes de fièvres paludéennes; elles ne peuvent pas les créer de toutes pièces; seulement elles sont essentiellement propres à rendre l’organisme appauvri impression nahle à l’imprégnation miasmatique, qui n’eût pu s’opérer si facilement sur un individu sain et robuste. Les causes efficientes, nous les voyons, avec M. Bruguière, dans la ville elle-même transformée en un vaste foyer par l’exagération de toutes les circonstances que nous avons énumérées plus haut en dépeignant une cité ravagée par la guerre. Les soldats étaient entassés dans d’humides réduits dans lesquels filtraient les eaux pluviales ; autour d’eux croupissaient de tous côtés des substances végéto-ani-
(1) Bruguière, Notice sur topographie médicale de la vu.le de Milianah, in Recueil, t. LVI, p. 143.
males fouillées par une multitude d’insectes. La chute des constructions renversées par l’incendie, ruinées par l’incurie ou la vétusté, formaient partout des digues et des obstacles qui arrêtaient les eaux ; enfin les abords des habitations étaient infectés par les défécations, qu’on n’avait ni le courage ni la force d’enlever.
Nous rapprocherons de l’étiologie invoquée par M. Bruguière à Milianah, les sources d’intoxication paludéenne qui, selon M. Rietschel, faisaient l’insalubrité de Medéah (1).
La ville est ouverte aux émanations limniques de la Métidja par la coupure de la Chiffa qui partage les montagnes, émanations qui arrivent quand le vent du N. souffle; elle est en outre intoxiquée par les miasmes du Chélif lorsque c’est le vent du S.-O. qui donne. Or ces vents ont soufflé pendant toute l’épidémie. Mais les redoutes et la ferme de Combavisse sont bien plus exposées à ces vents, et pourtant elles ont eu bien moins à souffrir des fièvres paludéennes de celte époque. Donc si ces effluves ont une action incontestable, il existe néanmoins une autre cause qui doit occuper une place importante dans l’étiologie de celle épidémie de fièvres rémittentes et comateuses. Autrefois la ville était alimentée par un fort bel aqueduc, aujourd’hui délabré. L’eau qu’il amenait et celle qui provient d'autres sources ne se répandaient pas en nappes sur les terrains clos de murs, mais elle était conduite par des canaux souterrains dans les bassins de la ville, dans les fontaines publiques et dans celles qui rafraîchissent les cours intérieures des maisons. D’autres canaux parallèles à ceux-ci étaient parcourus, dans un sens opposé, des parties hautes de Médéah vers les parties déclives, par le liquide qui n’avait pas été consommé, par les eaux ménagères, par les eaux pluviales qui avaient lavé les rues et les immondices, et enfin par le résidu des latrines rendu fluide par son délayement; le tout était éconduit hors de la ville. Le temps, les changement de maîtres et,la barbarie ont détruit l’œuvre des Romains; les démolitions ont comblé les canaux, et les eaux, chargées de matières fécales et de débris végélo-animaux, se répandent sur la terre et s’infiltrent dans son sein, faute de bouches qui les reprennent et de tuyaux libres qui les éliminent. Il se forme, entre les pierres enfouies, des masses croupissantes et fétides qui exhalent de pernicieux miasmes. A ces causes délétères vient encore se joindre l’accumulation des fumiers : M. Rietschel dit n’avoir jamais vu déblayer le parc aux troupeaux;
1 1 ) Rietschel , Note soB i.a topog. ukd. de i.a vii.le DEMènÉAn. /n Recueii., t. LV, p. 180.
quaud il devenait par Irop encombré on poussait les animaux Usfoyersemuviaux de la ville, nous citerons lafontaine appelée Mâ-ed-Djin la romaine du Démon. Autrefois elle coulait à fleur de terre et ne produisait aucune flaque stagnante ; mais des décombres dont la chute remonte a une époque fort reculée ont accumulé tant de débris autour de la source qu e lie se irouve aujourd’hui dans un enfoncement de plus de 3 mètres (en I8Z1I). Les détritus qui croupissent sur ses bords ont rendu son eau boueuse et féüde, de sorte que les soldats, malgré les avantages qu’ils trouveraient dans la proximité de lafontaine, ne viennent pas y puiser. Nous ne savons si dans le nom de Mâ-ed-Djin nous devons voir une pure superstition et l’indication de quelque histoire fantastique, ou bien s’il ne serait pas l’indice que les Arabes connaissent sa malfaisante influence. Le mahomélan pare les faits de la couleur de la fable et peut-être, dans Mâ-ed-Djin, trouverait-on une allégorie qui serait le pendant des harpies du lac Stymphale et de l’hydre de Lerne, dont les travaux d’Hercule débarrassèrent la Grèce , ce qui veut dire qu’il dessécha les marais de ce nom.
En 1833, le duc de Uovigo nomma une commission, pour rechercher les causes des fièvres graves qui venaient de sévir contre la ville de Bone. La commission (1) compta au nombre de ces causes « l’accumulation des immondices dans une ville ruinée et bouleversée par diverses causes et dont les égouts se trouvaient brisés ou obstrués presque partout. »
Vo°ici un fait qui nous appartient. La redoute d’AIn-Temouchent fut ravagée, pendant l’automne de 18fi7, par une épidémie de fièvres à quinquina de mauvais caractère, épidémie qui laissa à peine quelques hommes pour faire le service, même en employant, entre les heures de leurs accès, les individus que l’intensité de la maladie ne rendait pas trop souffrants pendant cet intervalle. La garnison était composée de soldats appartenant à mon régiment, le 5' de ligne, de sorte que j’ai pu suivre la maladie, sur laquelle, en outre, j’ai reçu des documents précis de M. Rioublan, chirurgien du'poste d’Ain-Temouchent. Au nombre des causes les moins contestables, nous croyons devoir ranger un travail de vingt jours, employant beaucoup de bras, ayant pour but de déblayer, pour le transporter plus loin, un immense las d’immondices qu’on avait laissés s’accumuler pendant trois ans sous un coin du fort. On était obligé de relever tous les jours les hommes occupés à ce travail , dans une saison caractérisée par la chaleur des jours et par l’humidité des nuits. La fièvre de plusieurs des travailleurs
(1) Voy. RrccktIo'i. XXXV.
date du premier jour de leur emploi à ce déblayeraent. Ce fait, comme tant d’autres, controuve l’opinion de Parenl-Duchâtelel qui prétendait qu’on accuse à tort d’insalubrité les matières animales en putréfaction. Celles-ci ne nous paraissent innocentes que par la chaleur sèche considérable, par la gelée, quand elles sont recouvertes entièrement d’eau, enfin lorsqu’elles sont en petite quantité et exposées à des courants d’air qui dispersent leurs émanations à mesure qu’elles se forment.
On ne saurait trop se persuader que, dans de très-nombreuses circonstances, des foyers d’infection palustre peuvent se former au sein des habitations. A en croire Diane (1) de tels laboratoires d’effluves seraient même quelquefois créés dans les vaisseaux, lorsque par exemple des matières putrescibles s’infiltrent dans le sable du lest.