‹ Mélanges médico-littérairesChapitre 25 sur 88 · CHEZ LES ARABES · texte numérisé non relu

CHEZ LES ARABES

Dans la vie du médecin militaire, le drame se trouve presque toujours mêlé aux études scientifiques, et, dans ses récits, l’intérêt historique à l’intérêt médical. Ses devoirs comme homme de l’art et comme soldat sont si étroitement liés, surtout dans l’action et en campagne, que, à l’époque où une existence plus paisible lui permet de jeter un regard en arrière, sa mémoire ne lui retrace pas une image sans l’autre : sa vie passée lui apparaît comme une de ces scènes du théâtre, dans lesquelles les personnages ont des rôles tellement liés les uns aux autres, qu’on ne peut pas se la représenter sans les faire tous entrer en actiou.

Cette richesse, cette variété de souvenirs créent une foule de jouissances au médecin militaire, à l’âge où l’on ne vit plus guère que du passé. S’il veut récapituler sa carrière médicale, ce n’est point une liste sèche de faits scientifiques qui se déroule devant ses yeux, mais un tableau au vif coloris, une série d’observations et d’actes éclairés par le reflet des grands événements auxquels il a tour à tour assisté.

Les impressions du médecin militaire ne sont pas de celles qui, personnelles et intimes jusqu’à l’égoïsme pour ainsi dire, sont tellement inhérentes et spéciales à l’individu, qu’elles ne puissent exister hors de lui ; loin de là, le lecteur pour lequel il les écrit, les partage facilement et n’y trouve guère moins de charmes que s’il eût été lui-même acteur. J’en appelle à ceux qui ont parcouru les mémoires de Larrey, et à ceux qui liront la thèse dans laquelle notre ami

Cabasse esquisse la relation médico-chirurgicale de sa caïuivité chez les Arabes, et nous donne de curieux détails sur la médeciue des indigènes algériens (i).

Quand, à la ün de 1847, un célèbre romancier, à la disposition duquel on avait mis princièrement un bateau à vapeur, vint poser le bout du pied sur la terre africaine, il eut le bonheur, lui, l’un des premiers, de recevoir dans ses bras les sept prisonniers français, reste de trois cents de nos frères massacrés à la deïra d’Abd el-Kader. Autour de moi j’entendais dire : Il a recueilli le récit de leur captivité; leurs souEfrances et leur courage trouveront en lui uu habile interprète. Mais moi, je gémissais à l’idée de voir la plume du romancier dénaturer une simple et naïve histoire, lui ravir tout son charme, tout son parfum, en la surchargeant de factices ornements et de pompeuses couleurs. Nous n’aimons pas les gens qui, après vous avoir conté uh fait, s’attachent obstinément à votre personne, veulent absolument faire naître telle ou telle impression, prétendent que vous serez ému comme eux, gai ou triste à leur façon, et ne vous laissent pas même libre de vos passions et de voire pensée. Certes je préfère le récit sans parure artificielle et sans prétentions littéraires ni dramatiques, dans lequel notre confrère Cabasse nous conte modestement la longue année de souffrances de nos prisonniers ; je préfère ces scènes, tracées en quelques mois, dans lesquelles, malgré tout le soin qu’il met à se tenir en arrière, il ressort toujours sur le premier plan, comme l’auge consolateur de ses frères captifs, versant le baume sur les blessures de leur âme et de leur corps, restant là, près d eux, parce qu’il se sentait nécessaire, restant là, sous la menace perpétuelle du feu et du poignard, alors que plusieurs occasions lui eussent permis de reconquérir la liberté parla fuite. Ce long dévouement durait depuis plus de sept mois, lorsque, par une nuit fatale, il devint inutile : les trois cents prisonniers venaient d’être massacrés, et une colonne de fumée, tourbillonnant sur les steppes de la Malouïa, annonçait que le feu achevait ce que le fer n’avait pu terminer. Six mois après, notre confrère, avec six ou huit compagnons seulement, était reçu, libre, dans le poste espagnol de Mellila.

Nous osons espérer que les lecteurs de la Gazette Médicale, qui nous ont plusieurs fois si complaisamment suivi dans nos excursions en Afrique, nous permettront de les transporter de nouveau dans cette bonne Algérie dont on dit tant de mal.

En septembre 1845, quelques jours après la funeste aflàire de Sidi-Brahim, où les 400 hommes commandés par le colonel de Montaguac, furent à peu près anéantis, une petite colonne de deux cents militaires, presque entièrement composée d’individus débiles ou à peine convalescents, reçut ordre de quitter Tlem-

(1) KeLATION MÉDICO-CHIKDHGICALE DE LA CAPTIVITÉ DES PBISONNIERS FRANÇAIS

CHEZ LES Arabes (1845-46). Traits saillants de médecine arabe. Thèse soutenue à Paris le 11 août 1848.

cen, pour aller renforcer lu garnison de Aïii-Teinouclieni, poste alors lorlemenl serré par les Arabes. La colonne devait voyager la nuit, par précaution, et franchir en onze heures 56 kilomètres, de manière .'i arriver à destination vers six heures du matin ; mais, malgré la ferme volonté et l’ardeur des soldats, la troupe n’arriva à huit heures qu’à 0 kilomètres de Aïn-Temouchent, au pied de la montagne que surmontent les marabouts de Sidi-Moussa. Là nos 200 fantassins furent tout à coup enveloppés par 4,000 cavaliers ennemis, et bientôt ils mirent bas les armes, malgré l’altitude ferme de Cubasse, qui avait pris le commandement de l’une des faces du carré et avait proposé d’abattre les quelques chevaux et mulets de la petite troupe, pour s’en faire un rempart. Ce fut la face opposée à celle de Cabasse, qui perdit courage et laissa les Arabes se mêler à nos soldats.

Dans cette affaire, qui eut un si triste retentissement, le commandant de la colonne fut bien plus malheureux que coupable. Pendant les débats du fameux procès qui s’agita à Oran, à la liu de 1846, Cabasse montra le plus généreux caractère : il demeura toujours calme et juste envers l’officier qu’on poursuivait avec acharnement et que le conseil de guerre condamna à perdre la tête, pour un instant de faiblesse, d’excusable, je dirais presque de prudente faiblesse.

Cabasse ne chercha pas à s’échapper en poussant son cheval vers Aïn-Temouchent; il ne fut point saisi par les Arabes lorsque, arrivé tout'près du poste, son cheval fatigué s’abattit. Nous avons autrefois accueilli et rapporté à tort cette version (I), à la véracité de laquelle nous pouvions croire, puisque nous l’avions recueillie sur les lieux mêmes. Conduit par une troupe arabe, il se mit immédiatement en route avec 'ses compagnons d’infortune ; on les dirigeait sur la deïra de l’émir, assise dans le Maroc, sur les bords de la Malouïa, à quelques journées de marche des marabouts de Sidi-Moussa.

Le caractère vénéré et presque sacré du tébib (médecin) chez les Arabes, et la considération que se sont attirée les médecins militaires en prodiguant leurs soins aux indigènes amis ou ennemis, valurent à Cabasse quelques attentions particulières : on lui laissa son cheval, son fusil, sa lente et une cantine contenant du linge et quelques médicaments. Ce fut à l’aide de ces dernières ressources qu’il commença le traitement de 70 blessés français et d’une foule d’Arabes accourus pour consulter le tébib étranger. Sa réputation grandit si rapidement près de ceux-ci, qu’il devint bientôt, grâce à son influence toujours croissante, le protecteur de ses compagnons de captivité.

Le 3 octobre, on campa dans une oasis de figuiers et de vignes* près du petit village marocain de Cherraa. Cabasse fut appelé par le kalifa d'Abd-el-Kader, Sidi-Kadour, frère du fameux Sidi-Embarrack. Le kalifa avait reçu, onze jours

(f) Félix Jacquot, LETTRES d’Afrique, lettre V, Gaz. Méd., 1846.

auparavant, à l’aüaire de Sidi-Brahim, une blessure dont le trajet est intéressant à déterminer. Lorsque, penché vers la tête de son cheval, il s’apprêtait à faire l'eu, une balle l’avait atteint à l’épine de l’omoplate qui ful brisée, avait glissé sous la peau du cou, pénétré dans la bouche au-dessous de la langue, du coté gauche, brisé les alvéoles de la canine et des deux premières molaires inférieures droites, et était entin sortie par la joue du même côté, après s’être rompue en plusieurs fragments. Kadour accueillit avec bienveillance le tébib raumi, dont on lui avait déjà vanté les talents, en exaltant d’une façon particulière l’art miraculeux avec lequel il savait deviner l’âge d’un individu, rien qu’à voir sa ligure et son port. Le chef arabe voulut immédiatement en faire l’expérience sur lui-même, et Cabasse fut assez heureux pour tomber juste en lui donnant 2à ou 25 ans. L’assistance fut ébahie et le kalifa enchanté accorda toute sa confiance à l'habile devineur. Bientôt la diffa de l’hospitalité fuma pour les convives accroupis en cercle sur une natte; c’était un mouton entier rôti aux ardeurs d’un immense brasier, un énorme plat de couscous, des fruits, et, pour couronner le repas, une tasse de café à l’arabe, c'est-à-dire une décoction dans laquelle on laisse le marc. Notre confrère, après avoir fait le plus grand honneur au festin, se mit en devoir de visiter la plaie.

Elle avait été pansée de la plus singulière façon par un tébib renommé, Sidi- Mobamed, de la puissante tribu des Beni-Snassen. Le premier jour, cautérisation du pourtour de l’ouverture d’entrée, à la manière arabe, c’est-à-dire en frappant légéremenLla peau avec le dos d’un petit yatagan rougi au feu; pui.s le tébib avait, les jours suivants, bourré de miel le trajet de la balle ; enfln un plumasseau de poil de chameau avait été maintenu à l’aide d’un mouchoir plié en triangle, aussi habilement appliqué que si la main du chirurgien de Lausanne s’en fût mêlée. Enfin notre confrère sauvage avait badigeonné d’une épaisse couche de goudron la périphérie de la blessure.

La plaie se trouvait dans un assez triste état: le sang caillé et le goudron formaient un épais mastic fort adhérent; l’inflammation était vive, et des esquilles entièrement libres encombraient le fond du trajet. Jamais Sidi-Mohamed n’extrait les esquilles, fussent-elles tout à fait détachées.

Les plus minutieuses précautions sont prises pour empêcher la pénétration de l’air dans la tente ; les pans, relevés par des bâtons, sont abattus et ajustés hermétiquement. Cabasse prend alors de l’eau tiède et se met en devoir de nettoyer la blessure ; mais le chef fait un geste de terreur, les assistants se troublent et la plus vive émotion se peint sur tous les visages. — Chrétien, tu veux me faire mourir, s’écrie le kalifa ; les livres saints, les marabouts, les tébib et les tolba (savants) s’accordent tous pour proscrire l’eau comme mortelle dans le traitement des plaies. Prends garde à toi; je suis puissant, et je puis, à mon gré, te faire beaucoup de bien ou disposer de ta tête. — Quand un médecin français, répondit Cabasse sans se troubler, est appelé prés d’un blessé ou d’un malade, il ne s’inquiète jamais de la faveur ou du discrédit que pourra lui

taloirun iraiunne.U l.ourt-ux ou malheureux ; il ne s’iutonne pas s’il a aüaire

à un ami ou ù un ennemi; ses soins sont pareils pour tous. Tu peux ‘«>'^"'«1 entre mes mains avec conliance ; j’agirai envers loi comme envers nos soldais.

S; je me conduis autrement, Dieu sera mon juge. .

Ces paroles rassurèrent les Arabes peu habitués à des sentiments si nobles et

si généreux 1 Cabasse put nettoyer la blessure sans empêchement; il fil l’extraction de plusieurs esquides, appliqua un plumasseau de charpie enduit de beurre frais, et le maintint à l’aide d’une bande-, puis il extirpa deux dents et plaça sur la joue perforée en plusieurs endroits, de petits morceaux de lalTelas d’Angleterre qu’il avait par hasard dans sa trousse.

Le lendemain les prisonniers se mirent en roule pour le camp d’Abd-el-Kader, situé sur la rive gauche de la Malouïa, à une petite journée de marche du village de Cherraa. Sidi-Kadour les y rejoignit bientôt, et les soins de Cabasse tinrent à bout de la grave blessure de son noble malade qui se rétablit promptement, malgré la persistance prolongée d’une listule aboutissant à l’epine de

l’omoplate.

A la deïra se trouvaieut, entassés sur quelques herbes jetées par terre, 80 prisonniers dont C5 étaient blessés. Ces débris mutilés du désastre de SifJl-Brahim n’avaient pour abri qu’une mauvaise tente trouée par les injures du temps, sous laquelle la chaleur du jour se concentrait au point de devenir littéralement insupportable (1), tandis que pendant la nuit ou par la pluie, le froid et des torrents y pénétraient de toutes parts. Depuis cinq jours, nos malheureux blessés n’avaient reçu que les premiers soins du lébib Sidi-Mohanied. Plusieurs étaient réellement criblés de balles et hachés par l’yatagan, et l’Arabe a pu diçe sur ces nobles débris, comme Pyrrhus sur les cadavres des Romains vaincus ; Avec de pareils soldats je tenterais la conquête du monde.

Nous nous jetâmes avec elfusion dans les bras les uns des autres, écrit Cabasse, comme des frères qui se retrouvent après une longue absence, et, dans cette étreinte, unis parle malheur, nous semblions nous préparer à nous soute-

nir muluellenieni.

.. Je ne pourrai jamais décrire le bonheur que les blessés éprouvèrent en me voyant: la nouvelle de leur délivrance ne leur eût pas causé plus de joie. Les moins malades se traînèrent vers moi, et, tout en déplorant de me voir partager leur sort, ils me disaient que Dieu m’avait envoyé près d’eux pour les sauver. » Nous ne suivrons pas notre ami Cabasse, dans la description des blessures et des moyens qu’il mil en usage; nous insisterons seulement sur les points qui présentent un intérêt spécial.

(1) Il fait quelquefois plus chaud sous la lente qu’en plein soleil; nos expériences thermométriques nous l’ont plusieurs fois démontré. On nous a assuré que le maréchal Bugeaud a eu jusque nO" centigr. sous sa lente, .à Lâlla-Maghrina, dans la province d’Oran.

Le tébib de Beni-Snassen avait d’abord pansé les blessés fiançais comme il l’avait fait pour Kadour; puis, aliu de prévenir le développement des vers, accident fort redouté, il avait remplacé le miel par une pommade composée de beurre, de cire, de miel, d’huile et d’acétate de cuivre. 11 en était résulté une très-vive iullammation et d’exubérants bourgeons charnus. Au dire des soldats, ce topique incendiaire leur causait de cuisantes douleurs, et frappait de mort les mouches qui s’étaient reposées sur la surface qui en était recouverte. Le tébib employait aussi, dans le but de prévenir les vers, des lotions de vinaigre, du savon noir, la poudre et la décoction de laurier-rose (nerium oleander).

Sidi-Mohamed, qui n’extrait pas les esquilles, comme nous l’avons déjà dit, met au contraire le plus grand soin à aller à la recherche des projectiles qui séjournent dans les plaies ; pour agrandir celles-ci et pour arriver sur la balle, il se sert d’un cautère haslile qu’il applique linéairement jusqu’au contact du corps étranger ; il l’enlève alors avec une pince ou avec un crochet, qu’il fait quelquefois chaullér eux-mêmes préalablement.

Il maintient les fractures simples ou compliquées avec la djebira, appareil fort Ingénieux, assez bien connu aujourd’hui en France ; on sait qu’il est composé de bâtons (i) coupés en deux dans leur longueur. Axés sur une pièce d’étoffe ou de peau, et appliqués par leur surface plane sur le membre malade. Après cette application, une ouverture est taiilée en regard de la plaie, qui reste ainsi continuellement à portée de tous les moyens thérapeutiques, sans qu’il soit-nécessaire de toucher à l’appareil.

Cabasse, après avoir pansé les blessés, s’occupa de les installer le mieux possible ; grâce à son impulsion, un commode gourbi (baraque en branchages, recouverte en halfa, stipa tenacissima de Desfontaines), s’éleva bientôt au milieu du camp, et le service fut assuré à l’aide de soldats valides et intelligents qui remplirent les fonctions d’inUrmiers. Les médicaments, et surtout le linge, ne tardèrent pas à manquer. Heureusement qu’une jeune Française, qui avait été prise par les Arabes à l’âge de 15 ans, habitait alors la deïra,oùelle était mariée à un chef arabe, frère de lait d’Abd-el-Kader. La bonne Juliette, véritable sœur de charité, prodigua tous ses soins aux prisonniers français, et se dépouilla de son linge en leur faveur. Nous devions bien un mot de gratitude à cette excellente femme, qui, fidèle à son mari et à ses enfants arabes, tout comme elle a été dévouée autrefois envers ses compatriotes malheureux, partage aujourd’hui la captivité de sa famille au château d’Amboise.

Cependant une foule d’Arabes, malades ou blessés, venaient de tous les points consulter le tébib roumi ; Cabasse, à bout de ressources, eut recours à un stratagème pour s’en procurer de nouvelles. Il proposa au kalifa Sidi-Kadour d’en-

(1) Non pas en fenouil, comme nous l’avons écrit dans nos Lettres d’Afrique, mais en tiges de diverses férules, ainsi que nous nous en sommes assuré plus tard.

Yoyer deux cavaliers demander, dans un poste français, du linge et des médicaments, destinés et aux prisonniers et aux Arabes eux-mêmes. Grâce «â la sollicitude des généraux de Lamoricière et Cavaignac, les messagers revinrent quelques jours après, chargés d’une somme de 1,000 francs, qui devait procurer quelques douceurs aux captifs, et d’un paquet dans lequel M. Gama, chirurgien en chef de l’ambulance d’Oran, avait mis du linge, de la charpie, du céral, du sparadrap, de l’opium, du sulfate de quinine, de l’émétique et de l’ipécacuanha.

La réputation du médecin français s’accrut de jour eu jour, et il profita de son influence pour faire accorder quelques améliorations à ses compagnons d’infortune. Le fameux Bou-Maza vint lui-même le consulter pour une blessure par arme ù feu, qui avait fracturé le condyle externe de l’humérus. Cabasse trouva dans les Arabes des malades dociles, mais il ne put vaincre leurs répugnances quand il proposa d’amputer une vieille femme dont l’astragale et le calcanéum avaient été brisés par une balle tirée presque à bout portant. Le Koran défend de faire l’ablation d’une partie quelconque du corps ; mais les talba et les marabouts ont mitigé cette interdiction, en admettant des exceptions pour les cas où le zammam (gangrène) se déclare, où une violente hémorrhagie survient, et même pour ceux qui se compliquent d’une inflammation traumatique excessive.

Lorsque le petit magasin fut épuisé, Cabasse appela à son aide divers expédients. Il voulut composer du cérat avec de la cire et de l’huile, substances qu’on se procure facilement chez les Arabes ; mais l’buile avait une rancidité qui rendait le topique très-irritant. Il y suppléa avec du beurre et même avec du miel. Les Arabes regardent celui-ci comme un baume précieux, donné par Allah aux hommes pour guérir leurs blessures. Non-seulement ils en bourrent les plaies, mais ils font avec du miel cuit (dlill el acel) des sondes qu’ils laissent à demeure dans les trajets pathologiques. Pour composer des cataplasmes, Cabasse envoyait chercher des mauves sur les rives de la Malouïa. Enlin, à défaut de charpie, il eut recours à l’étoupe de chanvre dont les tuniques militaires sont rembourrées. Cette substance, débarrassée par le lavage de la poussière et de la sueur, rendit de bons services. On sait du reste que, dans les campagnes de l’empire , l’étoupe a été employée plus d’une fois par les chirurgiens militaires.

Le 8 novembre, Cabasse reçut un second envoi de linge et de médicaments et une boite à amputation. Ces secours arrivèrent à temps, car une foule de vers pullulaient dans les plaies qu’on ne pouvait plus soigner convenablement. A propos de ces vers, que Cabasse attribue aux œufs de la musca vomitaria de Linné, nous nous demanderons si leur présence, inliniment plus fréquente chez les Arabes que chez les Français, ne compterait pas au nombre de ses causes le miel que les indigènes appliquent sur les plaies; ce topique est essentiellement propre à attirer les mouches sur les surfaces traumatiques. Quoi qu’il en soit.

ces vers se développaieul quelquefois en foule, du jour su lendemain ; leur grosseur atteignait, dans quelques circonstances, celle d’une plume ordinaire, ce qui nous parait énorme. Ils irritaient la partie, causaient d’insupportables démangeaisons, amenaient des décollements, et se glissaient même entre les muscles et le long des aponévroses. Larrey a observé, pendant la campagne d’Égypte, que la présence de ces vers, malgré l’incommodité qu’ils causent, hâte la cicatrisation des piaies. Cabasse a fait les mêmes remarques ; les bourgeons charnus poussent rapidement sur les surfaces traumatiques irritées par ces animaux.

Les instruments envoyés à Cabasse lui servirent que'ques jours après, à pratiquer l’amputation du bras à un soldat dont une balle avait traversé l’articulation huméro-cubitale. Trois officiers servirent d’aides à notre confrère. L’opéré allait très-bien, quand, dix-sept jours après l’amputation, il se procura des galettes arabes et mourut d’indigestion. Grâce aux soins les plus attentifs, et grâce aussi, il faut bien le dire, à l’envoi tardif de la boîte à amputation, Cabasse conserva plusieurs membres dont l’ablation immédiate eût été pratiquée en toute autre circonstance: par exemple, une main dont plusieurs métacarpiens avaient été broyés par une balle qui avait produit d’autres désordres encore; un bras dont l’articulation avec l’avant-bras avait été entamée, avec fracture et détachement complet de l'olécrâne, etc. Ces succès ürent réüéchir Cabasse sur les amputations immédiates, pratiquées quelquefois trop facilement.

De graves plaies de tète furent aussi menées à bien par Cabasse, entre autres celle de M. de Cognord, officier supérieur prisonnier des Arabes.

Malgré l’insuffisance de ses ressources, Cabasse eut généralement de beaux succès ; mais il fut bien plus heureux encore avec les Arabes : il n’eh perdit pas un seul, si ce n’est la vieille femme qui avait refusé l’amputation et que ia gangrène emporta. L’expérience de notre confrère conlirme ainsi ce fait, déjà signalé par plusieurs observateurs, et sur lequel nous avons nous-même appelé l'attention, à savoir : que les blessures et les amputations sont plus aisément conduites à bonne fin chez les Arabes que chez nos troupes. Ce n’est pas qu’on doive en conclure, avec M. Furnari, que les tébib arabes traitent mieux les plaies par armes à feu que les chirurgiens français ; en effet, les mêmes soins prodigués par les officiers de santé de l’armée aux Français et aux indigènes, réussissent mieux chez ces derniers. Il s’agit ici, n’en déplaise à l’habile oculiste, d’une de ces questions de pathologie envisagée selon les races et selon les climats, questions mises à l’ordre du jour par notre affectionné chefM. Boudin. Si l’influence des races et du régime de vie est incontestable, celle du climat ne peut pas etre davaiilage révoquée en doute. Les succès des chirurgiens militaires, opérant sur nos troupes en Afrique, sont de beaucoup supérieurs à ceux qu’obtiennent nos premières célébrités parisiennes. Nous ne pensons pas que nos camarades de l’armée aient la vaniteuse faiblesse de vouloir réclamer ces succès en faveur de leur habileté; non, c’est tout simplement le climat qui les sert.

Trois sources thermales sourdent sur les rives de la Malouïa ; près de l’une d’elles, les Arabes ont creusé dans le roc un bassin en forme de baignoire, <jui reçoit leurs eaux salutaires. Ces sources sont en grand renom parmi les tribus du voisinage, et les malades du salut desquels les lébib désespèrent viennent leur demander la guérison ou le soulagement de leurs maux. Leur température peut être estimée à 25° ou 28° centigrades, et des sels de 1er paraissent surtout les minéraliser.

Les gens de la deïra buvaient habituellement de ces eaux, préférablement à celles de la Malouïa, qu’ils accusaient de produire la lièvre. Cabasse utilisa heureusement ces ressources que la nature lui olfrait ainsi aux portes du camp. L’usage de ces eaux comme boisson maintint quelque temps la crase du sang dans les limites physiologiques, à l’époque où la nourriture commença à ne plus être suffisamment réparatrice. Comme bains thermaux, elles furent aussi utiles à beaucoup de blessés. Ces bains débarrassaient les plaies des vers qui s’y étaient développés, ils bâtaient la cicatrisation, et pendant que le malade était plongé dans l’eau, on pouvait laver et faire sécher son linge. Sidi-Kadour lui-même, qui avait manifesté une si grande aversion poiir l’eau, se décida enfin à se rendre à la baignoire, et cette médication produisit le meilleur effet.

Jusqu’au commencement de février 1846, les prisonniers reçurent une ration journalière composée d’un kilogramme d’orge, qui pouvait fournir 720 à 750 grammes de pain ou de galette, et 500 grammes de viande provenant d’animaux malades ou épuisés. Nos sous-officiers avaient en outre, comme ceux des Arabes, une demi-ration supplémentaire, et pour les officiers l’orge était remplacé par du froment. A force de sollicitation, Cabasse obtint que le blé serait également substitué à l’orge pour les malades; mais la cherté des vivres leur fit bientôt retirer ce bénéfice.

Outre ces distributions régulières, les prisonniers recevaient souvent du beurre, du café, du miel, un peu de sucre, des fruits secs, et les services qu’ils rendaient aux Arabes, en les aidant dans leurs travaux, leur procuraient aussi quelques aliments. Enfin les fortes sommes que leur firent parvenir, dans les premiers temps, les généraux Cavaignac et de Lamoricière, leur permirent aussi d’améliorer leur régime, d’entretenir leurs vêtements, d’acheter des chaussures, des chemises, du tabac.

Pendant cette première période, les (irisonniers n’eurent pas beaucoup à souflrir : l’alimentation était suffisante et le camp stationnaire, et, d’autre part, l’espoir d’être bientôt délivrés, les égards que les Arabes leur témoignaient et le bon ordre maintenu par l’autorité toujours res|iectée des officiers, entretenaient un état moral satifaisant. Des professeurs d’armes et de danse conviaient la foule à leurs leçons ; on se livrait à des jeux improvisés, et le soir, pour chasser les ennuis et se rapprocher en imagination de la patrie, on entonnait, quelque chant national, ou bien l’on se berçait dans la douce mélancolie des hirondelles de Béranger.

Le besoin, qui rend toujours si industrieux, apprit asseï rapidement à construire des fours, et l’on put ainsi remplacer par du pain les indigestes galettes qu’on faisait cuire auparavant dans des plats de terre. On parvint aussi peu à peu à raffiner la farine qu’on obtenait en broyant le grain dans un moulin arabe, c’est-à-dire entre deux pierres dont la supérieure, perforée au centre, est mobile autour d’un axe fiché au milieu de la pièce inférieure. Des artistes sculptaient en bois des soldats et des canons ; des musiciens liraient de roseaux façonnés des sons inconnus aux échos de la Malouïa ; des potiers fabriquaient des pipes, des plats, des vases, à la grande admiration des Arabes étonnés de tant d’industrie, de résignation et de concorde.

On retrouve, dans quelques-uns des passages où Cabasse nous esquisse avec simplicité ces tableaux, le charme qui nous séduit dans l’œuvre de Daniel de Foé. Mais hélas! quand on tourne la page, la scène change : on ne recueille plus que de navrantes impressions.

C’est d’abord une proposition faite au maréchal Bugeaud d’échanger homme pour homme nos frères captifs avec les Arabesque nous retenions prisonniers; elle reste sans réponse, et avec elle un premier espoir s’envole.

Le 8 février, jour qui commence une longue série de souffrances et de malheurs, on aperçoit, à la nuit tombante, des feux de détresse sur les montagnes; un grand mouvement se fait dans le camp, on plie précipitamment les tentes, on charge les mulets à la hâte, et bientôt on se met en route pour se jeter dans les montagnes qui bordent la mer. Les Arabes venaient d’apprendre que le général Cavaignac était parvenu, par une habile manœuvre, à dissimuler ses projets, et qu’il se disposait à surprendre la deïra et à enlever les prisonniers de vive force.

A partir de ce moment, la famine se fit sentir = on supprima la ration de viande et tous les accessoires, et l'on diminua même parfois le kilogramme d’orge qui constituait toute l’alimentation du soldat. Les changements de camp se répétaient à courts intervalles, les marches étaient longues et pénibles, et malheur à ceux que la fatigue ou la maladie forçaient à rester en arriére l Les soldats arabes les égorgeaient impitoyablement, et leurs cadavres abandonnes dans les buissons devenaient la proie des hyènes et des chacals. Les officiers se tenaient toujours à l’arrière-garde, encourageant, ranimant leurs compagnons d’infortune. Cabasse et le lieutenant Marin, qui avaient conservé leurs chevaux, faisaient néanmoins presque toute la route à pied; leurs montures servaient à délasser successivement les hommes les plus malades et les plus fatigués. Quand on arrivait au camp, le soir, le chef de la bande leur jetait ces féroces paroles : Voilà encore un mouvement que nous font exécuter les Roumis, mais si les Français ou les Marocains essayent de vous arracher de nos mains, nous savons comment faire pour qu’ils ne vous prennent pas vivants.

Quelques prisonniers parvenaient de temps en temps à tromper la survei lance de leurs gardiens : un petit nombre put gagner les postes franç.ais ; d’au-

ns

très hirent ramenés au camp et expièrent sous le bâton leur tentative de reconquérir la liberté ; il en est enfin qui périrent de misère en roule, furent tués par les Arabes ou retenus comme esclaves par les Marocains.

La deïra s’arrêta enfin dans un lieu qui lui parut sûr : c’était un entonnoir étroit et profond formé par une ceinture, de montagnes ; on assit le camp près du puits du marabout d’Assi-Berkani. Dans ce bas-fond, l’atmosphère croupissait à l’abri des vents qui eussent pu la brasser et l’assainir ; une lourde chaleur y alternait avec la froide humidité que laissaient tomber en passant des bourrasques de la Méditerranée.

Un seul puits abreuvait la deïra et les tribus marocaines voisines, ainsi que leurs nombreux troupeaux : il était caché sous une voûte profonde à laquelle on ne parvenait qu’en rampant. Tout le jour, il était encombré de femmes et d’enfants qui piétinaient dans le cloaque, pétrissaient la boue et achevaient de troubler l’eau, naturellement un peu saumâtre, avec leurs peaux de bouc enduites de goudron et de poussière qu’entraînaient les eaux. Aussi, chaque soir, le puits n’était plus qu’une mare fétide.

Ces lâcheuses circonstances ne furent pas les seules qui accablèrent les prisonniers au campement d’Assi-Berkani, où l’on séjourna à peu près un mois. A la disette, à l’insalubrité des airs et des eaux, se Joignirent bientôt le manque de chaussures, de vêtements, le découragement et la nostalgie, les fièvres, la diarrhée et la dyssenterie, enfin le scorbut.

Dans le déplorable étal où se trouvaient nos soldats, il était difficile que chacune de ces aUeciions se présentât isolément; elles se groupaient pour envahir simultanément l’économie débilitée.

La fièvre était rémittente, et s’accompagnait d’affaissement du système de la vie de relation et d’allanguissemenl des fonctions assimilatrices A l’état bilieux, aux selles nombreuses et aux vomissements répétés, à la.céphalalgie et à la sensibilité épigastrique, succédaient du subdélire, un pouls misérable, puis l’insensibilité du coma et la mort. La langue ne se couvrait pas de fuliginosités, et aucune hémorrhagie ne se trahissait sous forme de taches lenticulaires ni de pétéchies. C’était là, non pas une fièvre typhoïde, mais une lièvre rémittente et quelquefois même continue, dont le mauvais caractère était commandé bien moins par l’intensité du miasme paludéen que par la réunion des influences qui avaient affaibli l’organisme. Les Arabes, placés dans de meilleures conditions physiques et morales, étaient atteints en assez grand nombre ; mais la maladie présentait de la bénignité et cédait à quelques prises de sulfate de quinine, aidées d’un éméto-cathartique.

Il est à remarquer que cette afiection complexe, dans laquelle l’élément paludéen, les états bilieux et typhoïde, la dyssenterie et le désordre nerveux jouent chacun leur rôle, atteignit aussi, quelquefois mortellement, la plupart des quinze hommes qui, échappés au massacre de la colonne Montagnac, parvinrent à rentrer dans Djemma-Ghazouat. Ils n’avaient pas eu à subir de si Ion-

gués souffrances que les compagnons de Cabasse ; mais d’inexprimables douleurs s’éiaient accumulées sur eux pendant une courte période. Bloqués quatre jours dans le marabout de Sidi-Brahim, par une nuée d’Arabes qui les harcelaient sans cesse, ils avaient été réduits à boire leur urine pour tromper leur soif. Décidés à mourir en combattant, plutôt que de s’éteindre peu à peu dans le marabout, ils s’étaient dirigés sur Djeinma ; mais arrivés dans le ravin, au pied delà ville, ils avaient vu tomber tous les leurs, les deux derniers officiers de la troupe et notre collègue Rosagutti, mort avec eux. Tant d’émotions avaient brisé tous les ressorts de leur âme; ils déliraient presque tous en arrivant à Djemma.

Cabasse institua un traitement fort rationnel contre cette affection ; l’émétique et l’ipéca étaient dirigés contre l’état bilieux, le sulfate de quinine conlre l’intoxication paludéenne, et il luttait contre la diarrhée et contre la dyssenterie à l’aide de l’ipéca et de l’opium, et se servait aussi avec succès d’une tisane improvisée avec les fruits astringents et sucrés du caroubier. Sans doute, audessus de ces indications, il s’en trouvait de plus puissantes : de bonnes conditions hygiéniques, une alimentation substantielle et le calme d'esprit; mais de celles-ci notre confrère ne pouvait malheureusement pas disposer.

Certes Cabasse est injuste à son égard quand il s’inquiète, craint de n’avoir pas été à la hauteur de la mission que la Providence lui avait confiée, et se demande s’il a bien fait tout ce qu’il pouvait pour ses compagnons d’infortune. Le résultat parle pour lui : pendant l’espace de sept mois, sur 300 hommes, dont 70 étaient blessés, il perdit 27 hommes, 20 par suite de maladies internes, 7 par suite d’affections chirurgicales. En faisant la part des circonstances, ce résultat doit paraître satisfaisant. Il fut plus heureux encore avec les Arabes, parmi lesquels il n’eut que trois morts.

On a pressenti que, placés dans ces fâcheuses conditions, les prisonniers ont dû voir bientôt leur corps se tacheter d’ecchymoses scorbutiques confluentes, et leurs gencives ramollies tomber en détritus. Le scorbut prit en effet une rapide extension, sous l’influence d’une nourriture insuffisante, de l’humidité, des fatigues, du découragement et de la nostalgie. N’oublions pas que, depuis le 8 février, l’on n’eut plus que de l’orge pour toute nourriture. Le sel manquait aussi', le sel dont l’incorporation aux viandes conservées est accusée de produire le scorbut.

De la limonade citrique ou de l’orangeade, des bols de charbon, du nitrate de potasse tiré de la poudre à canon, quelques pilules de sulfate de quinine, la cautérisation des gencives avec le nitrate d’argent et meme avec le fer rouge, tels sont les moyens que notre confrère put diriger contre l’affection scorbutique, qui, selon son expression, fit d’affreux ravages. Il va sans dire que le rare cres’son qui croissait au bord des fontaines et des ruisseaux était précieusement rechBrcbé et avidement brouté,

une circonstance digne d’intérêt s’est présentée. En examinant les gencives

fougueuses et presque diHluentes, Cubasse trouvait, profondément, incrustés daus leur tissu, des fragments de paille, de son et d’orge imparfaitement moulus. Réduits à une trop minime alimentation, les soldats ne triaient presque plus leur farine, de peur de perdre quelques parcelles nutritives. Cn présence de ce fait, dit Cubasse, «je me demandai si les symptômes du côté de la bouche, dans le scorbut, étaient consécutifs à la mbdilication profonde apportée à l’économie dans cette maladie, ou bien s’ils élaienl purement le résultat de l’irritation mécanique produite sur les gencives par la mauvaise qualité, la dureté des aliments. » Il est bien évident que le ramollissement des gencives est une des uombreuses manifestations de la maladie générale, mais que les corps étrangers qui s’encbàsseut dans les gencives déjà fongueuses et friables accélèrent leur chute en détritus et en gangrène.

Tant de souflrances devaient avoir un terme, non pas dans la délivrance des prisonniers rendus enfin à leur patrie, mais dans un aflreux massacre qui couronna leur douloureux martyre.

Le 15 avril, on sépara de leurs camarades les officiers et quatre soldats qui les servaient, sous le prétexte de les mener à une dilla offerte par Ben Thamis, frère de l’émir. Trois jours après ils rejoignirent le camp, qu’on avait changé de place; mais leurs compagnons de captivité n’y étaient plus. On leur dit qU’on les avait conduits à Abd-ei-Kader, à cause de la cherté des vivres dans ces parages du Maroc; mais des débris de vêtements, des boutons, des médailles et divers objets trouvés entre les mains des Arabes, firent bientôt naître les plus sinistres soupçons.

Quelques jours après, il n’était plus permis de douter, car on raconta aux officiers, comme la chose la plus simple et la plus naturelle du monde, qu’on avait massacré les prisonniers, à cause de la difficulté de les nourrir. On engagea en même temps les officiers à écrire au maréchal Bugeaud, dans le but d’amener l’échange des captifs contre 15 Arabes, prisonniers à Sainte-Marguerite, dont Abd-el-Kader indiqua lui-même les noms. Cette négociation fut menée avec une grande lenteur, car ce fut plus de cinq mois après que ces derniers arrivèrent à Oran. Mais, à celte époque, Abd-el-Kader, réduit à la plus grande misère, préféra 33,000 fr. à 15 de ses chefs, de ses parents, de ses amis qui avaient perdu la liberté en défendant sa cause.

Cependant le sort des derniers captifs devenait de plus en plus insupportable, et chaque soir, en s’endormant, ils se disaient adieu, ne pensant plus se revoir le lendemain. Un soir, ils entendirent mettre leurs têtes à l’enchère, dans un café voisin de leur gourbi ; une autre fois ils surprirent les Arabes agitant la question de savoir si I on assassinerait les ft soldats. Il était bien évident que si on gardait les officiers, c’était uniquement parce qu’on espérait en tirer bon parti en les échangeant, et que leur vie se terminerait le jour où la lenteur des négociations ferait ptTdre patience à leurs gardiens. On leur défendit de sortir du camp, on les garda à vue, 20 .sentinelles furent postées autour de leur de-

meure, enün, on enleva le fusil el le sabre qu’on avait laissés à Cabasse jusqu’à cette époque. Cependant, on oublia la boîte à amputation, et chaque prisonnier, réveillé en sursaut au moindre bruit, portait la main sur un couteau placé à son chevet, bien décidé, non pas à lutter contre des forces irrésistibles, mais à vendre chèrement sa vie.

Quant au massacre des 300 prisonniers désarmés, ma plume se refuse à tracer cet horrible tableau. On les avait éparpillés par petits groupes dans les gourbis des Arabes, et, au milieu de la nuit, à un signal donné, on en avait fait une affreuse boucherie, à coup de fusil, d’yatagan, de couteau et de bâton ; puis l’on avait incendié les gourbis, et les malheureux qui respiraient encore avaient terminé leur vie dans les flammes. Quelques hommes seulement parvinrent à s’échapper, et la fuite de plusieurs fut facilitée par des Arabes qui les avaient pris en amitié.

L’idée de massacrer les prisonniers, due plutôt à Ben-Thamis qu à Abd-el- Kader lui-même, avait été vivement combattue par le chef arabe Bou-Amedie. Celui-ci avait proposé de garder les olBciers comme otages et de reconduire les soldats au poste français le plus voisin; il avait même offert de vendre ses chevaux et les bijoux de ses femmes, pour nourrir les prisonniers pendant leur route. Plus tard, ce fut encore à l’interventiou de Bou-Amedie que les quatre soldats durent la vie.

Au milieu de ces scènes de carnage, nous tenions à faire ressortir deux personnages, la tendre et douce Juliette, le noble et généreux Bou-Amedie, afin que celui de nos lecteurs qui visitera les Arabes détenus au château d’Amboise, sache qu’il doit un sourire à l’une, et à l’autre un serrement de main.

Ce fut le colonel du poste espagnol de Mellila qui négocia l’échange des derniers prisonniers et qui avança la somme de 33,000 fr. Cabasse, dans celte circonstance, rendit un nouveau service à ses compagnons de captivité. Le colonel, pour mettre son messager eu communication avec les Français, l’avait engage à se présenter comme un malade réclamant les secours du tébib étranger; ce stratagème réussit et l’envoyé glissa adroitement une lettre à Cabasse. Celui-ci écrivit à la hâte une courte réponse, el, pour éloigner tout soupçon, la plia nonchalamment comme un insigniflant papier, en enveloppa un peu de sucre en poudre, et la remit publiquement au prétendu malade, avec recommandation de nrendre la médecine le lendemain.

L’anxiété des prisonniers redoublait à l’approche de leur délivrance, remise de jour en jour pendant longtemps. Un des officiers, le lieutenant Hilairin, épuisé par tant d’émotions, succomba la veille du grand jour qui les rendit a la liberté,

la veille du 24 octobre I8à6. .

Le massacre des prisonniers eut lieu après sept mois de captivité, el la délivrance après plus d’un an.

« Il me serait difficile, écrit Cabasse, d’exprimer ce qui se passa en ra lorsque je me sentis libre, dans les bras du lieutenant de vaisseau Durande, et

entouré de ces bons Espagnols qui nous reçurent comme des frères. J’avais le. cœur navré, il m’était impossible de prononcer une parole; des larmes abondantes tombèrent de mes yeux. Je pensais au malheur que nous avions eu de perdre M. Hilairin, et aux infortunés laissés derrière nous, ensevelis dans celte terre musulmane; je pensais aux blessés auxquels j’avais prodigué mes soins, et que j’eusse été si fier de ramener dans leur famille. »

Quelques jours après, la population d’Oran se précipitait sur le bord de la mer, à la rencontre de quelques hommes à peine vêtus, pâles et amaigris, mais rayonnants de bonheur: c’était le reste des 600 hommes des colonnes Montagnac et Marin !

La croix qui brille aujourd’hui sur sa poitrine, Cabasse ne la reçut pas en présence d’un bataillon en armes, pas même devant ses camarades conviés à celle fêle de famille ; il fut mandé dans le cabinet de l’intendant, qui la lui remit comme on donne un jouet ou un objet indifférent. Tant mieux ! car il ne la doit qu’à lui-même sa croix si noblement gagnée ; tant mieux! il n’a pas même à remercier l’intendance de la lui avoir remise avec un geste ému, avec une parole sympathique.

L ,f,< ,ti <(U|» '

r '■ '>■ }‘:>iO'i‘^ i>‘i ' ■*'' > ■ •■•.ly/it*' :> A'-'.» i

-"^ra; a; v; .< t-ï.» ftiiSi-Oi ■■.•.•■!>■■, tr'-'/î

M* ? ,e 'S- .-.’i-.V'itfJ''

’ : 1 tu/i;';; • ,1. T*'-i ;.‘iJ;

'.t; yiiiM ■■. .• ••■ ■'if ,

; {« r« /h!;io<4»; ü ù '' •^.' .'V

,. 'î-'CiiïKriO .'. !;( ' .>,' WJhlî.'i.' f' v ‘ ‘ >i J.* '

, r C .'WT« - T.-- 1 «f ». A-mivU'»» •» • t ;

■ rv, T' ?* ■'

:. >. V 'oAV'^'»*

EXTRAIT DE l.A GAZETTE MÉDICALE DF. PARIS du 3 mars 1869.

Page 1