LES MÉDECINS MILITAIRES
M. MOIZIN ,
ANCIF.N I.NSl’ECTEIJIl , MEMBRE DU CONSEIL UE SANTÉ DES ARMÉES, COMMANDEUR DE LA LÉGION D’HONNEUR.
Dans l’existence de l’officier de santé militaire, il y a deux vies : sa vie comme homme et sa vie comme médecin attaché à l’armée. Je le comparerais volontiers à une de ces plantes qui parcourent toutes leurs phases dans l’espace d’une année : l’époque où elle se couvre de feuilles, se pare de fleurs et se charge de fruits, est l’image de la période active du médecin militaire ; les tristes jours où, dépouillée de feuilles, veuve de fruits et sans fleurs, elle ne révéle plus guère son activité aux hommes et vit surtout en elle, sont bien l’analogue des années qui s’écoulent lorsque la retraite a marqué le moment où il doit cesser de partager les travaux de la grande famille, resserrer ses relations dans un cercle plus restreint, se replier sur lui-même, se souvenir et attendre.
Quand un des nôtres a marqué son passage par l’éclat de ses talents, par ses vertus privées, par des services rendus à rhumanilé et à ses collaborateurs, nous lui devons deux adieux. L’un, plein d’amertume ei de douleurs, se dit, parmi les larmes, sur une tombe qui se referme ; l’autre, imprégné d'une douce tristesse, comme celui d’un ami à son compagnon d’enfance quittant la ville natale, se dit mélancoliquement quand l’heure de la retraite a sonné.
C’est le dernier de ces deux adieu,\, le moins pénible, que nous voulons faire à notre vénérable inspecteur Moizin; et si une âme forte, un jugement net, un
cœur plein de jeunes et vives aflections, étaient la seule mesure des jours qnf restent à vivre, la génération qui grandit ne serait point appelée à prononcer celui que les larmes accompagnent.
M. Moizin (Claude-Joseph) est né à Bagé-le-Chàteau, département de l’Ain, le 21 octobre 1783. Son père, chirurgien du marquis de Feuillans, seigneur de Bagé-le-Château, jouissait d’une belle aisance, d’une haute considération dans le pays. Après avoir fait donner à son lits une éducation soignée, il l’envoya étudier la médecine à Paris.
C’était l’époque brillante où Pinel, Sabatier, Corvisart, Boyer, Hallé, Pelletan, Cabanis, Fourcroy, Dubois, Chaussier, etc., illustraient cette école. Aux leçons de ces maîtres, M. Moizin se trouvait côte à côte avec Broussais, Marjolin, Roux, Magendie, Lagneau, Villeneuve, Cullerier, Rampont et Lacretelle, ses condisciples et ses amis. Il fréquentait en outre assidûment le cabinet de Bichat, dont il fut l’élève particulier.
Reçu docteur eu médecine à l’École de Paris, le 25 thermidor an XI delà république, il entra presque immédiatement au service, le il vendémiaire an XII en qualité de chirurgien de 3= classe à l’armée des côtes de l’Océan. La même année, il fut attaché comme aide-major au 61' régiment d’infanterie de ligne, dont il partagea longtemps les travaux et auquel il commença à se rendre utile au camp de Bruges, par son dévouement et ses soins éclairés.
Bientôt après, ses services furent réclamés au camp établi non loin d’Ostende- Les troupes se trouvaient entassées sous de mauvaises baraques en paille, fétides et mal aérées ; l’atmosphère était constamment saturée d’émanations pernicieuses et obscurcie par les brumes de la mer et les vapeurs des marais. La moitié de rellèctif ne tarda pas à figurer à l’hôpitar, et le nombre des médecins devint tout à fait insuüisant. M. Moizin fut mis en réquisition par le médecin principal du corps d’armée, et l’inspecteur général Coste le confirma dans ses fonctions de chef de service, par un ordre conçu dans les termes les plus flatteurs. Coste avait su deviner qu’on pouvait demander à M. Moizin plus qu’on n’exige ordinairement de son âge et de son grade.
Attaché successivement, comme chef de service, aux hôpitaux de Bruges, Ostende, Dunkerque et Marquise, il eut à défendre les intérêts sanitaires des troupes, contre l’entêtement de certains généraux qui, pour des raisons secondaires, s’obstinaient à maintenir la troupe dans des camps décimés par les lièvres de marais et par les flux intestinaux. Plusieurs missions importantes lui furent confiées, notamment dans l’ile de Cadzan, où les soins qu’il prodigua, aux dépens de sa santé, aux militaires et à la population civile, lui valurent la confiance et l’estime de tons.
Pendant la campagne de 1805, M. Moizin fut constamment chargé des ambulances de la première division de la grande armée, au passage de l’Inn et du Danube, à Neubourg à Dachau, à Munich, à Ried, à Lambach, à Marienzell et à Vienne.
Après la IjaUille d’Austerlili et l’évacuation de l’Autriclie par les l'rani,ais, il fut laissé à Brunn, en Moravie, comme officier de santé en chef d’un hôpital 'Considérable établi dans la fabrique de drap du baron de Mondy.
On se formerait difficilement une idée de ces asiles de la douleur improvisés à la hâte, où le plus affreux dénûment double les souffrances du malade et diminue de moitié les moyens d’action du médecin. Cette peinture est trop navrante pour que nous en attristions nos lecteurs. Français, Autrichiens et Russes étaient entassés pêle-mêle dans l’hôpital de Brumi ; mais bientôt la solitude et le silence remplacèrent le bruit et le mouvement ; le typhus venait de se déclarer. M. Moizin, presque seul entre tous ses collaborateurs, échappa à ses ravages, rassembla les blessés qu’il avait guéris et les malades qui avaient résisté au fléau, et se mit en marche pour la Bavière, où il avait reçu ordre de joindre le troisième corps d’armée. Mais le convoi fut attaqué et pillé dans le village de Pyrowatitz, entre Nicoisbourg et Vienne ; M. Moizin perdit son cheval, tous ses effets, et n’arriva à Vienne que très-difficilement et à travers mille périls. Là il rencontra le comte de Spolaert qu’il avait eu le bonheur de sauvegarder, lors de son premier passage à Vienne. Il recueillit les fruits d’un service qu’il avait rendu sans calcul, pour obéir aux généreuses impulsions de son cœur : le noble personnage lui prêta la somme nécessaire pour son nouvel équipement et la continuation de sa route.
En Prusse, un service des plus actifs réclamait M. Moizin, rendu à son régiment, le 61* de ligne. A la bataiUe d’Iéna, son cheval fut blessé à ses côtés, pendant qu’il pansait le général de Billy, qu’une balle mortelle venait de frapper à quelques pas du chirurgien. Après les fatigues et les émotions de cette fameuse journée, lorsque chacun goûtait uu repos si nécessaire, M. Moizin pansait les nombreux blessés. Français et Prussiens, qu’on avait accumulés dans les magasins, dans les églises, dans les édifices publics de Naumbourg. Pendant huit jours et huit nuits, il fut constamment sur pied, l’esprit tendu et la main occupée, dormant quelques heures à peine, ne s’asseyant pas même pour prendre sa nourriture.
Après la paix de Varsovie et le passage de la Vistule, M. Moizin fut constammanl attaché aux avant-postes et accompagna toujours son régiment, dont il était le seul chirurgien, sur les champs de bataille de Pultusk, Nasielsk, Golimin et Oslrolenka.
A Eylau, il ne cessa de s’exposer pour donner des soins aux blessés français et ennemis dans le village deSerpallen, pris et repris plusieurs fois par les deux partis belligérants. Il couronna cette journée si bien remplie par un acte que <ious allons laisser conter à un témoin oculaire, le colonel Lanier, commandeur de la Légion d’honneur, ancien chef de bataillon au Cl* de ligne :
« M. le docteur Moizin, qui exerçait les fonctions de chirurgien-major du régiment le jour de la l>ataille d’Eylau, a mérité les plus grands éloges pour sa ■conduite distinguée envers les blessés, et en particulier par son dévouement à.
porter secours au clief de bataillon Malval, qu’on lui avait dit être resté blesse sur le clianip de bataille dans l'attaque de nuit faite par le corps du maréchal Ney. Entraîné par son zèle, il traversa toute la ligne des sentinelles russes et ne s’aperçut de son erreur qu’en tombant dans un poste avancé de l’ennemi. Comme il voulait rétrograder, il fut assailli par une vive fusillade qui tua à ses côtés l’inürmier portant ses linges à pansement. Après avoir échappé au feu de l’ennemi, M. Moizin fut exposé a de nouveaux dangers ; les sentinelles françaises, le prenant pour un émigré qui voulait s’introduire furtivement, tirèrent sur lui ;t plusieurs reprises et le conduisirent au bivouac de l’oflicier commandant l’avant-poste. Celui-ci, refusant d’ajouter foi à sa déclaration, quoiqu’il fût revêtu de son uniforme sur lequel on lisait le chifl're de son régiment, le lit mener au quartier général du maréchal Davoustqui le reconnut et réclama ses secours pour une blessure qu’il avait reçue pendant la bataille.
Il Après avoir échappé à tant de dangers et éprouvé tant de fatigues, M. Moizin rentra vers minuit au bivouac de son régiment, exténué de lassitude et de besoin, car il n’avait pris aucun aliment depuis .six heures du matin.
Il Les faits ont été attestés par M. le maréchal Davoust, par le général de division Morand, ainsi que par MM. les officiers du 61* régiment d'infanterie de ligne. Il
Nommé chirurgien aide-major au 9é' de ligne, M. Moizin joignit le corps campé sur les bords de la Passarge. C’était l’époque du siège de Dantzig ; pendant toute la durée des opérations, le nouveau chirurgien du 94» figura constamment aux avant-postes.
Le cadre des médecins ordinaires enregistra, le 13 mars 1807, un des noms qui devaient lui donner le plus de lustre, celui de M. Moizin. C’est dans ces fonctions qu’il fut successivement chargé des hôpitaux de Gilgenbourg, d’Ostende, de Waoelaweck, où le typhus faisait d’effroyables ravages. M. Moizin en essuya une atteinte des plus graves et eut la douleur de voir son frère, accouru pour lui prodiguer des soins, gagner aussi la maladie en veillant à son chevet.
A peine convalescent, M. Moizin fut appelé à Varsovie pour diriger un des vingt-deux hôpitaux qu’on avait établis dans cette ville, où le typhus et le scorbut emportaient tous les jours de nombreuses victimes. L’encombrement, le défaut d’aération, l’insuffisance de la nourriture, une température froide et humide, avaient engendré ces affections. L’état sanitaire du troisième corps d armée devint bientôt si déplorable, qu’on fut forcé d’abandonner la Pologne et d’aller prendre ses quartiers dans la Silésie prussienne, où le soldat ne tarda pas à recouvrer la santé.
Cependant plusieurs corps étaient détachés de la grande armée pour aller compléter les troupes destinées à occuper l’Espagne. M. Moizin se sépara des compagnons d’armes aux travaux et à la victoire desquels il s’était si longtemps associé, et se mit en chemin pour la Péninsule ; mais, àson passage à Bayonne, il fut retenu par le maréchal Kellermann, qui lui confia le service de I hôpital des
^onleJiersüu l’on recevait surlout des prisonniers espagnols. Là, pour la cm- <juiènie fois, M. Moitin retrouva le typhus, ennemi qu’il dlail habitué à combattre, la douleur et la misère qu’il avait trop souvent partagées lui-même pour ne pas y compatir. Grâce aux mesures énergiques qu’il sollicita et obtint, a a cessation de l’encombrement, aux prescriptions hygiéniques qu’il dicta et lit appliquer, la mortalité ne tarda pas à être ramenée à son chiffre ordinaire.
Entré en Espagne, M. Moizin eut de nouveau à lutter contre le typhus, qui s’était développé après la retraite d’Oporto et de la Corogne. Cette terrible maladie faisait tant de victimes parmi les troupes, et laissait survivre un si petit nombre des officiers de santé envoyés dans les foyè’s d’infection, que M. Gorcy, médecin en chef de l’armée d’Espagne, avait pris le parti d’abandonner au sort la désignation des médecins qui devaient se rendre dans les centres ravagés par l’épidémie, notamment à Astorga, à Zamora, à Salamanque, à Valladolid.
Echappé à un danger, M. Moizin en rencontrait toujours un autre ; sorti d’un foyer d’infection, il trouvait ailleurs l’épidémie et la désolution. Après les batailles de Talavera-de-la-Reyna, d’Almonacid et d’Olagna, on fut obligé d’accumuler une foule de prisonniers espagnols, anglais et portugais dans des locaux trop étroits et insalubres ; un typhus extrêmement grave vint fondre sur ces malheureux, et l’administration fut forcée de créer à Madrid le vaste hôpital de San-Francisco dont la direction fut confiée à M. Moizin. Il parvint à diminuer considérablement la mortalité et s’attira la reconnaissance de tous les prisonniers étrangers, pour lesquels il avait eu des soins aussi dévoués qu’efficaces.
Combien des nôtres ont péri de la peste et du typhus à Jaffa, dans les champs d’Allemagne et d’Espagne? Demandez-le aux familles qui les ont pleurés et aux rares collaborateurs qui leur ont survécu, mais ne le demandez pas à ceux qu’ils ont guéris ou soulagés ; ne le demandez pas à cet homme qui a eu un chapitre pour les gloires de chaque régiment (1), et qui n’a trouvé pour nous que des paroles de proscription que ne peuvent faire oublier les stériles louanges d’une fallacieuse péroraison ! Ils vous répondraient, ces hommes (2) : « Nous ne nous souvenons plus ! Nous constituons à nous seuls l’armée; à nous seuls la considération, les grades, les honneurs. Nos litres, les voici : guand nous sommes bien enivrés par le bruit, par le feu, par l’odeur de la poudre, nous courons braver la mort. » Ainsi rien pour le chirurgien, rien pour le médecin de l’armée qui meurent par la balle de l’ennemi, aux avant-postes, dans les carrés, parmi les tirailleurs, en pansant le blessé qui vient de tomber ; rien pour eux qui, de sang-froid, calculant le danger avec calme, affrontent la mort partout présente
(1) Le colonel Joachim Ambert, auteur de l’HisTomE des hégiments et rapporteur de la commission qui prolongea la servitude et riva pour longtemps les chaînes du corps militaire de santé.
fs) Le général Baraguay d’Hillicrs.
autour d’eux sous la forme hideuse du typhus, de la peste, du choléra ; rien pour eux qui font de leur profession un sacerdoce, qui se dévouent pour remplir leur devoir, sans espérer la reconnaissance des hommes qu’ils savent ingrats, sans être stimulés pur l’appât de la gloire, des honneurs, des décorations, car vous leur avez dit : « Nous ne nous souvenons pas ; nous seuls constituons l’armée; la loi ne peut ni ne doit rien pour vous ; parmi nous vous n’aurez point de place ! » Et cependant beaucoup des nôtres, en tête l’homme vénérable dont nous retraçons ici la vie, pourraient répéter à ces puissants d’aujourd’hui qui n’osent point songer eux-mêmes comment ils sont devenus puissants, ce mot que l’interloé\iteur de Platon adresse aux Grecs : O vous, vous n’étes tous que des enfants !
Avant de rentrer en France, M. Moizin fit encore la campagne de Portugal, en qualité de médecin principal, grade qui lui fut conféré le 1" novembre 1810. 11 dirigea le service de santé des hôpitaux de Léon, Ciudad-Rodrigo, Salamanque, Médina del Campo, Valladolid, jusqu’après la bataille de ’Vittoria, dans laquelle il manqua de périr et perdit tous ses effets.
A la suppression de l’armée de Portugal, M. Moizin revint en France et fut nommé membre du comité de visite, présidé par le général Pillot. Il y fonctionna du 8 juillet 1813 au 22 juin 1814.
On le chargea ensuite du service médical de l’hôpital de Bayonne, qu’il quitta en 1815, pour suivre le huitième corps de la grande armée. Témoin de toutes les grandes victoires de l’empire, il assista à sa chute. Après la funeste journée de Waterloo, il retourna à l’hôpital de Bayonne.
Cependant la tranquillité renaissait, et les esprits, un instant distraits des éludes calmes et sérieuses par l’entrainement que chacun subissait pendant les grands drames guerriers de l’empire, sentaient le besoin de se retremper et de se délasser dans la sérénité de la science et des arts ; l’instruction négligée recevait une nouvelle organisation. M. Moizin fut naturellement l’un des premiers de ceux que l’on choisit pour enseigner la jeunesse dans les hôpitaux militaires d’instruction. 11 fut nommé professeur à Metz, où -il retrouva ses vieux amis, Gorcy, Rampont, Lacretelle, trois noms illustres dans les fastes de la médecine militaire. M. Moizin occupa successivement plusieurs chaires, en qualité de professeur adjoint et de premier professeur : ce sont les chaires d’hygiène militaire, de thérapeutique et de matière médicale, de pathologie interne, de clinique médicale. M. Moizin n’était pas un de ces professeurs qui diluent quelques bonnes choses dans une masse de paroles et qui se voient obligés, pour secouer de temps en temps leur auditoire somnolent, de déclamer à très-haute voix une phrase fleurie et ronflante. Ces subterfuges lui étaient inutiles pour tenir l’attention éveillée , grâce à son enseignement substantiel, nourri, serré, pratique, élégant, riche de fines observations, de savoir et de raison.
M. Moizin devint bientôt le médecin le plus répandu de Metz, et le cercle de ses amis n’était pas moins vaste que celui de ses clients. Anssi laissa-t-il d’uni-
versels regrets quand il quitta la ville, le 7 janvier 1839, pour aller occuper le fauteuil de Broussais, au conseil de santé des armées.
Dans cette haute position, il rendit de grands services au corps, par son aptitude organisatrice et son habileté comme administrateur. 11 contribua puissamment à la création des InsjTections médicales. Un mot sufllra pour faire comprendre toute l’utilité et l’opportunité de cette innovation. Avant cette époque, les officiers do santé de l’armée étaient inspectes deux fois l’an, militairement par un officier général, administrativement par un membre de l’intendance, scientifiquement par personne. C’est à ne pas y croire, direz-vous; hélas! chez nous tout est h l’avenant.
Pendant ses inspections de 1841, 1842, 1843, 1844, 184.^ et 1846, M. Moizin découvrit et signala au ministre bien des choses qui jusque-là n’avaient pu parvenir à ses oreilles : il obtint de nombreuses améliorations dans le casernement et les hôpitaux; il soumit de justes réflexions sur la nourriture, les exercices, le régime de la troupe, et appela l’attention sur ces épidémies qui sévissent souvent sur le militaire, eu épargnant les populations civiles parmi lesquelles il vit. Quels graves enseignements, quels avertissements salutaires peuvent en effet être tirés du règne pathologique spécial à une classe d’hommes vivant d’une façon particulière, et de leur mortalité plus considérable que celle de la population non militaire du même âge ! Les inspections médicales ont beaucoup appris à ce sujet ; c’est à l’administration à mettre en pratique les indications que la science lui a fournies.
Les inspections médicales ont été aussi fort utiles pour les officiers de santé ; elles ont permis d’apprécier le mérite comparatif de différents membres qui, dispersés dans des localités multiples, n’étaient connus que par des rapports marqués au coin des petits intérêts de clocher, ou émanés de nos souverains maîtres, messieurs de l’intendance militaire, appelés à juger notre mérite scientifique.
Ces mots nous dispensent de dire combien nous regrettons de voir tomber en désuétude les inspections médicales.
M. Moizin, dans ses tournées d’inspection, était fort redouté des ignorants et des paresseux, très-désiré par les hommes adonnés aux sérieuses études. En un clin d’œil il posait une suite de questions sur tous les sujets, simples, catégoriques et nettes, formulées de telle sorte qu’elles exigeaient une réponse courte et formelle. La portée d’esprit, la justesse de jugement, la variété des connaissances de l’individu, étaient ainsi mises immédiatement en évidence. De là triomphe pour les uns, humilité pour les autres, c’est-à-dire justice pour tous; car, nous le dirons avec franchise, nous ne comprenons pas les hommes qui, par une bienveillance mal entendue, ont des éloges pour tous, du blâme pour personne; c’est mettre les immobiles au niveau des actifs ouvriers de la science ; c’est commettre un déni de justice envers ceux-ci.
M. Moizin fit la première inspection médicale d’Afrique en 1841; on pressent qu'elle a été laborieuse et féconde.
A cette époque, les médecins militaires, qui avaient été obligés, devant la mortalité qui décimait leurs malades, de répudier une à une les Idées que leur grandmaltre Broussais leur avait inculquées au Val-de-Grâce, les médecins militaires commençaient à employer avec hardiesse un traitement contre lequel l’école physiologique n’eût pas trouvé d’épithètes asseï réprobatrices.*M. Moizin, qui n’avait pas vu se développer toutes les transitions par lesquelles on avait passé avant d’arriver à ce point, n’eut pourtant qu’une passagère surprise en tombant dans ce monde tout nouveau : c'est qu’il n’avait jamais partagé qu’avec réserve la fascination exercée par le génie de Broussais; c’est que, depuis Paris, il avait suivi les phases et les métamorphoses de la thérapeutique en Algérie; c’est que, homme tolérant par excellence, en médecine, il jugeait par les résultats , et ne prenait point pour critérium de la vérité des idées préconçues et systématiques.
Des analogies déduites d’une rigoureuse observation portèrent M. Moizin à penser que le climat de l'Algérie devait être aussi favorable au pavot somnifère que le ciel d’Orient. Sur sa proposition au ministre, des essais furent tentés, et M. Gabriel Simon, chargé de l’exploitation, a retiré, pendant deux ans des pavots cultivés en 'Algérie, un suc plus riche en morphine que l'opium du commerce.
Chevalier de la Légion d’honneur en date du 7 août 1813, olDcier par décision du 27 avril 1837, M. Moizin reçut la croix de commandeur le 22 avril 1846. C’est aussi vers la même époque qu’il fut nommé membre du conseil supérieur de santé.
Les nombreuses occupations dont sa vie a été remplie n’ont pas laissé à M. Moizin le loisir de beaucoup écrire; mais les nombreux élèves qu’il a formés ont profité de sa vaste expérience, et ceux qui, comme nous, ont quelquefois joui de ses conversations intimes, savent qu’une heure avec lui valait un chapitre d’un bon livre.
La santé de M. Moizin, qui s’était beaucoup altérée dans les derniers temps de son séjour au conseil de santé, lui faisait désirer sa retraite ; mais ses amis et ses subordonnés, qui le savaient nécessaire, le dissuadèrent toujours d’en faire la demande. Il lui restait, en effet, un dernier service à rendre au corps. Membre de la commission pour la réorganisation du corps militaire de, santé, il défendit chaudement nos intérêts, de concert avec ses collègues Bégin et Brault ; puis, sitôt le travail terminé, il quitta les affaires et Paris pour son château du Ban-Saint- Martin, près de Metz. Il espérait que la nouvelle de notre affranchissement viendrait bientôt le faire tressaillir ; mais, hélas! c’est le bruit des injustices dont on nous abreuve jusqu’au bout qui pénètre dans sa solitudeet trouble la sérénité de sa retraite. Puisse une tardive réparation lui faire partager un jour les joies d’un corps auquel il appartient toujours par les affections, et peupler ses dernières années d’images paisibles, douces et riantes !