L’INFIRMIER MILITAIRE
L’inûrmier militaire ne déploie pas toujours le zèle et l’empressement si nécessaires pour seconder les efforts des médecins; il manque trop souvent de ces soins affectueux, de ces douces prévenances qui rassérènent l’esprit inquiet, et pacifient l’économie troublée du soldat couché dans un lit d’hôpital.
Ces faits sont incontestables; ce sont des maux réels auxquels il importe d’opposer des remèdes efiicaces.
Énonçons-le franchement : la cause de cette tiédeur dans l’accomplissement de ses devoirs réside bien moins dans l’infirmier que dans l’armée et dans l’administration ; dans l’armée, parce que, loin de faire aimer et estimer sa profession à l’infirmier militaire, elle tend à inspirer à celui-ci du dégoût pour des fonctions auxquelles elle n’épargne ni épithètes dédaigneuses ni petits mépris ; dans l’administration, car en refusant au médecin le pouvoir disciplinaire direct, elle lui* a enlevé tout le prestige de l’autorité. Or, dépouillé de l’ascendant qu’il pourrait faire si utilement fructifier, le médecin ne saurait inculquer à l’infirmier le sentiment de sa dignité, l’amour de son devoir, et ses efforts sont vains pour lui persuader que sa mission est aussi honorable que méritoire.
Nous n’essayerons pas de caractériser la ligne de conduite que les militaires suivent envers les infirmiers, ni de spécifier un à un les gestes, les paroles, les demi-provocations dont on est si libéral à leur égard ; ces conséquences d’un funeste préjugé consistent souvent en manœuvres qui se révèlent plutôt par es
qu’elles laissent deviner que par ee qu’elles expriment. Ceux qui ont vécu avec l’armée ont pu saisir toutes les nuances délicates et difllciles à reproduire du tableau que nous pourrions tracer ici.
Ces humiliations incessantes retentissent vivement chez ceux auxquels elles s’adressent, parce que leur susceptibilité, toujours sous la menace de provocations nouvelles, est plongée dans un perpétuel éréthisme Si l’infirmier militaire est un peu querelleur et irascible, s’il est d’un caractère quelquefois difficile, c’est parce qu’on lui a Jait ce caractère.
Ce soldat, qui ne consent guère à considérer l’infirmier militaire comme un camarade en tout semblable à lui, comme son égal en dignité et en importance, ce soldat aura peut-être besoin demain de ces soins affectueux que des règles ne peuvent formuler, que la discipline ne peut ordonner, mais qui sont commandés par le cœur et dictés par le sentiment. Or l’homme a des faiblesses dont l’éducation ne le débarrasse jamais entièrement, parce qu’elles sont inhérentes à sa nature même : une humiliation laisse presque toujours un ressentiment vague, instinctif, qui se manifeste de soi-même, sans qu’un blâmable calcul y prenne part, sans que la raison puisse être accusée d’être venue méchamment y joindre la préméditation.
Voyez ce patient plongé dans la stupeur de la fièvre typhoïde : à demi isolé du monde qui l’entoure, étendu immobile comme une masse inerte, sans voix pour appeler, sans expression dans le regard pour implorer, il souffre pourtant; sa langue est sèche comme un parchemin, et une soif ardente le dévore. L’infirmier s’est approché; il lui soulève la tête et lui offre à boire avec précaution, peu à la fois, afin que la liqueur bienfaisante ne soit pas rejetée, mais parvienne à l’estomac qui l’attend et l’absorbe avec avidité. Pendant qu’il remplit consciencieusement sa tâche, l’hospitalier reconnaît, sous le voile de la maladie, l’homme qui lui lançait en passant l’épithète de croque-mort, en lui jetant un sourire moqueur. Sans doute il ne laissera pas retomber durement la tête sur l’oreiller, mais, comme malgré lui, il la posera avec un peu moins de douceur; sans doute sa physionomie ne prendra pas un air menaçant, mais elle perdra cette expression de sollicitude et de bonté qui rassure le malade et lui rend la confiance ; sans doute il n’abandonnera pas sans secours le malheureux que la soif consume, mais il oubliera de passer aussi souvent près de lui, dans ses longues nuits de douleur. Or quel est le règlement qui prescrit combien de fois il faut donner à boire, pendant la journée, dans telle maladie arrivée à telle période? quel article détaille et précise les précautions à prendre, et formule la délicatesse des mouvements, leur ensemble et leur succession ? Tous ces soins émanent du cœur et de la fraternité ; or vous avez blessé le cœur de l’hospitalier, et jamais vous ne lui avez prouvé votre fraternité par les effusions et les épanchements de la camaraderie.
Si l’inürmier ne peut rien trouver, par votre faute, dans ses sentiments affectifs, lui sera-t-il possible au nnoins de s’inspirer de l’amour de son devoir, de l’estime de sa mission? Pas davantage. Il est à craindre que vous ne lui ayez fait
prendre en dégoût la profession qui lui attire vos dédains. Il s’en aequitlera donc comme d’un métier, sans dévouement; il achèvera sa tâche pour qu il soit dit qu’il a matériellement terminé; il ne déploiera ni zèle, ni prévenances, ni attentions, parce que tout ceia, nous le répétons, serait du dévouement, et qu’on ne se dévoue que pour accomplir un devoir qui laisse un sentiment de satisfaction. qui honore i’homme et le relève dans sa propre estime. Si jamais le soldat venait à croire que la gloire est un vain mot, la victoire un massacre, le courage un sentiment factice et de convention, il faudrait le mener au combat à coups de fouet.
L’infirmier militaire, tel qu’il est aujourd’hui, nous paraît plus dévoué quon ne pourrait rationnellement l’espérer d’après la position qu’on lui a faite. L’armée a bien plus à réparer à son égard, qu’il ne lui reste, à lui, de dettes envers
elle ; elle est en retard, et il est en avance.
11 est regrettable que les préjugés de la foule soient souvent partagés par des hommes haut placés, que leur éducation aurait dû pourtant mettre en garde. A cette proposition : « confier les malades à des soldats détaches de leurs régiments, pour que les premiers reçoivent des soins plus empressés, » nous avons entendu des chefs de corps répondre qu’ils ne souffriraient jamais que leurs hommes descendissent à ce métier. Celte parole est bien dure ou bien irréfléchie. C’est dans ce dernier sens que nous l’avons interprétée.
Vous ne voulez pas concéder à l’inürmier militaire autant d’honneur et de dignité qu’au soldat; l’histoire prouve cependant qu’il a, depuis une haute antiquité, acquis et mérité sa place à ses côtés.
Notre excursion sera rapide dans les temps anciens. Chacun sait qu à ! époque héroïque de la GVèce, la chirurgie était pratiquée par les rois et par les demidieux. Certes, le soldat qui secondait son souverain dans l’exercice de cet art si noble que des mains royales ne le dédaignaient pas, certes ce soldat ne pouvait pas être considéré comme se livrant à des occupations viles. 11 est probable en outre que les médecins primitifs donnaient quelquefois à leurs malades tous les soins, depuis les plus relevés jusqu’aux plus humbles, de même que les premiers chefs militaires combattaient comme le dernier de leurs soldats.
Si l’on ne trouve chez les Grecs aucune trace d’un corps spécial d’infirmiers militaires, il n’en est pas ainsi chez les Romains. Les optati ou optiones castrorum^ soldats destinés à remplacer aù besoin les combattants tués dans la mêlée, avaient mission de soigner les blessés, sous la direction des médecins, tant que leurs bras n’étaient pas réclamés pour la bataille. D’autres hommes, qui n’étaient probablement pas militaires, se trouvaient également chargés de veiller près des malades; on les nommait accensi ou accensiti. Mais nous pensons que ce sont les optiones valetudinarii qui se rapprochent le plus de nos infirmiers militaires. Le soldat trouvait encore d’autres secours : souvent les guerriers de la même tente, r.ontubernales, allaient tour à tour garder leurs camarades couchés à l’infirmerie. Flavius ^o.rpnscus noua . à conserve l’édit de l’empereur jVurélieti
qui ordonne ut milites sibi mutuo, quasi servi, obsequerenlur, ut à medicis facilius curarentur. Cette réciprocité de services hospitaliers, dont la proposition récente de remise en vigueur a excité des répulsions, est encore en usage aujourd’hui chez plusieurs peuples de l’Europe. Grâce à ce système et aux préposés spéciaux, le soldat romain trouvait des soins assurés, et l’exécution des ordonnances du médecin était garantie dans les va letudtnana établis au centre des camps, véritables inflimeries ou ambulances sur lesquelles, au dire de Polybe, les généraux, les consuls, les empereurs veillaient avec une sollicitude toute particulière (I).
N’ayant trouvé dans les anciens auteurs aucun passage indiquant le rang que les optiones valetudinarn occupaient sur l’échelle de la hiérarchie sociale, nous aurons recours aux preuves indirectes dont nous avons déjà usé en parlant des Grecs. On ne pouvait considérer comme livrés à un profession infime les hommes qui coopéraient au succès du traitement formulé par le médecin, à Rome où l’art médical était réputé plus utile que celui de la guerre (2), où les archiâlres palatins portaient le titre de dux, perfeclissimus vir, comptaient les empereurs parmi leurs amis (3), et marchaient de pair avec les premiers ofliciers du palais.
Les dames romaines du plus haut rang ne croyaient pas déroger en prodiguant leurs soins aux malades, témoin Fabiola, cette illustre et miséricordieuse dame, pour me servir de l’expression de saint Jérôme, qui fonda, au commencement du quatrième siècle, un hôpital dont elle demeura jusqu’à sa mort la première infirmière.
D’autres hôpitaux furent encore établis à Rome, notamment par Rélisaire, sur les voies Appienne et Flaminienne; mais c’est dans l’empire d’Orient, notamment à Byzance, qu’ils se multiplièrent surtout.
Léon le stratégiste (Léon VI dit le Sage) nous apprend que,, parmi ces hôpitaux, il existait de véritables hôpitaux militaires, desservis par des moines infirmiers appelés parabolains. Les soldats blessés dans le combat ne restaient pas non plus sans secours = les despotats les ramassaient sous les traits de l’ennemi, et les portaient loin de la mêlée, près des chirurgiens qui devaient les panser. Les despotats sont tout à fait nos infirmiers militaires, avec cette différence qu’ils étaient pris dans les légions dont ils conservaient le costume.
Chez les Gaulois et les Celtes, les guerriers étaient suivis au combat par leurs
(1) On cite surtout Trajan, Alexandre Sévère, Germanicus, Bélisaire, Aurélien, Auguste, etc. Xénophon nous apprend que Cyrus partageait cette sollicitude.
(2) V. passim dans les Codes de Justinien et de Théodose, et dans les Lettres de Libanius, p. 363, 636. Amsterdam, 1738. In-folio.
(3) Par exemple, lemédecin Cæsarius, ami des empereurs Valenset Valentinien. (Gregor. nnzianz. oral., X.)
femnies et leurs lllles, qui suçaient et pansaient leurs piales (l), puis les ramenalent sous le toit paternel, où elles continuaient à leur prodiguer des soins.
Plus tard, chaque manoir féodal eut son innrmeric,où l’on recevait les preux blessés dans leurs courses aventureuses. Souvent les nobles datnoiselles pansaient leurs plaies, et le châtelain donnait â son hôte, contre les horions, entasmures et navreures, de miraculeux breuvages dont ses ayeux lut avaient transmis la recette.
A peu près à l’époque où les musulmans ouvraient à Dsehondisabour un hôpital et une école de médecine, les marchands d’Amalll fondaient à Jérusalem 1 hôpital de Saint- Jean l’Aumônier. C’était au septième siècle. Le mot hôpital . employé par les auteurs modernes pour désigner cet établissement, en donne une idée inexacte, puisqu’on y admettait les pèlerins malades et ceux dont la sanie n’avait éprouvé aucune atteinte, mais qui manquaient d’asile et réclamaient protection. Les johannites, qui desservaient cet étabiissement, changèrent bientôt leur tiire de frères pour celui de chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, et jouèrent un grand rôle sous le nom de. chevaliers de Rhodes et de Malte. Raymond du Puy, deuxième grand maître de l'ordre, s’intitule encore custos ou magister hospitalis, servus pauperum. C’est lui qui militarisa le premier ses religieux, pour les mettre en état de défendre ceux envers lesquels ils exerçaient l’hospitalité.
Les teutoniques et les chevaliers de Saint-Lazare ont commencé comme les hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. L’ordre de Saint-Lazare, qui resta fidèle à sa destination, se consacrait exclusivement à la curation de la lèpre, et les statuts portent même que le grand maître doit être choisi parmi les hommes affectés de
celte maladie.
Les infirmiers militaires peuvent donc revendiquer pour leurs fastes les premières pages historiques des plus illustres et des plus nobles milices du moyen âge, puisque ces chevaliers se restreignirent d’abord à l’hébergement des pèlerins valides et au soulagement des malades. Nous ajouterons qu’ils s’acquittaient de leurs simples fonctions d’hospitaliers comme d’un véritable sacerdoce, pour l’amour du ciel et le soulagement des misères humaines.
Mais l’analogie cesse quand on a passé ces premières pages ; en effet, leur état primitif ne tarda pas à paraître trop humble aux hospitaliers; ils prirent des gens de service pour donner les soins vulgaires aux malades, et laissant de côté les breuvages qu’ils administraient eux-mêmes empiriquement dans 1 origine (2), ils
(1) Nec illæ numerare aut exsugere plagas pavent. (Tacite, De mob. xntiq. Gervam.)
(2) Les philtres barbares et les pratiques superstitieuses avec lesquels ils prétendaient quelquefois guérir n’ont jamais suffi pour les faire considérer comme médecins. Pour les historiens qui ont retracé l’histoire de ces temps, ils restent de
curent de véritables médecins dans leur établissement. Les historiens que nous avons feuilletés ne nous ont pas appris si ces médecins étaient étrangers à l’ordre ou s’ils en faisaient partie.
Quand les chevaliers eurent entièrement oublié leur destination primitive, éblouis par le brillant éclat de la gloire militaire, Gustave III voulut tenter de les rappeleràdes fonctions oUrant quelque analogie avec celles qu’ils avaient déjà remplies, en leur conférant la surveillance et la direction des hôpitaux; mais ce monarque trouva une résistance obstinée. Les chevaliers avaient compris qu’ils ne pouvaient accepter une position simplement lucrative, après les splendeurs de la guerre, et après le dévouement saint et méritoire de l’hospitalier.
Saint Louis ennoblit les fonctions d’^infirmier en les exerçant lui-méme dans les hôpitaux qu’il avait fondés à Compïègne, à Verneuil, à Pontoise, où l’on vit plus d’une fois ses mains royales prodiguer les soins les plus humbles aux malheureux que sa largesse et sa munificence avaient assemblés dans ces asiles de la douleur. Il prétendait, à défaut de l’appât de la gloire et de la fortune, infiltrer aux hospitaliers l’amour de leur profession, en la leur monlraqt comme une œuvre sainte, pieuse, honorable, et assez noble pour qu’un roi ne dérogeât pas en la pratiquant.
Ainsi Louis IX relevait l’infirmier à ses propres yeux pour lui inspirer du zèle et du dévouement; aujourd’hui, l’armée semble avoir pris à cœur la lâche contraire.
Tous les trois mois, saint Louis visitait les maladreries, rendait aux lépreux les services les plus vulgaires, leur donnait à manger, baisait leurs plaies vives et sanieuses. Henri III d’Angleterre se livrait à des actes semblables dans les léproseries, le jour du Jeudi-Saint, et Robert I, fils de Hugues Capet, introduisit le même usage en France, en 1030. Mais nous ne regardons pas cette coutume comme une démonstration destinée à encourager ceux qui se dévouaient au soin des lépreux et des malades; nons pensons plutôt que les grands croyaient expier leurs péchés et se rendre agréables à Dieu, en servant les lépreux, regardés, dans ces siècles d’ignorance, comme les privilégiés du ciel.
Au moyen-âge, il n’existait pas d'infir.iiiers militaires dans nos armées. Les valets ou goujats, qui accompagnaient à la guerre les hommes d’arme, pourvoyaient à leurs besoins et les soignaient quand ils venaient à être blessés.
Ambroise Paré a plusieurs fois été seconüé ellicacement par ces hommes, et par ceux qu’il recrutait dans les villes voisines du théâtre du combat. On était à ces tristes époques où, après les batailles, on voyait les blessés se traîner sanglants par les chemins et mourir loin des secours de la chirurgie ; car on ne peut appeler chirurgiens la tourbe avide de médicastres et de charlatans qui s’abattaient comme des corbeaux sur le champ du carnage, et mettaient leurs
nobles infirmiers. Les moines de Salerne et de Monte-Cassino étaient au contraire des médecins dignes du porter ce nom.
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soins à prix ü’or. QueUiues belles et nobles ««ures, comme celle .l'Ambroise Paré, ressorte.nl seules de temps en temps au milieu do ces scènes de dé- Plus tard, les hôpitaux militaires curent pour inQrmiers des religieux ou d
laïques à pages : les premiers rendirent de réels services; mais les seconds, recrutés sans choix et sans discernement, âpres au gain et prives do sensibi i e, furent presque toujouis au-dessous de leur mission.
Dans les hôpitaux régimentaires formés en H88, le service d’inllrm.er était rempli par les soldats qui, vieillis à l’armée, ou ayant contracte quelque infirmité sous les drapeaux, n’étaient plus propres à faire la guerre, mais convenaient à leur nouvelle destination. Plus d’une récrimination s’éleva contre le sort peu digne, disait-on, offert à de vieux et braves serviteurs; mais, comme nous l’apprend Percv, iis remplissaient leurs devoirs avec zèle et discernement, et se trouvaient heureux dans cette portion qu’ils ne considéraient pas du tout comme
au-dessous d’eux. •
Sous la république et pendant l’empire, des compagnies régulières d infirmiers
furent organisées, grâce à Percy et à Larrey, avec le concours empressé de l’autorité militaire, mais souvent malgré l’administration. On retira de cette institution les plus grands bénéfices. Malheureusement des hésitahons, des retours en arrière, des mesures subversives, sont venus trop souvent désorganiser ou paralyser le corps si utile des infirmiers militaires, et livrer le soldat malade à une foule rapace, affamée, sans mœurs et sans pitié.
La précipitation avec laquelle les choix étaient nécessairement faits, à une époque où la guerre consommait tant de soldats, a dû introduire des éléments mauvais parmi les infirmiers militaires, et l’armée a trouvé quelquefois de justes motifs de plainte. Mais beaucoup d’indulgence et un peu de pardon étaient bien dus aux hommes qui allaient courageusement ramasser les blessés sous les balles de l’ennemi, et qui, au sein de ces terribles épidémies de typhus, auxquelles les trois quarts ont succombé, ne démentaient pas leurs antécédents et luttaient de dévouement et de zèle. Le soldat devait-il jamais oublier que les infirmiers militaires, les médecins des hôpitaux à leur tête, avaient maintes fois soutenu de sanglants assauts, en Égypte, à Saint-Domingue, en Espagne, au dernier siège de Mayence, etc., pour l’empêcher d’être massacré dans le lit où la souffrance l'enchaînait, victime sans défense?
Sous l’empire, les continuelles vexations auxquelles l’infirmier se trouvait en butte l’avaient rendu d’une susceptibilité exagérée. Quelquefois, allant au-devant des plaisanteries qu’il croyait deviner,, il devenait querelleur ; redouté duelliste, il portait, au moindre mot, la main sur son sabre. L’espèce d’ostracisme dont il était \ictime le forçait à chercher des sociétés étrangères à l’armée, ou, dans celle-ci, des compagnons dont la conduite n’était pas irréprochable; enfin, trop souvent peut-être, le vin achevait de lui faire oublier l’ingratitude et les dédains de ses frères d’armes.
Pour rendre l’inllrmier moins querelleur, qu’a-t-on fait dans ces derniers temps? On a défendu, pour un moment, d’apprendre l’escrime dans les hôpitaux militaires! C’est là, à notre sens, une bien pauvre idée et un procédé assez brutal. Le remède heroique se présentait pourtant de lui-même : donner à l’armée des sentiments de bonne confraternité et de sympathie pour les homme qui veillent au chevet du malade et passent leur vie à respirer l’atmosphère empoisonnée des hôpitaux, bravant la mort présente sous les formes les plus hideuses, la mort sans gloire, sans prestige, sans renommée et sans pompe. Oui certes, l’infirmier, aujourd’hui infiniment meilleur que sous l’empire, a beaucoup plus fait pour gagner 1 estime et l’affection du soldat, que celui-ci pour mériter ses soins dévoués et les prévenances, fruit de la sj'mpathie. Aussi nous redirons : le soldat est en retard, l’inürmier est en avance.
Nous avons énoncé que l’administration a sa large part dans l’arrêt apporté au perfectionnement moral de l’infirmier, et qu’elle devient conséquemment passible des reproches adressés à l’exécution du service.
Le médecin ordonne le traitement, et on lui conteste le droit de punir directement celui qui refuse d’obéir ou qui n’exécute pas en temps convenable les prescriptions formulées. On chercherait en vain dans toute l’armée une autre anomalie aussi monstrueuse. Si le médecin veut réprimer un abus ou sévir contre une infraction, il faut qu’il ait recours à une foule d’intermédiaires, aux officiers de l’administration ou de l’intendance, qui, toujours inhabiles à distinguer les nuances, et incapables d’apprécier, au point de vue d’une science qu’ils ne connaissent pas, la gravité d’une faute, sont portés à l’atténuer et refusent même quelquefois la punition demandée par le chef de service. En tout cas, la répression n’arrive que tardivement et perd la moitié de son effet.
Ainsi soustrait à l’autorité directe du médecin, l’infirmier se sent disposé à le considérer presque comme un étranger et à n’accepter en aucune façon son influence salutaire. De là il n’y a qu’un pas à regarder les fonctions hospitalières comme un accessoire (l), et le soin du mobilier comme la mission capitale. Cette tendance malheureuse et éminemment préjudiciable à l’homme malade, est encore fortifiée par les privilèges et l’avancement donnés préférablement à ceux qui se distinguent ailleurs qu’au lit du malade, et par la déplorable habitude de confier souvent les fonctions les plus importantes et fondamentales, celles d’infirmier major des salles, à des caporaux et même à de simples soldats sans autorité suffisante sur leurs subordonnés, tandis qu’on prodigue les sous-officiers dans les magasins et dans les bureaux. Comme résultat inévitable de cette fausse répartition et des insinuations qu’elle entraîne, il arrive que
(1) Un comptable d’hôpital écrivait un jour à un intendant : Les officiers de santé, cet accessoire si important des hôpitaux militaires, font bien tout ce qu’ils peuvent, etc. <
.•infirmier a plus soin du lit que de celui qui l’occupe, a YrnicUude"ll un cahier au courant ou le plancher bien lavé, que d’entourer de sollicitude
malade relégué au second plan au point de vue de l’importance.
Telles sont les fâcheuses conséquences des préjugés de l’armee et des r g
administratifs. , .
Aux vices inhérents à l’administration actuelle, un remède souvemin sera bie tôt apporté par la nouvelle organisation du corps militaire de santé, organisation qui lui conférera des pouvoirs directs sur les agents dont la mission est e con courir au succès du traitement. Mais les préjugés de l’armée de pourraient etre déracinés que par un concours et une continuité d’clforls qu on ne oit P®®
flatter d’obtenir. 11 faut conséquemment tourner l’obstacle, puisqu il est rop i
elle de le battre en brèche. ... .
Nous ne proposerons pas d’appeler aux fonctions d’hospitaliers des détachements
plus ou moins souvent renouvelés, fournis par les différents corps de la garnison. Ce système, usité encore dans quelques États, après avoir été autrefois en vigueur dans les armées impériales romaines, aurait plus d’inconvenients que d’avantages. D’abord, au lieu des soins affectueux de la camaraderie, on n obtiendrait souvent qu’un service fait avec répugnance et à contre-cœur; il faut en effet une vocation spéciale et un genre de courage tout particulier pour remp ir les fonctions d’infirmier. En second lieu, l’expérience ne peut être remplacée, par la bonne volonté; de sorte que les détachements relevés à certains intervalles
fourniraient toujours des hospitaliers inhabiles.
11 nous semble que les infirmiers militaires (les hospitaliers, pour nous servir d’une expression plus convenable), devraient être choisis dans les régiments, parmi les hommes qui, déjà incorporés depuis quelque temps, ne montreraient pas beaucoup d’aptitude physique ni morale pour devenir combattants, mais seraient propres à faire de bons infirmiers, et ne manifesteraient aucune répulsion pour en remplir l’emploi. Ces hommes conserveraient runiforme du corps, dont ils ne seraient que détachés. Ce détachement deviendrait définitif, à moins que l’inconduite n’amenàt la radiation et le renvoi au corps. L’action disciplinaire directe serait confiée aux officiers de santé et d’administration, et l’avancement roulerait, comme aujourd’hui , sur le corps des hospitaliers. Arrivés sous-officiers, ils ne pourraient plus rentrer dans l’armée; mais ils continuel aient à porter l’uniforme de leur régiment primitif, auquel ils compteraient hors cadre et pour la forme. Le costume ne se spécialiserait qu’à partir du grade d’officier d administration, auquel ils pourraient être promus dans une assez forte proportion pour leur assurer un avenir convenable.
Le système que nous proposons est mixte, bâtard, exceptionnel, il est impossible de nous le dissimuler; mais il réunit des avantages multiples ; par sa nature, il élude une difficulté qui ne pouvait être combattue directement ; et s'il fait la guerre aux mots et aux formes, c’est parce que les mots et les formes ont pris «n France l’importance des réalité. Le mode de recrutement fournira des hommes
réunissant les conditions physiques à la vocation; la menace d’un renvoi au corps en cas d’innconduite, et la perte des (Jroits qui se trouvaient acquis si l’ou eût persisté, feront considérer les fonctions d’hospitalier comme un poste d’honneur, comme une position spéciale, et entretiendront la bonne exécution du service. La conservation de l’uniforme du régiment rapprochera l’hospitalier du soldat; la camaraderie renaîtra, ainsi que la réciprocité d’affection qui en est la conséquence. L’action directe des officiers de santé s’opposera aux infractions ma térielles, et leur influence morale entretiendra chez les hospitaliers l’amour et l’estime de leur profession.
Nous terminerons cet article par une autre question qui, au point de vue de la distribution rationnelle des matériaux, eût été mieux placée en tête, comme entrée en matière; mais nous pouvons la rejeter à la fin, parce que sa solution est telle qu’elle ne modifie en rien notre exposé.
Faut-il conserver les infirmiers militaires ? On ne peut répondre que par l’affirmative. Un coup d’œil rétrospectif suffit pour convaincre qu’eux seuls sont aptes à remplir convenablement leurs fonctions dans toutes les circonstances possibles, en guerre comme en paix, en temps d’épidémie comme sous le règne de simples maladies sporadiques. Nous ne pouvons concevoir le bon infirmier que sous l’habit militaire ou dans les ordres. Religieux, il s’acquitte de ses devoirs comme d’une œuvre pieuse qui doit le conduire au ciel. Militaire, la discipline l’oblige physiquement, et les sentiments de fraternité lui inspirent ces paroles et ces soins affectueux qui sont l’un des bénéfices de cette touchante solidarité. 11 y a plus : le religieux est naturellement ènclin à l’empiétement; il est aussi revêche envers les laïques qu’humble à l’égard dq ses supérieurs. Quand bien même des difficultés matérielles ne s’opposeraient pas à l’emploi du religieux dans toutes les circonstances, nous trouverions conséquemment un autre motif d’exclusion.
Nous ne parlerons pas de l’infirmier civil qui, trop souvent, ne voit qu’un métier dans sa profession. La garde-malade elle-même, malgré la plus haute dose de sensibilité départie à la femme, n’est communément qu’un être au cœur sec et aux instincts rapaces.
Les congrégations de femmes ont su persévérer à peu près sans empiétement dans leurs fonctions premières, tandis que les ordres de religieux les dénaturent plus ou moins rapidement. La femme qui s’est vouée à Dieu est la gardienne naturelle du malade. Personne comme elle ne sait compatir à la souffrance, recevoir les épanchements du cœur; personne ne trouve comme elle ces paroles sans recherche et sans apprêt qui touchent, consolentet raniment. Quelle main parvient comme la sienne à diminuer les douleurs inséparables d’un pansement nécessaire? A elle la douceur du toucher, la délicatesse des mouvements ; à elle aussi cette tranquille résignation qu’elle peut à chaque Instant offrir comme un exemple à l’homme que la douleur exaspère et rend irritable. La femme seule trouve ces prévenances, ces petits soins, ces attentions, baume do la souffrance. Enfin cette frêle et délicate créature sait, comme sœur Marthe, s’élever dans les
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pourrait envier. On a dit avec beaucoup de raison : Ubt non e»t mul , «t.tnf irner- c’est un mot éternellement vrai.
Au«8i le projet d'introduire quelques sœurs dans les hôpitaux milita iet oui avaU reçu un commencement d’exécution sous l’ancien régime et auq r— I,. n.n. s.n.bI.-t.lUon.n p.nr M» Un —
persuadé que cette innovation présente des avantages qui doivent faire ses inconvénients secondaires.
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kitrait de la gazette médicale de paris du 16 juillet 1860.
CHRONIQUE MÉDICALE
Comme quoi la Chronique a porté le deuil. -Gulliver et les mirmidons— Les rubans rouges. — L’Académie rit.— La Chronique parle politique. — La, syphilis à la mode. — Un tournoi à l’Académie.— Deux partis renvoyés dos à dos à quinzaine. — Danger des mauvaises sociétés. - La liberté d’enseignement et l’impût progressif en Belgique.—Un vieux soleil et une nébulosité cosmi(|ue.
Depuis bien longtemps la Chronique ne rit plus, ne jase plus 5 ses échos ont oublié de redire les petits cancans des alentours , et les scènes qui se déroulent et s’agitent autour d’elle ne se peignent plus sur sa rétine frappée d’amaurose sans doute. Elle est donc devenue paralytique, la Chronique, puisqu’elle reste immobile, comme le dieu Terme au coin d’un champ, elle qui remuait tant des pieds et des mains, furetait, se glissait partout, l’oreille à la piste et 1 œil au guet.
Ne vous y trompez pas, la Chronique est vivante, bien vivante. Vous qui l’avez crue morte et qui vous en êtes réjouis peut-être, renfoncez vos cris d’allégresse, votre mauvais cœur n’aura pas celte cruelle satisfaction; La Chronique vous enterra tous ; elle est bien vieille, elle a des quintes et des accès d’asthme qui la rendent parfois un peu hargneuse et tracassière , c’est vrai ; mais, grâce â Dieu, l’appétit est bon, et, s’il plait au ciel, ça durera longtemps,
SI la Chronique n’a pas été malade, pourquoi donc a-t-cllc gardé la chambre ?
Les uns prélendenl qu’ayant englouti un trop gros morceau, elle a dû, comme le boa, digérer silencieusement pendant plusieurs mois. C’est une fausse supposition: la Chronique a de très-petites dents qui mordillent , mais elle n’offre rien de commun avec le requin qui avale un homme en travers. La Chronique serait-elle alors un animal liivernant qui dépense dans une saison toute son activité d’une année et s’endort jusqu’au printemps? Vous n’y êtes pas. La Chronique était en deuil. Les malins vont dire que la Chronique n’a ni parents ni amis, et qu’elle a eu bien tort de porter le deuil des autres, puisqu’à sa mort personne ne portera le sien.
Vous voulez faire cette pauvre Chronique infiniment plus méchante qu’elle ne l’est réellement. C’est une bonne fille au fond ; si bien que, pendant sa retraite, beaucoup de compatissantes personnes sont venues lui exprimer le regret de ne plus la voir paraître. Elle rejette donc aujourd’hui ses voiles funèbres et se pare des habits bariolés qu’on lui connait.
Aussi bien, elle n’a plus aucune raison pour garder le deuil aujourd’hui. Le moissonneur venu du fond de l’Asie pour nous faucher, quitte notre champ pour d’autres terres ; de jeunes pousses naissent partout et les épis à peine noués ne tombent plus prématurément sous l’instrument terrible.
Le choléra nous a quittés. Qu’il retourne dans son fangeux delta ; qu’il s’y repaisse de bonzes, de faquirs et de brahmes, mais que la ehair française ne l’affriande plus, et que l’amour de sol natal le retienne à jamais chez lui.
On dirait que le terrible visiteur a systématiquement ménagé les médecins. Certes, s’il avait voulu faire le méchant avec eux, il aurait eu beau jeu : il lui suffisait seulement de fermer la bouche, pour croquer tous les imprudents qui s’y précipitaient la tête la première. 11 ne pouvait pas avancer d’un pas sans les trouver toujours là, opposant effrontément leur face impassible à sa face livide et froide ; le cherchant partout, le poursuivant, le traquant dans tous les coins ; établissant leur domicile précisément dans les lieux qu’il choisissait pour ses pénates ; l’asticotant, le provoquant sans trêve ni relâche, semblables aux picadores lancés contre le taureau déjà furieux ; allant même au devant de lui, impatients du cartel, comme on va en reconnaissance devant l’ennemi, pour étudier ses côtés faibles afin de le recevoir le plus mal possible à son arrivée.
Eh bien ! non, il a respecté ceux qui bravaient sa colère, pour tomber sur les pusillanimes qui fuyaient à son approche. Il y a vraiment de quoi se rengorger et retrousser fièrement sa moustache, quand on en a. La médecine a fait peur au choléra ; il n’a presque pas osé y toucher ! N’allons pas si vite pourtant. Nous n’avons pas été le géant qui se mesure d’égal à égal avec le géant, mais bien des pygmées pareils à ceux qui vinrent à bout du colosse Gulliver. Notre fourmillière a si bien manœuvré, si bien poussé une foule de petits cris, déployé une multitude de petits étendards, entonné charges et fanfares, que le monstre ne s’est pas du tout soucié de hasarder son pied parmi ces nains si
goerriers. Quand ^ baissait la lête pour recueillir les murmures qui s’exhalaieul de la lrüU|>e, tes plus sinistres menaces reuiplissaieut la conque de sou oreille; uu parti menaçait de rendormir avec le chlorol'oi me ; un autre de l’embaumer de son vivant en le bourrant de camphre ; ceux-ci prétendaient le faire mourir de soif, et tous te prf ndre par la famine ; ceux-là proposaient de l’échaudenntHi et extra, tandis qu’il était ailleurs question de changer son estomac en glacière, etc, ,\u müieu de ce chaos de menaces, l’Asiatique n’a certainement pas pu déméler le pian général d’attaque ou de défense résolu contre lui ; c’est probablement ce qui l’aura embarrassé.
Si les médecins n’ont pas payé un bien large tribut à la mort, ce n’esl pas faute d’avoir prodigué leur activité et leur dévouement; à tous, sous les plus pauvres toits comme dans les riches hôtels, ils ont donné les mêmes soins, toujours empressés, souvent efficaces, et des paroles d’espoir et de consolation quand le mal était plus puissant que l’art. Sur ce grand champ de bataille, l’ennemi n’a pas été terrassé, mais la médecine a tenu bon, sans l)ronclier, sans céder d’un pas; à elle donc les honneurs de la guerre 1 Ses palmes sont bien gagnées, et la Gazettk Médicale ne sera pas la dernière à se réjouir d’avoir vu le présidents, de la république remplacer de sa propre main, sur la poitrine de l’un de ses anciens collaborateurs les plus aimés (l), le ruban rouge par la roselte-d’offlcier de la Légion d’honneur. L’administration des hôpitaux, dont le zèle ne s’est pas démenti pendant l’épidémie, n’a pas été oubliée non plus, et les largesses présidentielles ont été trouver ces hommes qui, dans leurs fonctions humbles et mé- Mloires, coopèrent si puissamment au succès de l’œuvre du médecin. Un intirniier a été décoré au Val-de-Grâce, et tous les autres ont redoublé de zèle et de dévouement, comprenant que leur mission, dignement remplie, est sainie et a droit au respect des hommes.
Deux croix ont été oüertes aux internes par l’intermédiaire de M, te directeur de l'assistance, et le ministre a eu la gracieuseté d’ajouter qu’il prétendait moins ainsi distribuer des récompenses individuelles, que témoigner au corps tout entier la reconnaissance publique pour les services qu’il avait rendus. Par surcroît de courtoisie, le ministre chargeait ces messieurs de désigner euxmêmes les deux collègues qu'ils jugeaient les plus dignes. Après une assemblée générale, les internes ont répondu au ministre qu’ils refusaient, sans donner les motifs qui les avaient poussé à cette détermination.
Si la Chronique est bien informée, des sentiments plus honorables et désintéressés que rationnels ont dicté cette conduite. D’abord, les internes ne formant pas un corps constitué, mais une réunion d’éléments destinés à se dissocier, il ne serait pas possibie de le récompenser en honorant quelques-uns des leurs. Pourtant les souvenirs et l’esprit de corps se perpétuent assez, grâce à la succession non interrompue de générations u’internes ^ui se suivent en s’en-
. 1) M. Michel Lévy, médecin en chef du Val-de-Grûce.
chevêlrant, pour que ta soli<larilé soit établie, et que les disiinclions accordée» aux internes aujourd’hui jettent un rellet sur les. internes de demain. Le second motif repose sur une délicatesse exquise au point de vue théorique, mais d'une application radicalement impossible. Tous seraient.égalemenl nnéritants, le hasard seul ayant jeté celui-ci dans un foyer d’épidémie plus actif, où il a pu rendre plus de services qu’un autre collègue qui, à la place du premier, eût montré le même dévouement. Mais alors pourquoi récompenser le soldat qui le premier gravit la brèclie, puisque le hasard seul l’a mis au premier rang, et qu’un autre n’eùt pas déployé moins de courage? Avec de tels principes, la distribulion de toute récompense serait irréalisable.
MM. les internes accepteraient, dit-on, quatre croix données à leur quatre collègues morts du choléra ; elles seraient envoyées à la famille des victimes. Aux morts les souvenirs et les larmes! aux vivants les distinctions et les honneurs !
Le ministre de la guerre a été moins généreux envers les sous-aides de l armée que son collègue à l’égard des internes. On se souvient qu’après les journées de juin 1868, il a distribué non pas des croix, mais des trousses d’honneur. Aujourd’hui on ne parle pas davantage de rubans rouges v pourtant la voix publique désigne assez haut de beaux dévouements, et le nom de M. Masseloi, aide de clinique médicale au Val-de-Grâce, est ici naturellement prononcé.
Mais la 6’Arontque tombe dans un sérieux qui pourrait bien lui faire chercher une mauvaise aOaire par les colonnes supérieures, sur le territoire desquelles elle empiète évidemment. Il faut entin se dérider une bonne fois, puisque la grave Académie elle-même défronee son sourcil, au récit des merveilleux et désopilants prophylactiques qui pleuvent tous les jours sur ses bureaux, hélas !. non pas en pluie d’or.
Que n’a-t-on pas été chercher, sur la terre et dans les airs, dans l’homme et hors de l’homme, pour trouver un père au choléra 1 On a tout invoqué, depuis les plus terribles agents, comme l’électricité, jusqu’à ces inoffensifs vaisseaux lymphatiques méchamment inculpés d’engendrer la maladie en se livrant aux désordres du mouvement antipéristaltique. Si l’on a beaucoup accusé, on n a pas été moins prodigue pour élever sur le pavois. Que de remèdes, grand Dieu ! Mais comme un seul bon moyen ferait bien mieux notre aflairel L un voudrait nous envoyer brouter le slachys anatolica sur les pentes du mont Olympe •, l’autre, plus patriote, ne va pas chercher si loin, car le Périgord, avec ses truffes, lui semble un instant la véritable terre promise. Les aromates n’ont pas trouvé des partisans partout; on est tombé dans les extrêmes opposés, et ici les extrêmes ne.se touchent pas. De par Van Swieten, on a proposé d’ouvrir des lieux d’aisances dans toutes les rues. Infection pour infection, choisissez.... Il est douteux que le moyen soit jamais eh odeur de sainteté.
Van Swieten n’esl pas le .seul qfii ait remarqué ce singulier antagonisme. Dans la petite ville lorraine de Gerhevillcr, on conte encore la chronique sui-
»4me ; «le tous les Itabliams, trois teinmes seulement échappèrent à la terrHile peste noire du «luaiorWéme siècle; l’une d'elles, forcée par la misère à chercher asile dans des lieux d’aisanCes, s’était trouvée si bien de ce domicile, qu’elle avait eiiitagé deux amies à partager avec elle son étroile demeure. Ce fut leur salut. Un paysan qui passait les mit à même de commencer le repeuplement. Ici la chronique est très-crue. Nos ancêtres dédaignaient les voiles allégoriques que les Grecs ont jetés sur Pyrrha et Deucalion.
Nos représentants ont été si maltraités par le choléra, que les électeurs-médecins ont dû songer avec une sollicitude particulière à leur précieuse existence. On se souvient que la chambre était devenue un laboratoire de miasmes autant que de politique, et que tous les membres, blancs et rouges, menaçaien t de tourner au bleu. Heureusement qu’un confrère vient de découvrir une très^ simple manière de neutraliser le qnid divinum, en allumant de grands feux de houille; il veut surtout chauffer les représentauis, sans doute jusqu’au rouge, et prétend les conserver par ce singulier moyen. Quoique la Chronique ne parle jamais, au grand jamais, politique, qu’on lui permette pourtant de glisser son mot ; elle ne présume pas que porter toute la chambre au rouge puisse jamais passer pour un procédé conservateur.
Ce vilain mal, que les Français appellent napolitain, pour se décharger du reproche de l’avoir engendré et répandu, et que les Napolitains nomment fran- .çais, de peur d’être accusés d’en être les auteurs, eh bien! ce vilain mal va devenir le chéri, le recherrhé, chacun s’en disputera la paternité ; car, s’il faut en croire une voix venue du fond de la province, il est au choléra ce que la vaccine est à la variole. Avec ce bénéhce, tout le monde voudra du prophylactique, hommes, femmes, enfants, laïques et ecclésiastiques. Notre confrère n’en doute pas, et propose une inoculation générale, par l’intermédiaire très-moral de la lancette. Cette grande découverte n’a pas trouvé grâce devant l’austère rapporteuFde l’Académie, qui montre au novateur la rigueur de la loi en perspective, au lieu de la récompense nalionalé et proportionnée au service qu’il sollicitait, dans la profonde conviction d’avoir bien mérité de l’humanité.
Les académiciens sont descendus en champ clos pour un véritable tournoi
de politesse, dans lequel la courtoisie a triomphé, comme cela va sans dire. Figurex-vous que les étrangers inscrits pour une lecture suivent quelquefois les séances pendant toute une mortelle année , guettant le moment propice où il leur sera permis de monter à la tribune; mais, hélas! ils sont soumis au supplice de Tantale, car la tribune ne désemplit pas d’orateurs. En règle de bonne chevalerie, l’hospitalité exige qu’on cède le pas à ses hôtes-, aussi le comité proposa-t-il de consacrer un quart d’heure, dans chaque séance, après la lecture des rapports, à entendre les étrangers inscrits. Mais il eâi des gens qui aiment mieux être entendus qu’entendre les autres. Nous ne jugeons pas ici la question -de savoir si le public est de leur avis-, mais l’Académie ne s’est pas rangée de leur parti ; elle a rorabatlu les peu courtois chevaliers qui, abusant de leur cLei
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soi, voulaient à toute force faire passer leurs hôtes après eus. Leur camp, au grand honneur de la société, n’était pas nombreux r deux noirs chevaliers barbus, chevelus, touflus, hérissés, voilà tous les opposants qui ont fait tache sur l’académique assemblée.
— Si vous avez jamais été candidat, vous savez les émotions et les perplexités de l’attente ; mais ce que vous avez éprouvé n’approche certainement pas de l’angoisse des dernières élections de l’Académie, Une première épreuve ayant produit un nombre de suHrages supérieur à celui des votants (il y a évidemment un cumulard à l’Académie], on procéda à un second tour de scrutin qui ne donna à personne la majorité absolue. Le scrutin de ballottage est ouvert, et le sort des candidats s’agite. Tous deux, face à face, ils attendent à la porte, se regardent dans le blanc des yeux comme s’ils voulaient se pénétrer mutuellement... Entin la salle leur est ouverte et chacun dévore d’avance le mot qui doit mettre lin à son anxiété et permettre à sa joie de faire explosion ; mais hélas ! c’était la journée du doute, et chaque candidat a obtenu hU voix. Le tribunal a remis l’affaire à quinzaine, et, bien entendu, renvoyé les deux parties dos à dos.
La destinée des deux postulants a tenu à un cheveu, à un vote qui s’est perdu sur un candidat dont le nom ne devait pas être ballotté. Un seul homme, — saura-t-on jamais qui — s’est trouvé arbitre suprême et maître absolu de la décision de l’assemblée, qu’il pouvait faire pencher, selon son caprice, à droite ou à gauche.
Pendant ces quinze jours, les candidats ne se mettront pas en grève : le terrain sera sondé, on rafl'ermira les parties faibles, on entretiendra les points bien fortifiés, et tous ces petits préparatifs de combat se machineront au sonde mille tintements des sonnettes de MM. les académiciens, tirées bien des fois par la main tremblante des postulants.
Heureusement que la péripétie de cet imbroglio, unique peut-être dans les fastes de l’Académie, ne peut tourner qu’à l’édification générale, car l’heureux élu sera, en toute occurrence, une bonne acquisition pour l’Académie,
— Il y a des gens qui s’exposent bénévolement à se trouver en bien mauvaise compagnie, et qui se hissent imprudemment sur une estrade qu’ils prennent pour un char de triomphe, mais qui se change quelquefois en pilori. C’est une réflexion que chacun fait en voyant certains noms honorablement connus, affichés en grosses lettres sur tous les murs. Les quolibets décochés contre le voisin rejaillissent sur le nouveau venu, et les coups de dents qui déchirent l’uii écornent également l’autre. La jeunesse du Val-de-Gràce, dans le journal qui lui sert d’interprète, a lâché bride à toutes ses colères contre celui de ses iréshonorés chefs dont l’enseigne placarde aujourd’hui toutes les rues de Paris, promettant aux familles le vrai sirop anticholérique. Mais que l’écho se tranquillise ; un seul coup de grosse caisse ne forme pas un orchestre, et l’on sait que la réserve et la retenue sont dans les habitudes du corps militaire de santé.
— La Belgique, sans bouleversements et s.ins crises, marche tout aussi bien
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fjtif nous Tersios idées les plus libérales. Dans le nouveau projet de loi sur I enseignement supérieur, le socialisme scientillque ouvre à deux battants les portes rterUoiversilé àl’homoèopathie. Hahnemann, dont les idées trouvent déjà des interprètes au sein de l’Académie de médecine de Belgique, aura bientôt des représentants officiels en togfr-et en toque.
De l'impôt progressif on ne parle pas tant cher, nos voisins que chez nous, mais voilà qu’on le met en pratique, et que, par arrêt du tribunal de première instance d’Anvers, le médecin pourra en réclamer le bénéfice à ses clients. Taxer les visites à prix fixe et les compter une à une, n’est-ce pas faire de la science une marchandise qu’on pèse et qu’on jauge, et passer un brutal niveau sur toutes les capacités, sur toutes les intelligences? Les tribunaux belges ont compris tout ce qu’il y a de grossier, qu’on me passe l’expression, à matérialiser ahisr l’intelligence; ils ont décidé que les honoraires seraient en rapport avec la réputation du médecin et les services rendus au malade ; et dé peur que la famille du pauvre ne soit réduite à s’imposer de dures privations pour payer le médecin, tandis que le riche ne retrancherait rien de ses superfluités, il a établi qne les honoraires suivraient aussi une progression parallèle à celle de la fortune du client.
— La Gazette a trop souci des intérêts professionnels du corps pour oublier de signaler les médecins qui aspirent au scabreux honneur de représenter leurs concitoyens. Chaque candidat a moralement droità l’insertionde quelques lignes de sa profession de foi, et la Chronique frustrerait trop le lecteur aujourd’hui,* si elle' passait sous silence le manifeste qui vient de lui: parvenir. Laissons lecandidat faire valoir lui-même ses titres ;
<1 Ayant par l’étude, l’amour du bien public et la dioilUre de toute ma cou* duite, acquis le titre honorable de docteur en médecine, et par droit de concours, le grade de médecin d’armée ; fait, en cette qualité, vingt et une campagnes aux armées d’Allemagne, d’Espagne, d’Afrique et en France ; combattu vingt-deux épidémies de maladies graves, y compris celle du terrible et redoutable cboléra-morbus indien, à Oran (1834); sauvé la vie à plus de 80,000 braves pendant les trente ans de ma carrière médicale militaire; fait paraître quatre ouvrages en médecine, qui m’ont valu une honorable distinction dans les sciences médicales-, adressé quatre propositions de grande utilité publique au gouvernement provisoire, et successivement à deux düTérents ministres des finances savoir » 11 s’agit d’abord de diminuer d’un tiers le poids des monnaies de
billon en circulation, ce quidonnerait lOOmillionsde bénéfice. On aurait pu croire d’abord que le candidat était Lorrain, à le voir ainsi rogner les pièces de six liards; mais il n’en est rien.
Passons les deux antres propositions , qui , selon le candidat lui-même, ne sent, comme la première, que des bagatelles, en comparaison de la grande loi qu’il proposera s’il a le bonheur d’étre élu. Cette loi devrait exitler en pratique depui» de$ iiécles. Par son absence, qu’arrive-t-il? « Des milliers de et-
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toyens ne peuvent se nourrir que misérablement ; de là le manque de forces, la ruine de leur santé, de graves maladies et une mort prématurée des chefs de famille ; sans parler des chagrins et des larmes qui les dessèchent, eu® e| leurs familles! Lçs maîtres renvoient les domestiques, qui se retirent auprès de leurs parents pour partager avec eux leur extrême misère et pleurer ensemble. n u4utre malheur !... Mais en voilà bien assez pour vous faire venir l’eau à la bouche, cher lecteur; on vous le donne en mille à deviner.,,, Jetezrvous votre langue aux chiens? Le postulant va noua dire le mot de l’énigoto : Je veux parler, honorables citoyens et frères, du fléau terrible et redoutable de la grêle! Notre confrère veut devenir non-seulement un ^aragfêle, màis il garantira les populations des funestes résultats des gelées du printemps, des brquilr lards, de toutes les intempéries de l’atmosphère et des inondations.
Honorables citoyens et frères, votons tous pour Pierre Vignes, médecin d’ar-, mée en retraite, rue duWauxball, n° 6, à Bordeaux,
Mais ce n’est pas tout ; un petit météore a paru, — je ne dirai pa? brilli^ un instant dans l’atmosphère électorale. La né;bulosité cosmique n’a, été vieibje que deux jours, et encore dans des points si restreints que nous sommes peutêtre les seuls à l’avoir aperçue.
XXTRAIT DE J.A f.AIETTt MÉDlCAtE DE TARIS du -38 juillot 18/d).