PAR
H. BODlCHOni,
Docteur-médecin à Alger.
Les hommes auxquels sont confiés le gouvernement et la colonisation de l’Algérie, sont souvent le résultat de choix si précipités ; les militaires aux mains desquels on remet cette tâche, ont quelquefois reçu une instruction et une éducation qui les rendent si peu aptes à s'en acquitter fructueusement ; enfin l’autocratie, le manque de contrôle et de critique, conduisent, dans quelques circonstances, les hommes en place à de tels abus et surtout à de telles réticences, que le médecin désireux d’utiliser toutes ses connaissances et ses aptitudes, et d’user de son indépendance pour la recherche
(1) Un vol. in-8*. Paris, 18J|5.
(2) Un vol. in-8“. Alger, I8ft7.
de la vérité, a' devant les yeux une mission aussi étendue que périlleuse. Les dangers et les travaux s6nt 'assez hiultîpliés pour que les plus hardis y renoncent le plus souvent. Honneur donc à ceux qui consacrent leur vie et sacrifient leurs intérêts au désir de servir la chose publique. La tentative seule est un mérite, et les succès obtenus sur ce champ de bataille contre l’erreur, le mensonge et l’intrigue, valent bien la palme du guerrier.
C’est dans 1a calégôrie de |Ç:e3' hommes. probes et laborieux, indépendants et penseurs, que feeh-ànge llî.le' dotteur Bodîchbn, fixé en Algérie depuis une époque voisine de la conquête.
Ce qui distingue les travaux de cet- honorable confrère, c’est une entière indépendance dans un pays où il est dangereux de dire tout ce que l’on pense ; c’est l’étude approfondie des races algériennes et des . influence.'; que le climat, la religion et le régime gouvernemental exercent sur elles ; ce sont des aperçus sur les métamorphoses que ces races doivent nécessairement subir ali crihtàct dcscolonisatèürs eui-o^ééiis; enfin fies déductions politiques que nous laisserons ici de côté pour ne nous occuper que de l’antropologie, parce que cette dernière science seule offre des points de contact avec la médecine.
Les travaux de M. Bodichon l’pnt mis a^z en relief pour lui faire jouer un rôle social et politique en Algérie, et pour le porter à deux doigts de la représentation nationale. Le libre-parler, l’austérité et le libéralisme des principes, la franchise et la netteté des moyens, devaient nécessairement rattacher beaucoup de partisans à M. Bodichon, sous le régime actuel ; mais, d’autre part, les critiques n’ont pas été épargnées, et voici le côté faible auquel elles ont pu s’attaquer. L’auteur ne tergiverse jamais avec les principes : une fois qu’une vérité a été par lui rigoureusement établie, il poursuit imperturbablement sa mise à exécution, et brise les obstacles plutôt que de consentir à se dévier un instant de la route pour les tourner. Or, lorsque ces obstacles sont inhérents à la civilisation, ancrés dans nos mœurs, infiltrés dans'nos habitudes, il y a une sprte de témérité à ne pas en tenir un compte sérieux. Quand un état de choses factice est devenu pour nous une secondé nature, nous avons beau en apercevoir avec netteté les inconvénients radicaux, nous y tenons tellement qu’on ne peut nous arracher une seule concession. Et, pour le dire e,n passant, si les médecins sont loin d’avoir toujours réussi en politique, c’est parce qu’ils manquent tous un peu de flexibilité dans l’application des moyens, et que leur habitude de raisonner philosophiquement, leur absolue liberté de penséé, les transportent trop souvent dans un monde idéal, et leur fait perdre de vue lès exigén'cesde
la réalilé. Ne. voulant Jaire aucune concession aux préjugés souverains, parce que ce sont des préjugés, ils se sont brisés eu commençant leUt-teuvre. Avec moins de rigidité et plus de condescendance aux taiblessés humaines, ils l’eussent peut-être menée à bonne fin ; car, mieux que les autres classes de. la société ils sont capables d’apercevoir ce. but dans les nuages de l’avenir. Noos ne voulons pas dire que les médecins soient utopistes et rêveurs ; loin de là, ils sont essenliellément pratiques, mais pratiques avec tyrannie, avec inflexibilité et leur emportement pour Papplicàlion immédiate perd leurs meilleurs projets.
On ne tardera pas à reconnaître que ces qualités et ces défauts, apanage de la classe médicale, sont manifestes au plus haut point chez le docteur Bodichon ; mais ajoutons de suite que si les défauts sont très-accentués, les qiialités ont suivi une progression ascendante plus rapide encore, dé sorte que l’éloge doit l’emporter de beaucoup sur la critique, aux yeux de tout jugé impartial.
D’après M. Bodichon, les deux peuples primitifs de l’Europe sont les bruns et les blonds, dont les caractères ont été, dans l’origine, des plus tranchéfe au moral comme au physique. Quand la simplicité primitive se fut altérée, les bruns furent surtout représentés par les Atlantes et les Ibériens, les blonds par les Germains et les Celles. Race brune, race blonde, telle est la dicholomie radicale de l’anthropologie européenne.
Il est incontestable que M. Bodichon a établi, avec une profondeur dé vues qui rappelle quelquefois Blumenbach et une sagacité qui nous reporte souvent à G. Forster, la comparaison entre les aptitudes physiques, sociales, affectives et intellectuelles des deux races primordiales. Nous devons renoncer à donner par l’analyse une idée de ce parallèle des plus complets. Passant de la théorie à l’application, M. Bodichon ouvre l’histoire, et explique par la prépondérance d’une race sur l’autre dans tel et tel pays, les grands événements qui s’y sont passés. L’agrandissement si rapide de l’empire romain serait dû à la diversité des peuples qui formèrent son noyau ; sa corruption, sa chute, ne sont qu’une conséquence de la prééminence numérique et sociale de la race brune, je dirais presque de son exislebce absorbante et tyrannique, à l’exclusion de la race blonde, dans presque toute l’étendue de cet immense empire. Si ses qualités, centuplées par la concentration, ont pu amener rapidement un état de choses prospère, les défauts dé la race se sont également exagérés par l’accumulation, et ont prodtiit par leu» excès «ne dissolution générale. Mais il n’esl pas dans les desseins dé la Providence qu’un grand peuple périsse; il est régénéré par des éléments
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destinés à changer sa constitution, à neutraliser ses défauts, à augmenter ses qualités. La race blonde, c’est-à-dire les peuples descendus des forêts de Germanie, des bords de la Baltique, des plateaux de l’Asie, était appelée à cette mission providentielle.
Le second point capital sur lequel insiste M. Bodichon, c’est rulilité, la nécessité des croisements. Pour qu’une race soit vivace et ne s’use pas par l’exagération de son individualité, c’est-à-dire de son caractère, de ses aptitudes diverses, de ses passions, etc., il faut que des tendances contraires, puisées dans le mélange des deux sangs, viennent mitiger, neutraliser les manifestations outrées qui lui sont propres. Ainsi la sympathie, la chasteté, te spiritualisme, la sociabilité de la race blonde, contre-balanceront la tendance à l’isolement, les appétits physiques brutaux, la cruauté de la race brune, et les qualités de celle-ci doteront la première d’attributs qui lui manquent.
La loi de la régénération des espèces par le croisement, qui au fond est une espèce de greffe, peut se formuler ainsi : entre deux races qui s’amalgament, la plus belle reproduit son type de préférence à la plus laide ; deux races laides qui se combinent engendrent néanmoins un métis plus beau que les deux types procréateurs ; les croisements embellissent les races au physique, et les perfectionnent au moral ; le croisement des races est dans tes tendances instinctives des peuples : il s'exécute par suite d’attractions inhérentes à la nature humaine; enfin, par le croisement des races, on détruira les idées exclusives de nationalité, les tendances à l’isolement, la combativité, et l’on parviendra à la fraternité universelle, à cette harmonie que des systématiques veulent créer de toutes pièces en devançant les temps, en bouleversant, au lieu de modifier insensiblement et sans cataclysme social. A un point de vue qui intéresse au plus haut degré le médecin hygiéniste, un autre bénéfice jaillira de la fusion des races : c’est le facile acclimatement des conquérants européens sous les deux les plus brûlants; et ici l’histoire, c’est-à-dire l’expérience, l’application, sont entièrement d’accord avec les données du raisonnement.
Voilà à peu près la substance des idées de M. Bodichon à l’égard de la greffe humanitaire, et nous pensons que tout esprit dégagé de système préconçu se rangera de son côté. Mais quand il arrive à l’application, il esquisse de tels projets de fusion entre différents peuples ; il jette de telles indications pour les unions royales, que, pour être la fidèle traduction de vérités acceptées, elles n’en sont pas moins irréalisables avec notre civilisation et l’état social comparé des différentes nations. .1
Amvüiis à la qiiesliüu de l’Algérie. Oii prossenl pcul-tMi'C que ce ne sera <^u’uu corollaire (les grandes règles que nous venons d’établir ; mais, par inallieur, il n’en est pas ainsi : le peuple arabe, d’après M. Bodiebon, a des destinées contraires il celles qui président à la vie des peuples en général.
Kl d’abord, après avoir ÿté un coup d’ccil sur l’iiisloire depuis la plus liaule antiquité, M. Bodiebon formule celle maxime peu encourageante pour les partisans de la colonisation :
a Kn Afrique, une modification climatérique porte à la cruauté et à la détérioration morale non-seulement les peuples d’une origine tout à fait indigène, mais encore ceux d’une origine étrangère. »
.Après avoir puisé les éléments de sa conviction dans l’iiisloirc, M. Bodic4ion étudie les influences du sol et du climat sur l’homme, et il complète ainsi sa pensée ;
M A notre sens, c’est parce qu’une influence fatale tend incessamment il les mettre en rapport avec la nature africaine. Ils deviennent cruels et barbares, parce que la nature africaine l’est elle-même, et qu’en général chaque région du globe finit par s’assimiler les êtres qu’elle nourrit. »
Les partisans de la colonisation n’ont pas à se désespérer devant celte fatalité, car, de l’avis de l’auteur, la France, grâce à son génie particulier, a la mission de modifier profondément celle terre barbare qui, à son tour, adoucira l’humeur cruelle de ses enfants.
C’est à l’aide de faits, d’arguments puisés dans l’histoire, et d’analogies logiquement déduites, que M. Bodichon arrive à établir tous ces principes.
()ue deviendra la race arabe ? Elle périra, et nous devons employer tous nos efforts pour l’exterminer. Cet arrêt semble d’autant plus barbare, au premier abord, que l’auteur nous a habitués à des sentiments de conciliation, de dém(îphilie, qui ont fait planer sur toutes ses œuvres une ardente aspiration à la fraternité, à l’harmonie universelles. Mais nous l’avons dit, c’est un des faits iM-incipaux du caractère de M. Bodichon, de sacrifier tout à la rigidité de ses principes et de sa conviction ; or, des considérations que nous ne pouvons reproduire ici, malgré leur élévation et leur originalité profonde, lui ont démontré que certains peuples sont destinés à périr — ce qui s’aperçoit ^ des symptômes déterminés — et que la race arabe rentre dans la catégorie de ces races vouées à la mort. En suivant l’auteur pas à pas dans la discussion, on ne larde pas à reconnaître que ses idées humanitaires ne lui ont pas un instant fait défaut, et le reproche, de cruauté ne peut plus l’alleindre.
« La destruction violente de certaines races, quoique douloureuse aux
Jeux de riiumaiiilé, est cependant conforme aux fins de la nature, » dit M. Bodichon, et cela arrive toutes les fois que cette peuplade ou celle race sont un obstacle à la marche de l’humanité tout entière vers la perfectibilité. L’extermination de ce peuple n’est alors autre chose que l’amputation d’un membre pour sauver l’individu.
« Aux yeux du véritable philanthrope, ajoute l’auteur, la prise de possession de l’Amérique a été un bonheur pour l’humanité, » malgré l’extinction des races qui peuplaient les deux péninsules avant la conquête. K La misanthropie seule peut mettre les malheurs de cette occupation audessus des bienfaits qui en ont résulté. »
Les Caraïbes ont disparu parCe que leur état social était un attentat perpétuel contre l’humanité. Il était dans les fins providentielles qu’ils fussent rayés de la liste des nations ; aussi la guerre en a fait périr, mais en temps de paix leur dissolution marchait plus rapidement encore. Le meurtre, les déprédations, les guerres intestines, les sacrifices humains et les mutilations, l’hostilité envers tout ce qui était étranger, la polygamie, l’esclavage de la femme, tout en faisait une nation dégradée qui, aux yeux de l’économie humanitaire, devait disparaître, car elle la rongeait comme une lèpre.
Dès l’origine^ elle avait méconnu la loi suprême imposée à l’homme, savoir, l’obligation du travail ; c’était donc un rameau parasite et gourmand qu’il importait d’élaguer de l’arbre de l’humanité.
Or la nation arabe offre, d’après M. Bodichon, une dégradation morale qui la voue au même sorL Elle se soustrait aussi à l’influence de la perfectibilité humaine, et ne sait pas seulement conserver et perpétuer les germes de civilisation que l’Europe plante de temps en temps sur sa terre ingrate ; elle est paresseuse et ennemie des autres races, elle méprise l’agriculture, vole, pille, sodomiset se déchire de ses propres mains, n’a pas le sentiment du beau idéal, matérialise tout, est querelleuse et fanatique, n’écoule que ses instincts et n’entend pas la voix de la raison, elle accable la femme, elle a des esclaves elle périra comme les Caraïbes;
Voyez la race juive, au contraire : expulsée, persécutée partout, elle se perpétue et prospère ; et pourquoi ?
« Parce que, mieux que toute autre race, les juifs ont mis en pratique la loi du travail ; parce que, en face de la civilisation, ils ne sont pas demeurés stationnaires, parce qu’ils n’ont pas été rebelles au progrès, et que leur étal social n’a pas été un outrage aux lois de l’humanité. Quand ils ont possédé une terre, ils ne l’ont pas laissée inculte. En somme, i)arce qu’ils ont été des travailleurs dans les champs du progrès. »
ces paroles remarquables, écrites avant la fermentation produite par notre nouvel état social, donneront une juste idée du libéralisme de M. Bodicbon, et de l’élévation de ses vues humanitaires et politiques. S’il nous était permis de pénétrer dans sa vie privée, nous trouverions (véritable anomalie en Algérie) une austérité de mœurs en parfaite harmonie avec les principes qu’il professe. On peut critiquer M. Bodichon, mais toujours on l’estimera.
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RXTRAIT DK I.A GAZETTE MÉDICALE DE PARIS du 4 août 1849.
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