TRAITEMENT DE LA FIÈVRE COMATEUSE DÉCLARÉE
Quand on apporte un malade plongé dans le coma, il faut diriger le traitement dans le double but de remédier aux accidents actuels, et de prévenir un autre accès qui ramènerait les mêmes accidents.
A. Remédier aux accidents actuels.
La conduite du médecin ne doit pas être la même pour tous les sujets. Nous avons établi, à notre article Diagnostic, les principaux signes auxquels on reconnaîtra la forme syncopale de la forme apoplectique. On ne devra pas perdre de vue celte distinction ; elle est capitale pour la thérapeutique.
Dans la première, le pouls est presque insensible, la respiration à peine marquée; les extrémités et quelquefois toute la surface du corps sont glacées. L’indication est évidemment de ranimer la vie prêle à s’éteindre. On y parviendra à l’aide de frictions, de Turticalion, de sinapismes promenés largement sur les membres et même sur le tronc, de vésicatoires appliqués avec l’eau bouillante ou le marteau de Mayor, enfin par l’administration de toniques et d’excitants diffusibles par l’estomac ou en lavemenls. Nous nous sommes bien trouvés des injections intestinales avec camphre 0,5 à 1, et extrait mou de quinquina 3 à 6 grammes. 10 à 12 gouttes d’éther, projetées dans la bouche, produisent souvent aussi une vive sensation, une sorte d’explosion qui réveille le malade. Il nous a semblé enfin que les lavements de sulfate de quinine ont agi non-seulement en conjurant l’accès à venir, mais aussi en réveillant la vitalité. Pour favoriser ce dernier effet, nous ajoutions de l’éther, adjonction dont se louait beaucoup, dans des circonstances pareilles, un estimable praticien, M. Trastour, chirurgien en chef de l’hôpital militaire de Toulon.
Il va sans dire que les évacuations sanguines seraient mortelles dans la forme syncopale.
Dans la forme apoplectique, et en général toutes les fois que le molimen sanguin se fait énergiquement vers la tête, la conduite du médecin sera différente , selon que la vie est menacée ou non d’extinction immédiate. Dans les premiers cas, les symptômes ont de l’analogie avec ceux de la forme syncopale : le pouls est petit, la peau froide, la respiration languissante; mais la face peut être violacée et turgescente. Dans ces circonstances, il faut recourir aux moyens sur lesquels nous venons d'insister, sauf à leur
subsliluer plus lard, quand la réaction viendra, ceux que nous allons spé-
cifier. , • , ♦
Quand les lésions cérébrales ne sont pas très-graves, et que la vie n est
pas menacée d’nn prochain péril, le pouls est développé et fréquent, la respiration large et sonore, la peau chaude, la face fortement colorée; il faut débarrasser les organes du sang qui les obstrue et les empêche de fonctionner. Dans ces circonstances, le coma et le collapsus sont jusqu à un certain point plutôt indirects que directs; il y a plutôt oppression que destruction des forces. Le cerveau étant l’organe vers lequel le raptns s’est porté avec le plus d’intensité , c’est à son dégorgement qu’on devra viser d’abord. Les ventouses scariliées à la nuque nous ont rendu des services incontestables. Leur action est plus prompte que celle des sangsues, auxquelles elles devront conséquemment être préférées; les sangsues, d’ailleurs, manquent souvent dans les postes avancés de l’Algérie. Lorsque la roideur ou l’incurvation de la colonne vertébrale feront craindre que la moelle ne soit le siège d’une congestion, on appliquera aussi des ventouses scarifiées le long du rachis. Le vésicatoire à la nuque ne nous paraît pas indiqué pendant l’accès; mais plus tard on pourra quelquefois avoir recours à ce moyen. La nuque doit être conservée inlacte pour qu’on puisse y ap- * pliquer des ventouses scarifiées, toutes les fois, que le besoin s’en fera sentir. Le vésicatoire s’opposerait à cette médication, à laquelle nous attachons une grande importance. Si l’on croit devoir poser quelques vésicatoires, soit pour rappeler la vie par l’excitation qu'ils causent, soit comme révulsifs, on les mettra sur les membres. Pour obéir à ces dernières indications, on pourra aussi recourir aux sinapismes.
Dans nos 13 cas, nous avons pratiqué six saignées, et c’est peut-être déjà trop. La phlébotomie n’a été faite deux fois sur aucun sujet. Nous avons ordonné les évacuations sanguines générales toutes les fois que les signes qui commandent les évacuations locales ont été portés à un haut degré d’intensité chez un sujet robuste. Si les premiers médecins militaires qui ont traité les maladies d’Afrique, alors très-peu connues, ont abusé des saignées, par suite d’idées préconçues puisées dans la doctrine de Broussais, il nous semble que beaucoup de médecins de Paris et surtout de Montpellier, qui n’ont pas vu l’Afrique, prêchent une conduite opposée presque également fâcheuse, en proscrivant d’une manière trop générale les saignées dans les fièvres pernicieuses. L’emploi de la saignée, et de tous les moyens autres que le sulfate de quinine, est une pure affaire de diagnostic ; nous ne saurions trop le répéter : il n’existe pas d’être qu’on appelle fièvre
pernicieuse. Les fièvres dites pernirienscs sont constituées, comme les types les plus simples, par l’intoxication paludéenne (A un plus haut degré en général), et de plus par un assemblage de phénomènes dynamiques et de lésions physiques qui, réunis à la plus grande intensité de l’intoxication. donnent la forme à la pyrexie. Le sulfate de quinine ne peut donc pas à lui seul suffire à toutes les exigences.
Nous ne terminerons pas ce qui est relatif aux saignées sans faire soigneusement oliserver que les congestions et les divers autres phénomènes qui, survenant sur un individu sain, exigent une phlébotomie, parce qu’on peut les croire le commencement d’une affection qui va progresser; nous ne terminerons pas, disons-nous, sans faire observer que ces phénomènes ne dictent pas les mêmes indications chez le fébricitant, s’ils ne sont pas trop considérables , parce qu’ils disparaissent alors avec l’accès qui les a produits, loin d’être le premier pas d’une affection organique qui va poursuivre sa marche. En second lieu, on sera réservé dans les évacuations sanguines, parce qu’elles ont pour effet d’affaiblir l’économie, surtout dans les pays chauds, et de diminuer la force avec laquelle l’organisme lutte contre le toxique paludéen.
B. Prévenir un nouvel accès.
On ne ferait qu’une pauvre médecine des symptômes si l’on se bornait à employer la médication que nous venons d’indiquer. Comme la fièvre carotique est presque toujours mortelle au second accès, il faut s’efforcer de prévenir cet accès. On administrera immédiatement le sulfate de quinine, au milieu des accidents, de manière que le sel ail le temps d’agir avant l’époque à laquelle doit surgir l’accès suivant. On n’attendra pas l’apyrexie ou la rémission, parce que ce serait perdre un temps précieux ; d’ailleurs nous avons vu que le coma peut continuer pendant plusieurs jours de suite : dans ces cas on espérerait en vain l’instant désiré, et l’accès ne serait pas conjuré.
Toutes les fois qu’il y aura possibilité, on confiera simultanément l’absorption du sulfate de quinine à l’estomac et à l’inteslin, soit 1 gramme et jusqu’à 2 grammes en potion et la même quantité en lavement; de celte façon on aura la chance que le médicament soit supporté d’un côté, s’il n’est pas gardé de l’autre. Nous avons dit que dans notre épidémie ces deux voies nous ont été rarement ouvertes : le rectum, dans la majorité des cas, a pu seul recevoir le médicament que nous avons dosé à 1, 2, 3 et même Zi grammes. Il est ulile de débarrasser l’inteslin, à l’aide d’une injection
émollienle, avant de faire administrer le lavement médicamenteux. Nous avons été assez heureux pour que celui-ci fût presque toujours gardé et absorbé ; peut-être l’adjonction d’éther émousse-t-elle ,1a sensibilité de l’intestin et favorise-t-elle la tolérance.
Si le lavement est rendu, soit parce que le malade est affecté de flux diarrhéique oudyssentérique, soit parce que le rectum est momentanément paralysé et son sphincter sans pouvoir contractile, il faut immédiatement appUquer des vésicatoires et les saupoudrer comme nous l’avons recommandé à notre article Prophylaxie. Les indications sont ici bien plus pressantes ; il faut se hdter. Si le lavement est conservé pendant un temps insuflisanti l’absorption du médicament en totalité, il faut également recourir au vésicatoire. Il sera même prudent, dans certains cas, d’incorporer le sulfate quinique avec de l’axonge et de frictionner les aisselles et les parties supérieures et internes des cuisses ; ce moyen a donné de bons résultats à M. Boudin.
Pour l’administration ultérieure du sulfate de quinine, on se conformera aux règles que nous avons établies en parlant du traitement prophylactique; la hardiesse est ici non-seulement permise, mais formellement commandée.
Voici un exemple de notre mode d’administration.
Premier accès carolique le 12 août . . .
à grammes de sulfate de quinine
Plus d’accès
le 13 — . . .
le lû — ...
le 15 — ...
le 16 — . . .
le 17 — ...
le 18 — . . .
Après quelques jours d’interruption, nous donnons encoi'e quatre ou cinq prises de 0,5.
On voit que, grâce à la médication, il n’y a eu qu’un seul accès; que nous avons prolongé l’administration du sel à haute dose pendant sept jours, de peur de récidive; qu’enfm, après uu peu de repos, nous l’avons repris. Sydenliam recommandait déjà la cessation du quinquina après le septénaire, et sa reprise quelques jours plus lard.
Dans d’autres cas, que nous opposons à celui que nous venons de résumer, 3 et même /i grammes de sulfate quinique n’ont pas empêché l’accès du lendemain. KnAn, notre obs. I, relative à une lièvre de forme soporeuse.
est un exemple de l’opiniâtreté des récidives, malgré l’administration quotidienne du fébrifuge.
Pendant l’accès, nous n’avons pas donné de vomitif, à cause de l’impossibilité ou des grandes difiicullés de la déglutition. Nous n’avons pas non plus toujours cherché à remédier immédiatement à la constipation qui souvent datait de plusieurs jours, parce que les lavements purgatifs eussent pu fatiguer l’intestin, de l’intégrité duquel nous avions besoin pour l’absorption du fébrifuge. C’est pour la même raison que nous n’avons jamais essayé le lavement vinaigré que J. Frank recommande dans les fièvres pernicieuses comateuses.
C. Entre les accès, après la cessation des accès, dans la convalescence.
Lorsque l’accès se termine le soir même du jour où il a paru, on donne de nouveau du sulfate de quinine, si la quantité administrée pendant l’accès n’a pas été considérable, ou si l’absorption n’est pas jugée complète, ou si, la première dose ayant été de 2 ou 3 grammes, on ne remarque néanmoins aucun symptôme de l’ivresse quinique. Si l’on ne juge pas à propos d’ordonner le fébrifuge, et qu’on le remette au lendemain matin, on pourra administrer un vomitif ou un purgatif, selon les exigences de l’état bilieux ou de la constipation. Au lieu de purgatif, on aurait au contraire recours à des lavements amylacés-opiacés, s’il existait un flux intestinal, ainsi que cela s’est rencontré plusieurs fois pendant notre épidémie. Dans l’apyrexie, la déglutition devient le plus souvent facile et le sulfate de quinine peut être confié à l’estomac. La persistance de la pesanteur de tête et de la congestion cérébrale demandent de nouvelles ventouses scarifiées à 1a nuque.
Si le coma se prolonge plusieurs jours, on ne devra pas moins administrer quotidiennement le sulfate de quinine ; c’est ce que nous avons fait dans notre cinquième observation -, en négligeant ce soin, on exposerait le malade à un nouvel accès qui pourrait peut-être passer inaperçu au milieu du collapsus général, mais qui n’en emporterait pas moins le sujet. Les vésicatoires, les sinapismes, les moxas le long de la colonne vertébrale ou à la nuque, les lavements avec camphre ou quinquina, les affusions, enfin un vésicatoire sur le cuir chevelu préalablement rasé, pourront trouver leur indication pendant la période comateuse.
Nous avons toujours nourri de bonne heure nos malades, et nous les avons mis à la décoction ou au vin de quinquina, au vin de cannelle, aux tisanes amères ou de petite centaurée. Les ferrugineux nous ont rendu ser-
vice quand l’anémie était annoncée par la pâleur générale et le souille ca* rolidien.
Toutes les fois que nous avons pu évacuer nos malades ou nos convalescents sur Tleracen, nous nous sommes hâtés de le faire : le changement de lieu, le séjour à Tlemcen, cité populeuse et gaie en comparaison de Sebdou perdu au bout du monde et ravagée par la maladie, influaient de la manière la plus avantageuse sur la santé. L’un de nous, chargé d’une évacuation considérable, hésitait à accepter certains individus qu’il craignait de perdre en route ; mais ils arrivèrent sans accidents et se rétablirent avec une rapidité inespérée.