‹ Mélanges médico-littérairesChapitre 53 sur 88 · X. — TOPOGRAPHIE ET STATISTIQUE MÉDICALES, MÉTÉOROLOGIE ET ÉTIOLOGIE · texte numérisé non relu

X. — TOPOGRAPHIE ET STATISTIQUE MÉDICALES, MÉTÉOROLOGIE ET ÉTIOLOGIE

Sebdou, poste militaire de la province d’Oran, le plus avancé au sudouest vers la frontière du Maroc, gît par 3° 37' long. O., et 34° 36 30 lat. N., à peu près au centre d’un vaste bassin dont le grand axe court de l’est à l’ouest, sur une étendue de 26 kilomètres, tandis que le petit ne dépasse pas 5 kilomètres. Ce bassin, élevé de 600 mètres au-dessus du niveau de la mer, est éloigné de 73 kilomètres de la Méditerranée. Entouré de montagnes de tous côtés, il n’est séparé du Goor, plaine monotone et aride qui précède le désert, que par les monticules boisés qui le ferment au sud. Au nord, il est plus fortement encaissé par des montagnes (razerali) qui le dominent de 2 à 300 mètres, et par le plateau d’Akbâlet, sur lequel prend sa source la Tafna. Le sol, d’une fatigante blancheur, est formé de beaucoup de sulfate et de carbonate calciques, de deux variétés de grès dures comme du silex, de masses énormes de pierres poreuses dues à la minéralisation de végétaux ; on trouve d’excellent plâtre, quelques minerais de plomb, et des pyrites de fer; enfin, des roches de poudingue à gangue terreuse bordent souvent les cours d’eau. La végétation est assez riche et variée ; nous ne pensons pas qu’il rentre dans notre sujet d’en indiquer les espèces, pas plus que d’énumérer celles qui composent la faune.

Plusieurs cours d’eau sillonnent le bassin de Sebdou ; ce sont : l’Oued Sebdou, qui passe à 60 mètres de la redoute; l’Oued Tafaroua, qui coule non loin du poste et se réunit à l’Oued Sebdou ; enfin la Tafna, artère principale, qui reçoit la petite rivière que nous venons de nommer, à 1 kilomètre du fort. On compte en outre de nombreuses sources et plusieurs ruisseaux tributaires de la Tafna. Presque toutes ces eaux contiennent

beaucoup de sels de chaux (sulfates et carbonates) qui incrustent et pétrifient les végétaux qui croissent sur leurs bords.

Il existe dans les environs de Sebdou un assez grand nombre de maraistypes (1) et de surfaces jouant le même rôle, sauf l’intensité des dégagements.

Au nord, à 800 mètres du fort, la fontaine de Sidi-Moussa se répand sur un terrain déclive et verdoyant. On n’y rencontre pas les amas en décomposition qui caractérisent le marais-type.

Au sud, pas de marais ; mais nous en rencontrerons au sud-ouest.

A l’est, à U kilomètres du fort, se trouve le marais-type de Aïn-Teboudad, ayant 800 mètres de longueur sur 100 de largeur, mesure prise par le docteur Lafranque, chirurgien-major du 5' régiment de ligne.

Au nord- est, à 3 kilomètres de Sebdou, s’étend la prairie toujours humide de Sidi-Tahr, arrosée par le ruisseau qui vient des marais d’Aïn-Teboudah.

Les marais de l’ouest et du sud-ouest doivent particulièrement fixer notre attention, car si la mare d’Aîn-Teboudah se trouve presque toujours sous le vent en automne, les eaux stagnantes dont nous allons parler sont au contraire sur le vent; le sud-ouest, l’ouest et le sud sont en effet les points d’où le vent souffle à la fin de l’été et en automne. Pendant notre épidémie, c’est le sud-ouest qui a presque toujours donné.

Un ancien conduit arabe recueillait autrefois l’eau des sources qui naissent à quelque distance à l’ouest de Sebdou, et les amenait sur les jardins; aujourd’hui il est ruiné et obstrué presque partout, de sorte que les sources s’étendent sur la terre en plusieurs endroits. Un petit marais de 20 mètres sur chaque face, servant d’abreuvoir aux chevaux, est situé à 150 mètres du fort ; à 200 mètres plus loin, on trouve également un terrain peu étendu détrempé par les eaux. Dans la direction du sud-ouest, près du marabout Sidi-Aïssa, on rencontre un marécage qui n’a pas moins de 500 métrés : il donne naissance à l’Oued-Sebdou. En continuant d’avancer au sud-ouest, on trouve ensuite un vaste terrain qui forme, pendant l’hiver, un marais de 3,200 mètres : il est alimenté par les sources qui descendent delà Monta-

(I) V. le mémoire que l’un de nous a présenté à l’Académie nationale sous le litre : Recheeches sur les causes des fièvres paludéennes en général, et en

PARTICULIER SUR LES FOYERS QUI LEUR DONNENT NAISSANCE EN ALGÉRIE; par le docteur Félix Jacquot, Rapport à l’Académie, en date du 29 février 1848, in Gaz. Méd., 1848, et brochure in-8“, Paris, chez V. Masson.

gùe-de-l’lomb, el gil à 14 kilomètres de Sebdou. linfin, au sud-l/4-ouesl, à 3ü kilomètres de la redoute, s’étend le lac de Tedjertila que les Arabes ont représenté à l’un de nous comme « une nappe transparente et limpide miroitant au fond d’un lit formé par quatre montagnes ; » tandis que M. Lesecq, capitaine du génie, considère ce lac, qu’il a visité, comme offrant beaucoup des conditions du marécage. Quelques monticules séparent Tedjertila du bassin de Sebdou.

Le poste de Sebdou se trouve donc exposé à des causes permanentes d’insalubrité (1) qui résident dans les dégagements des marais proprement dits et dans les elTluves qui s’élèvent, en Algérie, de toute plaine basse et encaissée, ainsi que l’un de nous l’a prouvé dans un mémoire déjà cité. Celte insalubrité est si connue des Arabes que, lors des travaux entrepris pour relever cette redoute, ils nous ont avertis que ce lieu est tellement malsain en automne qu’il devient inhabitable.

Celte assertion est très-exagérée, car, pendant nos quatre années d’occupation de Sebdou, les décès n’ont pas atteint, en moyenne, le chiffre de la proportion générale de la mortalité en Algérie. Mais les statistiques dressées à Sebdou en 18M. 1845, 1846, 1847, démontrent néanmoins que la permanence des causes d’insalubrité amène chaque année une assez forte mortalité par flux intestinaux et par fièvres pernicieuses; nous ajouterons que le chiffre des décès serait plus considérable si l’on conservait tous ses malades à Sebdou ; mais un certain nombre de ceux-ci sont évacués et vont mourir à Tlemcen, à Oran et même en France.

En 1844 (pendant huit mois seulement), il y a eu 699 entrées à l’hôpital et 47 morts, ou 1 sur 14,4. Parmi les maladies suivies de mort, on remarque 31 affections du tube digestif (dyssenteries surtout) et 6 accès pernicieux seulement.

En 1845, 757 entrants et 38 morts, ou 1 sur 19,9. Parmi ces décès, 24 par affections du tube digestif, 4 par accès pernicieux.

En 1846, 326 entrants et 14 morts, ou 1 sur 23,3. Parmi ces décès, 7 par le tube digestif, 2 par accès pernicieux.

En 1847, 590 entrants el 29 morts, ou 1 sur 20,34. Parmi ces décès, 5 seulement par le tube digestif, et 16 par la fièvre comateuse.

Ces statistiques nous montrent que : 1° tandis que la moyenne des décès

(1) L’un de nous (E. Sonrier) pense que ces marais sont peu près sans in- Ouence délétère sur Sebdou, et que, dans t’épidéinie dont il est question, leur rôle étioloeique a été accessoire.

uu

par suite de maladies du tube digestif, notamment par la dyssenterie, a été de 21 par an pendant les trois premières années ; nous n’avons compté que 5 décès en 1847 ; 2» que, par opposition, la moyenne annuelle de décès par fièvres pernicieuses étant de 4 pendant ces trois années, nous avons atteint, en 1847, le chiffre 16 ; 3° enfin, ces statistiques nous prouvent que, les causes permanentes d’intoxication paludéenne donnant lieu chaque année à une mortalité connue dont le chiffre a été quadruplé en 1847, 11 y a lieu de rechercher si cette mortalité exceptionnelle ne tient pas à des causes accidentelles ayant créé de nouveaux foyers ou ayant activé la fabrication des miasmes dans les laboratoires déjà existants.

Nous allons terminer notre mémoire par des investigations dirigées dans ce but.

L’un de nous visitant, pendant l’épidémie, une tribu voisine de Sebdou, trouva la terreur et le deuil dans toutes les familles. « Jamais, lui dit le caid, nous n'avons vu pareille mortalité; mais on devait s'y attendre, car Valoès a fleuri, la pioche a beaucoup travaillé cette année et l'hiver a été très-pluvieux, n Or le chef arabe nous semble avoir aperçu les principales causes de l’épidémie, savoir, les remuements de terre, et surtout l’imprégnation tardive du sol par une quantité considérable d’eau dont le sirocco fit dégager les vapeurs chargées de miasmes. Quant à la flo raison de l’aloès (agave americana), nous ne savons si elle est favorisée par les années pluvieuses, ou si les indigènes lui accordent une superstitieuse influence.

L’hiver de 1836 à 1837 a été très-rigoureux : des masses de pluie et de neige ont inondé le bassin de Sebdou. Ces neiges exceptionnelles se sont même étendues jusque dans le désert d’Anghad, où commence la région des dattiers. Au milieu d'avril, la colonne du général Cavaignac a eu plus d’un pied de neige près de l’oasis d’Asla (1), où l’on n’avait pas vu tant neiger, de mémoire d’homme. Le temps devint beau en mars, dans le bassin de Sebdou ; mais vers la fin de mai, des pluies abondantes se renouvelèrent chaque jour. Le 8 juin, un effroyable orage ravagea la campagne par la chute de grêlons qui pesaient jusqu’à'50 grammes et offraient 5 centimètres de diamètre. Ce cours exceptionnel des agents météorologiques se prolongea même en 1848 : le 13 janvier, nous avons eu — 8° 1/2, et le ther-

(1) Félix Jacquot. Expédition du général Cawugnac dans le Sahara algérien; EXPLORATION SCIENTIFIQUE; RELATION DU VOYAGE, ETC. — Grand in-8° aVPC carte et lithographies. Paris, 1849, p. 97.

momèlre a marqué, pendant trois jours, — 7, — 6, — 5. Cette température est tellement basse que nous avons douté un instant de la justesse de notre instrument.

Pour ne nous occuper que des phénomènes météorologiques qui ont précédé notre épidémie, nous dirons que le sein de la terre a été abreuvé d’une grande quantité d’eau pendant l’hiver de 18Zi6-47, et que les pluies abondantes qui sont tombées à la fin de mai, époque où elles sont ordinairement assez rares, jointes à l’ouragan du 8 juin, ont achevé de saturer d humidité tout le bassin. Or, comme la température est déjà très-élevée à la fin de mai, la végétation et les animalcules ont rapidement pullulé sous l’influence delà chaleur jointe à l’humidité ; puis la putréfaction mettant bientôt fin à leur existence éphémère, les eaux ont dissous le résidu de la décomposition. Le sirocco, qui a commencé à souffler par intervalles vers la mi-juin, et qui a continué avec une rare persistance jusqu’en octobre, a accéléré, par son haleine embrasée et aride, le dessèchement du bassin de Sebdou ; par sa surface et par ses larges crevasses, s’est rapidement évaporée l’humidité qui remplissait ses pores engraissés par des détritus végétoanimaux. Ne voit-on pas là un immense marais dont chaque point vomit des effluves ?

On pourrait certainement établir que, abstraction faite des marais-types, de deux circonscriptions situées sous la même ligne isolhermique, la plus malsaine est celle qui reçoit le plus d’eaux pluviales.

On serait aussi autorisé à poser en règle que, dans les pays chauds, après les pluies d’automne dont nous avons ailleurs (1) cherché à expliquer l’action si délétère, les plus funestes sont celles qui tombent au commencement de l’été, parce qu’elles mettent tous les lieux déclives dans des conditions qui les rapprochent des marais et exagèrent l’action des marécages déjà existants. Or nous pensons que Sebdou, situé dans la zone montagneuse, à 600 mètres au-dessus du niveau de la mer, a reçu phis de pluie à celte époque que les terres bien moins élevées du Tell, ce qui expliquerait pourquoi l’épidémie a été incomparablement plus grave dans le premier lieu que sur le littoral. Les expériences pluviomélriques-nous font défaut; il faut donc invoquer le raisonnement.

Ici se présente une question générale aussi neuve qu’importante, question qu’il faut absolument élucider pour faire servir sa solution au cas particulier qui nous occupe.

(I) F. Jiiequot, Heciierches, etc. Chap. vi.

U lombe anuuellement plus d’eau dans les pays équatoriaux que dans les régions froides ou tempérées, quoique le nombre des jours pluvieux soit plus considérable dans celles-ci que dans les premiers. Mais, dans un pays donné, sont-ce les parties basses ou les parties hautes qui sont le plus abondamment arrosées ? A priori, on doit penser que les parties les plus basses, qui sont en môme temps les plus chaudes, reçoivent plus de pluie que les parties les plus hautes, qui sont en même temps les plus froides. Ce résultat du raisonnement est confirmé par les expériences communiquées à l’Académie des sciences par M. Person, professeur de physique à l’Académie des sciences de Besançon. Voici comment M. Person explique ce phénomène : « Il est permis de croire, dit-il, que, en tombant des régions élevées de l’atmosphère où elles se sont formées, les gouttes d’eau, d’abord très-petites et très-froides, grossissent dans leur chute, par le fait de la condensation qu’elles exercent sur la vapeur contenue dans les couches d’air, de plus en plus échauffées, qu’elles traversent (1). » D’où il résulte que les gouttes sont moins volumineuses, et conséquemment fournissent moins d’eau pluviale sur une montagne que dans la plaine qui s’étend à ses pieds. »

Nous sommes tout disposés à accepter celte explication pour l’hiver, mais pendant les jours chauds elle n’est plus admissible, la condensation ne pouvant plus guère avoir lieu ; et les expériences de M. Person nous montrent en effet que, pendant l’été, la différence des quantités d’eau tombées à diverses attitudes est à peine sensible. Nous pensons pouvoir expliquer pourquoi les proportions varient ainsi selon les saisons et la température. Pendant l’été, les couches inférieures de l’atmosphère sont échauffées par le sol, et la vapeur d’eau prend une telle expansion que les gouttes qui la traversent ne peuvent presque pas grossir en roule, à cause de la rareté des éléments aqueux propres à favoriser leur accroissement progressif.

Il y a plus : à mesure qu’on considère, toujours en été, les plaines de pays de plus en plus chauds, les pluies deviennent de plus en plus rares, et il arrive un moment où elles sont impossibles ; en effet, la goutte d’eau qui a pu se fonner dans les couches élevées et fraîches de l’atmosphère, ti’averse une étuve dont la température croît en approchant de la terre, et elle finit par se vaporiser avant d’atteindre le sol. Mais s’il ne pleut pas dans la plaine, il peut tomber de l’eau sur les montagnes, les points culminants allant.

(1) Voyez aussi Bischof, Tiiéoiue de la chaleuk interne du globe, p. 73. Il donne la meme explication.

pour ainsi dii'c, trouver les gouttes clans les régions fraîches et élevées avant leur volatilisation.

Donc 1“ dans les chaleurs moyennes, il doit tomber à peu près autant d’eau sur les hauteurs que dans les plaines; 2“ par les températures trèsélevées, il peut tomber de l’eau sur les montagnes qui dominent une plaine, tandis que celle-ci n’est aucunement rafraîchie.

Une double observation prouve la vérité de ces deux principes que nous avons établis à priori. Ijans les mois de printemps ou d’été où il ne pleut déjà plus, et en automne lorsqu'il ne pleut pas encore sur le littoral, on est assailli par des orages et même par des pluies de plusieurs jours sur les montagnes. C’est un fait que nous avons maintes fois vérifié sur les plateaux élevés qui séparent Ain-Temouchent de Tisser sur la route d’Oran à Tlemcen, ainsi que sur les hauteurs de Saïda, deDaya, de Sebclou. On comprend donc facilement que le bassin de Sebdou, et surtout les montagnes voisines qui lui envoient leurs eaux, aient été abondamment arrosés par les pluies de la fin de mai et par l’ouragan de juin, alors que les plaines du Tell ne recevaient pas d’eau. Pluies exceptionnelles, épidémie insolite: voilà la cause et voilà l’effet.

Tous les observateurs qui ont habité l’Afrique pendant quelques années, ont pu suivre bien des fois dans l’atmosphère les phases de ces orages qui se forment au sein des couches élevées et s’évaporent avant d’atteindre le sol. On entend des roulements de tonnerre, et Ton aperçoit quelques nuages, généralement peu épais, d’où la pluie s’échappe en traits verticaux et serrés; puis ces traits deviennent épars et moins visibles, à mesure qu’ils descendent. Plus bas encore, leur parallélisme se brise, et ils semblent vaciller ; enfin, dans les couches les plus inférieures. Ton ne voit plus qu’une sorte de gaze transparente formée de stries et d’ondulations qui grisaillent à peine Tazur du ciel. Toutes les scènes de l’orage se sont passées dans les régions élevées de l’atmosphère, et la terre n’en a eu que le spectacle.

Nous croyons être arrivés, à l’aide du raisonnement et de faits, à prouver la proposition que nous avions entrepris de démontrer, et à mettre en relief le rôle de ces pluies de la fin de mai, qui, égarées pour ainsi dire dans la saison chaude et sèche, ont arrosé les plateaux de Sebdou.

Mais cette cause accidentelle n’est pas la seule qui ail contribué à faire naître l’épidémie. Les vents du sud-ouest ont soufflé pendant tout le temps qu’a duré la maladie; or nous avons vu que des marais nombreux et étendus gisent dans cette direction. Ajoutons que ces marais, très-largement noyés par l’abondance des eaux pluviales d’hiver et desséchés ensuite en

ol8

partie par la chaleur et le sirocco, ont présenté une plus large surface de dégagements miasmatiques que dans les années ordinaires. Nous ne devons pas oublier non plus les cultures considérables, je dirais presque les défrichements faits par les Arabes dans la plaine restée en friche pendant l’insurrection de 18A5. Enfin nous signalerons les travaux entrepris dans le fort même, soit pour déblayer, soit pour creuser des fossés.

Ces nombreuses causes d’impaludation ont trouvé des organismes singulièrement disposés à recevoir l’imprégnation. La garnison se composait à peu près exclusivement d’hommes du 5° de ligne, arrivés en Afrique depuis moins de deux ans, et conséquemment peu faits aux nouveaux milieux dans lesquels ils vivaient. Bien plus, on nous avait envoyé, le 8 août, trente convalescents dont l’économie débilitée était bien moins apte encore à réagir contre le miasme. La chaleur concentrée dans le bassin de Sebdou et entre les murs blancs du fort, jointe au souffle énervant du sirocco, congestionnait la tête, et jetait toutes les fonctions dans l’éréthisme, le spasme et la langueur. Enfin le découragement, le désespoir de l’isolement et la crainte de la mort s’étaient emparés de presque tous les esprits. Quand 1 un de nous vint, en octobre, prendre les malades qu’on évacuait surTlemcen, il sentit son cœur navré en entrant dans la redoute : la terreur et le silence régnaient partout ; tout le monde voulait fuir ce lieu désolé, et, à voir la morne tristesse de ceux qu’on ne pouvait emmener, on eût dit qu’on refermait sur eux la porte de leur tombeau un instant enlr’ouverte.

Ces influences des circumfusa sur l’économie et le mauvais état moral de la garnison ont sans doute contribué à faire revêtir la forme comateuse à la maladie régnante, c’est-à-dire à la surcharger d’accidents et d’épiphénomènes ayant leur siège dans l’organe le plus prédisposé par son état de souffrance . or cet organe, c’était le cerveau.

EXTRAIT DE LA GAZETTE MÉDICALE DE PARIS du 22 septembre 18&9.

CHRONIQUE MÉDICALE

Les retardataires à l'Académie. — Le médecin et le prolétaire. — Les ghilânes. — Un cours à bon marché. — Incompétence. — Quinze francs de récompense pour un beau dévouement.

— Les grands de la science, qui laissent nonchalamment couler de leur plume le rapport que l’humble praticien attend comme un arrêt, ne se figurent pas assez que le travail sur lequel ils doivent prononcer a souvent coûté bien des labeurs, et que sur lui repose un espoir longtemps caressé. Le médecin de campagne passe souvent des années entières à recueillir péniblement, un à un, les faits épars qui doivent lui servir à baser son œuvre ; et cette œuvre, édifiée pièce à pièce, est pour lui comme un de ces enfants auxquels on tient d’autant plus qu’on a traversé mille orages pour sauver leur frêle existence à chaque instant menacée. Juger les autres d’après soi est un défaut trop commun. Si, dans sa vaste clientèle ou dans son hôpital, on voit passer sous ses yeux, pendant un court espace, des faits assez variés pour qu’il soit permis d’en extraire en peu de temps un groupe suffisamment nourri pour servir de sujet à un travail complet, on est porté à croire que les autres n’ont pas collectionné leurs matériaux avec plus de peine. La promptitude avec laquelle on écrit, la facilité qu’on peut avoir pour distribuer et exposer son sujet, poussent à faire bon marché des sueurs qui président à un long et laborieux enfantement.

I.A» moi est haïs.sable, a dit le fabuliste; oublions-nous un peu, sortons de

notre individualité, ne nous prenons pas toujours pour terme de comparaison ; entrons dans le domaine d’autrui, identilions-nous un instant avec lui, souffrons de ses souffrances, assistons à ses labeurs, et nous serons beaucoup plus justes à son égard.

S’il en est dont l’intelligence grandit vite et chez qui la maturité de talent devance les années, on en rencontre aussi dont l’esprit reste toute la vie dans les langes. A ceux-ci pas de lauriers sans doute, mais des encouragements. Si, pour faire un peu, il leur en coûte autant qu’à vous pour faire beaucoup, sachez-leur gré de leurs efforts, et que votre indulgence paye leur travail.

Ce n’est point du communisme intellectuel que la Chronique prêche ici; elle ne demande pas égalité de salaire pour tbutes les intelligences. A chacun selon ses œuvres est la seule maxime raisonnable. Mais, en bonne morale, ne faut-il pas ajouter ; tendre une main secourable aux plus débiles efforts, et les encourager, afin qu’ils deviennent plus efficaces, et partant plus utiles à l’individu et à la société ?

De ce préambule, quelques-uns de MM. les académiciens pourraient peut-être bien prendre une petite part, soit quand ils font leurs rapports avec un certain laisser-aller, soit, ce qui est pis efcore, quand ils ne font pas de rapport du tout.

On le croira à peine, des travaux déposés à l'Académie depuis dix ans en sont encore à attendre les honneurs d’un rapport, et le retard de deux à trois ans est chose si vulgaire, que les grands criminels académiques ne seraient jamais lapidés si on disait à leurs collègues : Que celui de vous qui est sans péché leur jette la première pierre.

A moins de circonstances exceptionnelles, on n’obtient guère de rapport avant un an ou dix-huit mois. La découverte, jeune alors, peut n’être plus à cette époque qu’une banalité surannée, et le travail qu’on n’a pas livré à l’impression, parce que la publicité frustre du rapport académique, ne trouve plus de place dans les colonnes des journaux déjà gorgées d’élucubrations sur le même

sujet. ...

Est-ce là le désirable système d’encouragement et d’émulation dont il a ete

question plus haut? Non, sans doute, et, de plus, c’est le sûr moyen d’enlever à chacun l’envie de communiquer la moindre chose à l’Académie. On ne se soucie pas de confier ses enfants à une nourrice qui ne les lance dans le monde que lorsqu’ils sont déjà vieux.

Un article du règlement prescrit de rappeler tous les trois mois le nom des rapporteurs en retard; c’est là une petite réprimande, une sorte d’insertion au MoNiTEun, dont personne ne se souvenait plus, lorsque M. le secrétaire perpétuel a paru portant une immense liste, dont il n’a pu lire qu’un fragment dans «ne première séance. Chacun a eu sa part dans cette longue énumération, et si M. le secrétaire perpétuel avait suivi La même marche qu’a la distribution des prix des collèges, il eût ajouté, au nom de plus d’un académicien : dejn une

fois nommé, déjà deux fois iioynmé. L’oubli éiait si complet chez quelques lioiiorables membres, qu’ils juraient par tous les î?rands dieux n’avoir jamais élé nommés parrains de l’œuvre qu’on leur reprochait de laisser moisir dans leurs carions.

Mais ce n’est pas tout : parmi ces rapports attardés se trouvent des travaux envoyés ofliciellemcnt par le ministère qui demandait l’avis de l’Académie. Les choses en étaient venues au point que l’autorité, lasse d’attendre, avait menacé son ^-icadémie, l’Académie instituée pour l’éclairer, de soumettre le travail à l’appréciation d’une autre société savante.

Avouez franchement que si certaines hautes paresses font désirer l’enseignement libre, pour fouetter la torpeur' professorale, l’admonestation académique trimestrielle n’est pas moins urgente dans la rue de Poitiers.

— Tous les temps sont également bons pour les médecins : tel est le propos qui court journellement dans les cercles composés de gens du monde. Quand le pauvre ouvrier chôme faute de travail, quand le pinceau de l’artiste reste inoccupé parce que les riches serrent leurs écus, le médecin continue imperturbablement ses visites, car il y a toujours des malades dans tous les temps, sous tous les régimes; et la guerre, ajoute-t-on, la guerre si funeste à beaucoup, devient pour eux, aussi bien que l’épidémie, une nouvelle source de fortune.

Pendant l’épidémie, le médecin est un ouvrier qui travaille beaucoup, c’est vrai; mais c’est un ouvrier qu’on ne paye pas. Quand la bourse du riche ne montre à l’artiste que son cou impitoyablement étranglé, elle laisse échapper un écude moins pour le médecin; et quand celui qui vit de son travail manque d’ouvrage, l’homme de l’art lui fait souvent la double charité de ses conseils et de son argent. Le petit Eldorado, que la Action nous crée au milieu du deuil ou de la gène publics, est donc en réalité un pur rêve de l’imagination. Le médecin rentre dans la loi commune, il soulfre des misères du peuple, il jouit de sesplaisirs. C’est un ouvrier dans le champ de l’intelligence, dont la fortune est solidaire de la fortune publique, tout comme celle du prolétaire qui nourrit sa famille avec le produit de l’œuvre de ses mains.

Dans les temps de cri.se, ce sont les ouvriers d’art et de luxe qui ont le plus à souffrir ; or — et ceci est un rapprochement de plus — il existe parmi les médecins une classe qui ressent aussi plus particulièrement les secousses éprouvées par la société; ce sont les spécialistes. Sans contredit, certains spécialistes sont aux médecins en général ce que les ouvriers d’art sont à la classe des prolétaires. Demandez aux coniréres qui s’occupent d’orthopédie, d’ophtlialmologie, d’urologie et de maladies des oreilles ; demandez même aux quasi-confrères qui travaillent la mâchoire, si leur salon d’attente est aussi rempli chaque jour maintenant qu’aulrefois, et si les clients qui le fréquentent encore ont toujours à la main billets de banque et piles d’écus. Une douloureuse négation : hélas! non! sera leur réponse.

Les sterno-cléido-mastoïdiens restent contracturés, en entraînant la tête de

travers, avec accompagnement de grimace disgracieuse ; les muscles vertébraux tiraillent tout à l’aise et font incurver les colonnes vertébrales; les muscles de l’oeil se livrent sans empêchement à toute sorte de mouvements désordonnés, et les pieds-bots restent équins, varus ou valgus, sans qu’un bienfaisant ténotome soit appelé à couper les cordes trop tendues. Les parents pensent qu’ils trouveront à marier leurs enfants malgré cette foule d’infirmités, et de leur côté, les enfants laissent le cristallin paternel devenir de plus en plus cataracté, et se contentent d’acheter un plus large cornet acoustique et de crier plus fort à l’aïeule, qui entend de moins en moins. Les pierres font boule de neige dans la vessie, en s’agglomérant tous les sels qui passent d’aventure; les couperoses confondent leurs vilaines taches violacées sur la ügure des jeunes femmes ; la petite maîtresse en est réduite à ne plus avoir de vapeurs, parce que la prosaïque main conjugale se contente, sans appeler le médecin, de jeter de l’eau à la ügure de madame qui s’évanouit, etc., etc.... Enfin, pour né pas oublier nos quasi-confrères, leurs recettes miriüques pour embaumer les dents ne font plus leur fortune, et les enseignes mobiles qui paradent à leur porte n attirent plus grand monde chez eux.

Bon Dieu! que les temps sont rudes pour les pauvres médecins! Il en est, et des plus üers, qui mettent un cheval de moins à leur voiture ; il en est, et des plus gourmets, dont la table a perdu l’entre-mets ou le hors-d’œuvre, qui bail si bien les services en diaprant la symétrie. S’ils étaient les seuls à en souffrir, ça passerait encore; mais leurs amis en pâtissent comme eux : c’est là le pis. La fraternité y perd ; car où fraternise-t-on mieux qu’en dînant bien?

Mais, en bonne philosophie, il faut, dit-on, regarder toujours au-dessous de soi ; un sort pire que le sien fait voir moins dure sa propre condition. Soit; essayons de ce moyen.

Nous n’en sommes certes pas réduits au triste sort des médecins de la Catalogne, et nous espérons bien que cela n’arrivera jamais. Figurez-vous qu’à l’époque où la guerre civile désolait ces contrées, médecins, chirurgiens, barbiers pharmaciens, ont été transformés en gardiens de bagages, en sentinelles ; cela passe encore, mais on a été jusqu’à en faire des fossoyeurs.... La petite ville de Bergara, dans la province d’Albacete, est le pays barbare où l’on a ainsi porte si rude atteinte à la dignité doctorale.

On faisait bien pis encore dernièrement dans la province de Jaën. Le docteur pedro Gallero ayant reçu de l’alcade l’ordre d’aller visiter un blessé à Siles, trouva le curé administrant l’exlrême-onclion au malade. En regagnant la ville, ils tombèrent dans une bande de malfaiteurs, qui trouvèrent plaisant d’ordonner au curé d’administrer au médecin le dernier sacrement, et de percer ensuite de coups de poignard le malheureux Pedro Gallero. Laissé pour mort, il eu revint pourlaiil; mais l’alcade, presque dans le même moment, recevait des blessures

dont il ne revint pas. . „

Si un confrère était désireux de tenter fortune à l’étranger, ce n est certes pas

en Catalogne qu’il devrait aller, mais ù l’île de la Réunion, autrement dite, Bourbon, et voici pourquoi. Uu négociant contait , il y a quelques jours , qu’il avait dépensé 70,000 francs pour frais de maladie de sa femme et de ses enfants, La somme est appétissante. Mais, direz-vous, la reconnaissance fait quelquefois largesse dans tous les pays du monde. Ce n’était pas ici le cas, car femme et enfants, tous sont morts. Voici le fait: nos confrères de Bourbon comptent, comme chez nous, tant par visite, tant par pansement, tant par opération ; mais ce ne sont là que les épingles : les jours de grande inquiétude sont d’un rapport iiitiniment supérieur. Quelle admirable invention que ces jours de grande inquiétude! On importe certainement en France bien des choses qui ne valent pas cela. Voilà une denrée coloniale qui ferait la fortune de bien des gens! C’est lucratif et en même temps fort rationnel. En effet, si on paye au médecin le temps qu’il passe chez le malade, pourquoi ne lui saurait-on pas gré des mortelles heures qu’il consume chez lui à méditer sur l’affection du sujet, et à se creuser la cervelle pour trouver le moyen de sauver son ægrotant en danger de mort? Au dîner, il mastique machinalement, et le bol alimentaire parvient à l’estomac sans avoir impressionné la muqueuse buccale, qui oublie de sentir. Si on est gourmet, c’est un grand malheur de manger ainsi, et cela vaut certainement de l’argent. Si on a épouse gentille, est-ce prudent de lui parler tout le jour de coma, de pétéchies, de selles diarrhéiques, etc.? En conscience, les risques que pareille conversation font courir valent encore de l’argent. Nous n’en finirions pas si nous voulions énumérer tous les inconvénients d’une journée de grande inquiétude. Nos confrères de Bourbon ont sagement fait en proportionnant le prix à la peine.

Allons à Bourbon ; passons-y trois ou quatre années dans de mortelles inquiétndes, et nous serons sûrs de ne pas être inquiets sur nos vieux jours.

— Ce dicton emprunté à la vieille Grèce, et rapporté par Pline : Semper aliquid novi Africani afferre (lib. vni, cap, XVI), ce dicton est vrai aujourd’hui comme du temps des empereurs romains. L’Afrique est décidément un pays de prodiges ; c’est une heureuse contrée où les âges poétiques de la mythologie se sont perpétués jusqu’à nos jours. La mode veut que le beau monde aille faire une saison, chaque année, aux eaux des Alpes ou des Pyrénées; pourquoi n’irait-on pas aussi visiter la terre algérienne, qui promet un aliment si riche aux curiosités blasées? Ciel de Naples, chauds paysages, luxuriante verdnre tropicale, déserts de sable, peuples bizarres, on y trouve fout réuni, sans compter une foule d’eaux thermales plus ou moins miraculeuses.

Partez lorsque le septentrion enflera votre voile, et vous arriverez directement à cette terre enchantée; revenez quand l’auster et le notus jasperont le ciel de nuages gris, et votre nef cinglera droit vers la France. Pour peu que votre ima gination s’y prête, vous verrez Thétis jouer sur les Ilots, au milieu des tritons à' la conque marine et des océanides aux cheveux verts, escortée de Protée,dont la vie n’est qu’un long et divertissant carnaval, au dire de la fable. Si le vent

(l’ouest vient à faire moutonner la mer, vous sentirez les haleines odoriférantes des îles Fortunées, et il faudrait que vous eussiez un pilote aussi inhabile que celui d’Ulysse pour aller donner dans Charybde ou Scylla.

Si la route est engageante, le but ne l’est pas moins. C’est en Algérie que les jardins des hespérides verdoyaient , au pied d’Atlas courbé sous le poids du monde, pesant sur ses robustes épaules. Dans ces bosquets, les hespérides cachaient leur virginité, convoitée par Osiris, roi d’Égypte. Non loin de là, Antée, roi de Mauritanie, bâtissait un temple avec les crânes des voyageurs qu’il avait massacrés. S’il y avait des phrénologistes de ce temps-là , quelle mine inépuisable pour eux ! Mais Hercule débarrassa le monde de ce tyran, réellement fait pour pousser à la haine de la monarchie. Les gorgones, aux mains de fer et aux cheveux de serpents , les grées , horribles femmes qui , dans leur étrange communauté, ue se servaient que d’un seul œil et d’une seule dent, furent anéanties par un autre chevalier errant, par le héros Persée. Les satyres, les épigans, les gampharantes de Mêla, méritent bien un mot. Comment ne pas parler des monocoles de Pline, qui n’avaient qu’une jambe, et des hémantopodes, dont les pieds se terminaient en lanières et qui rampaient comme les serpents? Strabon et Hérodote ont bien aussi leurs jolies petites fictions : mais, pour en finir, nommons les cynocéphales ou hommes à tète de chien, et les sléganopodes, dont les pieds étaient si larges qu’en en relevant un sur leur tête, ils pouvaient se dispenser d’ombrelle et de parapluie. Franchement cela vaut bien le voyage. Ne croiriez-vous pas par hasard à la réalité de ces êtres? Pour vous convaincre, on va s’appuyer sur les Pères de l’Église,

Le grand saint Augustin nous apprend qu’il a rencontré, en Éthiopie, des hommes qui n’avaient pas de tête et qui portaient deux gros yeux au milieu de la poitrine : Duos grossos habebant oculos in pectore fixos. C’est aussi en Éthiopie que le saint évêque d’Hippoue a trouvé des prêtres d’une si admirable continence, qu’ils ne voyaient leur femme qu’une fois l’an, et encore, ce jour-là, s’abstenaient-ils de sacrifier aux dieux, se pensant indignes et profanes.

Dans notre siècle de positivisme, comme on dit, les reflets de la fable sont encore si brillants en Afrique, que les plus graves personnages y tournent quelquefois à la mythologie. M. le colonel du Couret, qui explore l’intérieur du pays, écrit à l’Institut pour lui communiquer la découverte qu’il a faile des ghilânes, race intermédiaire entre l’homme et le singe. Le portrait en est vraiment fort appétissant ; tout petits, mal tournés, corps grêle, appendices filiformes, longs pieds plats, joues saillantes, presque pas de front, oreilles d’âne, nez tuberculeux, yeux microscopiques, lèvres épaisses, bouche largement fendue, mais ornée de dents à faire envie à un carnassier. Quelle race infime! va-t-on s’écrier. Pas de précipitation ni de jugement téméraire ; c’est au contraire une race supérieure à la nôtre, car elle porte déjà les vestiges du perfectionnement dont nous serons tous doués quand le règne de l’harmonie universelle planera sur le monde. Les ghilâues, au rapport de l’explorateur, qui en a vu un sujet, ont déjà

2 à 3 pouces lie ()ueuc, grâce à l:i longueur du coccyx chez le mâle el chez la leuielle. Il est fort regrettable que le colonel n’ait pas goûté l’eau de mer dans ce pays-là ; elle doit tourner à Vaigresel ou iimunade de mer que nous promet Fourrier. Un médecin n’aurait pas manqué de s’informer de la santé de la lune, astre femelle phthisique, selon le ])halanstère ; el un marin aurait demandé si l’on voyait déjà des anti-hippopotames et des anti-baleines traîner les embarcations sur les fleuves et sur l’Océan, toutes merveilles dont on lit l’.annonce dans les livres harmoniques. Mais l’aventureux colonel ne s’est occupé que de la queue des hommes-singes.

— IJorresco referens! A un certain concours, élémentaire il est vrai, mais que des docteurs ont pourtant affronté, un élève auquel on demandait le cathétérisme de l’urètre, a promené le bec de la sonde sur les bourses et sur le périnée, sans se douter qu’il fallait l’introduire dans le méat ; un autre, chargé d’appliquer un bandage de Scultel, a commencé par mettre les coussins sur la peau du sujet, puis les bandes par-dessus les coussins. Grande colère de quelqu’un qui a droit de remontrance, et qui s’eu est pris plus encore aux professeurs qu’aux élèves; mais aux foudres de cet orage, un professeur a tranquillement opposé la rigueur du calcul suivant :

Le gouvernement me donne 32 sous par jour pour faire un cours à 160 personnes; ça fait, si je ne me trompe, 5 élèves à instruire pour un sou. Que diable! je leur en donne bien à chacun pour un centime!

La Chronique ne sera pas assez indiscrète pour en dire davantage. Elle ajoutera seulement qu’à côté de ces ignorances radicales brillent beaucoup de sujets distingués, sortis également de l’école à un centime l’élève. Le gouvernement en a, en vérité, plus que pour son argent.

— Il n’est pas de petite chose en hygiène; tout ce qui peut contribuer à l’assainissement, fût-il minime au point de vue physique, est ennobli par sa destination. Aussi un honorable rapporteur de l’Académie a-t-il affiché un petit amour-propre, une petite susceptibilité hors de saison en déclarant la société incompétente, au sujet d’une chaise percée hydraulique sur laquelle le ministre demandait un rapport. L’appareil, destiné aux hôpitaux, semblait pouvoir réclamer sans témérité l’épithète inodore, ce qui n’est pas mince chose quand chaque lit de grand malade est flanqué d’un de ces meubles, aussi invariablement qu’un manoir féodal s’accompagne d’une tourelle ou d’un donjon. N’en déplaise à l’Académie, les moyens de désinfection sont inliniment de sa compétence, et les précautions qui préviennent rinfeciion le sont peut-être davantage encore. Et quand il s’agit d’établissements publics placés sous la surveillance ministérielle, le silence est presque un refus de remplir ses fonctions. L’Académie aura beau faire la difficile, elle ne peut se refuser à discuter sur les clyso-pompes et les irrigateurs, pas plus que sur les chaises percées.

Un illusire chimiste disait un jour à un voisin qui manifestait un dégoût ridicule pour je ne sais quelle siibslance organique : Rien n’est sale, mon cher

monsieur, et rien n’est propre dans ce inonde : oxygène, hydrogène, carbone et azote, un peu plus, un peu moins de chacun, voilà toute la nature animale.

Dans le monde médical et en matière d’hygiène, rien n’est bas, rien n’est infime, si quelque utilité s’y rattache.

— La Gazette Médicale insistait dernièrement sur la nécessité de relever l’infirmier militaire à ses propres yeux, de lui donner de l’amour et de l’estime pour ses fonctions, afin qu’il les remplisse avec zèle et dévouement.

Le ministère de la guerre ne semble pas comprendre les choses de la sorte, et paraît vouloir perpétuer leur tiédeur, en ravalant leurs fonctions, en ne faisant de l’infirmier qu’un manœuvre qui en donne pour l’argent de celui qui le paye.

Les infirmiers militaires s’étant fait remarquer par l’assiduité des soins prodigués aux cholériques, il fallait les récompenser, car, dans l’armée, tout dévouement demande récompense, qu’il s’agisse de bataille livrée à l’ennemi ou à ’épidémie.

Des gens sensés avaient proposé de faire frapper une médaille qui serait distribuée à ceux qui s’étaient surtout fait remarquer pendant le choléra. Qu’a fait le ministre? Il a accordé 15 francs par tête, à litre de récompense ! !

<( Quinze francs, disait un digne garçon en recevant cette somme, c’est pour boire une bouteille avec les amis. Cela part comme cela vient. Une médaille, au contraire, se conserve et montre à tout le village qu’on s’est bien conduit. L’infirmier n’a-t-il donc pas son honneur comme le soldai? » Le brave hospitalier prononçait ces paroles avec une mauvaise humeur prête à éclater, et en serrant

convulsivement les trois pièces de cent sous. Il eût volontiers refusé mais il

n’en était pas même le maître, d’après les lois de la discipline militaire. Des élèves du Val-de-Grâce n’ont-ils pas été mis en retrait d’emploi pour n’avoir pas accepté des trousses d'honneur qu’on leur offrait au lieu de croix ?

Hélas! les médecins seront-ils toujours les parias de l’armée, et les infirmierssiilitaires les infimes parmi les soldats ?

extrait L'K I.A CAXBTTE UKimiAI-E DE PARIS. — 1849.

Page 1