A M. LE DOCTEUR JULES GUÉRIN
De Paris à CivUa-Vecchia. - Avignon. - Un désert au milieu de la France. - Marseille. — Le choléra. — Une scène de charlatan. — Toulon. — Encore le choléra.— Hygiène, hôpitaux, bagne de Toulon. — Le mal de mer.
Cher confrère,
Le voyageur a toujours été et sera éternellement causeur. Le touriste conte ses impressions, le vieux militaire ses campagnes, absolument comme la fontaine coule, comme le feu brille, comme l’herbe pousse. Tout cela est dans la nature. S’il est une loi physique en vertu de laquelle un corps chaud rayonne jusqu’à ce qu’il ait élevé le voisinage à sa température, il existe aiissi une loi psychologique par laquelle l’homme qui voit beaucoup est porté à faire rayonner sur ceux qui l’environnent les souvenirs qui lui chargent la mémoire.
Aussi, ma foi, vais-je ne pas plus me gêner que je ne le faisais en vous écrivant autrefois mes Lettres d’Afrique,
Je vous ai impitoyablement traîné à ma suite, en Algérie, pendant quatorze mortelles étapes. Qui sait où je vais vous remorquer aujourd’hui? Partout où le vent poussera ma voile cosmopolite. C’est terrible, n’est ce pas, d’avoir affaire
à un gaillard comme moi? Prenez bravement voire parti, car partout, sachez-le bien, je causerai, babillerai, conterai, glanant par-ci par-là, disant un peu de tout et pas beaucoup de chaque chose, à moins que mon sujet ne soit original.
J’ai quitté Paris si inopinément, que je n’ai pas même pu vous serrer la main. Ordre reçu le 15 septembre, à neuf heures du malin, départ à midi ; trois heures pour les préparatifs d’un voyage d’outre-mer! Que les ministres sont pressés ! Et puis il a fallu attendre, à Toulon, pendant trois jours, l’époque parfaitement connue d’avance de l’embarquement pour Civita-Vecchia. Il paraît que les ministres ne calculent pas toujours juste.
Ma bonne étoile m’a donné pour compagnons de voyage MM. Faure-Villaret Lacauchie, médecin et chirurgien en chef de l’armée. Devant les impressions de voyage et surtout, comme vous le verrez, devant le mal de mer, tous les grades se mettent au même niveau. Aussi la communauté fut-elle des plus gaies et des plus sans façon. Chacun devisait à qui mieux mieux; mais, je l’avoue, pour fournir mon contingent, j’étais souvent obligé de remplacer la qualité par la quantité.
Paris est décidément un vaste foyer dont les rayons divergent sur toute la France. En allant vers le Midi, ils pâlissent au moins en raison du cube des distances. Cela se remarque partout et dans tout. Les voitures boitent en marchant et s’arrêtent à chaque pas, comme les vieilles gens asthmatiques pour reprendre haleine. L’aménité parisienne passe à l’état de mythe, et l’on arrive, en suivant un crescendo, à la capitale de l’empire des porte-faix, à Avignon. Le bateau à vapeur nous lit le mauvais tour de nous débarquer à une demi-lieue de la ville; et, pour gagner celle-ci, avec nos bagages, il nous en coûta à peu près autant que pour aller de Lyon à Avignon. Une demi-lieue nous est revenue presque aussi cher que soixante !
Les hôtels étaient pleins de Marseillais fuyant l’épidémie alors fort méchante chez eux. Peu s’en fallut que nous ne fussions réduits à coucher sous un banc. Jamais, au grand jamais je n’ai vu tant de bancs que sur les promenades du Midi. A Avignon, ils s’allongent sur quatre lignes et sont presque rangés bout à bout. Dans le Nord, on se promène en se promenant; dans le Midi, on se promène assis. Rien que cette multitude de bancs suflit pour dire au voyageur qui recueille rapidement des impressions par la portière de la voiture : Nous sommes chez des gens paresseux.
Le chemin de fer traverse un all'reux pays sans habitations, sans arbres, stérile , dont le sol est presque entièrement formé de fragments de roche. Les troupeaux n’y trouvent pas même à paître. Les déserts qui bordent l’Algérie ne sont pas plus arides. Mais la vue est bientôt égayée par la nappe azurée de l’étang de Berre. Si j’ai bonne souvenance, c’est dans la triple ville qui se mire dans ces eaux, et que les habitants ne craignent pas d’appeler la Venise provençale, c’est là que Fodéré a essayé l’arsenic, comme fébrifuge.
Les enviions de Marseille ne seraient non plus que des landes stériles, si la main de l’homme ne les avait un peu métamorphosés. On a écarté les pieries, élevé des murs, réuni en terrasses la terre végélalé, et quelques arbres s’étagent aujourd’hui le long des pentes rocheuses. Le terroir le plus ingrat du littoral algérien ne demande pas la moitié de travail pour couvrir sa nudité. Si M. Desjobert avait été inventé de ce temps-là. Jamais les galères phocéennes n’eussent abordé à Marseille. Heureusement, la secte anticoloniale est une école moderne, et quoi qu’elle en dise, les races se perpétuent très-bien dans les contrées nouvelles où elles établissent leurs pénates. Regardez plutôt les filles du peuple, à Marseille; leur beau type ne dément pas celui de leurs pères. Mais ne les regardez pas trop longtemps, si vous ne faites que passer, car vous pourriez bien devenir amoureux.
Une partie des magasins de la Cannebière étaient fermés, par suite de décès, nous a-t-on dit, mais surtout par la fuite de leurs propriétaires. Tout ce qui n’était pas impérieusement retenu eu ville par ses affaires, tout ce qui pouvait vivre de ses rentes au dehors, avait déserté Marseille, On nous a assuré que la moitié au moins de la population couchait extrà muros. Et pourtant, proportion gardée, la mortalité par l’épidémie était incomparablement moins forte que celle qui a désolé Paris dans certains jours. Or jamais, à Paris, nous n’avons vu une semblable panique.
Cette frayeur s’était communiquée aux étrangers ; la moitié des hôtels étaient déserts. Nous nous trouvâmes, trois médecins militaires seuls, assis à la vaste table de l’hôtel Beauveau, l’un des prineipaux de la ville. Le lendemain, un confrère, désigné comme nous pour l’armée d’Italie, se présenta au même hôtel, où il lui fut répondu qu’on n’avait pas même fait de cuisine. Il se rabattit sur un restaurant, qu’il étrenna à huit heures du soir.
Au milieu de la désolation, le charlatanisme seul était debout, le charlatanisme, plante qui croît sur les ruines, monstre qui s’engraisse quand la misère maigrit le peuple. Pour lui, un bon choléra est un moment prospère; c’est là, ou jamais, l’occasion de débiter sa panacée universelle et ses miraculeux préservatifs.
Nous écoutâmes d’abord un grand Turc richement vêtu, alternant ses déclamations avec les étourdissantes fanfares d’une troupe de musiciens chamarrés d’or et perchés sur la voiture. Mais un bien plus étrange spectacle révulsa bientôt notre attention. Sur une autre voiture, débitait ses drogues un homme de 55 à 60 ans, dont la voix cassée ne parvenait à appeler les passants qu’à l’aide des criards points d’orgue d’une clarinette. Le charlatan portait un uniforme complet de chirurgien-major de l’armée : habit brodé, pantalon rouge, claque, épée. Sa figure ne manquait pas d’un certain cachet militaire, grâce à une épaisse moustache et à une mouche grisonnante.
Cette ignoble parodie, cette prostitution d’un costume porté par des gens honorables, nous offensa vivement, et une plainte fut immédiatement déposée à
rHôiel-de-Ville. En chemin, nous nous demandions comment la police pouTait souffrir cette usurpation de l’uniforme oQiciel d’un corps régulièrement constitué, et nous lui reprochions de ne pas prendre l’initiative pour le faire respecter. Mais nous nous rappelâmes avoir été, à Lyon et à Grenoble, témoins de faits semblables, que l’autorité ne réprima qu’après en avoir été sollicitée. Estce sauvegarder la santé publique, que de permettre de débiter des remèdes dans lesquels la foule ignorante a souvent conQance aveugle, de sorte qu’ils lui font négliger les mesures hygiéniques les plus importantes? est-ce comprendre sa mission, que de tolérer cette fallacieuse parade de désintéressement et de bon marché, cet appel aux misères de familles, ces trompeuses consultations gratuites accompagnées de remèdes payés dix fois leur valeur, tous ces dangereux appâts, en un mot, dont la vigilante autorité doit éloigner le public, quand il n’est pas assez sage pour découvrir lui-même le piège ?
Après la municipalité de Marseille, nos confrères de cette ville auront bien aussi leur petit mot N’est-il pas douloureux que trois étrangers, passant quelques heures seulement chez eux, aient été obligés de solliciter la répression d’un abus préjudiciable à la dignité médicale, tandis que les médecins de la ville ont sans doute passé et repassé devant la voiture du charlatan sans s’apercevoir que ses roues les couvraient de boue? Approchez-vous du saltimbanque, et vous verrez bientôt que nous avons raison : le diplôme médical et les noms les plus illustres sont insultés.
Mais je veux vous conter la scène complète, telle qu’elle s’est passée lorsque, au sortir de l’Hôtel-de-Ville, nous rencontrâmes de nouveau la mascarade. La première fois, nous n’avons fait que voir, écoutons maintenant. Flânerie pour flânerie, celle-ci en vaut bien une antre; elle vaut même mieux, car elle porte avec elle une leçon.
Au nombre des concertants se trouvait un grand et maigre vieillard de 60 à 70 ans. Il avait une vraie physionomie moscovite, avec ses cheveux jadis blonds, aujourd’hui couleur de filasse , relevés sur le sommet de la tête et noués en panache. Un habit de général anglais flottait sur son torse grêle, et pour achever le pittoresque du personnage, une énorme mèche de poils avait malencontreusement poussé sur le bout de son nez. Pendant qu’il souiflait dans sa clarinette, le cheval fit un brusque mouvement, et le vieillard tomba rudement delà voiture sur le pavé. Je le crus mort. Il ne put se relever ; mais des bras officieux traînèrent tant bien que mal au cabaret voisin le pauvre homme tout meurtri. Cette triste scène tempéra par la pitié la mauvaise humeur qui nous indisposait si fort contre la troupe du charlatan.
Celui-ci cependant laissa partir pour le cabaret son vieux compagnon, sans songer à lui administrer sa panacée universelle, son grand remède infaillible contre les coups, chutes et contusions. Un verre de vin lui parut sans doute meilleur que tout cela.
Pour commencer à amasser la foule, le pseudo-major prit un grand livre con-
tenant des planches d'anatomie, et livra chaque feuillet aux regards du peuple.
toujours avide de ces sortes d’images. Des squelettes de fœtus de tout Qge, puis un squelette d’enfant de û à 5 ans, furent ensuite tirés d’une grande boite où ils gisaient pèle-môle comme dans un ossuaire. L’attention redoubla, et la foule devint plus nombreuse. Une grande verrière, contenant toute sorte d’instruments, compléta l’exhibition, et nous eûmes enUn l’exorde attendu si inipatiem-
UlCllV. ,
Cependant, désireux de savoir quel degré d’estime le soldat accorde aux médecins militaires chargés de veiller sur sa santé, je m’approchai d’un tambour qui regardait comme moi. J’étais en voyageur, en bourgeois. Camarade, lui dis-
je pour le sonder, est-ce là le chirurgien-major de votre régiment qui est sur la
voiture? Ça a l’air d’un homme bien habile. Mais le tambour me tourna brusquement le dos, après m’avoir jeté par-dessus l’épaule un regard méprisant. Il n’y a qu’un bourgeois assez béte, dit-il à un caporal, son voisin, pour croire qu’un vrai major monterait sur une voiture comme ça. Le digne garçon ne se ligurait pas quel plaisir il faisait au prétendu bourgeois en lui adressant ce mauvais compliment. Je lui aurais volontiers payé la goutte; mais je craignais de me trahir.
Ce fut bientôt à mon tour de m’indigner. Le charlatan se donnait pour un ancien chirurgien-major de la garde impériale, et pour l’élève particulier du baron Larrey, Afin de mieux faire valoir ses arcanes, il en attribuait l’invention à l’illustre chirurgieu en chef des armées impériales, ün murmure approbateur parcourut la foule , qui ne tarda pas à être entièrement convaincue , quand le drôle lui montra deux parchemins : l’un était, disait-il, un diplôme de médecin de première classe de la Faculté de Montpellier; l’autre portait les armes du royaume des Deux Siciles, Enlin il déroula une longue guirlande de certilicats signés par des comtes, des marquis, des financiers, des notabilités. La foule admira les parchemins, mais ne remarqua pas les énormes fautes de français que faisait à chaque parole le pseudo-major. Cent mains se précipitèrent vers la voiture ; à chaque demandeur fut distribué l’arcane avec la manière de s’en servir, et les coffres du charlatan s’emplirent de pièces del franc; car, pour se mettre à portée des pauvres familles, et en considération de la misère du moment, le philanthrope donnait pour i franc ce qu’il avait, disait-il, vendu ailleurs, 3, 4 et 5 francs. La vente continua longtemps; on achetait, on achetait.... Descendants des Phocéens, ne seriez-vous pas plutôt des enfants de la Béolie?
Je quitte sans regret votre port fangeux ; mais, de grâce, vous voulez donc BOUS poursuivre jusqu’au bout. Figurez-vous, cher confrère, qu’on nous a enterrés huit dans l’intérieur de la diligence, vrai nid à choléra. Nous en fûmes heureusement quittes pour de moins malfaisants miasmes ; mais, parole d’honneur, les mangeurs d’ail ne sont pas d’agréables voisins dans une boîte où l’oiv est huit à sc regarder face à face.
A Toulon, nous irouvâmes aussi le choléra j il était dans sa période ascendante et répandait déjà quelque terreur. Les souvenirs de la première épidémie légitimaient bien plus ces craintes qu’à Marseille; car Toulon a été atteint à plusieurs reprises et avec une extrême gravité. La ville semble, du reste , un véritable foyer où tout doit concourir à donner à l’épidémie un caractère de haute gravité. Encaissée par un demi-cercle de hautes montagnes qui ne permettent pas aux vents du nord de la rafraîchir, rôtie par des ardeurs torrides pendant I été, elle est formée de rues étroites courant entre des maisons à quatre ou cinq étages; des lignes de platanes épais tempèrent bien un peu la chaleur, mais leur feuillage arrête les courants d’air et perpétue l’humidité. Le port et les bassins, quoique bien supérieurs, au point de vue hygiénique, au cloaque de Marseille, laissent pourtant encore à désirer. Voilà Toulon.
A ce portrait nous pourrions ajouter l’allreuse habitude de n’avoir pas de lieux d’aisances dans les maisons, et de se servir d’un vase auquel les gens civilisés n’ont recours qu’exceptionnellement. Autrefois ce résidu était jeté par les fenêtres; aujourd’hui la police force à l’apporter le matin sur la voie publique. Une seule rue, la rue de la Corderie, a conservé le privilège de se débarrasser de ses immondices au prolit des passants; et, le croiriez-vous? cela paraît si précieux aux Toulonais, que les logements y sont plus chers qu’ailleurs.
Si de l’ensemble nous passons aux détails, nous ne trouvons pas une meilleure hygiène. L’hôpital militaire surtout est un bouge où les forçats ne voudraient pas résider. On ne comprend pas que l’administration de la guerre ose condamner nos soldats à s’empoisonner dans les miasmes de ces corridors sans air et sans lumière qu’on appelle dérisoirement des salles. Notre ami Haspel, médecin en chef, avait été obligé d’évacuer ses malades sur un autre établissement provisoire : 1e choléra menaçait en effet de les enlever tous. Cette mesure produisit tout le résultat qu’on en attendait; l’épidémie se ralentit immédiatement.
Le percement de quelques ouvertures a été proposé comme moyen d’assainissement et d’aération, mais le génie militaire a refusé, et pour cause, les améliorations demandées : le bâtiment, a-t-il répondu, se tient comme par hasard, c’est un problème d’équilibre; le premier coup de marteau le renverserait comme un souille fait crouler un château de caries. Pauvres soldats !
L’hôpital de la marine est un vrai palais, en comparaison de l’établissement hospitalier destiné à Tannée de terre. Ce n’est pas seulement une exquise propreté qui y règne, mais véritablement du luxe, du confortable. L’alimentation est en rapport avec le local ; un simple matelot y est souvent mieux nourri qu’un officier dans les hôpitaux militaires. Aussi nos soldats de l’armée d’Italie, hébergés d’abord par la marine, ont-ils eu grand’peine à s’habituer au régime exigu qui les attendait ensuite chez nous. Il faut ajouter que, proportionnellement, le budget de la marine est ausi large que celui de la guerre est rétréci. Ici la journée d’hôpital ne dépasse guère l fr., tandis que Tan dernier, à Thô-
„„a, Je b deToulo», elle a auelnl 2 ce. Une bile dépeeso »e
«praii Diis nossible au dépariemcnl de la guerre.
M. Aubau, prenner chirurgien en cbef, président du conseil de sanie nous
fait voir l'établissement avec une extrême obligeance. Tout y est bien d.spo pour donner l’instruction médicale aux trente ou Irenle-cinq éleves qui Irequen- Lt cette école, et qui concourent ensuite pour le grade de chirurgien de tro.- Le classe. L’espace manque un peu, les amphithéâtres, nets sont trop pressés peut-être les uns sur les autres ; mais, au lait, n ttai pas nécessaire d’avoir le grandiose et l’ampleur du Val-de-Grace. ou près de Seux cents auditeurs sont quelquefois appelés à s’asseoir au m^me cours. Il
eL fortement â désirer que la marine, à l’imitation de l’armee de terre centr lise l’instruction médicale : troisécoles, dont les élèves n’alle.gnenl pas le ch üre limyen de trente dans chaque établissement, sont sans contredit un gasp âge de professeurs et de fonds. Des questions de personnes, qui réduc-
raîlre devant des considérations d’intérêt général, s’opposent seules a la reduc
^t“s Levicaire. second médecin en chef, professeur
distingué et praticien des plus occupés. Dans une brochure publiée sur le choléra, M. Levicaire prétend que celte aüéclion est un véritable empoisonnement dùà la formation anormale de l’acide cyanhydrique. Au sujet de la singulière immunité dont jouit Lyon, dans cette ville, dit-il, chaque allée est un passage ouvert au public et, de plus, un infect urinoir. Or c’est précisément parce qu’on pisse dans toutes les allées que Lyon est exempt du I auimo-
niaque neutralisant l’acide cyanhydrique à mesure que celui-ci se forme. Cette expUcalion vaut toutes les autres raisons qu’on a données ; il est vrai que cellesci ne valent pas grand’chose.
La marine possède, outre l’hôpital que nous venons de visiter, le magnihque établissement de Saint- Mandrier, qui peut contenir cinq cents lits, c esl-à-dire à peu près le double du premier. Saint-Mandrier, entièrement isole de la ville, est situé dans une presqu’île baignée par les eaux de la grande rade. Eaux viv , ombrages, atmosphère pure, belles conitruclions, tout concourt a taire de Saint- Mandrier un hôpital type. Les courants d’air y sont néanmoins trop violents et trop froids, ce qui aggrave les afleclions de poitrine, et les ait naître chez les sujets traités pour d’autres maladies. Malgré celle grande aération, es blessés de Rome, amputés à Saint-Mandrier, sont presque tous morts de résorption purulente. Des quatorze premiers, aucun n’a survécu, malgré l’habilele du coup de couteau et les soins consécutifs bien entendus. Les hommes amputés sur le champ de bataille sont, au contraire, arrivés à Saint-Mandrier dans un excellent état. Celle comparaison n’esl-elle pas de nature à déposer en laveur des amputations immédiates, si préférables aux amputations consécutives, d’après la plupart des chirurgiens militaires ?
On ne passe pas à Toulon sans visiter le bagne. Que d’impressions à y recueil
lir [lour un médecin, pour un philosophe ! Il me faudrait une lettre tout entière pour vous conter Ips miennes; or j’ai hâte d’arriver en Italie, et Toulon n’est qu’un échelon de mon voyage. Je vous dirai seulement que je n’ai pas été trèsheureux dans mes observations lavatériennes; la moitié des forçats ont des ligures d’honnêtes gens ; d’autres physionomies sont douteuses ; enüu il en est de vraiment hideuses au point de vue de l’expression.
L’hôpital du bagne est une immense et longue galerie divisée en trois nefs par deux rangs de piliers qui supportent la voûte. Il est d’une propreté irréprochable. Deux cent cinquante lits y trouvent facilement place. Des religieuses prodiguent les soins les plus touchants à ces êtres dégradés qui ne quittent souvent les fers que pour aller à l’amphithéâtre; car, durant la maladie, l’anneau lixé au pied du moribond est attaché par une chaîne aux barreaux du lit. La mort seule peut le briser, quand le temps d’expiation ii’est pas Uni.
Eh bien ! ces malheureux dont l'existence est une longue soullrance, une perpétuelle humiliation, tiennent pourtant à la vie, interrogent d’un oeil inquiet la physionomie du médecin, demandent à guérir, à vivre !
Mais les tourbillons qui s’échappent du Tarfare, corvette à vapeur de l’État, nous arrachent à nos réflexions et nous avertissent qu’il faut nous embarquer. La mer est belle dans la rade; malheureusement elle moutonn*" au large, et le vent debout fatigue considérablement le pyroscaphe. Le roulis, le langage, l’odeur de goudron s’en mêlent; une inquiétude et l’angoisse épigastrique nous avertissent bientôt que le mal de mer menace, et chacun gagne sa niche. Comment appeler l’espace exigu dans lequel on se couche à bord, espace qui n’a guère plus d’ampleur que la boîte funèbre qui nous renfermera un jour? Figurez-vous une bibliothèque sur les rayons de laquelle, au lieu de livres, sont étendus des hommes, et vous aurez une idée de la chambre à coucher des passagers. C’est là-dedans qu’on s’incruste, qu’on souffre, qu’on se plaint, qu’on a cette affreuse maladie appelée mal de mer. Oh oui! affreuse maladie. Vous avez été témoin du malaise insupportable des pneumoniques auxquels on administre le tartre stibié à doses réfractées : accablement, collapsus complet, angoisses indéflnissables, sueur froide, nausées incessantes, efforts pénibles, découragement, indifl'érence à tout ce qui se passe autour de soi, désir de mourir pour échapper à ses souBrances. Eh bien ! voilà le mal de mer. On en souffre quelquefois pendant des jours entiers, sans trêve ni relâche. Alors on n’est plus un homme, mais une masse inerte, un animal stupide malade ; l’intelligence a fui et les forces physiques sont anéanties. Le chirurgien du bord nous a conté qu’un représentant était resté couché dans la chaloupe pendue le long des flancs du navire, pendant cinq jours et cinq nuits, sans bouger, faisant tout sous lui, poussant seulement d’intervalle à Intervalle une espèce de grognement. Quatre jours plus tard, il prononçait un magnifique discours à l’assemblée nationale. Sa pâleur et ses joues un peu creuses ne manquèrent même pas de produire un certain effet.
J'étais logé au premier étage de la bibliothèque à coucher; je demande bien pardon à mon voisin du rez-de^haussée de l’avoir éclaboussé en la fenêtre, comme à Toulon. Hélas ! je n’en pouvais plus : j étais s. accaWé incapable du moindre mouvement, que, si j’eusse été à sa p a , m’eùt manqué pour me détourner des cascatelles venant d’en haut Les lies d’Hyéres, la Corse, le rocher romanesque de Monte-Cristo, d’Elbe tout cela était bien curieux à voir; tout cela a pointé dans la brume, a grandi, s’est nettement dessiné, a pâli, puis s’est eflacé dans le bleu du lointain...
Et je n’ai pu rien regarder! -
Enlin, après cinquante-deux heures de traversée, nous abordâmes a Civita-
Vecchia. J’étais à jeun depuis tout ce temps; aussi quel bon repas je hs dans a salle à manger des papes, en me carrant dans un fauteuil de cardinal. Je ne comprends pas en vérité comment mon estomac, après s’être livré, durant trois jours, à une véritable orgie de mouvements antipéristaltiques, a pu encore se contracter du cardia au pylor. Mais il n’avait rien oublié.
Adieu. Ma prochaine lettre partira de la ville éternelle.
Rome, 13 octobre 1849.
La chirurgie militaire à l’alTaire du 30 avril 1849.
L’enceinte de Rome, au nord-ouest, c’est-à-dire du côté de la route de Civita-Vecchia, s’épanouit en un large promontoire renfermant la basilique de Saint-Pierre, le palais du Vatican, le Monte-Vaticano, jusqu’au fort Saint-Ange. Sur la face du promontoire qui regarde le sud, existent deux portes : l’une est murée depuis longtemps ; l’autre, la Porta-Cavalliggeri, se trouve à l’union de l’appendice avec le corps de place. De l’autre côté du grand angle, en allant vers le château Saint-Ange, la Porta-Angellca donne accès dans Rome.
La route de Civita-Vecchia aboutit près de la porte murée, et de là se dirige à droite. Elle suit des ondulations de terrain, et des hauteurs l’encaissent le plus souvent des deux côtés. Les batteries établies sur le rempart vomissent leurs projectiles sur cette route, qu’ils enfilent en ligne droite, dans une partie de son trajet.
Le 30 avril, vers onze heures du matin, la première division se rua contre la porte murée ; mais les baïonnettes françaises se brisèrent contre cet obstacle imprévu. Le corps d’armée se divisa alors efi deux sections ; la première se jeta à droite vers la porte Cavalliggeri ; la seconde eut ordre de se diriger vers la porte Angélique, que l’on pensait pouvoir enfoncer à l’aide de quelques pièces de campagne.
Celte porte, avons-nous dit, es‘t située sur la face opposée. Il fallait donc, pour y parvenir, contourner tout le promontoire, dont le développement mesure approximativement de 1 à 2 kilomètres. La route longe le rempart à une distance de cinquante à quatre cents pas, et, au bec même de l’angle, elle passe à toncher. Par intervalles des bastions flanquent la courtine, et permettent ainsi de diriger des feux croisés sur les assaillants. Comme celte route, dans la pre-
miére partie île sa longueur, suit lu rampe du Monlo-Valicaiio, on a été obligé de faire des déblais et des remblais, de sorte que la section pratiiiuée dans le monticule, la berge ou talus, si l’on aime mieux, est en quelques endroits assez élevée pour protéger les liommes qui longent sa paroi verticale. Mais plusieurs mauvais passages, couverts par un talus trop bas ou même millement protégés, exposent les passants au feu de la place, à très-faible distance.
Tel est le chemin périlleux qu’eut à parcourir la deuxième brigade, à la gueule de canons chargés à mitraille, et sous la vive fusillade de plusieurs lignes de soldats qui, masqués par des sacs à terre, tiraient du haut du rempart. Vous avez deviné que par instants c’était une horrible tuerie: à chaque moment un homme tombait, mais les rangs se resserraient aussitôt, et la troupe continuait sa route.
Les chirurgiens des corps avaient une tâche fort difficile, obligés qu’ils étaient de faire halte pour panser les blessés, et de regagner ensuite rapidement la troupe, où de nouveaux accidents réclamaient leurs soins.
Panser un blessé couché sur un lit, dans un bon hôpital, avec l’assistance d’inlirmiers qui disposent tout convenablement, au milieu d’élèves qui présentent les instruments et les linges , c’e.st besogne fort commode ; mais sous un feu bien nourri, au milieu de la route, pressé par le temps, avec le secours seulement d’un soldat portant dans un sac quelques bandes, un peu de linge, deux ou trois üoles, cela change bien l’aliaire. Ajoutez au sifflement des balles, au grondement du canon, aux cris, au tumulte de la foule un peu en désordre, les plaintes des blessés qui, gisant autour de vous, réclament leur tour, demandent le pansement qui doit les soulager, et vous conviendrez qu’au sein d'un pareil drame, il peut bien se faire que la main du chirurgien d’armée tremble un peu. Eh bien ! je le dis avec lierté, elle n’a pas tremblé pendant le siège de Rome. M. Auban, président du conseil de santé du port de Toulon , m’a fait, à mon passage, un tel portrait des moignons des hommes amputés pendant la campagne et dirigés ensuite sur l’hôpital Saint-Mandrier, m’a dépeint de telle façon l’état général si satisfaisant de ces opérés, que j’en suis encore à me demander comment la vieille loi du tuto^cito et jucunde a pu être ainsi observée au milieu de la bataille.
Nous avons parcouru, après l’affaire, cette lamentable route avec le docteur Armand, aide-major du 36' de ligne, régiment faisant partie de la deuxième brigade du corps expéditionnaire. Il nous a retracé sur les lieux, à chaque pas, tous les détails de l’affaire, et nous étions certes plus ému en l’écoutant qu’il ne l’avait été lui-même pendant le combat. C’est que notre excellent et vieil ami Armand est le type du chirurgien militaire.... Arrêtons-nous, car il nous chercherait assurément querelle s’il nous soupçonnait de réclamer pour lui. Tant pis, ma foi ! Nous sommes bien obligé pourtant de dire que le stérile honneur d’une citation à l’ordre de l’armée ne remplace pas la décoration qu’il a si bien méritée, dans celte affaire comme pendant tout le siège. Du reste, cher confrère
vous en jugerez vous-même ; car nous allons, s’il vous plaît, suivre le 30* de ligne, dont ce jour-là Armand était le seul chirurgien.
Ce corps a eu quarante-cinq hommes mis hors de combat dans la journée du 30 avril, sans compter bon nombre de blessures légères qui n’ont pas empêché ceux qui les avaient reçues de continuer leur route. D’autres militaires, appartenant à divers régiments, furent aussi rencontrés sur la route par Armand, qui leur donna les mêmes soins qu’aux siens.
Il dirigeait sur les ambulances centrales, dont nous parlerons bientôt, les hommes qu’il pensait en état de subir cette translation. Trois ou quatre camarades aidaient les blessés ou les portaient ; mais en revenant aussi sur les pas de la colonne, le petit cortège comptait quelquefois un blessé de plus : un des porteurs tombait. Ceux que le chirurgien ne jugeait pas convenable d’envoyer à l’ambulance étaient couchés dans l’endroit le plus abrité, le plus souvent le long de la berge. C’est là qu’ils recevaient les premiers secours ; là que plusieurs difficiles extractions de balles furent opérées ; là qu’il parvint à réprimer plusieurs hémorrhagies inquiétantes. Puis, reprenant sa route, l’aide-major du 36' pressait le pas jusqu’à ce qu’un nouveau blessé , gisant sur terre , lui indiquât une autre station.
Armand put remarquer plusieurs fois les bizarreries de projectiles. On sait que souvent la balle parcourt un trajet extrêmement sinueux, et l’on s’étonne ju’un corps animé d’une telle vitesse, au lieu de perforer de part en part, se laisse dévier par les saillies molles ou peu résistantes qu’il rencontre. D’autres fois, l’individu atteint est sauvé par de minces obstacles sur la protection desquels ils n’eût pas osé compter. Ainsi, à faible distance, un biscaïen s’aplatii sur le ceinturon d’un lieutenant d’artillerie, qui en fut quitte pour une légère contusion. Un capitaine du 36' reçut trois balles dans son caban roulé placé sur son épaule. De pareils faits ne sont pas rares.
Cependant la marche de la colonne se ralentit, les balles pleuvent plus nombreuses et l’impossibilité de continuer une telle route paraît de plus en plus évidente. Armand propose alors au général Levaillant d’installer une ambulance provisoire dans un groupe de maisons situé à quarante pas de la route. Mais cette position, enfilée en plein au feu de la place, ne parut pas assez sûre au général, qui n’adopta pas la proposition.
A peu de distance de là, la route, taillée dans la rampe du Monte Vaticano, et protégée par un escarpement de 2 à 3 mètres de hauteur, décrit un coude dont la concavité regarde le rempart. C’est en cet endroit que cinq chevaux attelés aux pièces de campagne furent tués ou blessés et s’abattirent. Il ne fallait plus songer, dès lors, à enfoncer la porte Angelica; la colonne n’alla pas plus loin et cessa le feu.
Armand se mit à établir le mieux possible son ambulance, et dut forcement la placer là oü il se trouvait, c’est-à-dire à l’angle même du coude, entre la berge et les chevaux tués. Ces cadavres disaient assez qu’il n’y avait un peu de
sécurité que dans l’étroi le bande (lui longeait l'escarpement; les bastions qui se montraient, hérissés de fusils, à droite et h gauche, annonçaient aussi qu’il ne fallait pas s’écarter sur les lianes. C’est dans cet espace de quelques mètres carrés, que fut établie l’ambulance volante <lesiinée à rendre de si grands services. Je me suis trouvé, en Afrique, dans des circonstances où, style militaire, il faisait assez chaud pour panser ses blessés ; mais, de bonne foi, il devait faire beaucoup plus chaud sur ce bout de route.
Le soir arrive. La brigade s’éparpille derrière les murs des vignes, dans les maisons, le long du ravin ; mais le détachement du 36' ne peut pas quitter sa position, à l’angle de la route, car tout individu qui montre la tête est immédiatement fusillé du haut du rempart. On espère que l’obscurité permettra de dégager les deux canons, sans être vu de l’ennemi; mais la lune se lève et détache en ombre, sur le chemin blanc, la silhouette de tout homme qui s’écarte du talus. La nuit s’avance. L’œil cherche en vain à deviner, aux bornes del’horizon, un nuage qui s’avance et promette de voiler cette malfaisante clarté ; les étoiles scintillent toujours et l’azur céleste conserve sa sérénité. La place ne fait plus feu que de loin en loin.
Mon Dieu! je ne cherche pas à faire ici de l’effet; mais n’y a-t-il pas quelque chose de profondément saisissant dans ce petit groupe isolé, accroupi dans l’ombre, serré contre la berge, à côté de ces cadavres de chevaux tués ; dans ces blessés étendus par terre et résignés ; dans ce chirurgien calme qui achève quelque pansement? Cette scène se passe dans le silence de la nuit succédant au fracas des détonations, et ce sont les clartés fantastiques de la lune qui l’éclairent! En visitant les lieux, en me reportant aux circonstances, mon imagination m’a naturellement retracé ce tableau, et je l’ai trouvé si plein d’émotions que je n’ai pu m’empêcher de vous en offrir l’image.
Mais une détonation sourde fait tressaillir le petit groupe, et sept fois le même bruit se répète. On redoute une sortie, et, dans ce chemin dominé de toutes parts, je n’ose dire ce qui en serait résulté. Heureusement l’ennemi resta derrière ses murs. Les détonations venaient de l’explosion des mines pratiquées sous le Ponte molle, dont il ne restait plus que des ruines le lendemain.
A deux heures du matin, le nuage si désiré passa devant la lune, et l’ombre permit de dégager les canons. La retraite s’effectua sans trop de désordre. Les blessés furent placés sur les affûts, mis à cheval sur les canons, portés par les plus robustes ou soutenus par les bras des camarades ; le transport s’effectua de la sorte aussi bien qu’on pouvait l’espérer avec de tels moyens.
Pendant la retraite, Armand s’aperçoit que deux blessés sont restés eu roule. Aussitôt il s’adresse au général Levaillant qui fait immédiatement arrêter la colonne et dirige une reconnaissance sur les derrières. Les deux hommes sont retrouvés et rejoignent la troupe. Celle-ci, arrivée sur la route de Civita-Vecchia, s’éloigne de Rome pour faire sa jonction avec la première brigade qui a pris ies devants.
MO
Après avoir suivi la seconde brigade, il faudrait également accompagner i» brigade Molière dans sa tentative d’attaque contre la porte Gavalliggeri et jusqu’à la villa Pamphili. On se rappelle que c’est de ce côté qu’un stratagème que je nommerais mieux peut-être une trahison rendit prisonniers un chef de bataillon et deux compagnies.
Nous regrettons que le docteur Gouget, qui joua à la première brigade le même rôle qu’ Armand à la seconde, se soit trouvé absent de Rome lors de notre visite au champ de bataille. Nous serons forcé d’être bref, n'ayant pas étudié les lieux avec un cicérone compétent. Nous dirons seulement que notre bon camarade se distingua tout autant que son collègue, et ne fut pas mieux récompensé.
Cette brigade eut beaucoup plus à souffrir que la deuxième ; car, aux feux du rempart, s’ajoutaient les décharges des soldats ennemis déployés en tirailleurs dans les maisons éparpillées le long de la route et du ravin. Plus des deux tiers des blessés et des morts ont été fournis par la brigade Molière, deux cents a peu près sur un total de trois cents. Nous ne parlons |>as des trente-cinq hommes recueillis et traités par les Romains. Pour le dire en passant, ces trente-cinq blessés seuls ont reçu des secours étrangers ; il n’est pas vrai que les Romains aient envoyé des chirurgiens au camp français. Notre petit personnel s’est multiplié par son zèle et son activité et a sufli à toutes les exigences.
Avant la nuit la première brigade se replia, tandis que la deuxieme dut laisser
quelques troupes pour garder ses canons.
Pendant que les officiers de santé des corps suivaient la troupe et remplis saient leurs fonctions en courant, MM. Pasquier et de Santi, chirurgiens en che des première et deuxième ambulances, songeaient à organiser des secours plus efficaces, en occupant des postes où un peu moins d’instabilité permît de tenter des opérations plus graves et plus difficiles. Mais les ambulances se trouvaient à la queue des deux divisions, et, de la sorte, condamnes a l’inaction, quand le bruit du combat annonçait que leur place était prés de la tête de colonne.
Les absurdes règlements qui nous gouvernent sont ainsi faits, que les intendants seuls ont le droit d’ordonner la formation d’ambulances là où ils les jugent urgentes. Le chirurgien doit attendre qu’on le dirige, comme une où il doit fonctionner ; son activité a seulement alors la permission de se déployer. Mais ici la monstruosité est tellement criante, que le chirurgien passe outre ; il prend les devants, gagne la tête de colonne... et l’intendant reste derrière C’est la règle ; l’affaire dont il s’agit ne fait pas exception. Pasquier eut pourtant la délérence d’y mettre des formes et de soumettre ses projets a son Laverai. ....re, ,.i, de s» côté, eut le bo. esprit de ue pas s’, opposer,
quoique l’initiative ne vînt pas de lui. •
Pasquier s’installa à trois cents ou quatre cents pas du rempart dan petit groupe de maisons hanqué d’une chapelle et situe a ‘le
Celle-ci est resserrée entre deux monticules dont 1 un, celui qui .
3ai
vanl rambulauce. esl assez élevé pour la défilcT salUsa.nn.mU coups directs partant de l’ennemi). Mais les projectiles tirés sur la route pe vent l’atteindre, s’ils viennent à obliquer de son côté, et, de plus, le monticu e ne les empêche pas de tomber en pluie. Cet emplacement oUre une douteuse sécurité, mais il a l’avantage d’être rapproché du combat; en second heu, dans un ravin situé au pied des habitations, coule, parmi les roseaux et les peupliers, une abondante fontaine, dont les eaux peuvent rendre plus d’un service. Pasquier, afin de pénétrer dans l’intérieur, engage un chasseur h pied à se servir de ses armes pour enfoncer la porte de la chapelle ; mais pendant que le chirurgien appuie l’épaule contre les panneaux pour les faire sauter, le soldat est tué roide par un biscaïen. On voit encore aujourd’hui les nombreuses écorchures de la muraille par les projectiles de la place.
C’est sur celle ambulance que tous les blessés qui tombaient dans les rangs étaient dirigés. Ils y trouvaient Pasquier, secondé par Pelin, chirurgien aidemajor au 66' de ligne, et par MM. Couquet et Bonnet, chirurgiens sous-aides. Trois infirmiers complétaient le personnel. Il ne fut pas possible de s’installer de manière à pouvoir se permettre des amputations, mais d’autres opérations furent faites sur un grand nombre de blessés. Les membres broyés par des projectiles étaient mis dans des appareils contentifs et soutenus par des attelles; puis les hommes étaient évacués sur l’ambulance de santé, située à peu de distance de la première. Celte ambulance a reçu aussi des blessés de première main.
Vers trois heures, les ambulances Pasquier et de Santi se replièrent sur Magnanella, à 6 ou 8 kilomètres de Rome, et Pelin, occupant le local laissé par de Santi, continua à donner des soins aux blessés qui y arrivaient encore, jusqu’au passage de la deuxième brigade, vers deux à trois heures du matin.
A Magnanella, une nouvelle ambulance fut organisée. Une espèce de grange reçut les soldats, et les officiers trouvèrent asile dans deux petits greniers. Comme Magnanella se trouvait suffisamment éloigné du théâtre du combat et que plusieurs compagnies de chasseurs à pied rendaient sûre cette station, les pansements, faits à la hâte sur le champ de bataille, furent recommencés méthodiquement, et l’on songea à amputer les membres broyés par les projectiles. Une cuisse, un bras et un avant-bras tombèrent sous le couteau de MM. Pas-
quier et de Santi, qui employèrent laborieusement toute leur nuit.
Le lendemain, on mit en réquisition toutes les voilures du voisinage, et le train des équipages fournil, pour le transport des blessés, tout ce dont il pouvait disposer. Pasquier et Pelin accompagnèrent le convoi, qui arriva à Palo à cinq heures du soir après une journée bien fatigante pour nos pauvres blessés, dont plusieurs expirèrent en roule. Pour les deux chirurgiens, celte journée fut également des plus pénibles, comme il est aisé de le prévoir.
Le sous-intendant avait recommandé de faire étendre, sous de grands hangars qu’on avait remarqués en passant, de la paille pour les blessés; mais la
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sollicitude du chirurgien va toujours plus loin, et cela est naturel, que celle d’un étranger. Pasquier pénétra dans le fort, découvrit une enUlade de vastes et commodes appartements, mit à contribution la bonne volonté des hommes qui occupaient la place, et bientôt une épaisse couche de paille fraîche reçut nos blessés, bien aises de se reposer enfin.
A Palo, Pasquier pratiqua de nouvelles amputations, une de cuisse et trois de jambe. L’ardeur de couper eût facilement fait trouver 15 ou 20 cas, mais, comme aucun accident ne s’était manifesté et qu’il n’y avait pas urgence, comme le transport sur Corse était rapide et commode, à l’aide de bateaux à vapeur, il était beaucoup plus sage d’ajourner les opérations et de demander quelque chose à la nature médicatrice. C’est ce qui fut fait. A ce sujet, nous ferons remarquer que si les chirurgiens militaires se sont très-généralement prononcés pour les ami)utations immédiates, cela tient beaucoup à la spécialité des circonstances dans lesquelles ils se trouvent souvent. Quand on a en perspective une longue route, des moyens de transport durs et fatigants, la difficulté de pansements suffisamment renouvelés, la chirurgie conservatrice ne mérite plus cette épithète ; elle devient une méthode pernicieuse et condamnable. Si ces conditions défavorables ne se présentent pas, le chirurgien militaire retombe dans la catégorie où figurent ‘es médecins civils, et alors il sait s’abstenir comme eux, ainsi qu’on a pu le voir.
Pasquier nous a communiqué, au sujet des anesthésiques, des observations qu’il ne faut pas laisser perdre. Il ne se loue pas d’avoir employé le chloroforme à l’ambulance de Magnanella. Chez les sujets exaltés encore, enivrés par la bataille, une chloroformisation immédiate fait naître une excitation souvent excessive et presque toujours dangereuse. La première période des phénomènes produits par l’inhalation est caractérisée par des mouvements, des spasmes, des cris, une agitation, qui peuvent jeter dans l’économie les tendances les plus funestes. De là, réaction trop vive, délire, lièvre traumatique ardente.
Nous en appelons à l’observation ultérieure, pour corroborer ou atténuer les faits qui, en attendant, doivent commencer uu nouveau chapitre pour les contre-indications du chloroforme.
Rome, 3 novcnibre 1840.
A M. ie docteur Daremberg.
. TUPÜGRAPHUi MÉDICALE DE ROME ANCIENNE.
Une noble poussière. — Les sept collines et leurs forêts primitives. — Les deux Vélabres. — Travaux de dessèchement; le cloaca maxima. — Le lac Curtius. — Débordements du Tibre. — Marais de Caprée et de Terente. — Bassin de Rome, hydrologie. — Climat de Rome antique. — Végétation. — Ruines du palais de Néron.
C’est à vous, qui vous couviez d’une poussière aussi glorieuse que les nobles tourbillons de l’arène olympique, célébrés par le poète ami de Mécènes :
Sunt quos curriculo pulverem olympicum Collegisse juvat; metaque fervidis Ëvitata rôtis, palmaque nobilis Terrarum dominos evebit ad deos.
C’est à vous, l’amant des vieux livres, des parchemins jaunis par le temps, des manuscrits poudreux, que cette lettre sur, la Rome d’autrefois doit naturellement être adressée.
Je vous ai précédé de quelques jours dans la ville éternelle, et mes mains profanes ont feuilleté des pages antiques que vos doigts eussent retournées bien plus savamment. En me voyant à cette besogne, c’était bien le cas de dire : Spar-
gere margaritas Je passe le reste par politesse pour moi-mème. Je l’avoue,
je les al trouvés bien laids, bien griffonnés, vos bons, vos cliers, vos beaux manuscrits. Des lettres tortues, biscornues, boiteuses, serrées les unes sur les autres, sans points ni virgules!... J’ai passé une heure à lire une demi-page; aussi je vous les laisse de bon cœur. Tout le latin qui diapré ma lettre d’aujourd’hui a été puisé dans des livres bien imprimés. C’est bien plus commode ! A vous de compléter tout ce qui manquera à ma topographie de Rome antique; A
vous (le relever les matériaux vulraires avec lesquels je construis, en les semant (le pierres précieuses tirées de la mine inépuisable de vos vieux grimoires.
Nous allons, s il vous plaît, commencer notre excursion médicale et hygiénique, h partir de Romulus. Quel intérêt, s^écriera-t-on, y a-t il à décrire une chose passée, trépassée, à dépeindre Rome telle qu’elle a été, telle qu’elle n’est plus? Ne serait-ce que pure curiosité : voilà déjà quelque chose. On peut ne pas se soucier d’une ville inconnue ou vulgaire, mais de la ville éternelle, c’est une tout autre aflaire. Nous ajouterons qu’aujourd’hui la ville éternelle est un peu nôtre; raison de plus pour désirer la bien connaître. Enfin, dans la lettre qui suivra celle-ci, appliquant à la médecine nos données topographiques, nous aborderons de sérieuses questions de palhogénie.
L’emplacement que Romulus choisit pour fonder une ville à laquelle il ne rêvait pas sans doute un si brillant destin, était une sauvage et déserte contrée, accidentée par des monticules, couverte de ces bois épais dont l’ombre religieuse piaisait aux sibylles, et sillonnée par des vallons recélant des marécages dans leurs contours sinueux. Un fleuve, ou plutôt un torrent, soulevait chaque hiver ses flots jaunes et les roulait dans les vallées, alimentant ainsi les marécages et déposant des nappes stagnantes dans toutes les anfractuosités. Hygiéniquement, le site n’était pas bien trouvé; et, en fondant là une grande cité, on devait entrevoir d’immenses travaux pour plusieurs générations.
Quelques citations sont nécessaires pour établir que le portrait que nous traçons est conforme à la réalité.
Les sept collines étaient couvertes de bois, et d’autres forêts se pressaient au pied de.s monticules comme les flots d’une mer de verdure.
Voyons d’abord le Palatin, ce berceau de Rome :
Conslitil in summo nemorosi colle Palali.
(Ovide, Métam., hv. xiv.)
Au pied du Palatin, comme nous l’apprend Varron, s’étendait un bosquet de myrte, consacré à Vénus.
Dans les bois de l’Aventin, la fable plaçait des satyres, des faunes, des sylvains, à l'ombre des chênes, des lauriers et des platanes :
' Constat Aventinæ tremuisse cacumina sylvæ.
(Ovide, Fast., liv. vi.)
Liicus Aventino suberat niger ilicis umbra.
(Id., liv. III.)
Un grave historien. Tacite, dit, en parlant du Cœlius : Querque tiilanus.
Vairon appelle princeps lucum le bois de hêtres qui couvrait l’Esquilin; Ovide, dans ses Fastes, en parle plusieurs fois ;
Monte sub Esquilio niultis incæduus aiinis Junonis inagme noiiiiiie lucus erat
Gratia I.ucinæ dedit hæc tibi nomina, lucus.
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Le Yiininal disparaissait sous la verdure blancluMre des saules, et le Quiiinai n’était pas non plus une colline chauve :
Lucum pcte colle Quirino
t)ui viret et templum Homani regis obumbrat
(Ovide, Métam., liv. xiv.)
Enlln, Denys d’Halicarnasse peuple de chênes le mont Capitolin ; Tacite place à ses pieds le bois de Bellone, et c’est aussi sur ses dernières rampes qu’on trouvait te nemus argileti.
Rome antique n’a occupé d’abord que ces monticules. De nos jours, elle les a presque tous délaissés, pour s’étendre au nord ; et le Janicule, le Pincio et le Monte-Vaticano sont devenus collines romaines. Les murailles auréliennes, relevées par Honorius, et datant conséquemment d’une époque bien postérieure à celle dont il s’agit, n’ont jamais compris toutes ces collines dans leur ligne de circonvallation. Aux temps de l’ancienne Rome, les trois cotaux étaient couverts de forêts ou de jardins ombreux. Le bois du Janicule s’appelait lucus Æbionarutti; le Vatican était également peuplé de beaux arbres, et le nom du Pincio, collis hortulorum, indique assez qu’il s’arrondissait sous une verte parure. Rome antique se trouvait donc défendue des rigueurs du nord par un paravent de forêts j mais nous ajouterons que ce rempart la privait également du bénéfice des vents accourus du septentrion pour balayer les elUuves apportées par le midi.
Les bois qui recouvraient le site de l’ancienne Rome grimpaient tantôt sur des rampes escarpées ; telles sont la chute de l’Aventin qui regarde le Tibre, et tels sont encore les flancs du Palatin ; tantôt couronnaient des cimes ; tantôt enfin s’allongeaint dans des vallées fort resserrées en certains endroits : ainsi Tare de triomphe de Constantin occupe presque tout l'espace compris entre le Palatin et le Coelius, et le Colisée se trouve à l’étroit dans le vallon où Ta bâti l’empereur Vespasien. Ce n’étaient pas, comme aujourd’hui, de simples ondulations qui séparaient les collines, mais de véritables ravins; en effet, les accidents ont disparu par l’accumulation des matériaux dans les cavités, et par la dégradation des cimes abaissées. Le sol s’est considérablement exhaussé depuis les temps de la vieille Rome, ainsi que l’indiquent tous les anciens monuments, enterrés quelquefois jusqu’à 25 pieds de leur base, comme on peut le voir à la colonne Phocas.
De nombreuses sources, dont il serait fastidieux d’indiquer ici le nom et le gisement d’après les auteurs, des fontaines et des flaques, stagnaient dans les anfractuosités, ou coulaient sur les pentes et versaient leur trop-plein dans les vallées. Mais c’est surtout le Tibre qui, par ses débordements de chaque année, épanchait sur le terrain des nappes liquides destinées à devenir de véritables marécages. Leur origine est clairement indi(iuée parSolin, dans son Polyhistou: Quant prœtcrflums Tibcria fecerat, dit-il en parlant de cette masse d’eau dormante.
En aval de l’ile du Tibre commençait une bande marécageuse qui s’enfonçait dans les terres, sur la rive gauche, et se bifurquait bientôt. Une branche se projetait entre l’Aventin et le Palatin, dans cette vallée où fut plus tard le circus maxitnus; la seconde s’avançait dans l’espace compris entre le Palatin et le Capitolin. On appelait la première grand Vélabre, et l’autre, petit Vélabre. Les détails que nous ont laissés plusieurs auteurs, notamment Varron, permettent d’afllrmer qu’il en était bien ainsi. Brocchi, du reste, dans un ouvrage justement estimé et auquel nous empruntons beaucoup, a, bien avant nous, tiré des anciens les documents propres à établir cette topographie. (Brocchi, Dello stato fisico DEL sooLO DI RoMA. Romæ, 1820.)
Les inondations du Tibre entretenaient aussi un lac qui parait avoir eu également communication avec le grand Vélabre ; nous voulons parler du Lacus Curtius, ainsi appelé du général sabin M. Curtius, et non pas de cet autre Cuitius, chevalier romain, qui se dévoua pour sa patrie, en se précipitant dans un gouffre entr’ouvert sur le forum. 11 n’entro pas dans notre sujet de rechercher si ce gouffre avait été produit par un tremblement de terre, ou si c’était une crevasse du sol rapidement desséchée après une vaste inondation.
Dans les Vélabtes et dans le lac Curtius, on ne doit pas voir des nappes d’eau limpides et courantes, mais de vrais marais, ainsi que l'attestent les citations suivantes, et celles que nous donnerons plus loin, empruntées à Properce, à Tibulle, à Ovide.
Qua Velabra suo slagnabant flumine, quaque Naula per urbanas velificabal aquas.
(Properce.)
El qua Velabri regio palet, ire solebat Exiguus puisa per vada limer aqua.
(Tibulle.)
Quæ Velabra soient in circum ducere pompas Nil præter salices crassaque canna fuit.
Hic quoque lucus erat juncis et arundine densus,
' Et pede velato non adeunda palus.
(Ovide, Fastes, liv. VI.)
Le grand Vélabre n’était pas une flaque insigniüante, mais une longue bande marécageuse. Pour éviter de perdre trop de temps à le tourner, on avait établi un bac qui, au rapport de Varron, transportait pour un quadrans le voyageur sur l’autre bord. Cette petite navigation n'était pas toujours facile , car Denys d’Halicarnasse nous apprend qu'une boue épaisse arrêtait quelquefois le bateau. Il est probable que cet obstacle se présentait lorsque les chaleurs de l'été avaient pompé une partie des eaux du Vélabre. Le marécage, du reste, n’était jamais entièrement à sec, et nous sommes porté à penser qu’un certain niveau y eUit en-
tretenu par la Calabre, ruisseau qui , selon toute apparence, ne se rendait au Tibre que par l’intermédiaire du Vélabre. L’antique Cainbra serait la Marrana d’aujourd’hui, cours d’eau dont la source est voisine de Grotta-Ferratta, à quelques milles de Frascati.
C’est dans ce pays éminemment insalubre que Roinuluset Rétnus vinrent s’établir; leur cabane était bûtic sur la pente du Palatin, en regard du grand Vélabre. Le modeste palais du second roi de Rome, de Numa Pompilius, n’était pas mieux situé; il s’élevait aussi sur la rampe du Palatin, mais plus à l’est, et probablement vis-à-vis le petit Vélabre, dans l’emplacement occupé aujourd’hui par l’église Saint-Théodore. Nous verrons, quand nous aborderons la pathologie de l’ancienne Rome, que ses habitants payèrent par de nombreuses maladies l’imprudence d’un tel voisinage.
Bientôt, du reste, le besoin d’un espace plus étendu pour la ville, qui prospérait rapidement, et peut-être aussi le désir de soustraire la population à l’empoisonnement miasmatique , firent entreprendre aux rois de Rome des travaux considérables, dans le but de combler ces foyers malfaisants. Romulus etTatius, après la paix qui réunit les deux peuplades ennemies jusqu’alors, précipitèrent dans le Vélabre des masses de pierres arrachées au Capitolin et à la roche Tarpéienne; mais c’est à Tarquin l’ancien qu’était réservée la gloire de terminer les travaux commencés par ses prédécesseurs. Il fit construire, pour dessécher les Vélabres, un large égout qui reçut le nom decloaca maxima , probablement par opposition à d’autres conduits de moindre importance. Cet égout , dont on voit encore un fragment à peu près intact, près de l’église de Saint-Georges in Velabro, était long de 2,500 pas, et ses arceaux mesuraient 3 mètres en tous sens; de sorte que Pline n’exagérait rien quand il disait qu’une voiture chargée de foin y eût trouvé un libre passage. Il est construit à la façon étrusque, c’est-à-dire avec des blocs taillés et juxtaposés sans l’aide d’aucun ciment. Les arceaux et les parois sont formés par trois couches de pierres concentriques. C’est un tuf volcanique assez dur qui a fourni les matériaux; de temps en temps des blocs de travertin lient entre elles ces couches concentriques. Quelques-uns de ces blocs ont jusqu’à tS pieds de longueur sur 5 d'épaisseur, proportions qui paraîtront d’autant plus remarquables qu’il s’agit des premiers temps de Rome. Devant cette belle et solide construction, on comprend le cri d’enthousiasme de Pline. N’estil pas admirable qu’après sept cents ans, écrit l’encyclopédiste, ce conduit soit encore debout et intact, malgré les débordements du Tibre, les tremblements de terre et la masse d’édifices qui pèse sur les voûtes ?
La sollicitude des rois de Rome ne se borna pas à dessécher tes deux Vélabres ; le lac Gurtins fut aussi comblé :
Curlius ille lucus siccas qui susliiiet aras,
Nunc solida est lellus, sed fuit auto lacus.
(Ovide, Past., liv. vi.)
Ratio sur un terrain déprimé, avoisinée par un torrent dont les eaux vaga-
bondes n’étaient retenues par aucune digue, la ville de Rome devait cruellement souffrir des débordements auxquels le Tibre est sujet chaque année. Les anfractuosités dans lesquelles les eaux restaient captives et devenaient croupissantes furent sans doute comblées, ainsi que l’attestent les passages suivants :
Hic ubi iiunc fora sunt, iidæ lenuëre paludes Amne redundalis fossa madebat aquis.
Stagna recesserunt, etaquas sua ripa coercet:
Sicca nunc est tellus.
(Ovide, Fast., liv. vi.)
Mais la cité resta néanmoins longtemps ouverte aux capricieuses visites des eaux gonflées du Tibre. Plutarque parle d’une inondation qui, sous les premiers rois, si nous avons bonne souvenance, couvrit le forum des débris de ses monuments écroulés ; et du temps d’Horace, la ville éternelle n’était pas encore à l’abri des injures du Tibre :
Vidimus flavum Tiberim, retortis Littore Elrusco violenter undis.
Ire dejectum raonumenta regis,
Templaque Veslæ.
(Horace, ode 2.)
Cette inondation fut terrible sans doute ; car le poète va jusqu’à redouter qu’un nouveau déluge n’épouvante le monde, comme au temps de Deucalion et de Pyrrba :
Terrait gentes, grave ne rediret Seculum Pyrrhæ, nova monstra questæ,
Omne cum Proteus pecus egit altos Visere montes ;
Piscium et sumraa genus hæsit ulrao.
Nota quæ sedes fuerat columbis;
Et superjecto pavidae natarunt Æquore daraæ.
(Ibidem.)
Il paraîtrait que deTarquin l’ancien datent les premiers travaux destinés à protéger la rive gauche contre le fleuve ; mais au seizième siècle seulement, Rome, à l’abri des crues annuelles, ne craignit plus que les inondations tout à fait extraordinaires.
Quand on considère que le forum ancien était en certains endroits à 25 pieds au-dessous du niveau actuel, loin de s’étonner qu’il ait été envahi si souvent, on se demande comment il n’était pas couvert en permanence. Mais il faut remarquer que le lit du Tibre actuel est plus élevé que l’ancieu ; il s’est exhaussé par le dépôt des matériaux qu’il apporte des montagnes ou qu’il arrache à scs berges :
In marc cum llava prorumpitTibris arena.