I. — Fièvres dans l’ancienne Rome
En présence de la nombreuse cohorte des fièvres paludéennes graves-, qui vient fondre annuellement sur Rome à la lin de chaque été et pendant tous les automnes, on s’est demandé si un pareil état de choses a pu exister dans la ville ancienne , si remarquable par le beau type et la trempe robuste de ses habitants; dans cette Rome, maîtresse du monde, dont la population s’est accrue si rapidement et a prospéré à un si haut degré. Beaucoup d’historiens et presque tous les gens du monde ont nié que la ville de Romulus fût insalubre, sans se donner la peine d’interroger les archives des temps antiques, sans étudier ce livre éternel qu’on appelle la nature , et dont les immuables enseignements restent toujours les mêmes devant les siècles qui passent. Quelques médecins, abusés sans doute par l’amour du pays , ou désireux de ne pas jeter la terreur à la foule étrangère qui vient animer Rome , ont prétendu , au contraire , que la cité ancienne était plus insalubre que la ville actuelle. Leur opinion sera discutée dans le cours de cette lettre.
Les recherches auxquelles nous nous soniiTies livré, et dont les principare»^ trouveront place ici , établiront que Rome antique a été sujette aux lièvres paludéennes, mais que la nocuité de celles-ci a varié selon les temps , ou plutôt, pour mieux spécitier, selon la civilisation plus ou moins avancée , se traduisant par des travaux d’assainissement et par des mesures hygiéniques plus ou moins efficaces. Rome naissante a été ravagée par des lièvres endémo-épidémiques des plus graves ; à mesure que sa puissance s’est accrue, le miasme fébrifére a cédé la place; avec la décadence, le mal a repris son empire -, enlin, de nos jours, la sécurité renaît et la santé tend à chasser la maladie. Toujours le règne pathologique a été en rapport avec l’étendue et la puissance des foyers miasmatiques, et celte grande loi qui reçoit journellement sa consécration dans l’espace, c’està-dire par l’observation de tous les pays, la reçoit aussi dans le temps, c’està-dire quand on la considère dans le cours des siècles.
Il est impossible, absolument impossible, à priori, que la contrée dépeint» dans notre dernière lettre n’ait pas été d’une flagrante insalubrité; on se rappelle sans doute les conditions dans lesquelles elle se trouvait : chaleur, humidité, inondations, marécages. L’bisloire est là pour dire que cette prévision de l’esprit est bien l’image de la vérité. Solin nous apprend que les habitauts primitifs avaient été obligés d’abandonner le mont Palatin, à cause des exhalaisons vomissant la fièvre. Or, on n’a pas oublié que le Palat’n était enfourché par le double bras du grand marécage appelé Vélabrum.
Si l’on pouvait prendre à la lettre le pesssimisle Juvénal, la détérioration de l’espèce aurait commencé de bonne heure sous ces funestes influences :
Nara genus hoc vivo jam decrescebalHomero.
Terra malos homiiies nunc educat atque pusillos.
Presque tous les historiens , Plutarque, Tite-Live, Denys d’Halicarnasse , Solin, etc., relatent l’hisloire de nombreuses épidémies qui, sous les rois de Rome et pendant la République, ont sévi sur les [xipulations. On est en droit de se demander si ces pestes, mot employé jadis dans un sens tout autre que celui qu’on lui donne aujourd’hui, n’étaient pas les lièvres paludéennes, estivales et automnales (t). Les principales ont eu lieu sous le règne de Romulus, de Numa, à la lin de celui de Servius Tullius, et du temps de Tarquin le Superbe; mais des motifs qui nous semblent d’un certain poids nous autorisent à penser que ces années ont été tout simplement celles où des circonstances insolites ont amené une plus grande mortalité.
Ces épidémies devinrent plus rares dans fa suite. Dion Cassius (lib. liv) parle
(1) Dans le passage suivant, Vilruve désigne évidemment les fièvres paludéennes sous le nom de peste : « M. Ilortilius, cum Salapiam ad lacum sitam qua- » tuor niillia passuum, ab eo loco Salapios transtulisset, cives illos annuâ peste » liberavit » (Lib. i, cap. v).
encore d’une peste qui, en l’an 22 avant J.-C., couvrit de désolation Rome et rilalie entière. Le Tibre avait considérablement débordé, et les autres fleuves de la Péninsule étaient probablement aussi sortis de leur lit accoutumé. L’épidémie sévit dans toute l’Italie et enleva tant de monde que les campagnes restèrent en friche faute de bras pour les cultiver. Cette peste, que Dion qualifie de contagieuse, peut bien, malgré certaines présomptions étiologiques, avoir été toute autre chose qu’une endémo-épidémie de lièvres paludéennes; aussi ne parlerons-nous que des premières.
Si l’on veut juger du caractère des pestes qui désolèrent l’origine de Rome, d’après celui que les descriptions des médecins d’une époque plus avancée assignent aux maladies dominantes et aux endémo-épidémies annuelles, on est forcé défaire rentrer ces pestes dans la grande famille des fièvres paludéennes. En effet, Galien décrit coipme fort communes les hémitritées, et déclare que la semitertiana a été l’affection dominante pendant le règne de Marc-Aurèle. (CoMM. II, in lib. i; Hipp., Demobb. popul. , et in libre Demoeb. temp., c. viii.) Asclépiade dit d’une manière non moins formelle que, de son temps, c’est-àdire à l’époque de Pompée, les fièvres quotidiennes, cataleptiques et léthargiques dominaient la pathologie romaine (Cælius Aurelianus, Acdt. mobb., lib. ii, cap. x;. Le grand Pompée fut lui-même atteint de fièvre, gagnée en Campanie, ainsi qu’en témoigne une citation qui sera bientôt rapportée.
Frontinus, intendant général des aqueducs sous l'empereur Nerva, félicite ce prince d’avoir, par ces travaux, corrigé l’air romain, considéré jusque-là comme infâme (De aquæddctibds ürbis Romæ commentaria, éd. commentée par Rondelet) : apud veleres urbis infamis fuit aër.
Horace, dans la charmante épître où il s’excuse à Mécène du retard qu’il met à le rejoindre à la campagne, décrit les terreurs qui assiègent les familles à l’époque où les fièvres s’abattent sur la ville éternelle :
Quinque dies tibi pollicilus me rure futurum,
Sexlilem lotum mendax desideror : alqui.
Si me vivere vis sanum, recleque valenlem,
Quam mihi das œgro , dabis ægrotare timenti,
Mæcenas, veniam : dum ficus prima, calorque Designatorem décorât lictoribus atris ;
Dum pueiis omnis pater, et matercula pailet,
Olliciosaque sedulitas, et opella forensis Adducit tebres, ac testamenta résignât.
(Horace, liv. i, épit. vu.)
Vitruve, Palladius, Varron, Pline, etc., recommandent de ne bâtir ni cirques ni habitations particulières au voisinage de marais. Il serait trop long de rapporter ces passages, d’où il résulte que les anciens appréciaient les malfaisantes influences des eaux croupissantes.
Un fait bien remarquable qui avait néanmoins passé inaperçu, avant que le
saTSrnt professeur de Malthœis, le irrant de l’oubli, lui donnât tout le relief quli mérite, c’est le culte rendu par les anciens Romains â la déesse Febris (i). L’existence de celte divinité, pure création romaine, car on ne la relrouve chez aucun des autres peuples du paganisme, et les sacrifices qu’on lui offrait sur trois autels, dans la ville de Romulus, établissent péremptoirement que les lièvres sévissaient avec fureur dans la cité de ces temps là.
L’antiquité fourmille de si nombreux documents, épars çà et là, il est vrai, constatant le culte de la déesse Febris , qu’on s’étonne de voir les historiens des derniers siècles ne leur donner aucune place dans l’Olympe dn paganisme. Avec l’aide de quelques recherches , et surtout grâce aux aimables causeries et à la dissertation archéolo-médicale du professeur de Malthœis, nous allons vous étaler, trés-honoré chef, une longue page d'érudition, quelquefois d’emprunt, qui, si vous ne perdez pas patience en chemin, restituera son domaine à celte pauvre déesse, si méchante pour les hommes, mais si utile aux médecins, auxquels elle envoyait force clients.
Dans quelques lignes bien hardies pour l’époque où il vivait, un homme qui était à la fois un grand orateur, un politique habile et un phi'osophe, Cicéron, déplore l’aveuglement des hommes qui, divinisant le mal, ont consacré des autels aux génies malfaisants, et nous apprend que Febris trônait à Rome dans le sanctuaire de la divinité.
« Quis tantus error fuit perniciosis etiam rebus non modo nomcn deorum, » sed etram sacra constiliierentur ? Febris elenira fanum in Palatine, et Orbo- » næ ad eadem Larum, et aram Malos Fortunæ Esquilis consecratam vidimus.» (De NAT. DEORUM, lib. III.)
« Araque vêtus stat in Palatio Febris. » (De leg., lib. ii.)
D’après Valerius Maxiinus, la déesse Febris a eu trois temples à Rome :
n Febrem autem ad minus nocendum lemplis colebant, quorum adhuc uiium » in Palatio ; allerum in area Marianorum monumenloruin, lertium in summâ » parte Vici Longi exiat. »
Celle phrase de Valerius Maximus donnerait même à penser que ces temples ne sont pas les seuls qui aient existé. (Valerius Maximus. Dic. fact. memor., lib. Il, cap. V.)
Non-seulement Cicéron et Valerius Maximus, mais d’autres historiens, entre autres Pline l’ancien (Nat. msT., lib. ii, cap. v) et Elien (Var. hist., lib. xii.
(1) « De Matlhœis, Dissertalio medico-archeologica sul culto reso dagli autichi Romani alla Dea Febris. Roma 181&. » — Curt Sprengel , dans son Histoire DE LA MÉDECINE, dit aussi un mot de cette divinité, si nous avons bonne mémoire, et Lancisi parle des divinités Mephitis et Cloaeina. Ce dernier nous paraît tout simplement une épilhète de la déesse Febris; maisMépbitis semble avoir été une déité à part.
cap. xi) parlent du temple érigé à la déesse Fehris, sur le Capitolin. Ce temple était probablement le plus célèbre, et le lieu se trouvait bien choisi pour un tel culte, car, du sommet du monticule, on planait sur les marécageux Vélabres, empire de la malfaisante déesse. ■
Prudentius, auteur chrétien, déplore, comme Cicéron, la perversion du sentiment religieux chez les hommes qui ont déillé la fièvre :
Par furor illorum quos tradit fama dicalis Consccrasse Deas Febrera Scabieinquo sacellis.
(Hamart, v. l-ST )
Les archéologues (Tomaslni, De donariis et tabellis votivis, in græv, vol. XII, p. 867), Grutero (Inscbipt., vol. i, p. 97), nous ont conservé une bien curieuse inscription, de laquelle il résulte que Febris était une puissante déesse (divina, vuigna, sancta), et ne figurait pas dans la foule obscure des minces divinités dont l’imagination antique peuplait si prodigalement les deux, la terre et les eaux :
febri. divinæ. febri sanctæ. febri. magnæ camilla. araata. pro fîlio. male, affeclo. p.
Non-seulement Febris recevait les offrandes des familles dans lesquelles un être cher subissait sa colère, mais on voyait aussi des peuples entiers réunir leurs prières pour apaiser la cruelle déesse :
Provida Pompeio dederat Campania febres Optandas ; sed multæ urbes, et publica vola
Vicerunl
(Juvénal, satire x, v. 283. —V. aussi Vell.
Pater, et Dion Cassius.)
Le culte de la déesse Febris était un culte de terreur; dans celte divinité, on doit voir un génie mauvais qu’on cherchait à fléchir, et non pas une déesse protectrice dont le rôle aurait été, non pas de répandre la maladie, mais de préserver contre ses atteintes. Cela résulte évidemment des passages de Cicéron, de Valerius Maximus et de Prudentius, que nous avons rapportés plus haut. L’autorité du saint évêque d’Hippone vient encore se joindre à toutes ces preuves :
« Pallori et Febri fana Romani constitueront, et cacodæmones placando mo- . nent ne noceant (ij. » (Auguslinus, De civitate dei, lib. m, caput. xxv.)
(1) Saint Augustin parle encore ailleurs de la déesse Febris .- « Eisque Febreni » Bellonamque prælulerunt, quibus antiqui fana fecerunt. (De const. evang., lib. I, cap. xvm.)
Il était réservé au christianisme de purifier l’idée de la puissance divine et de bannir de ses prières toutes les üctions et les allégories qui personniiient le mal. Certes, la pratique de la religion catholique a bien ses superstitions, surtout dans certaines classes et dans certains pays, mais sur toutes ces croyances, souvent ridicules dans leur manifestation, domine le beau génie du christianisme : on demande un bienfait, une faveur, à une divinité bonne, mais jamais prière n’a eu pour but d’apaiser un être divin, mauvais et injuste. Aussi était-ce une douce vierge, cette miraculeuse madonna detle febbi, dont l’image, exposée à la sacristie de Saint-Pierre, pendant le moyen âge, attirait un grand concours de fidèles, qui lui rendaient un culte tout d’amour, d’espoir ou de reconnaissance.
On sait que, chez les anciens, les gens délivrés d’une maladie quelconque se tenaient sous les portiques des temples, pour indiquer aux souffrants les remèdes qui les avaient guéris; ou bien qu’ils écrivaient l’indication du mal et du traitement qui l’avait dompté, sur des tables exposées à la vue du public. Les choses se seraient passées différemment dans les temples de la déesse Febris, selon un commentateur de Valerius Maximus. Ce dernier historien s’exprime ainsi :
« In eaque (Febris templa) remedia, quæ ægrorura corporibus adnexa fuerant, B deferebantur. »
Le jésuite Gantel, interprétant à sa manière ce passage peu clair de Valerius Maximus, pense que les malades apportaient dans le temple et sous le péristyle les remèdes qui avaient été appliqués sur leur corps, et qu’ils les laissaient exposés aux yeux des fidèles :
« In eaque Febris templa, post recuperatam valetudinem, portabantur reme-
» dia quæ fuerant ægrorum corporibus applicata. »
Nous pensons, avec M, de Matthœis, qu’il faut entendre le mot deferebantur dans le sens de proclamer, rendre public, soit par la parole, soit par l’inscription. De la sorte, le culte de la déesse Febris ne différait pas, sous ce point de vue, de celui des dieux, grands et petits, qui présidaient à la médecine : Apollon médecin, Minerva medica, Esculape, Podalyre et Machaon, Hygie et Panacée, etc.
Sous quelle forme le paganisme, si heureux dans le choix des attribuls dont il a paré ses dieux, a-t-il représenté la redoutable déesse Febris? Les anciens se taisent â cet égard, mais le professeur de Matthœis est disposé à croire que la statue dont les traits sont ainsi esquissés par Lucien pourrait bien avoir été celle de la déesse: presque chauve, demi nue, peu de barbe, veines saillantes, abdomen proéminent, représentée dans la position d’une personne qui veut boire. Cette peu gracieuse effigie, si éloignée de res formes héroïques ou suaves que le ciseau grec taillait dans le marbre, pour retracer l’image des dieux, celte effigie, disons-nous, réunit en effet plusieurs des caractères de la cachexie paludéenne. Ainsi le volume du ventre trahirait l’accumulation séreuse péritonéale ou l’engorgement des viscères abdominaux; la divarication veineuse pourrait étie le
produit de la gêne do la circulation, amenée notamment par l’hypersplénotrophie; enfin, la soif accompagne la fièvre lente des individus doVit l’économie est imprégnée du miasme paludéen. L’opinion de M. de Malthœis est donc, fout au moins, ingénieuse et vraisemblable.
TT — Apoplexies et pleurésies dans l’ancienne Rome.
Nous nous sommes longuement étendu au sujet des fièvres, et nous avons dû le faire, puisque ces affections, dans tous les âges de Rome, ont imprimé un cachet spécial à la pathologie de Vagro romano. Nous serons plus bref en parlant de quelques autres maladies dont le rôle est bien moins important.
Quoiqu’un certain nombre de présomptions se réunissent pour établir que le climatde l’ancienne Rome avait moins d’instabilité thermométrique que le climat de la ville moderne, il n’en est pas moins vrai que les perturbations devaient être pourtant assez fréquentes, dans cette vallée du Tibre, où Borée et Auster soufflent alternativement le chaud et le froid, sans que leur influence puisse être mitigée, sans que la transition soit ménagée par l’intervention pacificatrice de l’est et de l’ouest. Aussi la pleurésie, commune aujourd’hui, surtout dans les jours d’automne, a-t-elle été déjà observée par les anciens.
Horace semble spécifier la maladie dans le vers suivant ;
Latus, aut renes morbo tentantur acuto.
(Horace, sal. ni, lib. n.)
Juvénal fait sans doute allusion au même mal, dans ce passage :
Præterea lateris vigili cura febre dolorera Si cœpere pâli, missura ad sua corpora morbura
Infeslu credunt a iiuraine
(Juvénal, sat. xiii.)
Cicéron (De orat., lib. ni) et Plutarque (Vie de Caïus Marius) nous apprennent que Lucius Crassus et C. Marius ont succombé, le septième jour, à une douleur de côté.
Nous pouvons nous dispenser de rapporter ici les passages où Celse et Cœlius Aurelianus parlent delà pleurésie; la fréquence de cette affection, dans l’ancienne Rome, est assez mise hors de doute par un grand débat qui a fourni de nombreuses pages à Galien : il s’agissait de savoir si, dans la pleurésie, il était indispensable de saigner du côté malade, comme le prétendaient les adversaires du médecin de Pergame, ou si, avec ce dernier, on pouvait espérer qu’une saignée du bras droit calmerait l’inflammation de la plèvre gauche.
L’apoplexie offre ceci de remarquable à Rome, qu’elle a revêtu assez souvent le caractère épidémique, si toutefois ce mot, mal défini, peut être employé pour désigner une pareille affection groupant un certain nombre de cas dans un espace de temps restreint, sous l’influence de perturbations atmosphériques, aidées probablement par d’autres circonstances indéterminées. Quoi qu’il en soit, Panarolns, au milieu du dix-septième siècle (Iatrolocishi observ.), Barnabe!
(Dissf.rt. delle morti impkov.)i Lancisi, au conimencement du dlx-hullième siède (De sdbitaneis mortibus), et enfin Pirrius, quelques années plus tard, relatent l’histoire de ces apoplexies.
l.es anciens n’ont pas ignoré ces affections î Celse les représente comme trèsfréquentes : « Quod nervorum resolutio frequens ubique morbus sit » (lib. ni, cap. xvii) ; et Pline envie le sort de ceux que la mort vient ainsi enlever sans souffrances : « Mlraculo sunt, atque frequente mortes repentinæ, hoc est summa ■> vitæ félicitas, quas esse naturales docebimus. Plurimos prodidit Verrius, nos • cum delecta modum servabimus. » (Lib. vu, cap. lui.)
m. — rièvres de Rome , au moyen âge et jusqu’à nos jours.
Lorsque l’empire romain atteignit l’apogée de sa grandeur, l’insalubrité se trouva considérablement diminuée, par suite d’immenses travaux dans lesquels le luxe et l’hygiène concouraient au même but, à l’assainissement. La campagne voisine était couverte de jardins, de cultures, de bosquets, et semée d’habitations ; des aqueducs recueillaient sur les montagnes et conduisaient dans la ville d’immenses quantités d’eau; partout des bassins, des lacs artificiels, des canaux recélaient une onde 'limpide; les flaques étaient desséchées, et les terrains bourbeux hier encore jaunissaient bientôt parés de riches moissons :
Slerilisque diu palus, aptaque remis,
Vicinas urbes alit, et grave sentit aralruin.
(Horace, Ars. poet.)
Puis, quand les eaux, qui jouaient un rôle si important dans les plaisirs comme dans l’hygiène du peuple-roi, avaient rafraîchi leur ville, elles se rendaient au Tibre, sans s’égarer en route, sans stagnation et sans effluves.
Grâce à cet assainissement progressif, le culte de la déesse Febris fut négligé, et on laissa le temps lésarder les murs de ses temples. Sous Trajan, comme nous l’apprend un auteur déjà cité, Fronlinus, l’air romain ne méritait plus l’épithète infamis, qu’on lui avait, à bon droit, appliquée dans les premiers temps, et que la décadence lui fit donner de nouveau.
L’insalubrité ne reprit pas son empire à mesure que les affaires périclitaient,
parce que sous les derniers souverains, à l’époque où Rome se trouvait si tourmentée au dedans, si affaiblie au dehors, chacun de ses maîtres d’un jour se
hâtait de jouir, et gaspillait ses trésors en luxe et en ostentation ; or, comme nous l’avons dit, le luxe travaillait dans l’intérêt de la santé publique.
Mais quand la chute de Pempire fut complète, la nature, dont les funestes tendances n’étaient réprimées qu’à l’aide d’efforts soutenus, reconquit bientôt tous ses droits. L’homme se mit aussi de la partie, et prêta secours à l’in-
fluence délétère qui le tuait. Rome abandonna les sept collines antiques, s’étala sur la rive gauche du Tibre, dans la plaine humide et inondée de Campo Marzo, et au pied du mont Pincio, sur la place du Peuple, encore engraissée par des débris végéto-animaux en putréfaction. Enfin elle passa le torrent, et
jeu les fondements de ses palais et de ses inasuies. dans l’insalubre Vatican, auTranstévère et au Borgho, que le malaria enveloppe dans ses funestes influences.
Totila, roi des Gottis, couvrit l’Italie de ruines; les murs d’enceinte furent abattus en grande partie, les aqueducs coupas, et une portion de la ville devint la proie des flammes. La maladie se joignit à la dévastation pour achever la ville de Rome. Avec Théodoric commença heureusement une période de restauration ; les aqueducs furent réparés, et les eaux stagnantes reprirent leur cours vers le Tibre. Mais le Nord n’avait pas encore vomi toutes ses hordes ; les Francs, les Lombards passèrent bientôt, comme un torrent destructeur. Ubique luctus aspicimus, s’écrie saint Grégoire, ubique gemitus audimus.
Vers ces temps-làj comme nous l’apprend Joannès Diaconus, il y eut une inondation du Tibre si extraordinaire que l'eau coulait par-dessus plusieurs monuments. Rome et sa campagne devinrent un vaste cloaque, et une peste cruelle dépeupla tout le pays.
La grande vénération dont on entourait les madones de la fièvre, entre autres l’image dont nous avons déjà parlé, nous semble une excellente preuve indirecte de la fréquence des üèvres paludéennes au moyen âge. Mais les preuves directes sont loin de faire défaut.
Voici le portrait que saint Pierre Damien, qui écrivait au onzième siècle, fait des habitants de Rome, dans une épitre en vers adressée au pape Nicolas II : Roma vorax hominum, domat ardua colla virorum;
Roma ferai febrium necis est uberrima frugum;
Romanæ febres stabili suntjure fideles ;
Quem semel invadunl, vii a vivante recedunl.
L’historien qui a conté les faits de Frédéric P-- (Otho Frisingensis, Derebds FaEDERici, lib. Il, cap. xx, p. 252] nous dépeint avec les plus sombres couleurs la désolation de la ville de Rome, lorsque ce prince y arriva.
« Ex vicinis stagnis, cavernosisque ruinosis circa urbem loçis, tristibus erumpentibus, etexhalantibus nebulis, totus vicinus crassatur aer, ad hauriendum mortalibus lethifer ac pestilens. »
Aussi les habitants fuyaient-ils la ville pour gagner les montagnes : «Urgebatur hoc incommodo in urbe, civis, hoc terapore, ad montana consuetus fugere. » L’armée fut également obligéd d’aller asseoir son camp dans la contrée montagneuse.
Innocent III, au commencement du treizième siècle, gémissait sur la brièveté de la vie des Romains de son temps; peu d’individus, disait-il, arrivent à quarante ans, et les sexagénaires sont une véritable rareté.
Sous ce pape, Rome, qui avait compté plusieurs millions d’âmes, cherchait, épars çà et là, perdus dans ses vastes ruines, de rares et pâles habitants : la ville éternelle ne nourrissait plus que 35,000 enfants !
Pendant le séjour des papes à Avignon, la cité romaine fut loin de refleurir;
aussi, quand Grégoire \I s’assit de nouveau sur le siège de Saint-Pierre, la population ne dépassait elle pas 17,000 âmes, selon Cancellieri.
Les papes Martin V, Pie II, Sixte IV, Alexandre VI, Jules II, employèrent tous leurs elTorts à repeupler et à assainir Rome; mais dans cette période qui comprend prés d’un siècle les tentatives ne furent pas très-heureuses. Un des plus grands papes dont la chrétienté s’honore, Léon X, vit au contraire ses vœux couronnés, et la ville compta 85,000 habitants. Cet état prospère dura trop peu; sous Clément VII, quinze ou vingt ans après la mort de Léon X, les maladies ravageaient de nouveau Rome réduite à 32,000 âmes.
A partir de cette époque, Rome ne cessa de progresser, et la sollicitude des papes ne lui manqua pas un seul instant. Actuellement le recensement donne 160,000 habitants.
Nous ne voulons pas dire que Rome soit aujourd’hui une ville salubre ; cette thèse serait insoutenable. Les lièvres ont toujours régné et régneront toujours à Rome, mais à des degrés extrêmement différents. Les auteurs qui ont pris à tâche de prouver la salubrité quand bien même de l’air romain, ont échoué en plaidant leur mauvaise cause; tels sont Cagnati (De Romani aeris salobritate coMMENTARius), et Panorolus (Ærologia). Lancisi est beaucoup mieux inspiré quand il loue ses qualités natives, tout en reconnaissant que des circonstances accidentelles le chargent de malfaisantes vapeurs (De nativis et adventitiis coELi romani qoalitatibos; de noxiis talodum effldviis;. Doni (De restitdenda sALDBRiTATE aeris ROJtANi), Manelphius (Mensa romana, sed urbana victds ratio), Baglivi (Prax. MED.,lib. i, cap. xiii) se joignent à Lancisi pour condamner l’air romain comme impur et malsain, crassum et humidum. Le passage où Jean- Baptiste Doni dépeint l’aspect des habitants de Rome est trop remarquable pour que nous ne le rapportions pas ici :
<1 Horum plerosque videas morbosos, pallidosque aspectu, ac vix lirmandis vestigiis, ne dum farniculis, aut ferramentis ferendis habiles, catervatius mœstos ingredi, quippe quorum magna pars in urbanis nosocomiis vel viiam relinquunt, vel longo terapore cum morte luctantur. »
Le faciès paludéen des Romains n’a pas non plus échappé aux poètes, car Alfieri, dans un fameux sonnet à l’adresse de Métastase, si je ne me trompe, les appelle pallidi, muti, estenuati voUû
Mais en voilà assez sur cette bonne ville de flome, dont cette lettre est loin d’être le panégyrique J’ai bien peur, irès-honoré chef, de ne pas pouvoir être plus gracieux à son égard dans quelques unes de mes autres épîtres, et mon ami Daremberg, qui avait avant moi le projet de parler de l’état sanitaire de Rome au moyen âge, d’après des renseignements encore peu connus, aura aussi grand mal à être galant, mais il lui sera facile d être plus complet. Je me rattraperai en courtoisie dans mon exploration médico-artistique; ici l’admiration ne sera que justice.
Rome, 10 décembre 1849.