APERÇU CHIRURGICAL DO SIÈGE DE ROME
A M. le professeur Bégin, chirurgien inspecteur, membre du conseil de santé des armées.
Affaires des villas PamBli, Valenlini elCorsini. — Ambulance Pamfili-Doria. — Ghlorolorme. — Quelques blessures. — Ambulances du quartier général de Sanlucci. —
— Coup d’œil sur les blessures. — Évacuation surCivila-Veochia. — Ambulance de Corviale. — Quelques blessures remarquables. — Statistique des blessés admis à Corviale. — Épisode — Ouverture des tranchées. — Ambulances de Ponte-Molle et de Monte-Mario.' — Ambulance du dépôt de tranchée. — Le chirurgien devant les cas désespérés. — Aperçu des blessures. - Les brancards. — Épisodes. — Le dernier ami du soldat. — Ambulance de la maison aux volets verts. — Assauts et prise de Rome.
— Le 13* léger. — Tivoli. — Statistique générale.
En faisant ressortir, dans notre deuxième lettre, le rôle que la chirurgie militaire a rempli à l’affaire du 30 avril, nous avons mêlé à notre narration des détails circonstanciés sur les opérations de la guerre. Pour apprécier ce rôle à sa juste valeur, il ne fallait pas seulement déterminer quel a été son caractère au point de vue exclusif de l’art, mais il importait aussi de faire connaître au milieu de quelles circonstances le chirurgien a dû remplir sa mission.
Les mêmes exigences subsistant aujourd’hui, notre plume aurait également une double narration à conduire de front ; mais comme la période que nous embrassons est fort étendue, et que les événements militaires s’y pressent, compliqués et nombreux, nous n’essayerons pas de les lier dans le but de présenter une esquisse complète des travaux du siège. Nous ne parlerons que des événements militaires offrant une connexion étroite avec les faits chirurgicaux.
Pendant que le convoi de blessés se dirigeait sur Palo, où nous l’avons accompagné dans notre deuxième lettre, le corps expéditionnaire se massait à
Caslel de Guide, où il séjourna te 2 mai. Soixante hommes, dont on n’avait pas jugé les blessures bien graves, avaient suivi ce mouvement. Mais des accidents se manil'eslèrent chez bon nombre d’entre eux, et l’on ne tarda pas à découvrir que des lésions, en apparence légères, étaient au contraire de nature à inspirer des inquiétudes. De Santi eut grand mal à installer ses blessés à Caslel de Guido, où les ressources manquent à peu près entièrement. On ])arvint néanmoins à organiser une ambulance qui fut levée le 3, et gagna Palo avec toute l’armée.
A Palo, le corps expéditionnaire reçut des renforts, et le personnel de santé, tout à fait insuffisant, se compléta peu à peu. L’oCfensive fut alors reprise, et nos troupes abordèrent de nouveau la ville , non loin du théâtre de l’alfaire du 30 avril.
De ce, côté, la place est flanquée de nombreuses villas et de vignas entourées de haies et de murs, espèces de camps retranchés dont il fallut s’emparer d’abord. Parmi ces propriétés, nous citerons en tête la superbe villa Pamtili- Doria, l’une des plus splendides des environs de Rome, avec son riche château, ses belles statues, ses bosquets maguifiques. Elle est aujourd’hui silencieuse et dévastée. En seconde ligne, viennent les villas Valentini, Corsini ou casino d% Quattro- F'enti,dont les clos touchent presque le rempart. Telles sont les positions contre lesquelles se dirigèrent nos efforts, dans la journée du 3 juin.
L’affaire commença à trois ou quatre heures du matin, et l’on surprit, sans beaucoup de pertes, les Romains stationnés sous les superbes pins-parasols et dans le casino (château, pavillon) de la villa Pamfili. Mais l’attaque des autres villas fut bien plus sérieuse : cinq fois, dans cette journée, certaines positions furent prises et reprises par les Français et par les Romains. Dans le casino di Quattro- p'enli, situé à portée de mitraille de la place, le feu ennemi nous faisait tant de mal que nous n’avons pas pu nous y maintenir. Le pavillon n’est plus aujourd’hui qu’une ruine, et le pan de muraille qui reste ressemble littéralement à un crible. A l’église Saint-Pancrace extra muros, nous étions également fort exposés, quoiqu’à uu moindre degré pourtant.
Vous avez prévu, trés-honoré chef, qu’une affaire durant tout un jour, dans de pareilles circonstances, a dû mettre beaucoup d’hommes hors de combat ; on en a effectivement compté à peu près 300.
Voici comment les ambulances avaient été établies pour leur porter secours.
La réserve des troupes se tenait à la porte de la villa Pamlili, et les chirurgiens des corps donnaient les premiers soins aux blessés qu’on apportait à chaque instant. Mais ceux-ci étaient bientôt évacués sur l’ambulance Pasquier, établie dans le casino Pamfili.
Celte ambulance avait trouvé, en arrivant, une dizaine de blessés français auxquels M. Rollinger, aide-major au 25'^ léger, prodiguait ses soins, et trois blessés romains, restés en notre pouvoir. La première des trente et quelques opéralionsqui furent pratiquées dans celte ambulance, pendant la duréedusiége.
eut pour objet l’un des blessés ennemis; Pasqnier lui lit la désarticulation scapulo-humérale. Un autre Romain, dont l’avant-bras était fracassé, fut soumis à la chloroformisation ; mais l’excitation, ies spasmes, devinrent si alarmants, qu’on le reporta bientôt sur son matelas. A peine y était-il déposé qu’un boulet, traversant le casino, rasa la table d’amputation, où il eût, un instant auparavant, tué le malade et le chirurgien. Ce fait indique assez combien l’on était peu en sûreté dans cette ambulance, qui garda néanmoins sa position les 3 et 4 juin. On voit encore, du reste, sur le château Pamlili la trace des boulets qui ont presque ruiné cette habitation princière.
La journée du 3 juin fut extrêmement pénible pour Pasquier et pour ses deux sous-aides, MM. Chapuy et Bonnet. Les blessés arrivaient toujours en foule, et quand un instant de répit faisait espérer un peu de repos, une autre fournée encombrait de nouveau l’ambulance. Cent soixante blessés approximativement passèrent par l’ambulance Pamüli. Dès que les amputations les plus indispensables avaient été pratiquées, dés que les premiers appareils étaient placés sur les blessures graves, on dirigeait une évacuation vers le quartier général, situé à Santucci, à trois milles à peu près de la villa Pamphili. Dix caissons étaient affectés à ce transport ; ils y suffisaient à peine. De temps en temps une voix lugubre jetait ces paroles: Évacuez, évacuez, les Romains reprennent la position ! Mais, les fourgons une fois remplis, il fallait bien attendre patiemment.
Pasquier dut renoncer au chloroforme dans ses amputations pratiquées le 3 juin. Les accidents que nous avons signalés dans notre deuxième lettre s’opposaient constamment à son emploi. Il nous semble en conséquence qu’on peut regarder cet anesthésique comme contre-indiqué chez tes hommes encore en proie à l’exaltation du combat. A Santucci, où les blessés n’arrivaient qu’après un chemin pendant lequel leur effervescence se calmait un peu, le chloroforme rendit au contraire des services ; mais il demandait à être manié avec précaution, et à ne pas être employé sur tous les sujets indistinctement.
Pour en terminer avec le chloroforme, anticipons un peu sur les événements. A l’ambulance du dépôt de tranchée, M. de Santi a fait les mêmes remarques que M. Pasquier. Il ne pouvait pas obtenir l’insensibilité complète ; des désordres nerveux, une agitation telle que plusieurs hommes ont été quelquefois nécessaires pour maintenir ie patient , accompagnaient les tentatives de chloroformisation chez les individus récemment blessés. M. Morin, chirurgien sousaide sous les ordres de M. de Santi, nous a conté qu’après trois inhalations, un individu auquel on se proposait d’amputer la cuisse, avait été pris d’accidents qui ne cessèrent qu’à sa mort, une demi-heure après la chloroformisation. Ce fait, qui pourrait figurer dans le procès intenté aux anesthésiques, manque malheureusement de détails; il serait injuste d’en exiger de mes collègues, dont l’attention devait changer d’objet à chaque instant, et dont la main ne quittait le couteau que pour le bistouri. Qu’il nous suffise de dire que les assistants ont attribué la mort à la chloroformisation.
Après la journée si meurtrière du 3 juin, le U parut un jour de repos; l’ambuance ne reçut que huit blessés. Mais le 5, trente hommes furent admis au casino Pamfili.
Comme les boulets ennemis continuaient toujours à arriver de temps en temps sur le château, on eut l’idée de hisser le drapeau rouge, pavillon de douleur qui , chez tous les peuples civilisés , protège le soldat blessé. Mais, soit que le signal eût été mal compris, soit pour une tout autre raison, la ville n’en tira que plus fort. La place n’était plus tenable; il fallut évacuer le casino et se réfugier dans le bâtiment dit V Orangerie , un peu mieux protégé contre le feu ennemi.
Ce bâtiment servait alors de magnanerie. On réserva le rez-de-chaussée pour des magasins, et la salle du premier, couverte de vieilles dorures et de fresques passées, fut convertie en ambu'ance. De la paille, des paillasses, des matelas pris dans le château, des tapis tirés d’un caveau muré, reçurent nos malades, et leur tête s’appuya sur des coussins, sur des assises mobiles de chaises et de fauteuils, enlevées des sièges qu’elles garnissaient. Malheureusement on manquait tout à fait de draps. Pour quelques amputés dont l’évacuation n’était pas jugée praticable, Pasquier emprunta des draps à l’approvisinnnement de grand linge des caissons d’ambulance.
Tout s’organisa ainsi peu à peu dans l’Orangerie, où l’ambulance demeura jusqu’au 6 juillet. Cette période de plus d’un mois ne fut pas traversée sans quelques dangers; les boulets venaient encore de temps en temps troubler les occupations de nos confrères. Un jour qu’ils avaient placé leur table à manger entre deux fenêtres, pour éviter les ouvertures pouvant donner passage à ces vilains visiteurs, un boulet traversa une croisée bouchée par un mur de briques, et couvrit de débris leur modeste repas. Fort heureusement on linit par bien digérer partout.
Nous devrions ici, pour suivre les événements jour par jour, abandonner l’ambulance Pasquier, et aller retrouver les hommes qu’elle évacuait sur le quartier général dans la journée du 3 juin. Mais il nous semble plus convenable d’achever auparavant l’histoire de cette ambulance.
Comme les positions voisines furent tenues pendant tout le siège, elle reçut continuellement des blessés jusqu’à l’assaut du 30 juin. Ce jour-là, un officier d’artillerie romaine fut apporté à Pamfili, le crâne haché par douze coups de sabre et la cuisse percée de dix coups de baïonnette ; il portait en outre une double fracture du bras et de l’avant-bras. Il avait défendu sa batterie comme un lion défend sa proie, et avait cédé alors seulement que son bras eut refusé d’obéir à sa volonté. Ce brave officier reçut à l’ambulance les soins les plus empressés jusqu’au 3 juillet où on le transporta chez lui à Rome. Il a guéri heureusement.
Trois fois l’opération du trépan a été pratiquée; un malade était en bonne voie depuis plusieurs semaines, lorsque des accidents survenus l’ont emporté.
Les deux autres ont succombé rapidement. Malgré ces insuccès, M. Pasquier pense que l’on a trop rarement recours ù la trépanation, et que, dans certaines circonstances, elle est évidemment indiquée et peu dangereuse.
Un cas bien remarquable de blessure des plus graves terminée par la guérison est le fait suivant, recueilli par M. Lacauchie, chirurgien en chef du corps expéditionnaire, de la bouche du chirurgien romain qui a pansé le sujet. Ce cas peut faire pendant avec celui de l’artilleur dont nous avons rapporté tout à l’heure l’histoire. Un éclat d’obus entre par la fosse iliaque, déchire l’intestin, brise l’os des iles et va se loger sous la peau, derrière le bassin. La plaie est béante, et les matières excrémenlitielles sortent de l’intestin. Eh bien ! le sujet a guéri, et n’a pas même aujourd’hui une lislule stercorale! C’est bien l’occasion de s’écrier : Je le pansai. Dieu le guérit. La nature, quand elle veut, est le meilleur chirurgien du monde.
Les blessés, nous l’avons dit, ne faisaient que passer à l’ambulance Pamfili le 3 juin ; on les dirigeait le plus promptement possible sur le quartier général, à Santucci, où se trouvaient les trois officiers de santé en chef, MM. Finot, Malle, Raoult, et MM. Philippe et de Santi.
Comme on ne comptait pas sur un si grand nombre de blessés, et que le chirurgien en chef n’avait pas été averti que l’altaque dût avoir lieu ce jour-là, les ressources n’étaient pas en rapport avec les besoins. On n’occupait qu’une très-petite maison à un seul étage au-dessus du rez-de-chaussée. Celui-ci servait de magasin d’eflets de campement, et un cabaret se tenait dans un autre coin. Le premier se composait de trois étroites pièces ; la pharmacie fut installée dans la cuisine; une deuxième chambre servit de bureau et de logement pour les officiers d’administration, tandis que les chirurgiens finirent par aller coucher dans un fossé; enfin la troisième pièce reçut les officiers blessés. Les soldats furent dispersés sous des tentes, dont chacune protégea à peu près une dizaine d’hommes. Il faisait une chaleur accablante; quelques mûriers, plantés le long de la maison, ne, projetaient qu’un ombrage douteux sur les toiles les plus voisines.
Cependant la petite ambulance se remplissait toujours, et les chirurgiens avaient à peine le temps de refaire les pansements exécutés avec précipitation près du champ de bataille. Le manque d’espace devint imminent ; mais on cherchait à calmer les justes prévisions de nos confrères, en objectant à leurs réclamations que l’allaire était finie, et qu’il n’y avait plus de nouveaux blessés. Néanmoins des fourgons chargés arrivaient encore à chaque instant. A neuf heures du soir, l’ambulance regorgeait.
M. le chirurgien-major Philippe, accompagné de trois sous-aides, personnel que vint bientôt renforcer l’ambulance de Santi, donnèrent leurs soins aux centquatre-tirigts blessés à peu près qui furent pansés dans cette journée. On ne pratiqua aucune grande opération ; le renouvellement des prenders appareils et 1 apposition de bandages occupaient tout le temps de nos chirurgiens.
Les jours suivants, au contraire, le couteau eut beaucoup à faire, et do Santi, pour sa part, exécuta plus de quinze grandes amputations.
Les ressources étaient tout à fait insuüisanles dans \' ambulance aux tentes; on ne disposait que de quatre infirmiers militaires, et les blessés qui, engagés dans une chaude affaire avant l’aube, n’avaient quelquefois pas bu depuis le matin, réclamaient plaintivement de la tisane. Il se trouva heureusement là deux de ces êtres qui, en temps de paix, ne se signalent guère que par leurs mœurs douteuses et leur vie étrange, mais qui, du milieu du combat, grandissent, semblent se transfigurer, luttent de courage avec le guerrier, de douceur, de dévouement et d’abnégation avec la religieuse. C’étaient deux cantinièresdu vingtième de ligne. Elles couraient d’un blessé à l’autre, ici donnant à boire, aidant celui-là à changer de place, et trouvant pour tous des paroles qui partent du cœur. Ces deux femmes se sont montrées admirables, et ont dignement soutenu la réputation que, pendant les guerres de l’empire, se sont justement acquise les canlinières, ces sœurs, de charité du champ de bataille.
Il arriva, au milieu de la nuit, un instant où il devint impossible d’admettre un blessé de plus à Vambulance aux lentes , et pourtant il s’en présentait toujours. Les arrivages ne cessèrent qu’à trois heures du matin. Deux maisons isolées se trouvaient à dix minutes de là ; on alla frapper à leur porte, et leurs propriétaires en cédèrent une partie, sans trop de façons. L’une, vaste et commode, qu’on occupa peu à peu presque en entier, demeura l’ambulance définitive du grand quartier général; l’autre, plus petite, devint une succursale et servit de magasin.
Le à juin fut un jour de repos pour l’armée, mais un jour de rude labeur pour nos chirurgiens, ainsi qu’on a pu facilement le prévoir. Comme un certain nombrede blessés français pouvaient être restés dans la campagne, et que les Romains avaient dû abandonner beaucoup des leurs dans les vignes et dans les champs, une suspension d’armes fut conclue, pendant laquelle chaque parti alla reconnaître et recueillir les siens. Cet armistice, dicté par le plus louable sentiment d’humanité, nous reporte à un triste épisode de l’affaire du 30 avril, épisode que nous avons passé sous silence. Quelques-uns de nos malheureux soldats, oubliés quand on battit en retraite, restèrent plus d’un jour entier, sans aucun secours, baignés dans leur sang, en proie aux plus cruelles souffrances physiques et morales, dans les plis de terrain qui avoisinent le rempart. Ce ne fut qu’après ce long martyre que les Romains les trouvèrent et les recueillirent chez eux.
Les blessures reçues dans la matinée du 3 juin siégeaient presque toutes à la tête et à la partie supérieure du thorax. Cette position se conçoit très-bien quand on songe que nos hommes, ayant à gravir des coteaux, ne montraient souvent que le haut du corps, et que les balles ennemies plongeaient sur les masses ou sur les tirailleurs. Mais plus tard, quand on combattit de plain pied, et que l’on se trouva exposé, dans la villa des Quatre-Vents, au feu du rampart,
nos chirurgiens observèrent de nombreuses et graves lésions de l’abdomen et des membres inférieurs
Parmi les cas les plus curieux, nous citerons le suivant ; il prouve de nouveau combien les balles peuvent s’ouvrir un trajet bizarre, que la conliguration des parties n’eùt pas permis de prévoir. Un projectile, tiré de haut en bas, atteint un oflicier au centre de la rotule, et, malgré la tension de la peau sur l’os, glisse néanmoins entre celui-ci et le tégument, sans produire de fracture, contourne le genou et vient se loger vers le creux poplité.
Nous retrouverons à l’ambulance de Corviale les autres blessés du 3 juin, qui sont dignes d’attirer l'attention; mais, avant de les visiter, accompagnons l’évacuation qui fut dirigée sur Civita-Vecchia, le !i, aün de diminuer l’encombrement du quartier général. Le convoi se composait de 125 blessés, de 10 fiévreux et de prisonniers romains. Deux tartanes, remorquées par un petit vapeur, devaient le conduire, par le Tibre, jusqu’à Fiumicino, situé à l’embouchure du fleuve. Là, des vapeurs pouvant tenir la mer attendaient nos malades pour les transporter à Civita-Vecchia.
C’est une tâche peu brillante, mais des plus pénibles, que celle du chirurgien chargé d’accompagner un convoi de malades. Des misères de toute nature l’attendent, et comme les ressources ne sont jamais en rapport avec les exigences, il est souvent réduit à rester spectateur impuissant de la souffrance. Nous avons bien des fois, pour notre part, subi ces difficultés, en Algérie.
On commença, à onze heures du matin, à envoyer les hommes aux bateaux ; mais les tartanes ne purent démarrer qu’à six ou sept heures du soir. Parmi les blessés, beaucoup se trouvaient très-gravement atteints, mais d’autres, légèrement frappés, et dont les forces, usées dans le combat, avaient besoin de se réparer, demandaient à grands cris quelque nourriture. Ils n’avaient rien pris depuis le matin. La soif est un besoin plus impérieux que la faim ; pendant la nuit, les blessés réclamaient de la tisane; or, pour 125 hommes, il n'y- en avait qu'un seau! Comme le docteur Monier, chargé de l’évacuation, s’adressait à tout le monde, frappait à toutes les portes pour demauder qu'on vînt à son aide, l’officier d’administration tira de sa poche un bout de suc de réglisse pesant 12 à 15 grammes. Ce fut ce mince fragment qui, dilué dans une masse d’eau, fournit de la boisson à nos pauvres soldats. La première partie de la nuit ne fut pourtant pas trop pénible pour les blessés.
A Fiumicino, où le convoi toucha à dix heures du soir, un nouveau pyroscaphe prit les tartanes à la remorque. En rade se trouvait le Magellan; de cette frégate à vapeur sç détacha le chirurgien-major, qui vint offrir avec empressement sa coopération et laissa à bord des tartanes un chirurgien de deuxième classe, muni de tous les objets nécessaires pour assurer le service. Ce renfort fui des plus utiles à Monier, car, autant la première partie de la nuit avait été bonne, autant la seconde fut mauvaise. La Méditerranée était houleuse; le mal de mer se mêlait à l’agitation et au délire traumatique de quelques blessés;.
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d’autres se roulaient par terre, eulevaienl leurs appareils et faisaient reparaître des hémorrhagies qu’on avait grand’peine à réprimer.
Enfin, on arriva à Civita-Vecchia le 5, à huit heures du matin. Toute la population était sur le port, impatiente de connaître le résultat d’une journée dont elle avait appris le commencement, mais dont elle ignorait l’issue. L’amiral Tréhouart et les autorités de la ville s’empressèrent de se rendre sur le bateau, et tout fut bientôt disposé pour transporter en ville nos blessés, auxquels on fit d’abord préparer, sur V Albatros, un bouillon dont ils ne laissèrent pas une goutte.
A Civita-Vecchia, quelques chirurgiens de marine se joignirent à nos confrères de l’armée de terre, pour donner des soins aux blessés. Une partie de ceux-ci fut évacuée, le 6, sur l’hôpital Saint-Mandrier, à Toulon.
Mouier, de retour sous les murs de Rome, le 7, fut immédiatement chargé de la nouvelle ambulance que M. l’intendant Pâris de Bollardière avait fait installer à Corviale, à 3 kilomètres en arrière du quartier général. Cette ambulance, la seule où le soldat trouvait un couchage un peu convenable et des soins suffisants, était destinée à recevoir les hommes les plus gravement malades et les amputés dont l’évacuation n’était pas possible. Elle exista à partir du 7 juin jusqu’à la lin du siège. Quinze jours après son installation, M. le chirurgienmajor Philippe vint relever M. Monier et prendre la direction sanitaire de l’établissement.
L’ambulance de Corviale était installée dans une maison assez spacieuse, à laquelle attenait un cellier dans lequel furent placés trente lits de fer, garnis de paillasses, de draps et de couvertures. Au premier étage, on disposa dix lits destinés aux officiers. Toutes les places se trouvaient à peu près constamment occupées, les sorties étant comblées immédiatement par les entrées. Le chirurgien était secondé par un officier d’administration et par cinq infirmiers militaires.
Parmi les nombreuses blessures observées à Corviale , quelques-unes ont offert assez d’intérêt pour que nous leur consacrions une courte description.
Une des plus effrayantes à voir était celle d’un artilleur auquel un projectile de gros calibre avait enlevé toute la ligure, moins le front et les yeux. Le nez, les maxillaires, tout avait disparu, laissant une cavité hideuse, ici cbarbonnée par la poudre, là saignante et déchiquetée en lambeaux pendants. La langue était rétractée en arrière, mais, quoique les attaches inférieures et antérieures n’existassent plus, l’accident que les chirurgiens redoutent dans l’ablation de la partie moyenne du maxillaire inférieur, ne vînt pas abréger la vie du malade. Ce malheureux, qui vécut huit jours dans cet horrible état, buvait de la tisane et prenait du bouillon, quand on les lui portait au fond de la bouche. Deux hémorrhagies survinrent; la première fut arrêtée, mais la seconde, dont on ne pouvait préciser l’origine, au sein de ces détritus et de ces lambeaux noircis.
emporia le nialaile, après huit jours do smiirraiiecs. La vue esl restée inlaete Jusqu’au bout ; quand on soiilevail les paupières paralysées, le patient tenioiynail par le mouvement do ses yeux et par des eris assez intelligibles, que les images et les sons étaient per<;us par lui.
Un sergent reçut une balle qui lui fractura le grand trochanter droit et sortit près du grand troelianter gauche, après avoir probablement fusé sous la ])eau. Pendant douze ou quinze jours, il ne put se mouvoir qu’en marchant sur les genoux ; des es(iuilles furent extraites par l’ouverture d’entrée -, tout se remit peu à peu dans l’ordre, et aujourd’hui ce sous-ollicier serait entièrement rétabli, si, en marchant, il ne fauchait pas ua peu de la jambe droite.
M. Rustan de Vérac, aujourd’hui chirurgien-major, ayant pratiqué la désarticulation coxo-fémorale, évacua son amputé sur Corviale. Le malade donnait beaucoup d’espoir, et la plaie était cicatrisée aux trois-quarts, lorsque, vingthuit jours après l’opération, il fut emporté par la résorption purulente. M. le chirurgien-major Philippe tenta aussi deux désarticulations coxo-fémorales.
L’état sanitaire fut satisfaisant du 7 au 20 juin; mais, à partir de cette époque, le temps devint lourd, la chaleur étoull'anle; des orages bouleversèrent l’atmosphère, et, chaque matin, un brouillard qui s’élevait des terrains humides plantés de cannes, obscurcissait les airs et mouillait les vêtements. La résorption purulente lit des ravages ; les amputations consécutives n’étaient pas heureuses ; les vers pullulaient dans les plaies et s’y reproduisaient d’un pansement à l’autre. On observa quelques fièvres, et un officier mourut en peu d’heures d’un accès pernicieux. Mon'collègue Lasserre était chargé de ces fiévreux.
Voici le mouvement de l’ambulance de Corviale, du,7 juin au 6 juillet, jour oü les malades furent évacués sur Rome :
entrées 89, dont ih officiers;
/ Sortis guéris û, dont 3 officiers;
Évacués sur Civiia-Vecchia. ... Û5, dont 5 officiers;
Évacués sur Rome 16, dont 3 offiejers;
Morts 2fj, dont 3 officiers.
L’and)iilance était fréquemment visitée par les officiers généraux, par les * membres de l’intendance, et par les officiers de santé en chef. Les malades ne manquaient pas de bonnes paroles et de chaleureuses exhortations; mais ils manquaient de chemises... A ce sujet, nous allons conter une petite anecdote. Un jour, un haut personnage vint compatir aux souflrauces de nos blessés. Par malheur, il s’aperçut que deux Raliensliguraient à côté des nôtres: Quoi ! docteur, s’écria-t-il, des ennemis parmi nous ! — Pardon, répondit le chirurgien, ce sont des blessés.— Prenez note, dit le général à son aide de camp, et qu’on les évacue demain. — Quelques pas plus loin, le haut personnage découvrit que plusieur.s de nos soldats n’avaient pas de chemises. Il esl vrai que d’aulrcs en portaient
de superbes, et noire bon ami Monier sait bien qui les leur avait données, — Prenez note, répéta le général à son aide de camp, et qu’on leur fasse avoir des chemises à tous ces braves. Vous en aurez, mes amis.
Le lendemain, un fourgon emportait deux pauvres diables qui, en proie à la lièvre, se plaignaient dans une langue étrangère. Mais les chemises? Elles ne sont pas arrivées ! Il n’y en avait probablement pas ; car, quatre mois après ces faits, elles n’existaient pas encore en assez grand nombre dans les hôpitaux de Rome.
Aussitôt que l’affaire du 3 juin nous eût rendus maîtres de fortes positions, qui nous garantissaient la sécurité sur toute celte face de la ville, les tranchées lurent ouvertes, à 300 mètres de la place. Au dépôt de tranchée, on organisa une ambulance destinée à recevoir tous les hommes blessés en exécutant les travaux du génie.
Avant d’entamer ce qui est relatif à cette dernière ambulance, et de suivre pas à pas les événements qui s’y sont passés jusqu’à la prise de Rome, terme de notre narration, disons un mot des affaires chirurgicales de la division qui, slatiounée du côté de Ponte-Molle, avait pour mission principale de faire des diversions. C’est à celte division qu’un de nos bons camarades, Rustant de Vérac, gagna son grade de chirurgien-major.
Le 15 juin, le 13* léger dut se porter en toute hâte à Ponte-Molle, où le 13* de ligne se trouvait dans une position assez critique. Il fallut occuper de vive force le Monle-Pariole, défendu par une batterie romaine. Toute la nuit fut employée par MM.Waguelte et Hecco, aides-majors du 13' léger et du 13' de ligne, à refaire les pansements de trente-trois blessés, dans le nombre desquels liguraient cinq Romains. Il en mourut trois pendant la nuit même. Le 21 juin donna aussi un certain nombre de blessés, ainsi que le 23 du même mois, jour où un changement de tir de la batterie romaine du mont Pincio, nous fit en quelques minutes beaucoup de mal.
L’ambulance de Monte-Mario fut organisée un peu tard. Pendant quelque temps elle se composa d’un caisson, de deux infirmiers et d’un officier d’administration, sans aucun officier de santé. L’administrateur disait un jour trèsnaïvement à un de mes collègues : Ne vous gênez pas, docteur, je suis tout ici, mais j’y suffis ; c’est moi qui prescris les vivres et les tisanes. Envoyez-moi vos malades.
L’ambulance du dépôt de tranchée, à laquelle nous arrivons enfin, a été établie dans la vallée même dont l’une des pentes a reçu le premier coup de pioche destiné à ouvrir les tranchées. Comme ce vallon est enfilé par les boulets de la place, il fallut choisir pour l’ambulance un endroit qui présentât quelque abri. Or un flanc de celte vallée est taillé à pic dans le roc, et derrière une sorte de promontoire, s’ouvrent quelques caveaux, creusés dans la roche. Ce fut dans un de ces souterrains, servant d’écurie, long de quinze pas à peu près, sur six de large, que M. de Santi, avec trois sous-aides, MM. Morin, Doin et Couquet,
établit une ambulance dont les chirurgiens des corps avaient déjà fait les premiers frais d’installation.
Cette position était bien choisie, car un kilomètre seulement la séparait du rempart, et l’on jouissait d’une parfaite sécurité dans ce petit coin ; mais il ne fallait pas s’en écarter de quelques pas. Pendant que nos chirurgiens dînaient dans un gourbi sec attenant à la grotte, un boulet vint tomber à leurs pieds. Ils ne quittèrent pas pour cela leur salle à manger.
De la paille constitua d’abord tout le couchage; mais on finit par avoir des matelas et des couvertures. Les caissons d’ambulance, stationnés à la porte de la grotte, fournissaient les objets nécessaires 5 l’exercice de l’art chirurgical.
Le personnel de l’ambulance ne restait pas toujours confiné au dépôt de tranchée; quand une attaque sérieuse devait avoir lieu, on envoyait un chirurgien sur le théâtre du combat. Les corps fournissaient aussi chaque jour des ofiBciers de santé de service, qui partageaient tous le danger de la position. Enfin, les jours, ou plutôt les nuits d’assaut, l’ambulance en masse se transportait tout près de la brèche, comme nous le verrons bientôt. A cette époque, MM. Bourguillon et Bonard, chirurgiens aides-majors, et M. Didelot, chirurgien sousaide, étaient venus former une seconde ambulance destinée à agir de concert avec la première.
Pendant chacun des vingt-sept jours de tranchée, non compris les assauts, il y eut environ huit à dix blessés parmi les troupes occupées aux travaux du génie, et il s’est bien fait, dans la grotte, vingt grandes amputations en tout, sans compter celles qui furent pratiquées, soit à Santucci, soit à Corviale.
Les plaies pénétrantes de l’abdomen ont toutes été mortelles ; plusieurs sujets, au contraire, ont survécu à des plaies de cette nature siégeant à la poitrine. Ainsi un soldat dont le poumon avait été traversé de part en part par une balle, vers le sommet de l’organe, a néanmoins guéri assez rapidement. Hémoptysies, emphysème des parois thoraciques, sortie de l’air par la plaie, rien n’a manqué; il a fallu pratiquer au malade de nombreuses saignées.
Une des positions les plus pénibles pour le chirurgien est celle où, devant des désordres qui ne laissent pas d’espoir, il est condamné à s’abstenir, et à répondre aux demandes du patieut par un silence dans lequel celui-ci peut lire son arrêt de mort. Ces faits ne sont malheureusement que trop communs, quand un boulet a exercé ses ravages. Ainsi un soldat avait eu les deux cuisses fracassées, et d’horribles lambeaux pendaient encore au tronc ; ii n’y avait pas d’hémorrhagie, et l’opérateur dut rester inactif. Le blessé vécut quelques heures, et conserva sa connaissance presque jusqu’au bout.
Un de mes blessés, dit Waguette dans des notes écrites sur place qu’il a bien voulu nous communiquer, un blessé avait été atteint d’un éclat d’obus à la partie inférieure de l’abdomen; la perte de substance était énorme, et les intestins se montraient à nu. En proie à une exaltation effrayante, il déchirait l’appareil qui, replacé aussitôt, ne tardait pas à être de nouveau déchiré Ce malheureux
poussait tantôt des hurlements allreux, tantôt me suppliait, les larmes aux yeux, de mettre lin à ses souffrances. Il souffrit longtemps encore, pendant plusieurs longues heures, et mourut dans la journée.
Le 6 juin, entre la tranchée et le dépôt, deux carabiniers du 13' léger sont éventrés par le même boulet. L’un d’eux a l’abdomen littéralement broyé, et les entrailles bavent de la plaie, sous forme de détritus à demi fluide. Il meurt sur le coup. L’autre a les deux cuisses fracturées et la partie antérieure du bassin enlevée. Il vivait encore quand Waguette arriva pour le relever; il fouillait de ses mains l’horrible blessure, appelait sa mère et nommait son camarade tué à ses côtés. Une heure après ils étaient dans la même fosse, et la même croix portait leurs deux noms, suivis de ces mots : Morts au champ d’honneur!
Ces deux soldats étaient de vieux amis d’enfance et des camarades de lit ; l’un s’appelait Jean, l’autre François. C’est moins poétique sans doute que lYisus et Euryales, Arcades ambo ; mais lorsque, sur les pierres encore tachées du sang de Jean et de François, on m’a conté leur simple histoire, j’ai tressailli plus vivement qu’à la lecture du fameux et dramatique épisode de Virgile.
Un militaire portait un gabion sur sa tête ; un boulet passe et lui enlève le gabion. Le soldat rit beaucoup de la mésaventure. Après cela, venez nous parler du vent du boulet !
Un autre eut son sac (fixé aux épaules par deux courroies, comme on sait), emporté par un boulet qui lui contusionna le dos et le renversa par terre. Le pauvre garçon, revenu de sa stupeur, se tâtait partout, en demandant s’il lui restait encore quelque chose, et si le projectile ne lui avait pas coupé la moitié du corps. Heureusement il en était quitte pour la peur, et une madone, taillée dans le roc, reçut immédiatement ses ferventes et naïves prières.
Un militaire du 13' léger fut atteint à la poitrine par un boulet qui ne fit que l’elHeurer, mais qui fractura pourtant trois côtes et occasionna une énorme ecchymose. Ce malade a guéri. Toute la violence du projectile s’était probablement épuisée sur les parois thoraciques, sans contusionner les organes intérieurs.
Deux hommes blessés au cervelet ont présenté des symptômes qui semblent corroborer l’opinion de M. Flourens à l’égard des fonctions régulatrii es et coordinatrices du mouvement, fonctions attribuées à celte partie de la masse encéphalique, par le savant secrétaire de l’Académie des sciences. Ils se roulaient constamment sur eux-mêmes. L’un d’eux conserva très- longtemps son intelligence intacte ; la mort fut la suite de ces deux lésions.
La déflagration de la poudre produisit plusieurs brûlures. Toutes les fois que celles-ci ont été étendues, une vive réaction s’est allumée, et des saignées nombreuses n’ont pu sauver les malades.
En général, on a observé peu d’hémorrhagies, la trituration ou 1 arrachement des chairs s’opposant à l’issue du sang. Cependant, un oflicierqui avait reçu une balle dans le creux poplité succomba à une hémorrhagie foudroyante, avant Tju’on pût lui porter secours.
Peu de blessures ont clé produites par les balles ennemies; ce sont les boulets, les obus et les débris de pierre que les projectiles faisaient sauter, qui ont amené le plus de lésions.
Nos soldats ont supporté boroiquement les amputations. Quand le chirurgien leur annonçait qu’un membre devait tomber, ils le présentaient immédiatement au couteau. iV Monte-Pariole, un sergent du 13* léger fut frappé par un biscaïen qui, tombant obliquement sur l’appendice xiphoïde, chemina entre les muscles et vint faire saillie sous la peau, prés de l’ombilic. Ce projectile ne fut extrait que le soir. Le brave sous-oUlcier n’avait voulu être pansé qu’un des derniers, et, la pipe à la bouche, il avait patiemment attendu son tour.
A Pamflli, un sergent arrive, la figure ruisselante de sang ; une balle l’avait atteint à la joue. Sa blessure est lavée et recouverte d’un appareil. Le chirurgien lui assigne une place à l’ambulance et court à d’autres malades. Une heure et demie après, Pasquier, repassant à l’endroit où il l’avait laissé, le retrouve abattu, prostré, les traits décomposés, les membres en proie à des mouvements convulsifs. Étonné, il s’approche et interroge. Le sergent, voulant rendre aux Romains ce qu’il en avait reçu, s’était précipité au combat, aussitôt que le chirurgien avait eu le dos tourné. Malheureusement, un projectile lui était entré dans l’abdomen, et le courageux soldat s’était de nouveau traîné à l’ambulance, sans rien dire, et y avait repris sa première place.
Après l’opération, nos soldats n’étaient pas moins admirables que sous le bistouri. Lorsque, couchés sur une mauvaise paillasse, ils manquaient de toutes ces petites douceurs qui allègent tant la souffrance, pas de plainte, pas d’impatience, mais toujours résignation et courage. Ces conditions morales favorables étaient toutes éminemment propres à seconder les efforts de l’homme de l’art ; aussi les résultats furent-ils en général satisfaisants.
Nous ne sommes pas le premier, du reste, à faire remarquer combien les sentiments expansifs du soldat victorieux influent heureusement sur son état sanitaire, soit pour maintenir son économie dans l’état physiologique, soit pour l’y remettre lorsque la maladie l’en a fait sortir.
Les soldats Romains, ou plutôt les hommes de toute nation, qui, recueillis chez nous, recevaient les mêmes soins que les nôtres, étaient en proie à une inquiétude, à on affaissement, bien naturels sans doute, qui ont beaucoup contrarié les tendances salutaires de la nature.
Les hommes qui tombaient dans la tranchée étaient ramassés par leurs camarades, et les chirurgiens là présents pouvaient leur donner les premiers secours, grâce aux ressources du sac d’ambulance qui les suivait toujours, porté par un soldat; puis le blessé était chargé sur un brancard, et le petit convoi se mettait en marche pour l’ambulance, en suivant les nombreux zig-zags des boyaux et des parallèles, afin d’avoir toujours le talus et les gabions entre lui et le feu du rempart.
Nous venons de parler de brancards; mais il ne faudrait pas croire que le ser-
vice des transports avait été assuré, à l’aide d’un approvisionnement de matériel en rapport avec le nombre présumable des blessés. On ne possédait pas le quart de ce qu’il fallait, et trop souvent on a pu être attristé par l’aflligeant spectacle d’un blessé que ses camarades portaient par les quatre membres, sans respect pour ses fractures, ni pour tant de lésions graves qui exigent une foule de précautions. On improvisa bientôt des brancards avec des sacs de campement roulés autour des fusils; mais on obtient ainsi des civières plus expéditives que commodes. M. Volage, chirurgien-major du 13' de ligne, fit construire, par les tambours laissés à sa disposition comme aides, quatre brancards beaucoup plus convenables, avec des couvertures de campement et des branches d’arbre.
11 faut, dans les moments de bataille, que le chirurgien militaire fasse un peu de tout. Sa mission est difficile et complexe, mais aussi entourée de prestige et de respect, dans ces instants suprêmes. Voiei, à ce propos, un fait qui a bien sa signification, et qui nous semble établir une fois de plus cette vérité : le médecin, dont le monde a généralement un médiocre souci, quand ses soins ne sont pas nécessaires, s’entoure au contraire de l’éclat d’un véritable sacerdoce, quand la mort exerce ses ravages et que chacun vit sous son incessante menace.
Quelques hommes du 13' léger avaient été tués roides, non loin du dépôt de tranchée. Une petite députation se détache et vient trouver l’aide-major Waguette : « Voilà des camarades qui viennent d’allerrendre leurs comptes ; on ne peut pas les enterrer comme des chiens. Venez, major, vous ferez la cérémonie; vous jetterez la première pelletée ; et puis, adieu... » La fosse était creusée ; Waguette s’approcha de la tombe et prononça ces simples paroles : « Morts au champ d’honneur ! Soyons braves comme eux, mes amis, et que Dieu nous garde tous ! » L’aide-major jeta la première pelletée; deux soldats remplirent la fosse; puis chacun regagna silencieusement son poste, non sans avoir senti une larme rouler sous sa paupière.
Plusieurs mois après, une voiture voilée de noir traversait lentement les rues de Rome, au roulement étouffé de tambours couverts de crêpes. Un détachement l’escortait, précédé d’un capitaine et de l’aide-major du 13' léger. La même députation, moins un brave tué dans une tranchée, était eneore venue trouver Waguette, et lui avait dit; «Major, aujourd’hui on déterre les camarades pour les porter au cimetièreavec les autres ; vous avez fait la première cérémonie; nous venons vous chercher pour la seconde. » Oh oui ! le médecin militaire est le dernier ami du soldat. Lorsque, couché dans un lit d’hôpital, loin de sa famille, le soldat souffre et attend, isolé et triste, mais toujours résigné et patient, que la mort ou la guérison vienne le tirer de son lit de douleur; dites, qui est-ce qui le console et l’encourage, qui est-ce qui soutient son moral par l’espérance, qui est-ce qui l’aime jusqu’au bout et l’accompagne jusqu’au moment suprême.î> C’est son dernier ami, c’est le médecin militaire.
Quand, dans le combat, un soldat est blessé, il se jette instinctivement dans les bras de son chirurgien, .le lis dans les notes manuscrites de Waguette ;
n n juin. Une batterie romaine occupe ic sommet du mont Pariole Le 2* bataillon du 13* léger reçoit l’ordre de s’emparer de la position. Arrives au pied du mamelon, les batteries font feu et nous tuent plusieurs hommes. Au cri : En avant! ia petite troupe, qui s’était inclinée sous la mitraille, se redresse, prend son élan, gravit la pente escarpée et surprend l’ennemi, qui n’a que bien juste le temps d’emmener ses pièces, — Pendant qu’on gravit le mamelon, un carabinier reçoit une blessure; il se retourne, fait quelques pas vers moi et se jette dans mes bras en s’écriant : Major, A moi, je suis blesse. Pendant que je cherche la balle en promenant ma main sur ses vêlements, je le sens s’affaisser : il était mort. Une balle lui avait traversé la poitrine, dans la région du cœur.
1) Au même instant, quelques hommes s’approchent de moi, accompagnés d un sergent, et m’offrent, au nom des carabiniers du 2' bataillon, le sabre d’un officier d’artillerie romain qu’ils venaient de tuer. »
Mais pendant que nous nous attendrissons à ces épisodes, les deux ambulances quittent la grotte et suivent les tranchées qui mènent à la place. Nous sommes au 21 juin ; la nuit est noire, et l’on marche en silence. On va monter à l’assaut, et l’ambulance est nécessaire tout près de la brèche.
Entre le dépôt de tranchée et le corps de la place se trouvent deux maisons, dont l’une, connue depuis les affaires sous le nom de maison aux volets verts, est à 600 mètres du rampart, tandis que l’autre, appelée dans les rapports ofiiciels maison aux deux portails, est située un peu plus loin.
C’est derrière la maison aux volets verts que les deux ambulances s’établirent. Celte maison, toute criblée de boulets, protégeait complètement contre la canonnade de la place (aucun projectile n’a percé la maison de part en part), et, fort heureusement, les batteries du mont Testaccio, qui eussent pu lui faire quelque mal, étaient alors éteintes. Cependant un boulet brisa le rail d'un caisson, enleva une roue de derrière, tua deux hommes et en blessa un troisième. Pour ne pas attirer l’attention de l’ennemi, on avait eu soin de couvrir les lanternes de compresses mouillées. C’est à celte lueur douteuse qu’il fallut panser les blessés. Mais celte prudente mesure fut un instant oubliée par l’élat-major établi au premier étage ; c’est ce qui valut une grêle de projectiles à la maison aux volets verts.
Nous eûmes environ 100 hommes mis hors de combat dans cet assaut. A mesure qu’ils avaient reçu les premiers soins, on les évacuait sur le quartier général. M. le sous-intendant Pagès, qui ne quitta pas l’ambulance, veillait à ce que ce service se fît ponctuellement.
Le feu, qui avait commencé à deux ou trois heures du matin, cessa vers huit ou neuf heures, et une chaleur étouffante força l’ambulance à regagner sa grotte.
Le second assaut eut lieu dans la nuit du 29 au 30. C’était la fêle de Saint- Pierre, et l’immense coupole de la basilique illuminée resplendissait de mille feux. Mais l’orage s’amasse dans le ciel, le bruit de la foudre se mêle au bruit du
canon, cl des torrents d’eau inondent la terre. L’ambulance est à son poste, derrière la maison aux volets verts. Sa tâche est pénible, car les blessés arrivent en foule ; nous avons près de 130 hommes mis hors de combat , et 30 prisonniers romains viennent encore augmenter la besogne de nos collègues.
A neuf heures du matin les ambulances descendent à la maison aux deux portails. On parle de paix ; les feux sont éteints.
Le 4 juillet on s’installa dans la ville prise, au collège romain ; le même soir et le lendemain, plusieurs hommes poignardés furent apportés à l’ambulance.
Le 5, on se hâta de préparer l’hôpital San Spirito à recevoir nos blessés. Le 6, les ambulances de tranchée y transportèrent leurs hommes, et Corviale ne tarda pas non plus à évacuer ses blessés sur Rome.
Nous avons accompagné depuis l’ouverture du premier boyau jusqu’à la brèche, les troupes qui ont fourni des travailleurs pour les tranchées. Nous devons aussi quelques mots sur les dernières opérations de la division de Ponte- Molle. Laissons la parole à l’auteur des notes dans lesquelles nous avons déjà puisé ; rien n’a autant de caractère et de vérité que les simples mots écrits sous l’impression des événements.
« 28 juin. Deux bataillons, après avoir travaillé tout le jour à la tête du pont, partent de Ponte-Molle à sept heures du soir, sans le moindre moyen de transport pour les blessés. Nous marchons toute la nuit et nous arrivons à Tivoli à dix heures du maün. Le but de l’expédition était la destruction d’une poudrière ; on ignorait si l’on trouverait de la résistance. La marche a été tellement rapide que beaucoup d’hommes faibles ont été pris de lièvre et n’ont pu suivre le mouvement, malgré les dangers de rester derrière. Ils se sont réfugiés à tout risque dans des maisons isolées, où nous les avons repris le lendemain. Mon chirurgien-major m’avait prêté son cheval ; malheureusement il n’y avait là que pour un malade.
» Après quelques heures de repos en plein midi, on repart pour Rome. A force de sollicitations, j’obtiens du général Sauvan la mise en réquisition de moyens de transport. On nous livre six grands chariots attelés de boeufs à longues cornes. Mes chariots sont bientôt remplis de malades et d’éclopés.
K Quand l’orage éclata, je suivais pédestrement ma pittoresque ambulance, à une heure et demie en arrière de la colonne, faisant sonder les berges dans l’ombre, et mettant à contribution les traînards, pour les faire pousser aux roues de mes prolonges souvent embourbées. L’orage fut terrible ; le ciel était en feu ; les éclairs nous éblouissaient au point de nous empêcher quelquefois d’avancer. Nous étions mouillés jusqu’aux os. La route n’était qu’une mare.
» Pourtant la colonne avançait toujours. Il fallut, à force de coups, faire prendre le trot à nos boeufs Nous gagnons du chemin. Mais quelle lueur s’élève sur Rome? la ville éternelle serait-elle en feu! C’était l’illumination de Saint- Pierre. — A deux heures du matin, nous étions de retour au camp. »
Les staiisliques oaicielles de l’état-major général portent aux cliiOres suivants nos hommes mis hors de combat pendant le siège de Rome :
1,004 blessés ou tués, dont 102 tués sur place (7 ofiiciers), et 842 blessés (50 officiers).
Malgré loui notre respect pour les chiffres officiels, nous sommes bien obligé de dire que des hommes placés dans des conditions telles qu’ils ont pu apprécier avec rigueur, ne nous ont pas fourni un chiffre aussi, modéré que celui de l’état-major.
Les défenseurs de la place, d’après un chirurgien romain qui occupe une position très-élevée dans la société et dans la science, n’auraient pas eu moins de 4,000 hommes mis hors de combat ; ce chiffre nous paraît mériter toute confiance.
Telle est, très-honoré chef, la relation que nous avons pu tracer sur place, en nous aidant des détails fournis par tous ceux qui ont joué un rôle dans ces affaires. C’est bien peu de chose sans doute, surtout au point de vue scientifique ; mais puisque personne n’a tendu la main pour récolter cette riche moisson, les épis laissés sur le champ ne seront au moins pas perdus pour le glaneur.
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Komi!, 13 janvier |850.