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LES HÔPITAUX MILITAIRES DE ROUE

A ni. Michel Xaévy, médecin en chef et premier professeur à l’hôpital militaire de perfectionnement du Val-de-Grfice.

Lors de notre entrée à Rome, dans les premiers jours de juillet, le corps expéditionnaire n’était pas surchargé d’un grand nombre de malades. A l’aide du système des évacuations successives, on avait pu diriger presque tous les blessés sur Civita-Vecchia, sur la Corse et sur la France ; et, d’autre part, les fiévreux, qui s’étaient maintenus, pendant le siège, à un chitTre très-modéré, ainsi que nous le verrons dans une prochaine lettre, avaient aussi profité des convois çour quitter le centre des opérations de guerre. De la sorte, il ne fut pas difficile de trouver place pour tous nos malades dans Varchiospedale del San-Spirito in Sassia, c’est-à-dire dans le grand hôpital de Saint-Esprit. L’autorité française traita immédiatement avec l’administration, et nos militaires, fiévreux, blessés, vénériens, furent admis moyennant 20 baiocchi ou l franc par jour. Ce marché n’était pas trop onéreux pour nous, et nous donnait l’immense avantage de trouver de suite toutes les ressources nécessaires au traitement de nos malades. Il se trouvait également avantageux pour l’administration de Saint-Esprit, car elle ne recevait autrefois, pour chaque soldat, que la moitié de celte somme, fournie par ie trésor romain, lorsque les troupes du pape n’avaient pas encore d’hôpital spécial.

Nous avons eu à notre disposition, de juillet 1849 à janvier 1850, 800 liis qui, dans les premiers temps, ont presque toujours été entièrement occupés. Le service médical, confié d’abord à M. Lasserre, médecin adjoint, n’a pas tardé à passer dans les mains des médecins du pays ; les blessés et les vénériens ont toujours été traités par des officiers de santé de l’armée. Les chirurgiens mili-

taires étaient devenus exubérants depuis la prise de Rome, mais les médecins ne pouvaient suffire à tous les besoins.

Ces secours étrangers et l’occupation d’un local dont l’administration échappait à noire surveillance ont été longtemps nécessaires, à cause de la double insuffisance du personnel de santé militaire et des établissements improvisés en hôpitaux. Mais, à la ün de septembre, un certain nombre de médecins de l’armée étant venus renforcer le noyau primitif, de nouvelles salles ayant été ouvertes, enlin le chiffre des malades ayant commencé à décroître d’une manière progessive et soutenue, en octobre, on a pu prévoir dès lors qu’il serait possible d’évacuer prochainement l’hôpital Saint-Eprit. La négligence de l’hygiène, l’insalubrité du site et l’encombrement rendaient cette évacuation urgente. Elle commença vers la fin de décembre, et, le 15 janvier 1850, l'armée française n’avait plus à Rome que des hôpitaux régis par son administration et dirigés par ses officiers de santé.

Certains hôpitaux de Rome sont assis dans des localités si malsaines que le nombre des lièvres gagnées dans les salles mêmes s’élève à un chiflre très-considérable. Instruits par cet exemple et libres à peu près du choix de l’emplacement, nous avons évité les lieux bas voisins du Tibre, et notre attention s’est portée sur le Quirinal, la plus saine des collines romaines. Or l’arête du Quirinal est précisément formée par une foule de couvents qui faisaient bien notre affaire. Il ne s’agissait que de les rendre libres. Pour tout autre vainqueur que nous, c’était la chose du inonde la plus facile et la plus expéditive ; mais nous ne sommes plus au temps de notre grand père Brennus, et jamais on n’a vu des maîtres aussi polis et courtois, aussi respectueux et soumis que les Français à Rome. Il n’est pas question de cela, me direz-vous; soit. Le fait, le voici ; Nous nous sommes à la lin emparés des couvents. Certains moines avaient fui ; d’autres, trop au large, s’étaient resserrés dans une aile; enfin, il faut bien le dire, nous avons eu la hardiesse extrême de faire sortir malgré eux quelques cénobites qui avaient, du reste, de quoi se loger commodément ailleurs. Ajoutons qu’ils rentrent aujourd’hui un peu malgré nous, témoin ce qui se passe à Saint-Dominique, notre meilleur hôpital, que les nobles religieuses commencent à nous arracher pièce par pièce.

Les couvents que nous avons transformés en hôpitaux militaires sont ; Saint- Dominique, Saint-André, Sainte-Thérèse, Saint-Bernard. La distribution intérieure, appropriée à la vie monastique, ne l’est guère à l’installation d’uii hôpital ; niais il a bien fallu accepter ces nécessités contre lesquelles nous ne pouvions rien. Ces bâtiments consistent surtout en de vâstes couloirs, que'quefois en véritables cloîtres, rarement à jour comme nos vieux cloîtres gothiques, mais percés le plus souventdans le centre des ailes. Sur une paroi ou même sur l’un et l’autre liane, s’ouvrent une foule de cellules de grandeur variable. Ces cloîtres sont frais l’été, mais ils manquent d’air, et l’odeur qui y règne prévient peu en faveur de leur salubrité. L’hiver, ils sont très-froids, et le vent s’y engouffre

sous forme d'un courunt glacial et rapide, quand on ouvre une fenêtre à leur extrémité pour leur donner un peu d’air. Les cellules sont au contraire trop chaudes pendant l’été; l’hiver elles présentpirt de bonnes conditions. Les cellules de Sainte-Thérèse ne contiennent qu’un ou deux lits, celles de Saint-Dominique peuvent en recevoir trois, et celles de Saint-André le double au moins. On s’est fortement élevé en France, dans ces derniers temps, contre les trop vastes salles d’hôpital; ici le défaut contraire se fait sentir. Le service est trop fractionné, la surveillance devient difficile, et les soins sont moins promptement administrés.

Le rez-de-chaussée de ces couvents est la partie qui convient le mieux à l’organisation hospitalière. Les réfectoires, les garde-robes, les parloirs, les salles d’assemblée, ont des dimensions fort convenables dans tous les sens. Nous avons aussi trouvé dans les cuisines une installation qui nous a sauvés de travaux longs et coûteux. Les vastes marmites, destinées à nourrir un grand nombre de religieux, entassez de capacité pour suffire à tous les besoins des hommes hospitalisés. Enfin des lavoirs, des buanderies, des séchoirs, des eaux courantes se sont aussi rencontrés fort à propos.

Outre des cours assez spacieuses, les couvents du Quirinal possèdent de beaux et vastes jardins, divisés en carrés par des bordures de buis hautes et épaisses, ombragés par de magnifiques orangers, égayés par le murmure des fontaines et des eaux jaillissantes se jouant dans des bassins de marbre. C’est à donner envie de se faire religieux.

Non-seulement les malades trouvent dans ces jardins une promenade au grand air; mais la verdure, les Heurs et les fruits, les bruits de l’eau, ont en outre quelque chose qui les charme, les occupe et les attache. Il ne faut rien négliger quand il s’agit de prévenir la nostalgie toujours prête à se glisser dans le cœur du soldat éloigné de sa patrie, lorsque la maladie affaiblit son moral et que la souffrance lui fait sentir plus vivement qu’il est loindes douxsoinsde la famille.

Le couvent de Saint-Dominique constitue notre meilleur établissement hospitalier. Nous consacrerons quelques mots à sa description. Il est situé vis-àvis la villa Aldobrandini Borghèse, sur l’un des points culminants du Monte Cavallo ou Quirinal. Sa cour principale, ornée d’une belle fontaine, est entourées de galerie soutenues par des pilastres et s’ouvrant sur le parvis central. Au premier, quatre grandes galeries se joignent à angle droit et permettent de faire le tour de l’établissement; 90 portes sont percées sur l’une et l’autre paroi de ce cloître intérieur. Ce sont les ouvertures de 90 cellules dont les unes prennent jour sur la cour intérieure et principale, les autres sur les cours extérieures. Ces cellules ne peuvent en général contenir que trois lits cliacune. Le développement des quatre galeries n’a pas moins de 350 pas; elles ont 6 ou 7 pas de largeur sur une vingtaine de pieds d’élévation. Au deuxième étage existent d’autres cellules plus petites donnant dans des corridors étroits qui s’ouvrent, comme des tribunes, dans les cloîtres du premier.

Les salles du rez-de-chaussée sonl belles et spacieuses; on se proposait de les réserver pour les cholériques, à l’époque où 9 décès dans nos hôpitaux militaires de Civita-Vecchia nous avaient fait craindre l’invasion de l’épidémie.

Au troisième s’ouvrent les beaux appariements de la noble abbesse, tout chatoyants de fresques et de dorures, et dominant Rome aux conlins de la vieille cité et de la ville récente. Les officiers malades occupent ce local, et plus d’un bassin détérioré par une maladie' criminelle outrage le velours des fauteuils où s’asseyaient les nobles et chastes religieuses.

Il faut bien, honoré et alfeciionné chef, que je vous dise aussi un mot de la cuctna et de la pasa'cciera de ces dames ; vous à qui nulle üne observation n’échappe, vous m’en voudriez trop de laisser passer celle-ci. Quel beau tournebroche il y a dans la grande cuisine ! Il constitue à lui seul une véritable usine. Il est mis en mouvement par une roue à auges sur laquelle tombe un courant d’eau projeté avec force par un tuyau de plomb. La pasticcinra, pâtisserie, n’est pas non plus une des pièces les moins importantes de rétablissement; elle contient trois grands fours dont les gueules chaudes ont vomi bien des fois d’e.xcellentes friandises. Mais, ô profanation! sur les tables de.marbre où se roulait le feuilleté, pourrissent aujourd’hui de hideux débris. La pasticciera est un amphithéâtre. Si ces dames le savent jamais, quelle désolation ! Cet affreux souvenir leur inspirera bien pour deux jours la haine de la pâtisserie.

J’ai à vous coûter maintenant des choses fort tristes. Il fallait bien nous dérider un peu auparavant.

Ce n’est pas le tout d’avoir quatre murs nus, surmontés d’un toit, pour former un hôpital : médecins, administrateurs, médicaments, matériel, voilà bien des choses nécessaires encore. Nos misères vont commencer.

D’abord les officiers de santé militaires étaient en beaucoup trop petit nombre. Mon collègue Beylot a eu, à Civita-Vecchia, jusqu’à 450 malades. Parmi ces 450, 150 arrivaient de Rome en masse; c’était donc 150 sujets à inscrire, 150 affections 4 diagnostiquer, 150 prescriptions à formuler, sans préjudice de 300 autres malades qui réclamaient aussi leur part de soins. En vérité, c’est trop demander à un seul homme. On ne saurait se faire une idée du tumulte, des embarras, des difficultés sans nombre qui ont accompagné l’installation de nos hôpitaux; pas de personnel, pas de matériel, aucune ressource, et pourtant il fallait fonctionner, le temps pressait. Dans ce désordre inévitable, on ne pouvait pas toujours inscrire ses malades, etie médecin manquait de point de repère pour lui rappeler à chaque visite l’affection de chacun des hommes qu’il voyait. La partie administrative n’était pas moins en souffrance; les corps ne connaissaient pas toujours le nombre de malades qu’ils avaient à l’hôpital, et une foule d’hommes ont été portés sortants par l’administration des hôpitaux, sans avoir liguré sur ses registres parmi les entrants. A Rome, chaque médecin avait communément de 200 à 300 malades. Le service était d’une excessive difficulté. Aussi pouvons-nous dire à juste litre que si les chirurgiens ont eu leur champ

de bataille à l’all'aire du 30 avril et pendant le siège, les médecins ont également eu le leur au sein de l’endémo épidémie. Et puisque, dans les premières circonstances, bien des noms, liés aux événements, se sont présentés sous notre plume, nous ne pouvons pas non plus taire ici ceux de MM. Finot, Don zel, Martenet, Mayer, Dussourd, Mollard, Beylot, Garnier, Lasserre et Taboureau.

Dans l’origine de l’installation de nos hôpitaux improvisés, les malades n'ont quelquefois trouvé que de la paille jetée par terre, puis bientôt des paillasses que l’un oonfertionnait en toute hôte. Des tréteaux, des lits de fer, des couvertures et des draps n’ont pas tardé à compléter le couchage. Mais, pendant plus de quatre mois, au moment de l’apogée de l’endémo-épidémie, on a manqué de matelas. Au commencement de novembre. J’avais encore quelques hommes atteints de fièvre rémittente grave, couchés sur des matelas, dont un simple drap les séparait. A peu près jusqu’à celte époque, les hôpitaux n’ont possédé de matelas que pour un tiers des hommes. Les chemises se trouvaient aussi en nombre trop restreint, de sorte que certains malades dontla chemise était trempée de sueur devaient rester nus dans leur lit. Les dra, s manquaient également, et l’on attendait trop souvent, pour changer un moribond qui allait sous lui, que les draps étendus dans la cour fussent suffisamment secs.

Malgré notre vif désir de ne pas faire d’opposition, nous devons à la vérité de dire que les mises en réquisition avaient été faites avec la plus blâmable timidité. . Dans les casernes, c’était bien pis encore : un sac de campement rempli de paille, une couverture ou même une demi-couverture, composaient tout le couchage du soldat. Dans les corps de garde, sous le portail des églises et des palais, il a longtemps passé la nuit couché sur la. dalle froide, exposé à l’humidité du sol et aux brouillards chargés d’effluves pernicieux.

Vers le milieu d’octobre, le choléra s’étant déclaré à Givita-Yecchia, M. l’inspecteur Alquié et les trois officiers de santé en chef, MM. Faure-Villar, Lacauchie et Rollin, renouvelèrent leurs instances d’une manière si pressante, en laissant entrevoir qu’un tel étal de choses pourrait amener les plus grands malheurs, en cas d’invasion du fléau, que la municipalité romaine fut mise en demeure de fournir 2,000 matelas et autant de couvertures, dont moitié fut destinée aux hôpitaux, moitié aux casernes. A la tin de novembre, chaque homme avait enfin son matelas dans les hôpitaux militaires duQuirinal.

Sur ces entrefaites, l’hiver arriva, et il fallut songer à chaulTer les salles, en y établissant des fourneaux. Ce fut une affaire d’État. La glace couvrait déjà les ruisseaux des rues, et l’on n’avait pas encore de poêles. L’hiver de lf''49 à 1850 fut malheureusement le plus rude qu’on ait observé à Rome depuis dix ans. Du 21 décembre au C janvier, il gela tous les jours, et les Romains jouirent du spectacle, nouveau pour eux, de la ville éternelle couverte d’une couche de G pouces de neige, qui demeura plusieurs jours sur la terre en beaucoup d’en iroits. Au milieu de cc grand froid, l’hôpital Sainte-Thérèse n’clait pa.s encore chaulTé.

Saint-Dominique était censé l’étre, car un poêle élait placé à chaque angle des grands cloîtres, pour chauffer 90 chambres et un développement de galeries de 350 pas. Ajoutons que ces fourneaux donnaient plus de fumée que de chaleur, et que, le plus souvent, ils n’allaient pas tous les quatre à la fois. Heureusement que l’idée qu’on est chauffé réchauffe un peu l’homme de bonne volonté. Mais les nombreuses bronchites produites par le froid et par la fumée rappelaient bientôt le médecin à la triste réalité.

On a manqué à peu près complétementd'effetsd’habillement spéciaux. L’homme qui afroidlanuits’enveloppelatêteaveeunpandesondrap. Le cavalier n’aque sa veste, le fantassin sa capote pour se couvrir, s’il veut se promener, et souvent le soulier ferré ou la grosse botte refusent d’admettre les pieds infiltrés à la suite de vieilles fièvres intermittentes. Voilà donc le malade condamné à garder le lit, et, s’il veut aller aux lieux, à marcher nu-pieds sur les dalles, car, comme on le sait, le soldat n’a pas de chaussettes, et les hôpitaux n’en possédaient que fort peu. C’était réellement fort triste. Dans ces derniers temps, on a pu distraire du matériel envoyé dans la prévision du choléra, un nombre suffisant de chaussettes et même des chemises de flanelle pour les hommes dont la peau a besoin d’excitation et de protection.

Eh bien ! au moment de sa plus grande détresse, le soldat ne se trouvait pas encore trop mal ; il ne se plaignait presque pas. Rien au monde n’est bon comme le soldat; il est content quand on fait la moindre chose pour lui. 11 a compris qu’en campagne on ne peut pas l’entourer de tout le bien-être qu’il trouve en France. Nous, médecin, nous avons été probablement un peu sévère pour l’administration, un peu exigeant envers l’autorité, en nous plaignant toujours, en 'demandant sans cesse; mais l’expérience nous a appris qu’il faut beaucoup crier pour être un peu entendu.

Hélas lie médecin militaire est trop souvent le seul â plaider la cause du soldat; l’administration des hôpitaux est loin de le seconder. L’heureux consensus qu’on suppose entre ces deux corps n’est qu’un vain rêve; ils vivent au contraire dans un perpétuel antagonisme, le médecin cherchant avant tout l’intérêt du soldat, l’administration considérant celui-ci comme un numéro, une chose, un colis secondaire, et donnant le rôle principal au matériel. Cet état de choses si déplorable durera tant que la médecine n’aura pas le contrôle direct de l’administration.

Les infirmiers militaires, pour la régénération desquels la Gazette Médicale a déjà pris la parole (1849, p. 435, 455), se livrent trop souvent aux plus déplorables désordres. Ils pratiquent en grand le commerce de vivres avec les malades, et le médecin n’est sûr d’aucune prescription. Les abus sont incroyables. Vingt fois peut-être, dans mon hôpital, les infirmiers ont caché à l’avance des seaux d’eau chaude derrière les portes ou sous les lits, et, quand passait la distribution, les ont versés pour allonger la sauce des panades ou des légumes ; se trouvant ainsi nécessairement en bénéfice après la distribution, ils ont tenu un mar-

rhe public auquel accouraient surtout les hommes à la diète. Ce fuit luissera pressentir les autres et dira assez haut combien est insumsante la surveillance administrative.

Parmi les desiderata qui subsistent encore aujourd’hui, malgré les améliorations successivement introduites, noua eilerons les salles de bains. Les hôpitaux

du Quirlnal. contenant environ 1,500 lits, ne possèdent que 6 baignoires, dont 2 ù Saint-Dominique et 3 à Saint-André. Aucun appareil à fumigation n’existe dans ees établissements. Le médecin, si souvent paralysé dans ses elTorts, comme praticien, l'est également comme homme d’étude. Ainsi, après huit mois de séjour en Italie, nous n’avons pas une boîte à autopsie, pas un rachitome, pas un entérolome. La difllculté des recherches est triplée.

Les hôpitaux du Quirlnal contiennent à peu près 1,500 lits, avons-nous dit; en voici 1a répartition :

Saint-Dominique 570

Saint-André ........ 630

Sainte-Thérèse 250

Saint-Bernard '-32

A cela, ajoutez lOO lits que nous avons occupés provisoirement à la Trinité des Pèlerins, et 800 à Saint-Esprit, et vous arriverez au chiffre de 2,382 lits dont l’armée française pouvait disposer à Rome. Le 1 6 janvier, Saint-Dominique, Saint- André et Sainte-Thérèse étaient seuls occupés; on y comptait 678 hommes en tout, tandis qu’au commencement d’octobre, nous avions 2,100 malades dans les hôpitaux de Rome.

Civita-Vecchia peut avoir à sa disposition environ 000 lits, et nous possédons, en moyenne, à peu près tOO lits dans chacun des hôpitaux ou hôpitaux-ambulances'de Yiterbe, Tivoli, Albano, Monlalto, enfin 360 aux dépôts de convalescents de Frascati. Ces différents nombres ajoutés à notre chiffre 2,382, nous donnent un total de 3,732 lits pour notre armée, c’est-à-dire plus de 10 pour 100 hommes d’effectif. On peut conséquemment répondre à presque toutes les éventualités, car, hors des circonstances tout à fait extraordinaires, le nombre des malades varie, dans l’armée, de 6 à 10 pour 100.

Nous avons nommé le dépôt de convalescents de Frascati. C est une création due à M. l’inspecteur Alquié, qui a produit tous les résultats que son auteur en espérait.

Au cœur de l’été, à l’apogée de l’épidémie, les hôpitaux regorgeaient, de nombreux malades encombraient les casernes, et les hommes qui sortaient de l’hôpital éprouvaient presque immédiatement des rechutes qui les y faisaient rentrer. On comprend que, plongés continuellement dans le milieu miasmatique, ils-

étHiûnt (1 uulânt plus vite lepris (juc, dens leur écononiie déjà iinprégnée, une faible dose de poison suffisait pour faire déborder la mesure.

Il n’y avait qu’un remède à cet état de choses : le changement de climat. Or, aux portes de Rome, à cinq lieues seulement de la ville, s’élève le pâté montagneux d’Albano, dont les rampes se parent de riches cultures et d’ombrages, parmi lesquels blanchissent des villes et de somptueuses villas. Sur ces montagnes, notamment au centre et au nord, règne un tout autre ciel qu’à Rome ; Frascati, par exemple, ne connaît pas l’air empoisonné de la plaine. L’oria fina le baigne de ses ondes salutaires; le teint jaune du Transtévérin y retrouve ses roses ; les lièvres y meurent en accès de plus en plus éloignés, si l’on vient à temps demander la santé à ce climat bienfaisant.

A deux milles de Frascati, en allant vers Albano, on trouve le couvent de Grotta Ferrata, si fameux par la célèbre fresque du Dominicain représentant la guérison d’un enfant possédé du démon. Ce couvent a pu recevoir 225 lits, presque sans gêner les moines. De l’autre côté de la ville, à dix minutes seulement de celle-ci, en se dirigeant vers Monte Dragone, on rencontre Villa-Taverna, domaine des princes Borghèse ; 125 lits furent placés dans le casin de cette propriété. Ces lits n’ont jamais eu de matelas, mais seulement une paillasse, une couverture et des draps.

La promenade libre dut bientôt être interdite aux convalescents, le cabaret et la maraude dans les vignes amenant une foule de rechutes de fièvre et de diarrhée. Tout le jour, ils pouvaient prendre l’air dans les cours, mais les promenades à la campagne se faisaient à heures fixes, sous la surveillance de sousofficiers dont la besogne, assez semblable à celle des chiens de bergers, consistait à éloigner le troupeau des vignes qui tentaient son appétit.

Malgré ces précautions, les rechutes étaient toujours fréquentes, chez des hommes profondément modifiés par le miasme paludéen. Comme Grotta Ferrata et Villa Taverna n’offraient pas les ressources nécessaires pour les soigner, on établit un hôpital-ambulance de 100 lits à Monte Alto, dans les bâtiments, alors abandonnés, de ce fameux collège de la propagande de la foi, dont le but est de former des missionnaires en donnant une instruction spéciale à des jeunes gens de tous les pays du monde.

Cet hôpital a toujours laissé beaucoup à désirer ; pendant bien longtemps, on y a manqué de matelas, et pourtant des hommes bien gravement atteints y étaient reçus, à telle enseigne que la mortalité y a été presque double du chiffre proportionnel des autres hôpitaux.

Frascati et ses villas sont habités pendant les ardeurs caniculaires, et presqyi délaissés aux approches de l’hiver ; aussi tout y est disposé pour se soustraire à la chaleur, presque rien pour se garantir du froid. En conséquence, l’évacuation du dépôt de convalescents devint nécessaire à la fin de l’automne, d’autant plus que l’hiver est plus rigoureux sur les montagnes qu’à Rome, et que, pendant lu saison froide, le séjour dans cetlc dernière ville n’a rien de dangereux. Enfin, une

autre considération engageait à évacuer Frascati : de nombreuses places étaient vides dans les hôpitaux de Rome, et un ordre du général en chef, prescrivant d’envoyer en France tous les hommes qui ne pouvaient pas se remettre, sauvegardait contre l’encombrement et faisait un devoir d’appliquer la mesure à beaucoup des convalescents de Frascati. Le dépôt fut supprimé en décembre

Civila-Vecchia, 31 mars J850.

aPERÇD DE l’histoire MÉDICALE DU CORPS d’OCCÜPATION DES ÉTATS ROMAINS.

A m. le docteur Alquié, médecin-inspecteur, membre du conseil de santé

des armées.

Dans nos deux lettres intitulées : La chirurgie militaire a l’affaire du 30 AVRIL, ET APERÇU CHIRURGICAL DU SIÈGE DE ROME, nous avoDS esquissé les principaux événements de l’histoire du corps expéditionnaire, de manière à faire suffisamment connaître les diverses positions dans lesquelles il s’est successivemeut trouvé. Nous rappellerons cet historique en deux mots : débarquement de trois brigades le 25 avril 1849 ; malheureuse affaire du 30 du même mois; l’armée prend des positions, y campe, et se complète par des arrivées de France; en juin, affaire du 3 et occupation des villas ; ouverture des tranchées, travaux du siège, deux assauts, entrée dans Rome le 3 juillet.

Nous nous proposons, dans cette lettre, de jeter un coup d’œil sur les affections qui ont régné dans l’armée, depuis le débarquement jusqu’aujourd’hui. Nous nous en tiendrons presque toujours aux aperçus généraux, et les détails seuls qui offrent un intérêt spécial trouveront place dans notre esquisse. Les affections endémo-épidémiques nous occuperont surtout ; ce sont celles dont la connaissance importe le plus au médecin d’armée. Chemin faisant, nous établirons un parallèle entre les maladies de Vagro romano et celles que nous avons observées en Algérie. Ce rapprochement nous a semblé curieux sous plus d’un rapport.

Afin qu’il soit plus facile de suivre les oscillations de l’état sanitaire, mettons immédiatement sous les yeux le tableau du mouvement des fiévreux dans les hôpitaux. En mai et juin, le seul hôpital de Civita-Vecchia existait ; à partir de juillet, d’autres établissements ont été successivement ouverts. Nous en avons fait l’histoire dans notre lettre précédente.

MOUVEMENT DES EIËVIIEUX DANS LES HOPITAUX DE ROME ET DE CIV1TA-VECC1IIA.

Restants

Entrés

Restants

Mortalité

Mois.

le

pendant

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le 3i

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Avant le siège et pendant la tranchée, l’état sanitaire a été satisfaisant, malgré les travaux de guerre, malgré les intempéries que subissait le soldat, n’ayant pour abri que la toile d’une tente basse , dans laquelle on ue peut se tenir debout.

Trois causes ont contribué à ce résultat : 1° en mai et juin, la température est sans doute élevée ; mais l’influence endémo-épidémique ne commence à régner qu’à la fin du dernier de ces deux mois. La saison d’été est en outre marquée, à Rome, par des flatulences et une mobilité nerveuses auxquelles le soldat échappait, grâce à sa constitution non modifiée par le climat, et aux occupations physiques qui entretenaient l'activité des fonctions végétatives. 2“ Ces travaux ont été incontestablement pour quelque chose dans le maintien de la santé ; car ils n’étaient qu’exceptionnellement poussés jusqu’à la fatigue , et restaient , en temps ordinaire, proportionnés aux forces du soldat. 3° Enfin, l’exaltation dans laquelle l’entretenaient les événements de la guerre lui a donné, pendant cette période, une vigueur temporaire dont le résultat était d’opposer immédiatement une vive réaction à toute cause morbifère qui impressionnait son économie.

Mais le réservoir des forces in passe s’épuise par cette continuelle dépense des forces in actu; aussi, dès que l’excitation tomba, après la victoire, 1 état sanitaire passa-t-il, sans transition, du satisfaisant au pire, le soldat subissant pleinement et sans lutte les atteintes de la saison endémo-épidémique, dont l’ouverture coïncida avec les derniers travaux du siège et l’installation dans Rome.

Voici trois chillres propres à donner une juste idée de cette mutation subite survenue dans l’étal sanitaire.

En mai, 232 liévreux entrés à l’hôpital ;

En juin, 376 ;

En juillet, 2,558.

Les proportions de ce brusque saut peuvent être amoindries par les considérations suivantes. En mai,l’eHéctif était peu considérable;en juin, 284 hommes seulement ligurent à l’hôpital de Civita-Vecchia; mais plus de 400 hommes étaient malades sous la tente, ou du moins se traînaient, languissaient, ne se soutenant qu’à force d'énergie et de résolution. Dès que les portes de Rome furent ouvertes, ils entrèrent en foule à l’hôpital San-Spirito, qui, dans les premiers temps, reçut plus de 100 fiévreux chaque jour.

Les aO'ections qui régnaient au camp étaient presque toutes d’origine paludéenne. Quelques orages avaient versé des torrents d’eau qui, sur la campagne inculte et à niveaux discordants, s’étaient accumulés en mares temporaires, dans lesquelles l’humidité et la chaleur amenèrent une rapide fermentation. Un jour entre autres, le 6 juin, un si violent orage creva sur le camp, que les travailleurs se trouvaient dans l’eau jusqu’aux genoux, et que le génie fut obligé de faire en toute hâte des saignées, pour dessécher les parallèles, dont les parois menaçaient ruine Les Romains, auxquels l’influence de ces pluies est bien connue, disaient déjà partout que des fièvres nombreuses allaient bientôt paralyser les forces des assiégeants. Nous ajouterons, pour compléter cet aperçu étiologique, qu’à cette époque les rosées étaient quelquefois des plus abondantes, ainsi que nous l’avons vu en parlant de l’ambulance de Corviale. La chaleur sèche et continue de l’été avait donc fait place à ces alternatives de sécheresse et d’humidité qui, comme nous pensons l’avoir prouvé ailleurs (1), en parlant des fièvres d’Afrique, sont les conditions attendues par les laboratoires d’effluves, alors inoll'ensifs, pour entrer en active fabrication. On sait que la chaleur, l’eau et l’oxygène sont indispensables pour que les combinaisons chimiques travaillent la matière végéto-animale des marais ; or, pendant les ardeurs caniculaires continues et sans rosées, l’un de ces éléments fait défaut, l’humidité, et les campagnes qui entourent Rome ne présentent qu’une surface poudreuse et momitiée pour ainsi dire par les rayons solaires.

Juillet, août et septembre sont certainement l’époque la plus fiévreuse dans \'j4<jto romano, et l’apogée peut être placé en août, quant à la fréquence et à la gravité des affections miasmatiques. En octobre, la décroissance, qui a commencé à la lin du mois précédent, suit une rapide descente. L’état sanitaire de l’armée a subi des oscillations conformes à ces règles :

(tj F. Jacquot, Recherches sur les causes des fièvres a quinquina, etc. (Mémoire présenté à l’Académie, Gaz. Méd., 1848.)

Eq juillet, 2.558 entrées, 84 décès.

En août, 3,801 — 159 —

En septembre, 2,932 — lei —

En octobre, 1,928 — 149 —

Si l’on consulte, non plus le nombre absolu, mais le chiCFre proportionnel, on arrive à ce résultat, que les affections ont été plus graves en juillet que pendant tous les autres mois : les décès sont montés à 6,5 pour 100 entrées, tandis qu’ils n’ont atteint que 4,9 eu août. Cette gravité relative trouve sa raison dans les circonstances suivantes : l« l’exaltation qui soutenait le soldat pendant le siège, condition heureuse pour le moment, est tombée, faute de raisons d’être, après l’occupation de la ville; 2° beaucoup de militaires ont lutté contre la maladie, qui, déguisée temporairement par leur énergie, a exercé des ravages dont on s’est aperçu seulement lors de leur entrée à l’hôpital; 3» enfin les logements ont été, après la prise de Rome, tout, ce qu’on peut imaginer de pire : nous pourrions dire que 1a moitié de 1a troupe n’était logée que de nom.

En août, les maladies ont atteint un chiffre très-considérable : il y a eu 3,801 entrées à l’hôpital, ou 12 hommes entrants pour 100 d’effectif. Les conditions physiologiques et hygiéniques que nous avons spécifiées ayant subi de notables changements, et le total des affections régnantes ayant surtout été porté haut par le grand nombre de fièvres sans gravité, la mortalité a été, proportionnellement aux entrées, moins forte qu’en juillet, 4,9 pour 100. La proportion a même été plus faible que dans les mois suivants, où elle est représentée par 5,6 en septembre, 5,9 en octobre, 5,1 eu novembre, etc.

Pour donner une idée exacte de l’état sanitaire en août, nous devons ajouter qu’outre les malades à l’hôpital, beaucoup d’hommes étaient couchés sur leurs paillasses, dans les casernes. Ainsi, à la fin de ce mois, on comptait 2,1 75 malades dans les hôpitaux de Bone , et 1,500 dans ce que l’on appelait les casernes, 3,670 malades en tout. En ajoutant les hommes présents aux hôpitaux de Tivoli, Viterbe,Civita-Vecchia, etc.,on dépasse 4,000, c’est-à-dire l’effectif étant de 30,000 hommes, 14 malades, à un jour donné, pour 100 hommes valides.

En septembre, il y a eu moins d'entrées à l’hôpital, 2,932 au lieu de 3,801 ; mais comme les hommes qu’on y admettait avaient éprouvé plusieurs atteintes, leur économie, profondément modifiée, ne rentrait dans l’état physiologique qu’après des soins prolongés. Il s’en est suivi que, malgré la diminution des entrées, un plus grand nombre de malades s’est trouvé à la fois présent aux hôpitaux en septembre qu’en août ; ainsi 2,175 le 30 août, et 2,265 le 30 septembre.

En octobre, l’influence endémo-épidémique a commencé à perdre de son intensité, et les maladies ont décru d’une manière très-prononcée; plus tard, la diminution a continué avec plus de rapidité encore. En Algérie, l’état sanitaire ne s’améliore pas si yite, et la plus forte mortalité coïncide souvent avec octo-

bre, ce qu’on doil aiiribuer et à la prolongation du règne endémo-èpidémlque, et à la gravité des dyssenteries qui sévissent en automne.

Mais les chiQres qui ngurent dans le tableau pourraient induire en erreur sur la marche habituelle des ma'adies de Rome, sur la mortalité dans les différents mois, sur la dégradation de l’endémo-épidémie, si nous n’entrions dans quelques explications à ce sujet. La décroissance a été accélérée par les circonstances suivantes, étrangères é la pathologie : 1“ à partir de novembre, le nouveau général en chef Baraguay d’Hilliers a adopté franchement le système des évacuations sur France, et surtout des congés de convalescence, accordés à tous les hommes qui ne pouvaient pas se remettre. 3,000 malades au moins ont été dirigés de Civita-Vecchia sur France, et ces évacuations ont eu lieu surtout en novembre et décembre 18û9. 2'’ L’armée a éprouvé des réductions successives, dont le résultat a été évidemment moins d’entrées à l’hôpital. De 30,000 hommes, elle est descendue à 1 5,000 en mars 1850.

La proportion des décès, c’est-à -dire la gravité des maladies, ii’a pas diminué avec le chiffre des entrées ; nous la trouvons à peu près stationnaire, environ 5 pour 100 entrées, de septembre à Janvier. Les maladies chroniques avaient, en effet, remplacé les affections aiguës, et, comme on le sait, la médecine est moins puissante contre les désordres organiques que contre les lésions de fraîche date.

Le tableau suivant, portant sur de courts intervalles, donnera une idée plus complète des oscillations du nombre des malades, d’août 1849 à avril 1850. Il ne concerne que les hôpitaux de Rome, et comprend tous les genres de malades, fiévreux, blessés, vénériens :

l'r août ....

20 décembre . .

1" septembre.

!•' octobre . .

10 janvier . . .

10 février. . . .

10 novembre..

15 mars ....

10 décembre. .

Enfin, les chiffres suivants, extraits des pièces officielles de l’état-major général, sont également nécessaires pour bien apprécier l’état sanitaire du corps d’occupation. En effet, les malades fournis par l’armée ne ligurent pas tous dans les hôpitaux de Rome, mais aussi dans ceux de Viterbe, Tivoli, Albano, Civita-Vecchia, Montalto, Frascali; il en est d’autres enfin qui, évacués sur France, séjournent dans les hôpitaux, ou qui, ayant obtenu des congés decon-

ZlOO

valescence, sont forcés par une rechute de prendre un lit dans un établissement hospitalier. Le tableau suivant comprend tous les hommes hospitalisés, tant en Italie qu’en France :

ODIclen.

Soldais

Total.

1'' juin

1" juillet

1" août

!•' septembre. . . .

1" octobre

1" novembre. . . .

1" décembre ....

2,(il6

1" janvier

1" février

1" mars

Le service chirurgical a tenu le premier rang après l’affaire du 30 avril ; les ambulances actives, Civita-Vecchia , Bastia, Toulon, ont coopéré, à différents degrés, au traitement des blessés. Pendant le siège, il a conservé à peu près la même importance relative; mais dès l’entrée à Rome, il s’est entièrement effacé à un plan très-reculé devant le nombre et la gravité des affections médicales. Il en est toujours ainsi; les guerres de l’empire n’ont pas fait exception.

Les blessés n’ont pas dépassé à Rome , pendant l’occupation , la moyenne de 1 00. La mortalité a varié de l à 5 par mois.

La syphilis a suivi une progression ascendante, dont les termes , partant de 0 , ont atteint pour un moment, au bout de quelques mois, le chiffre 300. Le chiffre des hommes affectés a toujours été proportionnellement moins élevé (excepté pour les olBciers) que dans certaines villes de France, qu’à Lyon par exemple. A l’armée des Alpes, la troupe a été également plus maltraitée qu’à Rome; mais la gravité des syphilis est plus grande dans cette ville qu’en France. Nous appelons avec insistance l’attention sur les points suivants : à

Rome, les accidents consécutifs, les syphilides surtout, se manifestent avec une rapidité ù peu près sans exemple chez nous ; les uréthrites sont rares coiïiparalivement aux chancres ; les bubons d’emblée ont été fréquemment observés ; les bubons ouverts revêtent souvent le plus mauvais caractère. Il y a certainement dans cette marche spéciale , dans ces caractères insolites, matière ù un travail des plus intéressants.

Nous avons eu très-peu de gales parmi nos troupes. Nous rappellerons, pour établir une comparaison , qu’à l’armée des Alpes elles ont été , dans certains corps, d’une extrême fréquence.

Après avoir esquissé, avec l’aide des statistiques, la marche générale de l’état sanitaire, faisons ressortir quelques groupes, abordons chaque affection en particulier. Mais il est auparavant nécessaire de dire un mot des conditions hygiéniques que le soldat a rencontrées lors de son installation dans Rome.

Pour se reposer de ses labeurs, il n’a trouve que la dalle des portiques et le pavé des rues. Mieux valait le campement sur les collines assez salubres qui flanquent la ville au N. -O. Après quelque temps, des cloîtres, des couvents, des églises, des portiques ouverts, les humides rez-de-chaussées des palais, lui ont été assignés comme casernement. Mais plusieurs nuits passées en plein air, dans un pays où l’on redoute à si juste titre les miasmes, dangereux surtout au lever et au coucher du soleil, avaient suffi pour répandre partout le germe des fièvres paludéennes. D’ailleurs, ces conditions funestes se perpétuèrent en grande partie : des galeries à jour, des salles voûtées et humides, furent conservées comme casernes ; dans les corps de garde , dans les postes, le soldat n’eut pour se coucher que son sac de toile étendu sur la pierre ; dans les longs corridors des couvents, qui constituaient les chambrées, son couchage se composait de ce même sac plus ou moins rempli de paille ; certains corps ont manqué de paille plusieurs semaines. Une couverture de campement complétait d’ordinaire le lit (i). Après quatre ou cinq mois seulement, des tréteaux isolèrent du sol toutes les paillasses. Bien tardivement, le soldat eut enfin un couchage complet.

Les choses se trouvaient dans cet état : sites insalubres, voûtes humides ou combles à température de fournaise, hommes entassés les uns sur les autres, salles trop étroites, hôpitaux regorgeant, maladesà l’hôpital, malades à la caserne, malades partout, quand vous êtes arrivé à Rome, muni de pouvoirs très-étendus. L’autorité ne connaissait pas toute la grandeur du mal ; il lui échappait qu’aux deux mille et quelques centaines d’hommes couchés dans les établissements hospitaliers, il fallait en ajouter quinze cents autres, dont plusieurs n’étaient pas moins gravement affectés.

La mission fut longue et difficile, mais fructueuse, car les casernes s’élargirent, les hôpitaux se multiplièrent, le dépôt de convalescents de Frascati fu

(I) Pas toujours, près de C,000 couvertures ayant été perdues depuis le débarquement

créé, les sites furent mieux clioisis, les coucliages améliorés, i’encombremeiit cessa en partie, le personnel de santé s’augmenta par de nouvelles arrivées, et bientôt tout fonctionna aussi régulièrement qu’on pouvait l’espérer dans les circonstances.

Le régime alimentaire du soldat l’aida à lutter contre les influences hygiéniques défavorables qu’il subissait. Il était plus réparateur et plus excitant qu’en France : du café, du vin, du riz, des légumes, avaient été ajoutés à la ration ordinaire. La ration de viande fut môme portée de 250 à 300 grammes, pendant quelque temps, d’après vos conseils, dans les régiments dont les finances permettaient de réaliser celle amélioration.

Avant de reprendre chaque affection en particulier, un coup d’œil sur la physionomie générale du règne pathologique nous paraît indispensable.

En entrant dans les hôpitaux de Home, en septembre, nous avons été immédiatement et vivement frappé de la ressemblance des maladies avec ceiles qu’on observe à pareille époque dans l’Afrique septentrionale. C’étaient bien les mêmes hommes, avec leur habitude extérieure paludéenne si caractéristique, avec leur anémie, leur boufllssure, leur faciès plombé, mat et jaunâtre, leur apparence cachectique. Ce premier coup d’œil ne nous avait pas trompé : l’influence miasmatique sévit sur Rome, et surtout sur sa campagne, avec autant d’intensité que dans les régions les plus insalubres du littoral algérien. Mais un examen plus attentif, un regard rétrospectif et l’observation ultérieure ont bientôt mis en relief deux faits capitaux que nous énonçons ici, sauf à y revenir plus tard : r Les diarrhées et surtout les dyssenteries sont infiniment moins graves et moins communes, pendant la saison d’automne, dans Vagro romano qu’en Algérie, et tes affections hépatiques, soit isolées, soit concomitantes de la dyssenterie, sont également beaucoup plus rares. Sous ce double rapport, l’état sanitaire de la population civile a été parallèle à celui de l’armée. 2° Par opposition, la lièvre typhoïde est loin de disparaître, à Rome comme en Algérie, du cadre des affections régnantes.

Les maladies peuvent être ainsi rangées par ordre de fréquence : fièvres à quinquina, qui ont constitué les trois quarts du nombre total, flux intestinaux, lièvre typhoïde.

A défaut de statistique générale indiquant la maladie de tous les hommes admis dans les hôpitaux, le tableau suivant pourra nous guider dans notre appréciation; il comprend la mortalité par mois et par genre de maladie, dans les liôpitaux de Saint-Dominique, Saint-André, Sainte-Thérèse. Ces documents ont été puisés dans le registre des décès tenu par l’administration ; le nom de la maladie est celui même que le chef de service a inscrit sur le billet de mort. Ce tableiu ne permet pas de comparer les diverses maladies sous le rapport delcui fréquence relative, mais bien sous le point de vue de leur gravité respective; il met aussi en évidence les différentes phases qu’ont parcourues ces affections.

MORTALITÉ DANS LKS HÔPITAUX SAINT-DOMINIQUE, SAINT-ANDRÉ, SAINTE-THÉRÈSE.

UALADISS.

JuiUot.

Août.

Sept.

Oct.

Noï.

Déc.

JaiiT. Totaax.

Fièvre typhoïde. . . .

Fièvres pernicieuses.

Diarrhée chronique .

Dvssenlerie

Cachexie paludéenne.

Pneumonie

Fièvre bilieuse. . . .

Phthisie

Péritonite

Variole

Hépatite

Congestion pulmon .

Gastro-entérite. . . .

Scarlatine

Pleurésie

Asphyxie

Érysipèle facial. . . .

Gangrène du pénis. .

Non indiquée

Les fièvres à quinquina, les dothinentéries, les flux intestinaux, les affections pulmonaires, ont suivi une marche distincte et indépendante, et ont présenté une période d’augment, une apogée, une période de décroissement. L’époque de maximum d’intensité des fièvres paludéennes a été le mois d’août ; celle des fièvres typhoïdes, le mois de septembre ; celle des flux intestinaux, octobre et novembre ; enfin celle des aff’ections des organes respiratoires, les mois d’hiver.

Les maladies qui ont causé le plus de décès devraient être ainsi rangées, en consultant le tableau : flux intestinaux, fièvre typhoïde, fièvres de marais. Nous allons démontrer, en abordant chaque affection en particulier, que l’intoxication paludéenne, sous forme d’accès pernicieux ou de cachexie, occupe en réalité le premier rang, et qu’à une assez grande distance au-dessous d’elle, arrivent les flux intestinaux et les dothinentéries , dont le chiffre est exagéré dans ce tableau.

Les fièvres à quinquina ont dominé, avons-nous dit. Sur toutes les maladies régnantes, le génie paludéen a jeté une teinte uniforme, sur laquelle les individualités morbides ne tranchaient que comme des nuances. Dans la saison endc-

» mo-épidémlque, les pyrexies miasmatiques ont absorbé les autres affections pius complètement encore qu’én Algérie, puisque, ainsi que nous l’étabiirons plus tard, les flux intestinaux, surtout les dyssenteries, se sont toujours tenus à un rang inférieur.

Le relevé suivant, portant sur le mois de septembre, formulera plus nettement la fréquence relative des diverses affections : sur 2,932 entrées pour ûèvre, blessures, syphilis, on a compté 1,889 pyrexies paludéennes, dont 202 pernicieuses ayant causé 42 décès, et 392 diarrhées ou dyssenteries, suivies de 23 décès; enfin G51 maladies diverses, internes ou externes.

Cherchons maintenant à apprécier le nombre des entrées pour fièvre paludéenne, dans les différents mois. Les chilfres précis nous manquent; mais les affections miasmatiques ayant constitué presque toutes les maladies régnantes, nous pouvons accepter, sans erreur notable, les chiffres qui nous représentent les

entrées en bloc ; ce sont ;

En juillet 2,558

En août 3,801

En septembre 2,932

En octobre 1,928

Le maximum a donc été au mois d’août. A mesure que la saison s’est avancée, les fièvres de première invasion ont fait place aux fièvres récidivées; en novembre, on n’observait plus guère que des rechutes.

Les corps de troupe constituant l’armée expéditionnaire ont été atteints à des degrés bien différents. Le (iC« de ligne a eu en même temps plus de 1,000 malades, dont 700 à l’hôpital , tandis que, dans d’autres régiments, 200 hommes seulement étaient alités. Le C6' a été si maltraité que le nombre des entrées à l’hôpital y a dépassé le double de son effectif; il a perdu plus de 200 hommes. 3 ou 4 hommes par compagnie ont été seuls exempts de la fièvre, pendant son séjour en Italie. Des deux régiments decavalerie,l’un,le 1" chasseurs, a joui d un état sanitaire satisfaisant, tandis que l’autre, le 11“ dragons, était décime par la fièvre. Quelques batteries d’artillerie ont également beaucoup souffert.

On se rend aisément compte de ces différences en considérant les divers lieux occupés par ces corps. Le 60' a séjourné longtemps, à son arrivée à Rome, sur un site réputé des plus insalubres, sur Je mont Aventin, près du vieux forum désert dont le sol est criblé, entre les ruines amonceiées, de nombreuses lacunes qui deviennent autant de foyers miasmatiques; dans des couvents dont les jardins sont pleins de vieilles citernes aux eaux croupissantes et feUdes ; sous ies COUPS directs des vents méridionaux, qui ont balayé la plaine inculte, ont traversé les marais Pontins et les eaux dormantes d’Ostie ; au bord du Tibre, sur un sommet dont le rayonnement nocturne condensait les dangereuses vapeurs ; sui la colline Aventine enfin, qui domine la région du Vélabre, vaste marais dessc ehé, quartier insalubre depuis la plus haute antiquité. Les dragons avaient campe

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» la villa Borghèse, .reconnue si malsaine pendunl l’élé qu'une promenade à chefval, le soir, sulllt pour y faire contracter la Uùvre, selon le comte de lournon, l'un des auteurs les plus consciencieux qui aient écrit sur Borne. La fraction d artillerie qui a le plus souffert a été casernée en dehors de la porte del Popolo, lieux que les habitants désertent pendant la saison endémo-épidémique. L’autorité n’aurait pas dù ignorer le fait suivant, dont la connaissance lui eût dicté une sage abstention. En tsti , sur 80 hommes casernes dans les mêmes bâtiments, 27 étaient morts au bout de trois semaines (l).

La fréquence des (lèvres, dans les autres corps de troupe, a été aussi en rapport avec la salubrité des lieux ; mais comme la même troupe a successivement occupé plusieurs îtations, il est dlfllcile d’analyser avec rigueur ces influences complexes.

Enfin les corps venant d’.âlgérie, directement ou après un court séjour en France, ont mieux résisté que les autres aux fatigues et au climat.

Le type des (lèvres a été franchement intermittent ou rémittent, rarement continu. Les types quotidien et tierce ont dominé pendant l’été ; le type quarte n’a jamais pris d’extension, même en automne. Les fièvres rémittentes ont été communes;.les fièvres pernicieuses ont fait beaucoup de victimes, ainsi qu’on a pu s’en assurer par le tableau de mortalité par genre d’affection.

Le maximum de fréquence des accès a coïncidé avec les heures les plus chaudes de la journée. Cette loi, établie depuis-longtemps par les médecins militaires pour la Grèce et l’Algérie (2), a reçu une nouvelle confirmation dans les États rnmains, par tes recherclies de M. Beylot.

L’état saburral des premières voies, l’embarras gastrique et intestinal, ont été observés dans la grande majorité des fièvres. Dans la plupart des cas, ils étaient peu marqués; d’autres fois ils s’accusaient fortement et s’accompagnaient d’un accablement remarquable et de brisement des jambes, avec céphalalgie peu vive, mais continue. L'embarras des voies digestives est si fréquent parmi les fiévreux fournis par la population civile de Rome et deCivita-Vecchia, queles médecins de ces localités appellent les pyrexies dont nous parlons, non pas ûèvres intermittentes, fièvres paludéennes , mais fièvres i/astrigues, donnant ainsi à l’un des éléments non essentiels de la maladie le rôle capital, qu’il ne remplit certainement pas.

L’état bilieux proprement dit a été moins commun et moins prononcé qu’èn Algérie ; il s’est manifesté à la tin de l’été et en automne, époque où l’ictère s’est déclaré cher, un assez grand nombre de fébricitants. Dans l’Afrique septentrio-

(1) De Tournon, Études statistiques de Rome, etc., 1831, t. 1, p. 203.

(2) Raymond Faure, Fièvres de Grèce, etc.; — Maillot, Traité des fièvres ou iRRiT. SPIN.; — Finot, Topographie de Beidaii, in Recueil de mém. de méd. MIL,, t. LVl ; — JacAïuot et Sonricr, Mém. sur les itèv. comat. de Seddou, Gaz. Méd,, 1819.

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nale, l’étal bilieux est souvent lié à une lésion plus ou moins profonde du parenchyme hépatique, hyperémie active, congestion passive, phlegmasie, abcès; il n en a pas été de meme à l’armée d’occupation des États pontilicaux.

Rarement les fièvres rémittentes ont débuté avec ce type; d'ordinaire elles se sont montrées intermittentes dès l’origine, puis l’apyrexie est devenue de moins en moins complète entre les accès.

Nous avons déjà dit que les hôpitaux se trouvaient encombres, et que, dans les caserues, étaient couchés de nombreux fiévreux auxquels il était impossible d’administrer des soins suffisants et opportuns. Avec une médication plus prompte et plus énergique, beaucoup de fièvres eussent sans doute élé ariêtées, avant de revêtir le type rémittent, qui en rendait la curation plus difficile.

Les fièvres rémittentes sont assez fréquemment devenues pernicieuses. Les choses se sont alors passées de deux façons : le malade tombait peu à peu,

comme par suite de l’épuisement de toutes les forces de son économie, dans une sorte de collapsus ainsi caractérisé : stupeur; accablement général; décubitus en supination et immobilité; allaiblisscment de l’intelligence qui l’isolait à demi des objets environnants; fièvre continue; redoublements irréguliers, arrivant néanmoins préférablement le soir. La mort ne tai'dait pas à arriver; un traitement énergique était loin de la conjurer toujours. 2“ Fièvre peinicieuse, à fomie typhoïde, avec tous les phénomènes précédemment décrits, et de plus fuligo, subdélirium, pétéchies, voire même météorisme, diarrhée, gangrènes, râles pulmonaires.

Celte forme de l’affection paludéenne peut certainement en imposer pour une dolhiuentérie; mais une étude attentive des phénomènes, de leur marche, de leur succession, ne permet pas de persister dans une erreur contre laquelle, d’ailleurs, protestent les autopsies. Celle confusion est journellement commise par les médecins de Rome, qui, sous le nom bien vague de fièvre nerveuse, englobent et la véritable dothinentéi ieet la fièvre paludéenne à masque typhoïde. Ne cherchez pas dans leurs écrits le mot fièvre typhoïde-, cette all'eclion n’a pas, pour les neuf dixièmes d’entre eux, celle existence à part qu’on lui accorde en France et en Allemagne, par exemple. Il faut bien avouer, du leste, que cette erreur a été partagée par plusieurs médecins de l’armée, que le défaut d’une pratique antérieure en Algérie exposait à une méprise bien pardonnable, et qui, vu le surcroit de besogne du moment, ne pouvaient rectifier leur diagnostic par la nécroscopie (1).

( I ) Voici une preuve, entre autres, à i’appui de ce que nous avançons. Le grand nombre des fièvres typhoïdes inscrites sur les cahiers qu’on leur transmettait ayant paru extraordinaire à plusieurs médecins qui avaient exercé en Algérie (MM. Mayer, Molard et moi), ils ont fait soigneusement l’autopsie de ceux d’entre ces malades qui sont venus à succomber. A peu près jamais les lésions caractéristiques n’ont confirmé le diagnostic.

Zl07

Nuus avons cuiisci|ueninient dilavec raison que beaucoup des décès qui, dans le lableaii de la mortalité, sont mis sur le compte de la dothincnléiic, doivent être éliminés de cette case pour être reportés dans celle des (lèvres paludéennes. Ainsi le chiffre I0(J, qui représente la part des (lèvres pernicieuses dans le total 440, est très-certainement bien au-dessous de la réalité.

Bien rarement ces pyrexies ont débuté brusquement par un premier accès pernicieux d’embiéc; elles se sont développées selon un des modes suivants; 1“ consécutivement à un ou plusieurs accès intermittents; 2® dans le cours d’une (lèvre rémittente; 3® après des prodromes ainsi caractérisés ; une sorte d’ivresse, céphalalgie, inquiétude, étourdissements, quelquefois frissons et bouffées de chaleur, tremblement des membres, idées sans netteté, un peu de loquacité délirante, ou bien une nuance de somnolence.

Ce court aperçu indique immédiatement de bien simples , mais bien importantes déductions thérapeutiques, qu’il faut saisir et appliquer avec le plus grand soin. Si l’on guéiit difficilement les lièvres pernicieuses, on peut, en revanche, les prévenir dans la majorité des cas. Nous avons déjà insisté ailleurs, à propos des fièvres d’Algérie, sur ce mode de développement et sur cette thérapeutique prophylactique (l).

Il est possible de ramener à cinq les formes pernicieuses qui se sont présentées ; 1“ accès caractérisés par les trois stades exagérés et prolongés, avec prédominance de l’un d’eux, qui s'accompagne de délire et de quelques autres phénomènes variables; 2® forme comateuse, depuis la stupeur jusqu’au carus ; 3® forme thypoide, avec ou sans pétéchies, avec ou sans hémorrhagies ; 4“ forme délirante et ataxique ; 6“ forme algide. Les formes apoplectique, pneumonique, dyssentérique, ont été rarement observées.

Quelques cas de lièvres subcontinues pernicieuses, avec symptômes graves du côté du foie, ont porté l’un des plus habiles médecins de l’expédition, M, Donzel, à croire à l’existence de ces fièvres rémittentes bilieuses des pays chauds, décrites par Twining et Stewardson, dans l’indoustan et en Pensylvanie. Le parenchyme hépatique était dur, un peu friable, d’une couleur bistrée ou olivâtre. Ces fièvres ont été considérées par les autres médecins de l’armée comme des (lèvres pernicieuses subcontinues s'accompagnant de désordres siégeant dans le foie, et ces désordres ont été rapprochés de ceux qu’on rencontre quelquefois dans le cerveau , les méninges, la rate, la poitrine, etc., désordres qui commandent la forme delà maladie, sans autoriser à éliminer celle-ci de la grande classe des lièvres à quinquina.

Nous avons noté un certain nombre de (lèvres larvées; le masque emprunté par la pyrexie paludéenne était le plus souvent une céphalalgie intermittente ou rémittente, accompagnée quelquefois d’étourdissements, d'un peu d’embarras de l’intelligence et d’anorexie. Assez souvent ces accès céphalalgiques ont remplacé

(I) F. Jacquot et Sonricr, mémoire cité.

les accès réguliers supprimés parles fébrifuges, et ils se sont ([uelquefois montrés plus rebelles que ces derniers. Fréquemment aussi les récidives s’annonçaient par ces accès céphalalgiques auxquels la fièvre normale ne tardait pas de succéder, si le médecin n’intervenait pas à temps.

Les récidives ont été d’une déplorable fréquence, et se sont reproduites avec une opiniâtreté désespérante. Nous pensons qu’on ne rencontrerait pas un homme sur douze, n’ayant subi qu'une seule atteinte de fièvre. Quelques-uns ont été repris jusqu’à quinze fois et plus, et chaque rechute se composait d’une série d’accès plus ou moins prolongés. Ces rechutes ou récidives (car il est difficile de déterminer ici si c’est l’une ou l’autre) ont été séparées tantôt par des intervalles irréguliers, tantôt par des périodes régulières variant de quelques jours à un mois. A la caserne, il était à peu près impossible de les prévenir, à cause de la difficulté de suivre les hommes. A Frascati, situé hors delà sphère d’action de l’aria cattiva, on a observé beaucoup moins de rechutes qu’à Rome, sur les 825 hommes qui ont été admis au dépôt de convalescents établi dans cette position salubre. Les rechutes n’en ont pas moins atteint 26 pour 100. Aux hôpitaux de Rome, on ne conjurait pas sans difficulté le retour de la fièvre, comme nous allons le voir en entamant le cliapitre thérapeutique.

Dans les üèvres intermittentes simples ou accompagnées d’un embarras gastrique très-peu marqué, le sulfate de quinine, à dose variable de 0,-3 à 0,6, a parfaitement réussi. Une seule dose empêchait communément l’accès suivant, ou l’amoindrissait beaucoup. Nous devons ajouter que, même dans les cas les plus simples, les évacuants gastriques ajoutent à l’efficacité du fébrifuge , vérité déjà mise hors de doute parles savants travaux de M. Boudin. Un vomitif seul, sans sulfate de quinine, a quelquefois coupé la fièvre pour un temps plus ou moins court.

L’acide arsénieux, à la dose moyenne de 3 centigrammes par jour, aidé ou non de vomitifs, a été employé, à Rome et à Tivoli, par MM. Pasquier et Gougé, qui ont été obli.gés d’y renoncer pour intolérance ou inefficacilé. Nous nous réservons de nous prononcer au sujet de ce médicament, dans un travail spécial, accompagné de 200 à 250 observations recueillies par nous même, dans le service, dont nous étions chargé.

Les fièvres rémittentes ont été rarement simples ; presque toujours elles ont marché avec les états gastriques et bilieux. Ces complications et la gravité de ces fièvres ont nécessairement exigé des évacuants et le sulfate de quinine porté à 1 ou 3 grammes par jour. L’expérience a prouvé que si, dans les fièvres franchement intermittentes saburrales et bilieuses, le vomitif est très-utile, mais non indispensable, il y a nécessité d’avoir recours à cette médication dans la fièvre rémittente.

Les médecins de Rome mauient les évacuants avec beaucoup de timidité ; une potion avec un gramme de calomel et pareille (luantité d’ipéca leur paraît déjà une grande hardiesse. La con.slitution de leurs malades est iiien diUlTciite de

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celle des noires; là probablemeni siège la cause de celte dilléreiice entre leur thérapeutique et celle des médecins de l’armée.

Quand même l’état comateux qui succède quelquefois à la lièvre rémittente ne paraîtrait que la conséquence d’une sorte d’usure des forces et que le miasme paludéen ne se manifesterait plus par aucun phénomène, il serait encore prudent de continuer le sulfate de quinine. Mais ce fébrifuge administré seul n’a plus qu’une ellicacilé douteuse : les toniques, les stimulants, les révulsifs, quelquefois les éméto-catharliques sont alors indiqués. Un vésicatoire sur le cuir chevelu nous a rendu grand service dans quelques circonstances. Enlin il arrive qu’une congestion cérébrale demande une déplétion sanguine locale ou générale, mais ce cas n’est pas commun.

La base du traitement des lièvres pernicieuses a été le sulfate de quinine, dosé de 2 à 4 grammes par jour, bien rarement davantage. On s’est bien trouvé de l’administration du fébrifuge le plus promptement possible, quelquefois même avant la tin de l’accès.

Quand les voies digestives supérieures ne supportaient pas ce sel, on l’administrait en lavement ; l’addition d’un gramme d’éther sulfurique dans l’injectiou intestinale, nous a paru favoriser la tolérance et exercer une utile modilication dans l’économie.

Le sulfate de quinine n’a pas constitué toute la médication ; la forme de la maladie dicte aussi des indications spéciales. On a recours contre ces phénomènes à une véritable médecine de symptômes. En un mot, le traitement est double; à l’aide de la quinine, il s’attaque au fond de la maladie; armé de moyens très-divers, il fait la guerre aux accidents, aux localisations. On comprend que, dans les circonstances où la physionomie spéciale de l’accès pernicieux dépend de la dose de poison absorbée ou de troubles purement fonctionnels, la médication dirigée contre le fond puisse suffire seule; mais quand il existe des lésions plus ou moins profondes dans les organes, ces désordres ont évidemment des exigences particulières.

Il va sans dire que, dans tout accès pernicieux, quelle qu’en soit la forme, si la vie est menacée d’extinction, il faut recourir aux stimulants, aux révulsifs capables d’empêcher cette funeste terminaison.

Nous avons parlé avec quelques détails de l’état typhoïde qui suit souvent les lièvres rémittentes. Un assez grand nombre de fièvres pernicieuses revêtent aussi cette forme, quelquefois d’emblée, mais bien plus fréquemment après un premier accès. A Rome, cet état a été l’un de ceux contre lesquels les efforts du médecin ont le plus fréquemment échoué. On a, en général, dirigé contre lui le traitement dont nous avons parlé à pèoposde la période comateuse qui termine ([uelquefois les lièvres rémittentes, traitement qui se compose de sulfate de quinine, puis d’une série de moyens stimulants, révulsifs, perturbateurs. On a cru bfen se trouver de l’adjonction de (juelques antispasmodiques, quand le délire cl l’ataxie prenaient un notable développement. La potion composée d’éthe

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2 grammes, teinture d’opium 12 gouttes, avee eau distillée de nieiithe poivrée pour véhicule, ou bien encore le camphre à 0,5 et la teinture d’opium à 12 ou là gouttes, sont les médicaments auxquels notre expérience nous porte à accorder le plus d’eüicacilé. Enlin, l’un de nous, M. le docteur Mayer, à la pratique duquel un long séjour en Algérie donne de l’autorité, a heureusement manié, dans cet état typhoïde, de fortes doses de chlorhydrate d’ammoniaquef(l).

Un des traits caractéristiques des lièvres de Rome, c’est leur tendance aux récidives. Gelles-ci se manifestent certes avec autant d’opiniâtreté que dans les localités algériennes réputées très-insalubres. Le changement d’air, l’envoi à Frascati, était le meilleur préservatif. Un certain nombre de sujets, après s’être continuellement bien portés sur les collines saines de Frascati, ont vu la lièvre revenir aussitôt qu’ils ont été de retour à Rome. Un écart de régime, un refroidissement, une émotion, ont souvent été les causes occasionnelles de ces rechutes. D’autres fois celles-ci sont arrivées sans qu’on puisse invoquer autre chose qu’une nouvelle absorption du miasme.

Nous avons essayé, à l’hôpital, de prévenir les rechutes, au moyen du régime suivant : alimentation copieuse et substantielle largement arrosée de vin, décoction ou vin de kina (2), vin de gentiane et autres amers, peiite centaurée.

(1) Quelques médecins italiens, faisant exception à la bonne confraternité que nous avons trouvée chez nos collègues de Rome, ont répandu dans les cafés, dans les officines, chez les perruquiers, le bruit que les médecins français ne savaient pas du tout soigner les lièvres graves d’Italie, et ont crié partout que la mortalité était énorme dans nos hôpitaux.

Et d’abord, les quatre cinquièmes des médecins du corps expéditionnaire avaient séjourné plus ou moins longtemps en Algérie.

Et ensuite arrivons aux chilfres.

Des médecins italiens trailaient des militaires français à Saint-Esprit; les médecins de l’armée étaient chargés d’autres hôpitaux. Les hommes admis des deux côtés se trouvaient dans les mêmes conditions. De part et d’autre, on fournissait des relevés officiels. Or il ressort de ces pièces, déposées au conseil de santé, que la proportion de la mortalité a été plus élevée à Saint-Esprit que dans les hôpitaux du Quirinal.

Nous ne donnerons pas un démenti à la réputation de courtoisie acquise aux Français, d’autant plus que la masse des médecins de Rome, et surtout les plus éclairés d’entre eux, se sont montrés pleins de sympathies. Nous attribuons la mortalité de San Spirito au site insalubre de cet hôpital et à l’encombrement qui y régnait.

(2) Le vin de kina du formulaire des hôpitaux militaires est une mauvaise préparation. Au lieu de le faire par macération , on l’obtient en jetant quelques gouttes

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fer, café. Il est arrivé que plusieurs de uos malades recevaient à la lois presque tous ces médicaments. Nous avons eu des succès, mais ils n’ont pas été en rapport avec notre espérance. L’arsenic n’a pas répondu à notre attente. Au contraire, le traitement suivant nous u semblé mériter toute conüance : même régime que ci-dessus, amers, fer, café, quinquina sous un autre forme que le sulfate de quinine, celui-ci épuisant quelquefois son action quand on l’administre journellement; puis, à l’époque présumée du retour de la lièvre, un émétique ou un éméto-catbartique, et quelques doses de sulfate de quinine, sans discontinuer ni l'alimentation réparatrice ni les amers.

A Rome, on vante les deux préparations suivantes, comme eflicaces contre les récidives opiniâtres ; i“ poudre, â parties égales, de quinquina et de crème de tartre soluble; GO grammes, à prendre en cinq Jours. Ce médicament, que nous avons donné à 20 grammes par jour, est bien loin de valoir la médication à laquelle nous nous sommes arrêté. 2“ Poudre, à parties inégales, de quinquina, valériane, chlorhydrate d’ammoniaque. Nous n’avons pas expérimenté ce composé.

Une vive secousse imprimée à l’économie détruit très-souvent la tendance aux récidives. A Rome, le peuple se débarrasse des lièvres quartes rebelles d’automne, en s’enivrant fortement. Dans notre service, nous avons presque toujours observé qu’une affection grave survenue, pneumonie, variole, bronchite aiguë et profonde, etc., mettait un terme aux récidives. Les flux intestinaux ne nous ont pas semblé remplir le même lôle ; il faut ajouter que ceux-ci étaient le plus souvent symptomatiques de fièvres invétérées accompagnées de cachexie.

L’autopsie a révélé des lésions en rapport avec la forme des accès et les phénomènes présentés pendant la vie; lésions récentes, peu marquées en général, consécutives ou tout au plus concomitantes de l’accès sous la dépendance duquel on s’est accordé à les ranger. Ce sont des hypérémies sthéniques, des iuliltrations ecchymotiques passives, des engorgements, des collections séreuses. La rate a été trouvée d’autant plus développée que la fièvre était plus ancienne ; aussi était-elle énorme chez quelques sujets ayant succombé à la cachexie paludéenne, tandis qu’elle sortait peu des limites normales chez les individus tués rapidement par un accès pernicieux. Dans quelques cas rares, l’organe splénique avait les dimensions physiologiques. La fièvre algide ne laisse souvent que des concrétions fibrineuses dans le cœur; la lièvre comateuse, de la sérosité dans les méninges et dans les ventricules cérébraux ; la forme ataxique, un peu de congestion cérébrale, et souvent aucune lésion ; la forme typhoïde et putride, des infiltrations ecchymotiques. Mais ces désordres sont trop inconstants pour qu’on puisse, avec quelque sûreté, rattacher une lésion fixe à une forme de fièvre donnée. D’ailleurs iis peuvent entièrement manquer.

de teinture de kina dans de gros vin du midi. Pendant quatre a cinq mois, nous n’avons pu avoir que du quinquina gris pour nos décoctions.

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