XV
Dans la cachexie paludéenne, l’aulopsie a révélé : anasarque, hydropisies diverses, engorgement des viscères abdominaux, sang appauvri, souvent lésions intestinales. Nous insisterons ici sur un fait remarquable, sur l’absence de lésionsintestinales chez quelques sujets morts de cachexie paludéenne accompagnée de diarrhée séreuse prolongée.
Cette expression cachexie paludéenne nous semble caractériser parfaitement l’état dans lequel tombent les individus qui ont subi de nombreuses atteintes du miasme des marais. Cet état, encore incomplètement décrit aujourd'hui, exige un travail spécial, auquel nous comptons consacrer nos soins. Qu’il nous sufllse de rappeler ici, pour l’intelligence de ce qui va suivre, qu’il est, en général, ainsi caractérisé : anémie; teinte mate et jaunâtre de la peau qui devient sèche, pulvérulente, amincie; langueur de toutes les fonctions; hydropisies et anasarque; engorgements abdominaux.
Unfe première remarque importante est celle-ci : certains individus ont été en proie à la cachexie paludéenne après trois ou quatre rechutes seuiement; d’autres ne l’ont présentée qu’à un faible degré après quatre ou cinq mois de rechutes nombreuses et rapprochées. Ordinairement lente et graduelle dans son développement, elle s’est quelquefois montrée véritablement aiguë et galopante. Nous sommes obligé de nous borner aujourd’hui à signaler ce fait, malgré le haut intérêt qui s’y rattache.
On peut grouper sous quatre chefs les différentes manières dont la moi t est survenue chez les individus affectés de cachexie paludéenne : l» par suite d’une sorte d’épuisement lent, dû en partie à l’incomplète assimilation des matières alimentaires; 2° par le progrès croissant des collections séreuses et de l’engorgement des viscères ; 3° dans le coma; 4® par la diarrhée.
Insistons seulement sur la mort par le coma. Nous avons vu des individus vivre un et même deux mois, avec une énorme ascite et une anasarque réellement monstrueuse, contre lesquelles le traitement le plus énergique échouait. L’appétit était conservé; ii y avait souvent un peu de somnolence, conséquence de l’accumulation de sérosité dans les cavités cérébrales ou méningiennes ; puis-, sans prodromes, un coma profond survenait, et le malade était enlevé en un, deux ou trois jours. On a souvent pris ce coma entrainant rapidement la moit pour un nouvel accès pernicieux; or, dans la majorité des cas, il est dù à une rapide augmentation delà sérosité contenue dans les cavités cérébi aies et méningiennes, Nous avons déjà relevé cette erreur pour les fièvres d’Algérie.
Quand on s’y prend de bonne heure, on enraye la cachexie paludéenne; mais lorsqu’elle est profonde et déjà ancienne, on échoue le plus souvent : l’anasaniue persiste, malgré les diurétiques; un régime substantiei, les toniques, les stimulants, amènent une diarrhée qui emporte le malade; sous l’influence d’un régime sévère, le malade s’affaiblit avec rapidité, le coma et la diarrhée l’enlèvent également; les purgatifs font tomber les forces; en un mot, presque toujours on est impuissant à conjurer la mort. La diarrhée séreuse, atonique, qui se déclare dans
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les derniers temps a surtout fait notre désespoir, rien n’a pu l'arrêter, ni les opiacés, ni les évacuants, ni les toniques a l’intérieur, ni les injections intestinales opiacées et amvlacées, ni les astringents les plus actifs, tels que le sous-aceta
de plomb dosé de l à lo grammes, ni l’alun, à plusieurs grammes par lavement.
Le traitement auquel on s’est arrêté dans la cachexie paludéenne est dettnilivement celui-ci •• régime réparateur, mais peu copieux, prudent et compose d aliments facilement digestibles; quinine de temps en temps; décoction de kina; café; nitrate de potasse; quelquefois chlorhydrate d’ammoniaque; survetl er avec le plus grand soin l’intestin, avoir recours aux amylacés opiacés et aux légers astringents, dès que la diarrhée se déclare.
C’est ici le lieu de légitimer une proposition que nous avons avancée dans la première partie de ce travail, savoir que, dans le tableau de mortalité, le chiffre des décès par flux inleslinaux doit être diminué au bénéfice du nombre des décès par affection paludéenne. En effet, on a porté morts de diarrhée beaucoup de sujets ayant succombé par suite de flux intestinaux survenus dans la période ultime de la cachexie paludéenne; or il est bien évident que la diarrhée n’est ici qu'un phénomène, qu’un accident de cette, cachexie, et que la table des décès doit inscrire cette dernière affection, et non la première.
Les fièvres à quinquina figureront donc en tête des maladies qui ont régné, et à cause de leur nombre, et à cause de la mortalité résultat de ers aü'ections.
Les diarrhées simples et constituant à elles seules toute l’aft'ection, nont été ni graves, ni même très-fréquentes. Peu aiguës, le plus communément elles ont cédé au régime et aux opiacés. Les pilules de Segond, les évacuants, en avaient également raison. Mnsi donc, différence complète entre ces flux intestinaux et les diarrhées liées à la cachexie paludéenne.
La dyssenterie a été beaucoup moins commune et beaucoup moins grave que les flux intestinaux sanglants qui font tant de victimes chaque automne dans nos provinces algériennes. Il y a, sur ce point, une dissemblance radicale entre la pathologie des deux régions; dissemblance qui n’existe pas seulement pour l’époque dont nous traçons l’histoire médicale, mais qui, d’après divers renseignements, se maintient chaque année, à des degrés divers, dans le pays de Rome et de Civita-Vecchia. Sur un total de 4i0 décès figurant dans notre tableau, 38 seulement sont dus à la dyssenterie.
Si nous avons constaté un défaut d’analogie entre les dyssenteries des deux contrées au point de vue de la fréquence et de la gravité, nous devons, au contraire, établir un rapprochement sous le point de vue Ihérapèutique. En Italie, cÆmrne dans l’Afrique septentrionale, ce sont les évacuants, aidés quelquefois de l’opium, qui ont rendu le plus de services. Dans les dyssenteries aiguës au début, 4 à 8 pilules de Segond par jour, ou la potion avec l gramme do calomel et I gramme d’ipéca, ont constitué le traitement le plus communément employé. Celte potion était, quand les circonstances l’exigeaient, répétée le surlendemain, quelquefois même 1e lendemain. Il nous est arrivé de la prescrire
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avec succès trois fois dans les six jours. Les doses que nous avons spéciliées ont etc fréqueminient doublées par 51. Mayer, dont la pratique a été heureuse.
Cette méthode, à laquelle on a donné bien des noms ; substitutive, perturbatrice, modificatrice, spécifique meme, cette méthode a été quelquefois vraiment jugulante. Nous nous souvenons avoir eu la hardiesse de l’appliquer sur deux sujets très-affaiblis par des maladies antérieures et pris subitement de dyssenterie qui laissait peu d’espoir ; ils ont été jetés dans un collapsus des plus alarmants, dont ils sont sortis comme par enchantement. Nous ne savons pas trop néanmoins si nous oserions recommencer dans la même circonstance.
Les dyssenteries légères, dans lesquelles une seule potion éméto-cathartique sufllt, cèdent également, quoique avec plus de lenteur, aux opiacés ingérés dans 1 estomac et injectés dans l’intestin. Mais, dans les cas graves, cette dernière médication est le plus souvent impuissante à arrêter le mal.
Lorsque la dyssenterie aiguë n’a cédé qu’incomplétement aux éméto-cathartiques, la décoction avec 6 ou 8 grammes d’ipéca, est le moyen dont nous avons eu le plus à nous louer, en Italie comme en Afrique.
Les affections hépatiques ont été rares, et l’on n’a pas observé cette remarquable coïncidence entre la dyssenterie et les lésions du foie, coïncidence établie en loi, pour l’Algérie, par nos confrères et amis Catteloup et Haspel. En effet, un relevé des autopsies pratiquées de septembre 1849 à janvier 1850 ne nous a fait découvrir que 3 cas d’abcès du foie. Les hyperémies hépatiques qui surviennent chez un si grand nombre de militaires en Afrique (Haspel), se sont également bien rarement montrées parmi nos troupes d’occupation.
Trois autres rapprochements vont achever le parallèle entre le règne pathologique algérien et romain ; ils sont relatifs aux gangrènes, à la fièvre typhoïde, à quelques accidents qui se rattachent à la congestion cérébrale et à la calenture.
Des gangrènes des plus graves et des plus envahissantes se sont quelquefois déclarées, non-seulement dans la fièvre typhoïde, mais aussi dans les lièvres paludéennes , voire même pendant la convalescence. Elles ont siégé aux lèvres, au pénis , sur les vésicatoires. Ces accidents ne sont pas rares dans les hôpitaux civils de Rome, et ils étaient autrefois plus fréquents encore. Or, plusieurs médecins de l’armée d’Afrique , entre autres M. Haspel pour Maskara , ont signalé de pareilles gangrènes dans les lièvres automnales.
Nous serons bref au sujet de la fièvre typhoïde. Nous avons exposé les motifs qui nous portent à rétrécir beaucoup le nombre de celles qui figurent sur la table de mortalité; mais il n’en reste pas moins, d’après les autopsies, un nombre de dothinentéries proportionnellement plus considérable que cela ne s’observe en Algérie. Ce fait est peu significatif, eu ce qui concerne nos militaires arrivés de France depuis quelques mois seulement. Il faudrait faire des recherches dans la population civile , si l’on voulait recueillir quelques chiffres propres à éclairer la question de l’antagonisme entre l’imprégnation paludéenne et la dothinentérie. Ces recherches sont à peu. près impossibles, à cause de
l’extension ilu mot fièvre nerveuse, que les niétleciiis de Rome appliquent ù la lièvre typhoïde proprement dite , et aux lièvres paludéennes de forme typhoïde. Nous avons dil conséquemment nous borner à consulter les autopsies ; or, dans la population civile . la nécroscopie montre assez fréquemment des plaques gaufrées et réticulées, lésions décrites dans le recueil d’anatomie pathologique du professeur romain Folchi (l), médecin du grand hôpital de San-Spirito.
Rien de particulier au sujet des vraies iièvTes typhoïdes qui ont régné sur nos militaires. Le traitement par les évacuants a été généralement suivi. L’autopsie a dévoilé les lésions dothinentériques qui caractérisent anatomiquement cette affection.
Dans les marches forcées en plein été et au milieu du jour, surtout dans celles qui ont amené précipitamment certains corps sous les murs de Rome , en juin, on a observé des accidents semblables à ceux qui se développent quelquefois en Algérie sur une plus grande échelle : nous voulons parler de ces subites congestions cérébrales et pulmonaires qui font tomber tout à coup les hommes, et de ces délires souvent furieux auxquels, dans un autre travail, nous avons donné le nom de calenture de terre (2). Si nous appelons ici l’attention sur ces accidents, c’est parce qu’on serait peut-être tenté d’en faire un état pathologique particulier à ce climat d’Algérie tant décrié. Mais ces phénomènes ont été même observés en France , dans des circonstances nombreuses.
Les courtes descriptions que nous avons consacrées aux lièvres paludéennes , aux flux intestinaux et à la dothinentérie , ont épuisé tout ce qui est relatif aux affections qui se sont réunies en groupes nombreux pendant la saison endémoépidémique. Les autres maladies qui ligurent dans notre table de mortalité , ne sont que des faits pathologiques isolés, qui ne peuvent trouver place dans une esquisse générale aussi rapide.
Un mot, cependant, sur les affections pulmonaires. Les phlegmasies delà séreuse et du parenchyme, à peu près inconnues pendant la saison chaude, se sont déclarées en automne et en hiver. Septembre nous a donné 1 décès ; octobre, 0; novembre, 3 ; décembre, i ; janvier, 5. La congestion pulmonaire a fait deux victimes en novembre ; nous avons perdus hommes de phthisie pulmonaire, 2 en octobre, l en décembre, 2 en janvier. Ces chiffres ne peuvent donner aucune idée de la fréquence des maladies des organes respiratoires en automne et en hiver ; ajoutons , pour compléter, que les phlegmasies pleuro-pneumoniques ont été communes , et que la bronchite , souvent trè.s-aigue , a pris un développement à peu près aussi considérable qu’en France à pareille époque. R ne pouvait pas en être autrement , par l’hiver excejitionnel qui a régné à
(1) Folchi , EXERCITATIO I’ATHOLOGICA , SEU MULTOaUM MOBBOntm mSTORIA PER ANATOME.S ILI.USTRATA , 2 VOl. ill-8“ , RomC.
(2) F. Jacquot, Lkttri-» d’Afrique, lettre VI, Gaz. Med., 18ïi6.
Home en 1849-50, chez le soldat mal abrité dans ses casernes, et enfumé bien plutôt que chauffé dans les hôpitaux militaires.
Deux affections épidémiques, et réputées contagieuses par bon nombre de médecins, ont fait une courte apparition en Italie et se sont éteintes sans prendre de l’extension ; ce sont : la méningite cérébro-spinale, dont on a observé trois cas mortels dans les hôpitaux de Rome en février 1850, et le choléra asiatique qui, sans gagner Rome, a fait neuf victimes à l’hôpital militaire de Civita-Vecchia , et quelques autres seulement dans la population civile. Il ne rentre pas dans l’esprit de cet aperçu général d’exposer et de discuter ici les faits à l’aide desquels on pourrait établir son importation de France à Civita-Vecchia.