POMPÉIA
Idée générale de la ville, au point de vue hygiénique — Les rues et le pavage. — La voie des tombeaux. — Aménagement des eaux. — Les habitations particulières : andronilis, gynécée, viridarium ; comparaison avec les maisons mauresques ; considérations hygiéniques. — La vie publique chez les anciens. — La maison des bains. — Les deux pharmacies ; la maison du chirurgien ; instruments de chirurgie. Études sur la prostitution à Pompéia.
A mon frère, Iiéon Jacquot, capitaine d'artillerie.
Naples, 10 mars 1850.
Nous nous sommes croisés sur la mer, sans nous en douter, sans nous voir. La bataille était finie, tu revenais ; pour moi la bataille commençait, l’épidémie était dans son plein, et j’allafs. Mais hélas ! le premier de ceux auxquels mes soins eussent été nécessaires, c’était toi, qu’une fièvre pernicieuse avait mis à deux doigts de la tombe.
Tu te désoles fort de la maladie qui t’a empêché de parcourir les environs de Rome, plus beaux de souvenirs que de réalité, de voir le ciel étincelant de Naples, la rade aux eaux bleues si transparentes, le Vésuve avec son panache de fumée, et Pompéia surtout, cette ville merveilleuse sortant toute fraîche de son linceul, après deux mille ans.
Eh bien ! si tu veux, nous allons visiter ensemble la vieille cité. Nous la verrons en médecins, en hygiénistes ; mais les feuillets de mes livres, usés par tes doigts curieux, me disent assez que cette excursion ne te portera pas sur une terre entièrement étrangère.
Prenons le chemin de fer-, nous avons une journée bien remplie ; il faut gagner du temps. Ne nous amusons pas en route. Voilà cependant, sur le bord du che-. min. Résina, bâtie sur l’antique Relina, l’une des villes englouties par les déjections du Vésuve; puis nous arrivons à Portici, auquel llerculanum, saisi par les
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laves, fournit des fondements aussi durs que le roc. Nous passons devant la petite ville de Torre dcl Grcco, et, quelques instants après, aux portes de Torre del Annunziata. Bientôt les wagons s’arrêtent ; nous sommes au but. D’un côté de la route s’élève un talus qu’il faut gravir; ce sont les terres et les cendres qui encombraient les rues de Pompeï, remplissaient ses places et ses maisons, et re- (îouvraient ses plus hauts édifices.
Pompéia ! que d’émotions dans ce seul mot, rappelant une des plus terribles catastrophes qui aient épouvanté le monde; et, en même temps, que de désirs ce nom fait naître, comme il excite la curiosité, combien il évoque de souvenirs! Le suaire a si bien conservé le cadavre de la vieille cité, qu’on peut aujourd’hui assister à une partie des scènes qui se passaient il y a deux mille ans. Mais tâchons de ne pas oublier que nous sommes médecins, et faisons un choix parmi les vives impressions qui vont nous assaillir en foule.
Pompéia, aujourd’hui Pompéi, fondée par les Pélasges et les Tyrrhéniens, dans une antiquité reculée, était une ville riche et commerçante, située à l’embouchure du Sarno; la mer baignait jadis ses murs, mais les atterrissements et les matériaux vomis par le volcan ont avancé le rivage en empiétant sur le golfe. Bouleversée, en 63 de notre ère, par un tremblement de terre, elle se relevait de ses ruines, quand, en l’an 79, le Vésuve engloutit, sous des montagnes de cendres et de lave, Pompéia, Herculanum, Stabies, Ophlonte et Retina. La coulée de lave ne prit pas la direction de Pompéia; celle-ci fut assaillie pai une pluie de cendres et de vapeurs aqueuses qui, en se condensant, formaient un mastic avec la cendre. Une grande partie des habitants parvinrent à se sauver ; on rencontre pourtant des squelettes épars dans les maisons, et on en a découvert des groupes nombreux dans la caserne des soldats, et dans les caves de la villa suburbaine d’Arrius Diomède.
Un tiers de la ville est déblayé. Du haut du rempart, découvert dans tout son périmètre, qui a 3 milles, on peut jeter un coup d’œil d’ensemble sur les dispositions générales. La ville se développait sur un terrain dont la pente allait mourir dans la mer. Des rues bien 'percées la traversaient dans toute sa longueur, témoin la voie de la Fortune, qui va de la porte d’Herculanum à la porta JVolana. Les rues sont presque toutes longues, larges, tirées au cordeau ; on voit très-peu de ruelles étroites et tortueuses. Le pavage consiste en grandes dalles de lave. L’air circulait d’autant plus librement dans ces amples canaux, que les maisons n’avaient qu’un seul étage au-dessus du rez-de-chaussée. Des carrefours et des places s’étendaient entre les Ilots de maisons ; deux de ces places sont aujourd’hui déblayées, le grand forum et le forum triangulaire. D’autres espaces libres se rencontraient à chaque pas dans la ville, grâce au mode de construction usité dans ces temps-là : presque tous les monuments publics, larges et spacieux, étaient à ciel ouvert; on ne trouvait d’abri que sous le pérystile qui les entourait, et dans quelques emplacements intérieurs, par exemple dans la cella des temples. La basilique, tribunal où se débattaient
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|iubliquemoiit les allaiius ; la easernu des soldais, qui peut bleu avoir été aussi UH niarcbé; les temples nombreux éparpillés dans les divers quartiers de Pom- |>éin ; tout, jusqu’au lavoir des prêtres, jouait un rôle important dans l’économie hygiénique de la ville, en remplissant l’olliee de réservoirs dans lesquels l’air jouait avec liberté. D’ailleurs Pompéia, légèrement bâtie en amphithéâtre et regardant le nord, était balayée par les vents salubres du septentrion, que les monticules de Baïa et de Mysène ne peuvent arrêter, â cause de leur éloignement et de leur peu d’altitude.
L’origine si ancienne de Pompéia, et sa destruction avant que le régime romain eût notablement modifié la ville, expliquent une particularité qui étonne de prime abord, quand on se reporte aux cités élevées plus récemment et de toutes pièces par les descendants de Romulus : nous voulons parler de l’absence presque complète d’égouts et de conduits souterrains à Pompéia, en opposition avec l’abondance de ces substructions dans les villes romaines. Les eaux pluviales, descendant des rues et vomies par les dégorgeoirs des maisons, n’étaient pas absorbées, d’espace en espace le long de la voie publique, par les bouches béantes des égouts ; elles se ruaient, comme de. véritables torrents, dans toute la ville, quand une des averses diluviennes de l’hiver venait à répandre beaucoup d’eau en peu d’instants. Aussi un mode de construction tout particulier a-t-il été nécessaire pour remédier à ces graves inconvénients. De larges trottoirs s’alignent de chaque côté de toutes les rues ; ils ont 2 et jusqu’à 3 pieds d’élévation, surtout dans les carrefours vers lesquels convergaient les ruisseaux débouchant de plusieurs rues. Mais ce n’étalt pas tout de permettre au passant de longer les maisons, à l’aide d’un trottoir suffisamment exhaussé pour le mettre à l’abri de l’eau ; il fallait lui donner le moyen de se transporter d’un îlot à un autre. Or l’enjambement des rues torrentueuses était facile , au moyen de larges pierres plates, un peu moins élevées que les trottoirs, et disposées d’espace en espace sur la voie publique. Ces pierres forment de véritables petits ponts qui n’auraient que des arches sans tablier ; elles sont disposées par lignes de deux ou trois, et quelquefois on n’en trouve qu’une seule , dans les ruelles étroites. Ce système réunissait un triple avantage : l’eau s’écoulait entre les piliers; la circulation des chars n’était pas interrompue ; l’habitant pouvait traverser la rue à pied sec. Pompéia, lorsqu’un réseau de torrents enfermait tous ses îlots de maisons, devait momentanément offrir en miniature l’image de Venise.
Des empreintes, qu’on dirait d’hier, sillonnent les rues et les trottoirs. Ici c’est l’ornière tracée parles roues; sur les espaces découverts, les chars, libres dans leur course, n’ont pas laissé de vestiges; mais les roues, obligées de passer entre les pierres plates, ont profondément fouillé la lave des pavés. Le trottoir est également creusé en rigole , par la continuité du passage des piétons , dans les rues les plus fréquentées; c’est môme là, avec l’abondance des boutiques sur rue, un bon moyen de déterminer le mouvement de la population dans les différents quartiers. Toula l’apparence de l’actualité à Pompéia; en passant devant les maisons,
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on reçoit encore le bonjour du maître, car on lit à chaque pas sur le seuil des portes : Hâve ou Vale.
Nous devons citer, au nombre des mesures de police sanitaire, le soin de reléguer le cimetière hors de la ville, La voie des Tombeaux, qui part de la porta Herculanea, est certainement une des plus curieuses de Pompéia, avec ses monuments funèbres de toute forme, en pierre et en marbre, qui s’élèvent de chaque côté de la route. Un monument était destiné à un personnage célèbre, ou bien à une famille, ou encore à la population en général. On montre le columbarium des gladiateurs, et une vaste cour, qui semble avoir été le premier cimetière.
Il n’était pas si urgent que chez nous de rejeter les cimetières loin de la ville, à cette époque où l’usage voulait qu’on livrât les cadavres au bûcher, pour en recueillir seulement les cendres dans les urnes funéraires. On a trouvé à Pompéia une grille de bronze, recouverte d’un tissu d’amiante dans lequel on mettait le corps exposé aux flammes du bûcher. Toutes les familles ne suivaient pas cette coutume; quelques-unes conservaient les cadavres entiers: c’est ainsi qu’on a découvert, dans la voie des Tombeaux, des squelettes adossés aux parois du caveau sépulcral. La même exception s’est perpétuée à Rome : les tombeaux de la famille Scipion recélaient des cadavres entiers. Pline et Cicéron nous apprennent, du reste, que l’usage de cette illustre maison n’était pas de brûler la dépouille des morts.
Sur la voie des Tombeaux de Pompéia, les habitations des vivants se mêlaient à la dernière demeure de leurs ancêtres ; le champ de repos était animé par des auberges, des jardins et des maisons de plaisance, au nombre desquelles nous citerons la villa urbaine de Diomède , l’une des plus vastes et des plus riches de Pompéia.
On trouve très-peu d’écuries dans la ville ; elles étaient reléguées hors des portes. Les hôtelleries tnfrô muros semblent surtout avoir été destinées aux gens à pied.
Pompéia ne ressemblait pas à certaines de nos villes du Midi , où les lieux d’aisances manquent dans les maisons , de sorte que trop souvent on jette les immondices sur la voie publique. Nous avons rencontré à Pompéia beaucoup de lieux d’aisances avec leur fosse.
L’eau de source ne faisait certainement pas défaut dans la ville : on trouve des fontaines publiques, notamment dans la rue de l’Abondance, et, dans les maisons riches, on aperçoit au fond de la cour ou sur le viridarium une coquille en rocaille et en mosaïque, de laquelle l’eau s’échappait, en tombant de cascade en cascade. Mais il y a loin de là aux rivières que les aqueducs conduisaient dans Rome antique. Pour remédier à cette pénurie relative, et à cause du rôle important que Teau jouait dans leur hygiène comme dans leurs plaisirs, les Pompéiens recueillaient avec le plus grand soin toutes les eaux pluviales, dans des citernes, dans des bassins et dans l’inévitable réservoir appelé impluvium, creusé au milieu de l’atrium de toutes les habitations.
Les maisons de Pompéia sont yémiralement construites sur le mémo modèle 5 elles n'avaient, comme nous l’avons dit, (lu'un étage au-dessus du rez-de-chaussée. 11 a cédé sous le poids des amas do cendre ; de sorte que le rez-de-chaussée est aujourd’hui à ciel ouvert, excepté dans les rares endroits où il était protégé par une voûte. Les maisons qui donnaient sur la mer, par exemple la villa de Diomède, étant bâties le long d’une pente rapide, offraient seules deux étages , du côté de la plage, tandis que sur la rue elles rentraient dans la règle générale.
Le premier était destiné aux esclaves ou loué à de petites gens. Quelques gradins en pierre, terminés par un escalier de bois, eonduisaient à ces appartements, et le maître de la maison, pour s’isoler la nuit de sa domestieité, faisait retirer l’escalier de bois, absolument comme un pont-levis. C’est au rez-de-chaussée qu’habitaient la famille et les esclaves favoris employés près de la personne des maîtres.
Les maisons sont en général assez légèrement construites; on n’y trouve pas ces épaisses murailles, ces solides maçonneries, cette profusion de voûtes qui caractérisent les villes romaines. Les Étrusques , au territoire desquels Pompéia s’est trouvée agglomérée dans un temps , n'ont pas non plus inspiré le goût de leur architecture. Pompéia était une ville grecque : le Joli, le brillant, l’agréable et le frivole, l’application des arts aux usages journaliers, étaient les conditions recherchées par les Pompéiens, pressés de jouir et pensant peu au lendemain. Aussi allons-nous voir que, dans leurs maisons, on trouvait un véritable petit monde, et qu’à chaque espèce de plaisir était réservé un local particulier.
Une maison bien complète peut être représentée par un rectangle allongé, divisé en trois corps de logis : Vandronitis en entrant, le gynécée au milieu, le viridarium à l’extrémité opposée à la porte. Le propriétaire tirait parti de la façade en la louant à des boutiquiers; les appartements de la famille donnaient tous sur les cours intérieures, comme dans les maisons mauresques , avec lesquelles, du reste, les demeures des Pompéiens offrent plus d’un point de ressemblance;
Vandronitis, appartement des hommes, se composait d’une cour, atrium ou cavœdium, entourée de petites pièces. En entrant par le vestibule, on trouvait les cellœ atrienses, loge du portier; puis, dans chaque aile latérale et au fond, les aiœ, espèces d’antichambres ouvertes, où l’on attendait le maître du logis; le tablinum, ou cabinet d’étude, dans lequel les clients étaient reçus; le larium, temple des dieux domestiques; enfin les cubiculœ, chambres à coucher, destinées aux hommes et aux hôtes.
La cour de Vandronitis était quelquefois entièrement à ciel ouvert; dans d’autres circonstances, un toit, soutenu par des poutres et des poteaux, la recouvrait en partie. Au centre est toujours ménagée une lacune, par laquelle les eaux pluviales tombent dans un bassin nommé impluvium.
On voit que ce premier corps de logis correspond parfaitement au local destiné, dans la vie orientale, à la réception dos étrangers.
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De Vandronitis on passait dans le gynécée ou gynœconiiis, appartement des femmes, qui répond au sérail des musulmans. C’était pour cette partie de sa demeure, remplie de fleurs et de femmes, de parfums et de volupté, que le Pompé! en réservait tout son luxe, toute sa magniilcence. La cour était entourée d'un péristyle soutenu par des colonnades. Sous ces portiques s’ouvraient les appartements des femmes, ornés de stucs et de fresques, et pavés de mosaïques aux riches couleurs. Un parterre à la chinoise fleurissait dans la cour ; ce jardin en miniature se composait de gazons, de petits arbres, de petites fontaines, de fleurs, de statuettes en bronze et en marbre, d’animaux dispersés sur la pelouse. l.e viridarium de la maison de la musicienne, dans lequel on a eu le bon goût de laisser à leur place tous les objets, donne une parfaite idée de ces jardinets.
Quelquefois des treilles ou des plantés grimpantes, soutenues par des berceaux, ombrageaient la cour du gynécée, et leurs rameaux formaient sur ies terrasses d’autres voûtes où la famille allait, le soir, respirer l’air frais. La disposition de ces ombrages rappelle tout à fait les maisons mauresques de l’Algérie : après avoir étalé sur la cour leur dais de verdure, les treilles retombent sur les terrasses en portiques d’où les musulmanes peuvent, quand la nuit tombe, jeter à travers les branches un coup d’œil jaloux sur la foule joyeuse, aux plaisirs de laquelle elles ne doivent s’associer qu’en imagination.
Dans le gynécée se trouvent les cubiculœ, chambres à coucher pour les femmes et les esclaves favorites. Ces chambres ne sont que des cabinets, et quelques-unes, malgré leur étroitesse, contiennent cependant des alcôves, thalami. La bibliothèque, le cabinet de toilette, lesacrartum avec ses statues, la cuisine, les lieux d’aisances, les bains, la salle à manger (triclinium) d’hiver, se pressaient également sous les colonnades du gynécée ou dans des recoins reculés. Toutes ces pièces sont nécessairement très-petites, à cause de leur multiplicité. Il est probable, du resle, qu’à Pompéia, comme en Orient, on se tenait beaucoup moins dans les appartements exigus que sous les arcades fraiches qui se retrouvent à profusion dans les architectures grecque, romaine et mauresque. Il semble même qu’il soit resté quelque chose de cet usage à Naples, où les ouvriers se livrent à leur métier en pleine rue, le long de leurs portes.
Le venereum, aphrodision des Grecs, avait également sa place dans le gynécée. Son nom indique assez ce à quoi il était destiné. Nous ne dirons certes pas un mot des peintures qui décorent les venerea; les vieux célibataires les plus débauchés n’oseraient certes point, chez nous, orner leurs alcôves d’images aussi lubriques.
L’exedra, grand salon d’apparat, la pièce la plus splendide de la maison, terminait le gynœconitis; on aperçoit ses statues et ses colonnes, en débouchant des /aMces, corridor de communication entre l’androcom'tfs et le gynécée.
La construction du palais de Néron, ([ue nous avons visité dans notre troisième lettre, esl un dos élémonis sur lesquels nous nous sommes appuyé pour
liiuettre lu proposition suivunlo ; Lu cliiniit de l’iinuienne Home était probablement plus chaud que celui de lu ville modcrnei Certes, cette opinion est également soutenable à Pompcla : chambres s’ouvrant sous des portiques qui répandent un premier ombrage, voûtes de feuillage destinées à épaissir encore cette ombre i bassins et fontaines dans les cours; stucs et marbres partout; pavés en mozaïques; absence presque absolue de cheminées dans les chambres; pas de boiseries ni do parquets. En un mot, tout est sacrifié au désir de la fraîcheur.
Dans nos lettres d’Afrique (t), en décrivant les maisons mauresques, coulées, pour ainsi dire, dans le môme moule que les habitations pompéiennes, nous avons signalé quelques vices inhérents à ces sortes de constructions; stagnation de l’air qui s’imprègne profondément d’humidité entretenue, l’hiver, par l’abondance des pluies, l’été, par les eaux qui jaillissent ou dorment dans les bassins. Le même inconvénient existait sans aucun doute à Pompéia. Dans la maison du Faune , l’une des plus belles de la ville, on admire des fresques mieux conservées qu’ail leurs; la raison s’en découvre facilement : les stucs ont été appliqués sur des lames de plomb et retenus par de nombreuses pointes qui pénètrent de toute part dans la porte. L’humidité des murs n’a pu dégrader ces précieuses’ peintures.
L’un des meilleurs moyens de préserver les rez-de-chaussée de l’humidité, c'est de les bâtir sur caves. En examinant, dans les ruines romaines, les substructions qui supportent les pièces destinées à l’habitation, nous nous sommes plusieurs fois demandé si le but de ces voûtes n’aurait pas été, au moins en partie, d’iso- 1er les appartements à l’aide de l’interposition d’nne couche d’air. Quoi qu’il en soit, toujours est-il que les substructions sont bien loin d’étres communes à Pompéia comme dans les bâtisses romaines. La longue cave qui fait le tour du jardin de Diodème était un cellier, dans lequel on trouve encore des amphores; elle ne ne supportait aucune aile de bâtiment habité.
Dans les maisons bien complètes on voit, derrière le gynécée, le viridarîutn, ou grand jardin, entouré d’un péristyle à colonnades. Ce corps de logis semble avoir été destiné aux plaisirs de société, comme le gynœconiiis aux plaisirs intimes; on y trouve le salon de musique, la salle de danse, la salle des jeux, la salle à manger d’été. Le utrtdorfwm manque dans beaucoup d’habitations d’ailleurs riches et coufortables ; le parterre du gynécée le remplace alors. Dans les maisons qui n’ont qu’un atrium, un petit coin de la cour, ordinairement en face de la porte, est disposé en viridarium.
Autant les habitations privées sont étroites, autant les monuments publics se développent avec ampleur. A ces âges de l’antiquité, une partie de l’existence se passait dans les lieux de réunion politique ou religieuse, sous le péristyle des temples, des curies et des basiliques, dans les cirques, les amphithéâtres, et surtout au forum. On n’a pas oublié que, plusieurs siècles auparavant, Socrate te—
(1) I.EmKS i)’ArniQi.iE(GAz. héd., isKî et 1.S47}.
nait, pour ainsi dire, son école sur les places et dans les rues ; le philosophe sortait de sa maison, accostait le premier ami qu’il rencontrait et la discussion entamée attirait bientôt un cercle nombreux. D'autres sectes enseignaient aussi en se promenant sous les portiques, ou dans les jardins d’Académus. Plus tard, il en fut de même dans la ville des empereurs ; la foule se pressait sur les nombreux forums, pour y prendre part aux affaires publiques. Rome a possédé des lieux de réunion inconnus à la Grèce; nous voulons parler des Thermes, véritables villes dans les villes, gigantesques monuments où les plaisirs de l’esprit et du corps s’offraient sous toutes les formes. A Pompéia, dont l’ère est resserrée entre ces deux époques caractérisées par la vie en public, les choses se passaient certainement de la même manière. La femme vivait généralement retirée, mais l’homme, qui a besoin de plus d’espace, de mouvement et de liberté, oubliait l’étroitesse de la maison paternelle, quand son œil embrassait la vaste étendue du forum, et suivait la fuyante perspective des colonnades et des péristyles.
Nous ne faisons pas ces études au point de vue des mœurs, mais bien de l’hygiène. Ces longues heures passées en plein air, jointes à la culture des exercices gymnastiques, corrigeaient indubitablement l’influence qu’auraient pu exercer les habitations trop rétrécies.
Il ne rentre pas du tout dans notre plan de décrire les monuments publics; mais il en est autrement de la maison des bains, l’une des mieux conservées de tout Pompéia.
Cet établissement était compris entre trois rues, sur chacune desquelles il avait une ouverture. 11 était séparé en deux parties, l’une pour les hommes, l’autre pour les femmes. La même disposition générale se présentait dans l’une et l'autre subdivision ; visitons la dernière, plus confortable et mieux ornée.
On retrouve à Pompéia les bains de la Grèce et de la république de Rome, et non pas ces thermes dont nous avons dit deux mots. Les premiers thermes élevés à Rome datent de l’édilité d’ Agrippa ; ils ne s’étaient pas encore introduits à Pompéia, à l’époque de la catastrophe qui engloutit cette ville.
On entre dans une première salle, spoliarium, sur les murs de laquelle on a pu reconnaître les bois qui servaient à accrocher les vêtements. De là on passe dans le frigidarium, pièce voûtée comme les suivantes, circonstance à laquelle elle doit sa bonne conservation. C’est une rotonde recouvrant une piscine circulaire dont les parois présentent un gradin sur lequel on s’asseyait. On quittait le bain froid pour le bain tiède, tepidarium. Les murs sont ornés d’une corniche, située à peu près à hauteur d’homme et formée par une série de statuettes d’atlas laissant entre eux des niches dans lesquelles on plaçait les parfums et les huiles odoriférantes. C’était dans le Upidarium qu’on faisait sa toilette, probablement au sortir du bain chaud, et non pas avant d’y entrer. La voûte est peinte en caissons de couleurs vives, et ornée de bas-reliefs en stuc. A une extrémité de celte salle allongée, on voit encore le grand brasier en bronze qui servait à entretenir une donco chaleur.
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dernière pièce csl le calidariitm ou bnin chnud. C’osl egalement une chambre triangulaire et voûtée, dont les deux extrémités sont occupées, l'une par la piscine, l’autre par la fontaine, labrum, où la baigneuse trop vivement impressionnée venait se jeter de l’eau froide à la ligure. Le bassin d’eau cliaude est revêtu do marbre blanc et muni d’un -gradin sur lequel il fallait s’asseoir, sous peine de n’avoir de l’eau que jusqu’à mi-cuisse. On aperçoit dans les murs de. cette salle les conduits qui amenaient l’eau et la vapeur. Une chaudière en brique et une autre en bronze étaient destinées à maintenir la température convenable. I.es anciens avaient encore un autre moyen de faire passer rapidement l’eau de l’état liquide à la forme gazeuse; Us la projetaient sur des briques fortement chauffées au feu, procédé encore en vigueur aujourd’hui chez les Orientaux.
Parvenu nu calidarium par une succession de pièces à température croissante, le baigneur en ressortait en parcourant les mêmes lieux, en sens opposé. Une promenade dans le jardin de l’établissement l’empêchait d’éprouver un refroidissement trop brusque.
Une trentaine de femmes pouvaient à la fois se tenir dans les différentes pièces du bain.
Un médecin ne quitte pas les ruines delà vieille cité sans se faire indiquer le petit temple d’Escnlape, la maison du chirurgien et les deux boutiques connues sous le nom de pharmacies. Dans l’officine du trivium, un serpent était peint sur le mur extérieur, en guise d’enseigne. L’apothicaire d autrefois avait bien choisi son emplacement, dans un carrefour où trois rues venaient déboucher. On montre, au musée Borbonico, à Naples, sous le nom de pilules, les médicaments trouvés dans ces boutiques; mais les plus petites sont de gros bols, et les plus grandes de véritables masses pilulaires que l’instrument n’avait pas encore divisées.
La maison du chirurgien, ainsi nommée à cause de la nature des objets qu’on y a trouvés, n’a qu’un atrium et un viridarium au fond de la cour; mais le confortable parait ne pas avoir manqué dans la demeure de notre confrère de Pompéia.
11 faut nous transporter un instant au museo Borbonico, pour voir cette riche et unique collection qui ne compte guère moins de 300 objets de l’arsenal chirurgical antique. Je ne veux pas faire de la science à ce sujet; je laisse à notre ami Daremberg le soin laborieux de caractériser chaque instrument par la phrase que les Grecs et les Latins consacrent à sa description et à la désignation de ses usages. J’ai dessiné celles de ces pièces qui m’ont paru offrir le plus d’intérét; j’en dirai quelques mots seulement. J’eusse bien voulu les toucher, les manier, en faire jouer le mécanisme, mais une impitoyable verrière, a toujours mis un obstacle à mes vœux. Ce qui est beaucoup plus regrettable, c’est que le docteur Daremberg, qui pouvait les étudier avec beaucoup plus de prollt pour la science, n’ait pas été plus heureux que moi.
Si je ne me trompe, les spéculum ani et uteri ont déjà été décrits. On se rc-
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présente parfaitement le premier en se figurant une grande pince à pansement dont chaque branche est coudée à angle droit à son extrémité; en agissant sur les anneaux, on écarte ces deux tiges, faisant ofllce de valves, tiges qu’on a préalablement introduites dans le rectum. Pour avoir une idée du spéculum uteri, prenez un spéculum ani de forte dimension, et traversez son articulation, ici plus compliquée, d’un pas de vis dans lequel s’engage une branche également coudée à angle droit, c’est-à-dire perpendiculairement au corps de l’instrument. Voilà trois valves, ou plutôt trois tiges un peu aplaties, qu’on peut réunir en faisceau, introduire dans le vagin, et écarter ensuite en faisant jouer le mécanisme. L’instrument est lourd, massif, un peu compliqué; mais ce sont là ses moindres défauts. Les trois branches, trop courtes, ne devaient que ditheiiement permettre d’examiner le museau de tanche; et, beaucoup trop grêles, elles laissaient sans aucun doute la muqueuse proéminer dans leurs larges interstices, à moins qu’on ne dilatât démesurément l’instrument. Nous avons été jusqu'à penser (|ue ce spéculum uteri pourrait bien avoir été destiné à d’autres usages, qu’il reste à déterminer.
Le nombre des scalpels est grand ; on leur reprocherait avec raison d’étre trop volumineux. On voit des lames droites, convexes, en grattoir ; quelques-unes affectent la forme de nos couteaux de table, c’est-à-dire que le tranchant ne se dévie pas de la ligne droite et que, vers la pointe, c’est le dos qui s’infléchit vers le tranchant. Le manche est en bronze et ressemble d’une manière frappante à celui de nos scalpels : à partir de l’articulation, il se présente sous forme d’une plaque rectangulaire à vives arêtes ; puis il subit un étranglement, et se termine par un renflement ovalaire qui sert au chirurgien à déchirer et à écarter les tissus, quand il opère dans un dangereux voisinage.
Nous ne serions pas éloigné de penser que ces scalpels servaient à la médecine vétérinaire, ainsi qu’une flamme et un instrument à rogner le sabot, qui figurent dans les verrières. Il existe une série d’autres manches beaucoup plus délicats, privés aujourd’hui de leurs lames, qui sont peut-être les véritables bistouris employés dans la chirurgie humaine.
On voit une seule paire de ciseaux, semblables, sur une petite échelle, aux ciseaux à tondre les moutons, et dont l’extrémité mousse peut former pince.
Deux bistouris ont appelé notre attention : de l’un il ne reste que la lame concave, percée d’un trou qui servait à la fixer dans le manche. Le second, convexe, est entièrement conservé; son manche se termine en anneau. Ces deux lames sont à peu près de la dimension des nôtres, mais bien plus épaisses au dos. Il semble que l’ancien arsenal de chirurgie avait peu d’instruments qui se fermaient; pour protéger le tranchant, on les engaînait dans de grands étuis.
Nombreuse est la collection de pinces à mécanisme semblable à celui de nos pinces à dissection. Si notre mémoire nous sert bien, le mode d’articulation de nos ciseaux et de nos pinces à pansement était peu employé dans l’arsenal chirurgical d’autrefois.
Les pmces alïectiuU (ouïes les formes, toutes les tailles i il en est de vraiment Si^anlesques, dont le mors u (iii'a d’un pouce de largeur. Quelques-unes sont de vraies pinces il dissection h mors dentés, mousses, portées par des tiges courbes sur le plut ou sur le bord. On trouve une tenette à cuillers perforées nu centre. En- Un, dans celte collection llgurent des pinces dépilatoires.
Deux lancettes, en bronze et en urgent, sont dignes do toute notre attention. La lancette d’argent a la forme d’un fer de lance eUllé; elle est un pou plus grande que nos lancettes ordinaires, et tient à un manche en bronze non pus aplati, mais presque arrondi comme une baguette. La seconde, entièrement en bronze, est plus petite que lu première. A côté de celle-ci figure une peüto cuiller ronde; près de l’autre, un instrument terminé par quelques dents de scie sur une arête droite.
Nous avons remarqué deux cautères, composés d’un disque en forme de demiovale, fixé à une tige coudée. Quelques manchon.s métalliques semblent avoir eu pour oITIce de servir de conducteurs à ces cautères, quand il s’agissait de porter le feu sur des parties profonde.'.
Parmi les élévateurs, les uns servaient probablement dans les fractures du crâne et pour l’opération du trépan; les autres, véritables pieds-de-biche, appartenaient peut-être à la chirurgie dentaire.
La famille des spatules est des plus nombreuses et leurs variétés ne le sont pas moins. Il est inutile de les décrire. Quelques-unes sont des spatules à grain.
Nous avons trouvé des stylets aiguillés, cannelés, boutonnés ; une lime, une tenaille, des aiguilles, des érignes, deux trocarts, des canules droiteset courbes, etc.
Les cathéters et les sondes méritent une attention spéciale; il en est pour homme et pour femme; ils sont droits, courbes et môme en S, invention crue moderne et qui a tout pour le moins deux mille ans de date.
Enfin signalons un méningophilax, une sonde se terminant par un pavillon semblable à celui de notre sonde cannelée; des crochets qui pourraient bien avoir eu leur emploi dans les opérations pratiquées sur les veines variqueuses pour soulever celles-ci probablement.
On examine avec curiosité des cassettes contenant des médicaments, de la charpie; vingt-cinq étuis renfermant des sondes et des spatules; une boîte de métal â tiroir, dans laquelle on trouve des médicaments ; treize ventouses en bronze, aiTeclant à peu près la forme des nôtres, mais beaucoup plus grandes.
Voilà une. énumération un peu ardue et accompagnée de bien peu d’appréciation et de critique ; on a deviné que nous attendons une autre plume pour donner del’intérêt à ce véritable catalogue de musée.
Nous sera-t-il permis, avant de dire adieu à Pompéia, de faire une petite excursion, très-scabreuse, mais bien intéressante, sur le domaine de la morale considérée dans ses rapports avec la médecine et l’hygiène? La question de la pr stitntion se présente; do nombreux éléments sont encore là pour nous apprendra ce qellc était dans rancienuc Pompéia.
En parlant de la prostitution en Algérie, dans nos Lettres d’Afrique, nous disions que certaines villes, Blidah la prostituée, par exemple, étaient de véritables nids où fourmillaient les femmes galantes et les filles de joie, tandis que d autres cités, entre autres Tlemcen, avaient conservé des mœurs austères. A moins de concevoir la plus triste opinion de l’antiquité, il faut croire que Pompéia, comme Baïa le fut plus tard, était un de ces rares repaires du vice et de la débauche. Ville de commerce et port fréquenté par les marins à jeun, elle se trouvait hantée par une classe qui donne volontiers dans ces travers.
La prostitution n’était pas, comme chez nous, tacitement tolérée, cachée et honteuse; elle marchait au grand jour, de pair avec les autres professions, et exposait sans crainte son impudique enseigne aux yeux de tous les passants. Un énorme phallus en bas-relief indiquait les lupanars. C’est incroyable en vérité! La jeune fille ne pouvait manquer de porteries yeux sur ces indécentes exhibitions, affichées dans les rues les plus fréquentées; et le soir une lampe allumée devant l’image invitait les chalands à entrer. Nous avons aperçu deux phallus, lors de notre visite à Pompéia : l’un, dans la voie Storto, ne se dévie pas de la verticale; l’autre, dans la voie consulaire, se contente de la modeste horizontale. Il n’est pas rare non plus de trouver des phallus sur les piliers des hôtelleries; il en existait aussi en ronde bosse, et en telle quantité qu’on a pu les réunir dans une cour de la ville, comme un véritable musée, dont nous ne livrerons certes pas la clef au lecteur. Qu’il nous suflise de dire qu’il est des phallus de 5 pieds de haut, que nous avions à tort pris pour des gargouilles, puisqu’ils ne sont pas perforés. On a recueilli au musée de Naples un phallus trouvé dans la maison de Pansa, au-dessus d’un four à pain ; on lit sur le corps même du phallus :