SECOURS PUBLICS ET HOSPICES
Rome, siège du souverain pontife d’une religion qui met la charité au nombre des trois vertus théologales, doit être naturellement une des villes où les secours publics sont organisés le plus largement. Les beaux principes du christianisme ont reçu en effet une entière application dans la capitale des États de l’Église. Mais pour amoindrir la mendicité, pour répandre un bien-être durable sur les masses et leur préparer un avenir meilleur, générosité d’argent et secours en nature, ne suffisent certainement pas. 11 faut que la classe pauvre, par l’industrie qu’elle se crée ou que le gouvernement lui prépare, améliore elle-même sa position et apprenne à se passer peu à peu des secours publics qui, reversés sur d’autres familles, deviendront ainsi plus efficaces, et permettront à celles-ci de sortir à leur tour de la mendicité. Or, à Rome, on regrette l’absence des deux derniers éléments nécessaires à l’extinction du paupérisme, savoir, d’une part, le travail provenant du besoin d’activité du peuple; d’autre part, le travail résultant de l’impulsion communiquée par le gouvernement. 11 s’en suit que la largesse des secours publics pallie le mal, remédie aux misères du moment, mais que le moyen efficace n’intervient pas pour extirper ou tout au moins pour diminuer graduellement le paupérisme.
L’administration française qui, sous l’empire, a fait tant et de si bonnes choses en peu d’années, avait compris ces besoins, et s’était mise à l’œuvre. Un homme des plus distingués, le comte de Tournon, se trouvait alors à la tête de la préfecture du département du Tibre ; pour commencer ses réformes, il partit de ce
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principe : c’est moins de l’abondance des secours que de leur judicieuse distribution, que dépend le bien qui en résulte.
La liste de 30,000 indigents, dressée par les curés des paroisses, fut immédiatement soumise à l’examen d’une commission, qui élagua I5,0C0 individus, comme pouvant pourvoir à leur subsistance. Restait donc 16,000 sujets réellement nécessiteux. Deux dépôts de mendicité furent créés, l’un, pour 400 hommes, au palais de Latran ; l’autre, pour 500 femmes, à Sainte-Croix en Jérusalem. Là, chacun remplissait des occupations proportionnées à ses forces. Des ateliers furent ensuite ouverts ; les hommes, les femmes, les enfants pouvaient y gagner le nécessaire. Enfin il ne faut pas omettre un élément qui Joue un grand rôle; nous voulons parler de l’impulsion donnée au commerce et à l’industrie, et de la stimulation communiquée à la nonchalance populaire, par le contact de l’activité française.
Après l’évacuation de l’Italie, le gouvernement retomba dans ses errements premiers, et la liste des pauvres se renfla bientôt du chiffre qu’eile avait perdu sous le régime français. Quelques timides améliorations furent tentées par intervalles ; mais elles étaient impuissantes. Enfin une nouvelle ère brilla pour l’Italie, quand Pie IX s’assit sur le trône de saint Pierre. On sait que la tourmente révolutionnaire brisa l’édifice commencé. Aujourd’hui le calme s’est rétabli, et nous ne doutons pas que les généreux instincts du pontife ne renouent la chaîne des améliorations radicales, un moment rompue par les événements.
Le mal est plus grand que Jamais. Nous ne saurions citer les chiffres, et nous pensons que la municipalité ne possède aucun document exact sur le sujet qui nous occupe. Mais l’impression que nous avons ressentie à Rome, au milieu de cette foule des mendiants de toute condition qui nous assiégeaient à chaque pas dans les rues, suffit pour asseoir notre opinion.
Nous ne pouvons considérer les secours publics tels qu’ils sont aujourd’hui, puisque tout a été bouleversé. Nous les prendrons au point où ils en étaient quelquelques années avant l’inauguration de Pie IX.
On comprendra que la plus grande réserve nous est commandée par le caractère de nos Lettres ; aussi ne remonterons-nous pas aux causes. Après quelques mots d’appréciation générale sur la bienfaisance publique, nous énumérerons brièvement les principales formes par lesquelles elle se traduit.
Abondance de ressources, bonnes institutions sur le papier ; et, d’autre part, en réalité, application vicieuse, répartition peu clairvoyante, contrôle administratif impuissant, accessoire absorbant trop au détriment du principal, pas assez de moralisation par le travail, trop de portes ouvertes à l’inactivité; tels sont les caractères de l’assistance publique à Rome.
Depuis quelque temps on a compris l’importance de l’élément travail, au point de vue multiple des intérêts du trésor, du bien-être des individus, et de l’amélioration morale de ceux-ci ; mais le travail n’est intervenu que dans une région fort restreinte, de sorte que ce principe si fécond a donné des fruits incomplets.
Cette dernière proposition sera légillnii'e lorsque nous aborderons l’histoire des asiles ouverts au jeune Age.
Voiei, d’après Mgr Morlehini, commandeur actuel de San Spirilo {i), les sommes consacrées annuellement au soulagement des classes pauvres.
La caméra apostolica avait un exercice de 3d‘i,384 scudi (2), dont 116,620 pour les hôpitaux, iROi-SM pour les secours à domicile, 52,000 pour les ateliers de bienfaisance , 6, .600 pour les dotations; 43,000 scudi sont en outre distribués par les corporations dites délia Limosineria, délia Dataria, da’ Brevi ; ce qui donne 408,184 scudi fournis par le trésor public. Les hôpitaux jouissent en outre de 1 15,490 scudis de revenu, les corporations délia Limosineria de 10,242, les sociétés pour les dotations de 39,700; enfin signalons diverses rentes, qui font monter le chiffre des revenus à 213,642 scudi. Les deux totaux additionnés donnent 621,726 scudis consacrés annuellement aux classes pauvres. 22,000 nécessiteux reçoivent des secours, au moyen de ce budget.
Arrivons à quelques-unes de ces institutions en particulier, en nous étendant sur celles-là seules qui offrent un intérêt spécial au médecin.
Nous n’avons pas à nous occuper des écoles publiques : elles sont au nombre de 387, dont 180 pour les deux sexes, 49 pour les enfants mâles et 113 pour les filles; elles reçoivent 14,157 élèves, la plupart gratuitement, le reste moyennant une faible rétribution.
Nous ne ferons que signaler :
1» F^e sussidio de’ pubblici lavori, espèces d’ateliers nationaux ou 1,000 ouvriers sont censés travailler journellement. Le gouvernement prodique pour cette œuvre 52,000 scudi. Cette institution date de Sixte V. Elle était organisée sur un plus grand pied du temps des empereurs de la vieille Rome.
2“ L archiconfraternità di S . Ivo et di S. Girolamo, fondée très-anciennement, sous le pontificat de saint Grégoire le Grand, et dont la mission consiste dans la défense gratuite des pauvres appelés à comparaître devant les tribunaux.
3° Les ciechi estropii mendicanti aile quaranlore, corporation de 40 infirmes jouissant du privilège assez lucratif de mendier à la porte des églises. On a calculé que la moyenne de leur journée est de 25 baiocchi. Le baiocco vaut un peu plus de 5 centimes.
4® Trois sociétés pour visiter les prisonniers.
5” Une maison de correction, pour mineurs des deux sexes, analogue à celles que nous possédons à Paris.
(1) Morichini, Degl’ instituti di pubblica carita, etc.; 2 vol. in-8®. Rome, 1842. Nous ferons de nombreux emprunts à ce bon livre, auquel on reproche cependant de représenter quelquefois plutôt ce qui devrait être que ce qui. est réelle^ ment.
(2) i.c scudo vaut 5,40.
G° Divers établissements ouverts au repentir, ou destinés à prévenir le vice. Ce sont d’abord trois ritiri per le donne penitenti, vrais couvents de repenties, pouvant recevoir 48 femmes. En second lieu, deux espèces d’institutions où la charité chrétienne étend son aile sur la vertu en danger : la pia casa di carità per le fanciulle pericolanti, où l’on admet, de 12 à 18 ans, les jeunes filles qui, orphelines, pauvres, portées au mal par de mauvais instincts, ou négligées par leurs parents, sont exposées à la séduction ; sept à huit petits etablissements destinés à recueillir les veuves que la mort du mari prive de moyens de subsistance et dont ta vertu est aux prises avec le besoin. Le gouvernement est loin d’être toujours l’auteur de ces pieuses fondations -, presque toujours à celles-ci se rattache le nom d’un pape, d’un cardinal ; très-souvent aussi on s’aperçoit avec satisfaction que les princes opulents de Rome, les Borghèse, Odescalchi, Doria, Colonna, etc., etc., consacrent une partie de leurs immenses revenus à ces œuvres d’humanité et de moralisation.
7° Le mont-de-piété doit aussi être compté parmi les créations de bienfaisance ; il reçoit un nombre très-considérable de dépôts, à titre peu onéreux pour le pauvre.
8® 11 existe une caisse d’épargne, à laquelle 1,663,659 scudi ont été versés en dix ans, de 1831 à 1840, période décennale sur laquelle sont également établies 'les statistiques qui suivent.
9“ La société qui a soutenu 600 enfants privés de leurs parents par le choléra. Cette institution jouissait de 1 1,000 écus de rente.
10® Les secours à domicile ont pour intermédiaires diverses confréries. Il y a à Rome, comme chez nous, des dames de charité qui savent découvrir les pauvres honteux, et ne les oublient pas dans leurs largesses. Les étrangers sans fortune, malades, dans les auberges ne sont pas non plus délaissés; ils reçoivent des secours de la confraternità délia perseveranza.
Nous arrivons à d’autres institutions qui sont dénaturé à fixer plus longuement notre attention.
11 existe à Rome et dans d’autres villes d’Italie une corporation connue sous le nom de archiconfraternità délia morte e delV orazione. Sa mission consiste à aller recueillir jusqu’à une distance de 20 à 30 milles les cadavres des individus assassinés, morts d’accident ou tués brusquement par la fièvre dans la campagne, à leur donner une sépulture chrétienne et à prier pour le repos de leur âme. Cette institution a sans doute été nécessitée par le grand nombre d’assassinats qui se commettaient, dans les siècles passés surtout, sur les grand routes et au milieu de la ville, aussi bien que par l’abandon dans lequel vivent ces familles de paysans, qui, à l'époque des travaux des champs, descendent
es montagnes dans la plaine empestée, campent à peu près en plein air, travaillent, dorment et meurent souvent dans le même sillon. La confrérie de la mort a recueilli 180 cadavres pendant dix ans. Les squelettes sont ses trophées ; elle les dispose dans son église, en ornements de toute sorte, corniches, pi-
lasires, cliapelles, lusiros et guirlandes ; l’artillerie ne déiiloie pas, chez nous, |)lus d’an et d’habileUS quand elle veut faire servir fi la déeoralion les dilFérentes pièces des armes de guerre. A Rome, à Frascali, à Civita-Veccliin, nous avons également vu des chapelles de la mort, où la religion et l’art ont eu la singulière idée d’employer la triste dépouille de l’homme aux frivolités de l’ornementation.
On connaît sous le nom j?énéri(jue de ospizH e caso di vicovero^ plusieurs établissements destinés à donner, pour la nuit, un logement aux pauvres sans asile. L été, on reçoit jusqu’à une demi-heure après la tombée de la nuit; l’hiver, jusqu à trois heures après le coucher du soleil. Les réglements prescrivent de ne pas garder les mêmes personnes au delà d’une période de quelques jours ; mais, pendant la belle saison, quand les portiques des églises offrent un abri suffisant, les ricoveri sont peu fréquentés, et l’on peut donner l’hospitalité pour un temps plus prolongé ; tandis qu’en hiver, époque où la foule cherche un asile dans ces établissements, on est contraint d’observer strictement la règle. Le couchage se compose d’une paillasse sur des tréteaux de bois, de draps et d’une couverture. Ces utiles institutions sont sous la direction du cardin.ai-vicaire, qui délègue un ecclésiastique pour gérer la petite rente des ricoveri.
S. Galla est destiné aux hommes. On y compte 224 lits répartis de la manière suivante : 5 dortoirs communs, une salle à part pour î) galeux, un dortoir particulier pour il ecclésiastiques. A la fête de S. Galla, on sert un repas complet à tout le monde ; en temps ordinaire, l’établissement donne la soupe chaque matin. Ce ricovero a été fondé au dix-septième siècle, par la charitable famille des princes Odescalchi.
Les femmes sont admises à S. Luigi Gonzagua, établissement assez vaste pour contenir 60 lits, nombre que la faiblesse des revenus a forcé à réduire de moitié. On n’admet ni les femmes enceintes, ni celles qui sont affectées de maladies contagieuses.
Vospizto ed archiospedale delta santissima trinilà de’ pellegrini econvalescenti est une institution qui date du commencement du quatorzième siècle. Elle a été créée dans un double but : l’hospice héberge les pèlerins qui, à certaines époques, affluent à Rome, de toutes les parties de la chrétienté ; il est ensuite destiné aux convalescents sortant des hôpitaux et auxquels un air plus pur et quelques jours de repos sont nécessaires.
650 pèlerins trouvent place aux réfectoires, et 224 dans les dortoirs • 4o fem mes peuvent êire couchées et 300 s’asseyent à la table de l’hospitalité. Les lits sont assez larges pour recevoir 2 personnes, quand le besoin du moment l’exiae Le nombre des individus admis à l’hospice des pèlerins est énorme dans les grands jubilés : en 1625, il est monté à 582,760, dont 460,269 hommes et 122 491 femmes.
C’est surtout comme hospice de convalescents que cette institution doit atti rer notre attention. Les Anglais sont justement tiers de la Samaritaine, dont
le but est le même ; mais Rome les a devancés dans la création de cette œuvre dont rutililé est tellement connue, que tout commentaire à ce sujet devient inutile. Le nombre des convalescents qui figurent à la Trinité des pèlerins est généralement de 95 ; mais ce cliiDre est souvent beaucoup dépassé. Les deux plus grands hôpitaux de Rome, S. Esprit et S. Sauveur, ont des voitures pour transporter leurs convalescents à l’hospice délia Trinilà de' pellegrini. Ils y passent ordinairement un petit nombre de jours. Un médecin, attaché à l’établissement, les renvoie à l’hôpital en cas de rechute. Leur régime alimentaire est ainsi fixé: le malin, un bouillon et 2 onces (l) de pain ; à dîner, k onces de soupe, 6 de pain, 6 de viande, 3/ti d’une foglielta de vin (2) et des fruits -, le soir, une soupe, 6 onces de pain, û de viande, même quantité de vin qu’au repas de midi.
Cet établissement s’entretient au moyen d’une rente de 16,600 scudi, et de 2,400 scudi fournis par le trésor. Un fond de 25,000 scudi, légué par le cardinal Lazarre Pailavicini, est placé à rentes qu’on laisse s’accumuler pour subvenir aux dépenses des grands jubilés. La Trinité des pèlerins reçoit, en outre, des aumônes qui lui sont d’un assez bon secours.
L’osptzio e scuola di Sordomuti, hospice et école des sourds-muets, a été fondé à Rome en 1830. Il admet 20 élèves, nombre auquel il faut ajouter 20 aut res sourds-muets entretenus à l’hospice de Sainte- Marie-des -Anges. Les parents aisés payent 4 scudi par mois ; les communes font des versements pour les enfants pauvres qu’elles envoient à l’Institut; enfin le trésor donne 300 scudi par an.
La pia casa degli espositi in S- SpiTito in Sassia, ou maison des enfants trouvés, a été fondée à Rome en 1198 ; elle est donc antérieure à celle de Paris, mais postérieure aux établissements créés successivement à Milan, Novare, Montpellier et Marseille.
Suivons rapidement l’enfant abandonné, dans les différentes périodes de sa vie.
Le tour est aujourd'hui fermé ; mais il suffit, pour faire admettre l’enfant, de remplir certaines formalités bien faciles en comparaison des entraves que l’on rencontre chez nous. Le nouveau-né est inscrit, tous ses signes sont relatés sur le procès-verbal, et le caporale lui tatoue au pied droit une indélébile croix du Saint-Esprit. U est alors placé dans une des trois grandes salles, de 50 lits chacune, qui constituent l’établissement. Des nourrices entretenues dansl’hospice allaitent les enfants ; ordinairement une femme a deux nourrissons et trois par exception. On garde ceux-ci le moins longtemps possible ; on les envoie en ville ou à la campagne.
(1) La livre romaine, de 16 onces, vaut 339 grammes.
(2) La faglielta vaut 0 litre 456.
lin régime substaiiiiel élaii necessaire pour permellre aux nourrices de la pi(i casa de remplir leurs obligations. Elles reçoivent par jour une livre (1) 8 onces de pain, une livre 4 onces de viande, 0 onces de potage, 3 foglietta de vin ; et, par semaine, une livre de fromage, demi-livre de salaison et h œufs. On leur donne environ 13 francs par mois.
La nourrice qui allaite chez elle reçoit l’enfant avec un petit trousseau, et 1 scudi par mois, pendant la période dite a latte, de lait, qui comprend quatoize mois. A cette époque commence la période a pane qui dure jusqu’à 12 ans pour les garçons, jusqu’à 10 pour les filles. A l’ouverture de cette période, la moitié du trousseau est renouvelé, et la nourrice touche 00 baioccbi par mois pendant le premier semestre, puis àO seulement. D’autres sommes sont aussi versées à diUérentes époques; savoir: 10 baioccbi aux 6“, 12', 18* mois de l’enfance, à titre de chaussures, puis 1 scudi chaque année pour l’habillement.
Le garçon à 12 ans, et surtout la jeune fille à 10, deviennent un très-grand embarras pour le gouvernement. Leur adoption par les familles dans lesquelles ces enfants ont été élevés, est favorisée par tous les moyens possibles, et il arrive eu eüet que le nourrisson trouve ainsi de nouveaux parents ; mais ce moyen d’écoulement est bien loin de suffire. Les enfants réclamés par leurs parents ne sont pas non plus bien nombreux. C’êst la mort qui contribue le plus, dans les premières années, à empêcher l’encombrement.
A l’aide de quelques sacrifices temporaires, l’administration parvient à mettre les garçons à même de pourvoir à leur subsistance. Autrefois, sous l’administration française, on les envoyait, à 12 ans, à la florissante colonie agricole de Monte-Romano; aujourd’hui ils sont dirigés sur la maison de Sainte-Marié-de-la Providence, près de Viterbe. Là ils apprennent un état; puis ils vont courfr le monde, avec une petite avance de lO scudi, quand ils atteignent la vingtième année. On leur conserve ofDciellemeut le nom de espositi, spositi, proietti, dénominations qu’il serait désirable de voir disparaître.
Mais que va devenir la jeune fille que les primes accordées aux familles n’ont pu faire adopter, ou que ses parents n’ont pas réclamée? Elle est reçue dans un établissement appelé Conservatoire des bâtardes, où elle passe souvent sa vie tout entière, peu utilement pour la société, et tristement séquestrée du monde. Chaque jour ce conservatoire se remplit; il regorge aujourd’hui. Deux commandeurs du Saint-Esprit, monsignor Virgilio Spada, et monsignor Francesco Febei, ont compris que, de l’introduction «lu travail dans ce conservatoire résulteraient des avantages multiples : amoindrissement des charges du trésor, amélioration de la moralité et du bien-être physique des enfants trouvés, destruction de ces funestes habitudes d’oisiveté qui font préférer aux jeunes filles la retraite inoccupée dans leur conservatoire, à une vie laborieus e
(1) Nous continuerons à nous servir des mesures romaines.
et libre dans le inonde, enlin moyen de faciliter les mariages en permetUiit aux jeunes filles d’augmenter leur dot du produit de leur travail. Malheureusement les principes établis par les deux commandeurs n’ont pas complètement fructifié ; quelques vieilles oisives incorrigibles prêchent un exemple trop contagieux, et le grand vice de paresse étiole encore trop souvent le cceur et l’intelligence de ces pauvres filles, mortes pour le monde et travaillant médiocrement pour le ciel.
L’administration dote les enfants trouvés qui veulent se faire religieuses. Mais nous ne considérons pas cette munificence comme une porte ouverte à l’activité. Ce jugement ne paraîtra plus sévère quand nous aurons dit que les saintes femmes que nous connaissons en France sous le nom de sœurs de Saint-Vincent-de-Paule, sont encore à imiter à Rome.
Cent scudi sont accordés aux jeunes filles qui se marient, et, dans quelques circonstances, la dot peut même aller à 600 scudi ; mais les mariages, fréquents autrefois avec une dot moindre, sont devenus plus rares aujourd’hui. Pie II avait institué trois processions annuelles, dans lesquelles les bâtardes, escortées des chantres et des chanoines de Saint-Esprit, défilaient processionnelleinent par les rues, aux yeux de la foule accourue à ce spectacle. Le but de cette exposition de jeunes filles était d’amener des mariages; en 1647, il se contracta 73 unions. Cette exhibition, qui avait certes sou bon côté au point de vue de l’économie, a été abolie au commencement du dix-huitième siècle.
Dans les États pontificaux, on compte 34 hospices pour les enfants trouvés. Les expositions, dans une année, sont comme l est à 841 habitants. Il nous est impossible d’établir la proportion pour la ville de Rome isolément, parce que bien des mères de la campagne apportent leurs enfants à la casa pia di San- Spirito. Cet établissement reçoit annuellement 834 exposés. En comptant en bloc les jeunes enfants qui sont à la casa pia, en nourrice, ou qui résident au Conservatoire, on arrive à un total de 3,168 individus ayant figuré chaque année. La moyenne des sujets présents à un jour donné est de 2,300. La mortalité a été de 6,426 pour la période décennale, ou 27 pour lOO individus présents. Cette mortalité porte presque entièrement sur les jeunes onfanls encore en nourrice et sur les premières années de la vie. Le Conservatoire per le bastarde compte, en moyenne, 558 filles, et l’établissement de Viterbe, 9 garçons seulement.
Le nombre des expositions a suivi une progression croissante, mais non graduelle, dans son ascension ;
813 exposés en 1831
exposés
en 1836
La statistique suivante, composée d’après les documents fournis par monsU gnor Morichiui, permettra, à l’aide de moyennes portant sur dix ans, d’apprécier le sort qui attend les enfants exposés.
Mâles exposés dans une année 424
Filles id. id. 410
Enfants en nourrice pendant i’année 1,747
Nombre de Olies figurant au Conservatoire 558
Nombre de garçons figurant daus l’établissement de Viterbe. . 9
Fiiies admises au Conservatoire pendant i’année 18
Toi al. . 3,168
Enfants rendus, pendant l’année, à leurs patents légitimes. . . 74
Enfants concédés à des families 66
Rentrés au Conservatoire, et à Viterbe 20
Morts en nourrice ou à ia Pia casa. . 642
Décès des jeunes filles du Conservatoire 10
Mariages id. id. 7
Sorties, rendues à ieurs parents 1
Restants dans l’étabiissement, à la Pia casa, au Conservatoire, etc 2,352
Total 3,166
Ce serait une chose triste si, dans la ville des papes, les fruits des amours coupables trouvaient seuls un asile ouvert par la charité publique. Nous sommes loin d’être autorisé à articuler ce reproche. D’abord la casa pia recueille bon nombre d’enfants qui ne peuvent être conservés par leurs parents nécessiteux ; en second lieu, il existe à Rome une foule d’hospices, crèches, asiles ou conservatoires pour ies orphelins et pour les enfants pauvres. On en compte cinq, destinés à 919 garçons, et dix-sept contenant 1,294 places pour les filles. En ajoutant à ce nombre 40 sourds-muets, les enfants trouvés, les vieillards, dont nous parlerons tout à l’heure, enfin les élèves des instituts agricoles et industriels, on arrive au chifl're énorme de près de 5,500 individus plus ou moins complètement élevés, nourris, entretenus gratuitement par la charité i>ublique (1).
(1) Voilà ce qui devrait ou pourrait être ; mais nous ne garantissons pasque cela soit tout à fait ainsi.
Uào
Une courte description de quelques-uns de ces ètublissements suUira pour donner une idée assez exacte de l’institution dans son entier.
VOspizio di S. Maria degli angeli, fondé par Pie VII, entretient 450 garçons et 500 filles. On y recueille les enfants des familles pauvres, surtout les orphelins. Les garçons sont reçus de 7 à 12 ans et sortent toujours avant 20 ans, après avoir appris un métier ou même un art, et avoir reçu l’instruction élémentaire, qui consiste dans la lecture, l’écriture et l’arithmétique. Les lilles qui ne se font pas religieuses, ou qui ne trouvent pas à se placer, restent dans l’établissement, qui se trouve conséquemment toujours avec un surplein de sujets du sexe féminin, tandis que les garçons ne l’encombrent jamais.
Le régime alimentaire est fixé comme il suit ; avant 15 ans, 15 onces de pain par jour, 4 de viande, 3 de soupe, 5 de légumes, un tiers de fogliettade vin; après 15 ans, 20 onces de pain, 6 de viande, 3 de soupe, 5 de légumes, un tiers de foglietta de vin. Les jours de fête, il y a un demi-foglietta de supplément. Ces aliments sont distribués en trois repas.
L’établissement n’a que 400 scudi de revenu, mais le trésor donne 12 baiocebi par jour pour les enfants au-dessus de 12 ans, et 10 et denii avant cet âge. Cet hospice dispose aussi de 608 scudi, provenant d’un impôt sur les abattoirs, tassa di zampetti, et se fait quelques mille scudi par les travaux de ses élèves. Les produits qui sortent de la maison sont surtout destinés aux fournitures militaires.
It'ospizio apostolico di S. Michèle est le plus vaste établissement de ce genre. Il a été fondé par un Odescalchi. 11 est divisé en quatre grandes classes : vieillards, vieilles femmes, enfants mâles, filles.
Les vieillards, au nombre àe 120, entretenus gratuitement, et de 20 pensionnaires, doivent être Romains et domiciliés dans la ville depuis plus de cinq ans. On n’admet pas ceux qui sont atteints de maladies incurables ou contagieuses. Un médecin vi.site à cet effet les individus qui se présentent. Ces vieillards sont partagés en deux catégories : les uns, aptes encore à quelques travaux, sont utilisés pour les besoins de l’établissement; les autres, infirmes, occupent un dortoir particulier et ne sont pas tenus de travailler. Deux prêtres pauvres, qui partagent les bienfaits de la commune hospitalité, remplissent leur ministère dans la maison.
Le régime est ainsi déterminé, par jour : 18 onces de pain, 4 de viande, et deux fois la semaine, légumes, soupe, et une foglietta de vin ; au deuxième repas, un plat et salade.
Dans cet établissement comme dans presque tous les autres en général, on porte un costume uniforme.
Les femmes sont au nombre de 120, dont 30, plus jeunes que les 90 autres, sont employées au service.
Les orphelins figurent pour 200 dans la population de l’hospice; 100 autres garçons peuvent être admis moyennant 4 écus et demi par mois. On leui ap-
/l'il
Pi-eiid i> lire, écrire, compter ; on leur enseigne ensuite un métier, ou même un art, comme la peinture ou in sculpture. Ceux cpii embrassent cette carncre
suivent les classes ilu Capitole. . .
Le conservatoire (les Biles contient 240 places, presque toutes données graluilement. On leur apprend ce qui est nécessaire pour qu’elles puissent se i-endre utiles plus tard ; mais beaucoup ne sortent que pour se faire reli-
Saint-Michel a le privilège de fournir de drap la troupe et le palais pontilical. Ses'travaux, bien organisés, lui sont d’un certain rapport. On y fait des tapis qui imitent de loin nos Gobelins. Ses revenus et la somme donnée annuellement par l’État montent h 50,000 scudi.
Nous avons parlé de la colonie de Monle-Romano, institut agricole sur lequel on dirigeait autrefois les enfants irouvés, pour leur apprendre les travaux de la campagne. Il est fécheux qu’on n’ait pas persévéré dans celte institution, si florissante lors de l’occupation française, et qu’on n’ait pas donné d’extension à celte heureuse idée d’employer les bras à la mise en culture de quelques
points du désert romain. .
Il existe aujourd’hui, sous le nom de Pio istituto agrario di S. Maria délia miser icordia, une institution datant de 1841, qui a pour but de façonner aux travaux agricoles et à la dure vie du campagnard, 1504 200 pauvres Jeunes gens. Les terrains qu’ils exploitent s’étendent non loin de la Porta-Salara. On apprend en outre aux élèves à lire, écrire et calculer.
Il nous a semblé que, dans le but d’habituer ces jeunes gens au régime qu’ils subiront plus tard, quand ils deviendront campagnards, on les prive beaucoup trop de viande. Ils sont, du reste, entourés des soins hygiéniques nécessaires dans la plaine assez peu salubre sur laquelle ils promènent la charrue et la houe. Le matin, ils ne sortent pas à jeun; ijs ne boivent pas d’eau pure; il leur est enjoint de ne pas se découvrir quand ils ont chaud ; entin, défense expresse leur est faite de dormir les fenêtres ouvertes.
On a calculé que 6,000 scudi sulTisent annuellement pour l’entretien de 150 élèves.
En parlant des enfants trouvés, nous nous sommes étendu sur l’encombrement qui survient dans le conservatoire des tilles, les sorties restant toujours à un chiffre bien moins élevé que les entrées. Le même grave inconvénient
existe pour les dix-sept maisons donnant asile à 1,294 jeunes lilles.
La munificence du pays et la générosité des riches familles ont institué, pour remédier à ces maux, un système de dotations organisé de la façon la plus large. Douze cents jeunes lilles sont dotées à Rome, chaque année. La somme ()u’elles reçoivent varie selon les institutions sous le régime desquelles elles ont été élevées ; mais la dépense annuelle totale étant de 39,700 scudi, on pourrait
estimer chaque dot à 33 scudi. V archiconf ralernilà délia sanlissîma annnnziata donne en effet 4 chaque jeune fille une somme qui va en moyenne 4 30
nui
scudi ; mais les divers comervatorn per le fanciulle, le conservatoire des bâtardes de Saint-Esprit, dépassent de beaucoup celte somme, grâce aux bénélices que la jeune fille a pu réaliser par son travail, et aux dons de ses camarades qui, devenues trop vieilles pour songer au mariage, consacrent leurs économies au bonheur de leurs jeunes compagnes. C’est de celte manière que les dots dépassent souvent 100 scudi, et vont même jusqu^à six fois celte somme.
Ces dots, comme nous l’avons déjà dit, sont loin d’être données toutes aux orphelines qui se marient ; la somme exigée pour première mise, des jeunes filles qui se font religieuses, eu absorbe une grande partie.
C’est ici le lieu de nous expliquer sur une proposition émise au commencement de cette Lettre : le travail n’intervient, dans l’oeuvre de bienfaisance publique à Rome, que sur un point fort restreint, de sorte que les fruits en sont incomplets.
En effet, on a introduit ce travail dans les asiles, dans les hospices; et il en est résulté une amélioration morale pour les individus, des bénéfices matériels pour ceux-ci, pour l’établissement et pour le trésor, avantage dont on devine trop aisément le mécanisme et les détails pour qu’il soit nécessaire d’insister sur ce chapitre.
Mais le travail, en apparaissant dans les communautés, n’a pris droit de domicile que sur un terrain bien circonscrit ; la masse libre, le peuple, est restée sous le poids de l’inactivité, et a même subi des pertes par suite de la concurrence des maisons de charité livrant à bas prix le résultat de ses travaux. En France, quelques voix se sont élevées, surtout dans ces derniers temps, en faveur des ouvrières des villes, privées quelquefois de travail par le bon marché des confections sorties des maisons de correction et des communautés. En Italie, où d’une part ces institutions sont proportionnellement plus nombreuses, où, d’autre part, moins de travaux s’exécutent au dehors, la gent laborieuse a souffert un bien plus grand dommage.
Le gouvernement n’ayant pas su, par des efforts intelligents et au moyen de sacrifices bien entendus, fournir à la masse les éléments sur lesquels son activité stimulée pût employer ses forces, et une partie de ces éléments ayant même été exploités à son détriment par les maisons de refuge ou de bienfaisance, il en est fatalement résulté les conséquences qui suivent. Les individus que le gouvernement prend sous sa garde sont condamnés, le plus souvent, à naître, vivre et mourir sous le toit de la communauté, la vie libre et individuelle ne pouvant leur fournir assez de travail pour leur permettre de pourvoir à leur subsistance. Aussi les portes qui s’ouvrent sur le monde sont-elles d’étroites filières, , tandis que, des bureaux de bienfaisance aux couvents, les communications sont larges et fréquentes. D’après les statistiques de monsignor Morichini, on compte à Rome, sur une population de 154,632 âmes, 6,000 ecclésiastiques, religieux et religieuses. Cette forte proportion viendrait-elle de l’instinct religieux des masses? Sa cause n’est pas là, nous l’avons dit.
Nous croyons que la source du mal ne saurait être méconnue : défaut d’activité des populations, absence de commerce, d’industrie, d’agriculture, d’émulation. Mais tout fait es|)érerque le libéralisme du pontife actuel et l’influence française sauront imprimer au peuple la tendance au bien être, à la imssession, à la liberté individuelle, et le besoin de l’activité, du travail, de la production, ces éléments sur lesquels une sage liberté doit exercer et dépenser ses forces.