ARTICLE I".— PLAIES PAR ARMES A FEU
On peut résumer sous sept chefs les indications qui se présentent au tébib appelé h traiter une plaie par arme à feu ; 1° sonder la plaie; 2“ extraire les corps étrangers ; 3° appliquer le feu ou un liquide bouillant ; k introduire une sonde de miel à demeure ; 5° panser la plaie ; 6" éviter le froid, le contact de l’air et l’eau ; 7° combattre les accidens, tels que l’inflammation traumatique, l’hémorrhagie, et détruire les vers.
S I, — Sondée ta plaie.
Le tébib est impitoyable dans cette opération. 11 faut que la sonde explore toutes les plaies , n’importe leur nature, leur position, les parenchymes et les tissus entamés, l’importpce des organes voisins et l’imminence de leur lésion ; il faut, s’il existe des corps étrangers, que l’instrument les trouve et les touche ; il faut, dans le cas où le trajet a deux ouvertures, que la sonde pénètre par l’une et sorte par l’autre. Ni les cris du patient, ni les difficultés d’un trajet sinueux, rien n’arrête le travail de la sonde ; aussi, désigne-t-on cette opération cruelle sous le nom expressif de zaff et dlil, colère de la sonde. L’hémorrhagie seule, accident fort redouté des tébibs convaincus de leur impuissance à la réprimer, met un frein à la fureur de l’instrument.
Les tébibs se servent le plus souvent, pour sonder, des longues et fortes aiguilles avec lesquelles les Arabes cousent leurs tapis et leurs tentes ; mais ils ont aussi quelquefois recours h une tige flexible de plomb et même de bois ou de roseau verts,
La colère de la sonde, manœuvre aveugle et barbare, a pourtant un
a unlagc qui, du lesie, esl loin de compenser les dangers do l’opéra ion , c est de faire découvrir divers corps étrangers que l’Arabe jette pele-inele dans son fusil avec la balle : des clous, des morceaui! de plomb, des cailloux, etc. Chez nous, quand on a trouvé la balle, et la bourre dans le cas où le coup a été tiré de près, on peut généralement s en tenir la ; mais, chez l’Arabe, cela ne suffirait pas. En second lieu les plaies devenues plus simples par l’extraction des corps étrangers, marchent .à la cicatrisation avec une si admirable rapidité, et la persistanco de ces corps apporte tant d’entraves et de retard, que l’on comprend très bien les efforts du tébib pour mettre la solution de continuité dans la première catégorie.
S n. — Extraction îles corps étrangers et des esquilles.
Malheureusement le chirurgien arabe ne peut pas suivre Jusqu’au bout la ligne de conduite qu’il s’est tracée ; l’indication est bien nette, bien précise, mais l’exécution est hors de sa portée ; autant il a été téméraire dans le premier temps, autant il sera timide pendant le second, qui consiste dans l’extraction des corps étrangers dont la sonde a révélé 1 existence. C’est à peine s’il ose débrider la peau qui recouvre les balles, fendre les aponévroses dénudées qui cachent le projectile, porter e couteau sur les minces couches musculaires sous lesquelles il sent la lialle. Les contre-ouvertures, le débridement des plaies irop étroites, les incisions profondes pour atteindre des corps étrangers, sont des opérations trop graves, défendues au tébib par son ignorance en anatomie. Les instrumens sont d’ailleurs presque toujours insuffisans : il ne connaît ni le tire-balle, ni la sonde canelée, ni les pinces grêles et longues qui pénètrent au fond des trajets étroits, souvent il emprunte ses instrumens à l’armurier et au bijoutier: et quand il possède un arsenal à lui, le eo pièces qui le composent sont d’une grossièreté qui n’en permet pas l’usage dans les cas difficiles. La pauvreté du tébib est aussi grande en fait d’instrumens tranchans, car il ne connaît souvent que le petit yatagan pendu à sa ceinture, et qui lui sert à des usages multipliés, à la guerre comme en chirurgie, à la boucherie comme à la cuisine.
Le fameux Sidi-ben-Zergua,de TIemcen.et ie tébib Sidi-Mobammed, des Beni-Snassen, avec lequel M. Cabasse a été en rapport pendant sa captivité, se sont acquis une grande réputation dans l’extraction des balles. Le premier la doit à un tire-balle espagnol qu’il s’était procuréje ne sais comment, et dont ii se sert avec adresse ; le second, à la hardiesse avec laquelle il entame les parties molles afin d’arriver sur le corps étranger. Craignant "hémorrhagie, il n’emploie pas le yatagan, mais un cautère hastilecha,«ffé
au rouge, qu’il applique linéairement jusqu'à ce que l’escarre alteigoe le projectile. ,
Les tébibs et les malades redoutent beaucoup moins la présence des balles dans les chairs, que celle de la bourre, des lambeaux de vêtemens, des corps anfractueux, se fondant sur ce que les premières seulement flnissent par être tolérées et par acquérir droit de domicile.
Les esquilles mobiles, libres et entièrement détachées, sont les seules que les tébibs extraient; ils ne font aucune tentative pourtirer celles qui adhèrent encore par un pédicule, ou que les parties molles retiennent en place avec quelque solidité.
A côté de ces pratiques chirurgicales se placent mille ridicules procédés pour l’extraction des balles ; en voici quelques échantillons empruntés à la thèse de M. Warnier :
Prendre un rat, lui couper les pattes, la tête et la queue, le partager en deux et l’appliquer tout saignant sur la plaie. Il est rare, dit-on, qu'à la troisième application, la balle ne se présente pas à l’ouverture : fût-elle logée à la nuque, on la ferait sortir par les pieds du patient. Certes, voilà une histoire qui vaudra aux tébibs le reproche bien mérité d’ignorance et de barbarie. Mais trouvez-vous moins ridicule le médicastre français qui conseilla le remède suivant à un homme atteint de cancer ulcéré de la lèvre inférieure : Prendre un crapaud, l’appliquer vivant sur la surface ulcérée, et laisser là, jusqu’à ce qu’il meure, le dégoûtant batracien. Le malade eut le courage de suivre ponctuellement la prescription.
La truffe blanche en cataplasme ; la racine d’une iridée appelée en arabe kef sbâa, pilée et mélangée avec du miel, et étendue sur un plumasseau de laine tirée de la queue d’un mouton vivant, passent pour posséder les mêmes vertus miraculeuses que le quartier de rat.
Chaque contrée a son charlatan qui prétend posséder le secret d’extraire les balles : il se livre à mille simagrées plus ou moins bizarres, escamote une balle qu’il tire de dessous son bournous, et la montre au patient émerveillé. Nous avons vu un Arabe qui avait déjà payé trois prestidigitateurs dont chacun avait prétendu extraire la balle de la plaie; mais le projectile y était encore, et Ben-Zergua en débarrassa enfin le pauvre patient, grâce à une incision qu’il pratiqua hardiment.
S lit. — Application du fer rouge ou d’un liquide bouillant.
Quand la balle est extraite, ou après les tentatives infructueuses faites dans ce but, quelquefois même aussitôt après l’accident et avant de se vrer à aucune exploration, le tébib cautérise les environs de la plaie en les frappant légèrement avec le dos d’un couteau rougi au feu. Toute
plaie par arme à feu ou par arme blanche, et en général, toute lésion exige, selon les tébibs algériens, l’application du cautère, autant comme moyen curatif que comme précaution destinée à conjurer les accidens Nous insisterons, dans un article spécial, sur le rôle immense que la cautérisation joue dans la thérapeutique arabe.
On sait qu’avant la réforme radicale apportée par Ambroise Paré dans le traitement des plaies d’armes à feu, on considérait, en Europe, la brûlure, la mortification produite par un coup de feu à bout portant, l’incrustation de la poudre qui tatoue les parties molles, comme l’indice d’un empoisonnement, d’un état pathologique de nature maligne et à tendances funestes, qu’on se hâtait de détruire en substituant, à l’aide de caustiques, des surfaces nouvelles aux surfaces anciennes. Eh bien ! le même préjugé existe aujourd’hui chez les Algériens. Quelques tébibs, il est vrai, se contentent d’une compresse huilée, d’un emplâtre de terre argileuse humide, d’un cataplasme de figues cuites, de mauves, de bouse de vache; mais la plupart versent dans le trajet ou sur la plaie, de l’huile, du beurre ou du goudron bouillans. D’autres ont recours à un mélange de chaux vive et de terre ocreuse. Beaucoup badigeonnent avec un pinceau trempé dans la térébenthine, ou saupoudrent avec du poivre, de la racine de pyrèthre, du sulfate de cuivre, de l’alun, voire même de l’arsenic (Deleau).
S IV. — Introduction d’une sonde de miel cuit.
On lit dans le koran : « Ton seigneur a dità l’abeille : cherche-toi des demeures dans les montagnes, dans les arbres et dans les maisons des hommes. Nourris-toi de tous les fruits; voltige dans les chemins ouverts par ton seigneur. De tes entrailles sortira une liqueur destinée à servir de remède à l’homme. » Aussi le miel est considéré par les Arabes comme un baume donné par la Divinité pour soulager les souffrances de ’homme. Ils l’emploient dans presque toutes leurs pommades, dans presque tous leurs onguens ; ils en bourrent les trajets creusés par les projectiles de guerre; ils en font des sondes dont nous allons bientôt parler. Lors de sa captivité, le docteur Cabasse, obligé de suppléer au cérat qui lui manqua bientôt, eut d’abord recours au beurre, mais cette substance avait acquis, par son extrême rancidité, des propriétés irritantes qui durent la faire rejeter. Il essaya de faire du cérat, mais l’huile des Arabes n’était ni moins rance, ni moins irritante. Le miel, auquel notre confrère en appela en dernier ressort, justifia sa réputation ; c’est un topique émollient et doux qui lui rendit les meilleurs services.
One pratique tout à fait spéciale aux tébibs, c’est l’introduction dans
le trajet de la plaie d’une sonde de miel cuit, dlill ci açei. Il suffit, pour l’obtenir, de pousser le feu jusqu’à un point tei que, par le refroidissement. le miel devienne malléable et tenace, de manière à pouvoir conserver la forme d’une sonde. Quelquefois, pour donner plus de rigidité à l’instrument, on prend un mandrin, en papier roulé par exemple, sur lequel on applique le miel cuit. Dans les cas où l’on ne parvient pas à introduire la sonde, on se contente de pousser du miel dans la plaie.
Le tébib construit son dlill el açel de manière que son diamètre et sa longueur s’adaptent à la conflguration de la plaie. Si le membre a été traversé de part en part, la sonde doit être introduite par l’ouverture d’entrée, et sortir par l’ouverture opposée. Tous les jours l’instrument est renouvelé, et celui qu’on substitue a l’ancien est d autant plus grêle que les bourgeons charnus rétrécissent davantage le trajet. Bientôt on remplace la sonde unique par deux tronçons qui, enfoncés le premier dans l’ouverture d’entrée, le second dans l’ouverture de sortie, vont audevant l’un de l’autre, sans arriver au contact. A chaque pansement on les introduit de moins en moins profondément, de façon à permettre à la plaie de se cicatriser à partir du centre. Dans les cas où il n’existe qu’une ouverture, la sonde unique est également de moins en moins enfoncée chaque jour, pour que les bourgeons charnus opèrent l’occlusion de l’extrémité la plus reculée du trajet, avant l’accolement des lèvres de l’orifice.
Lorsque l’introduction de la sonde est douloureuse et produit l’effusion d’un peu de sang, le tébib reconnaît que les bourgeons charnus sont suffisamment excités; il abandonne la sonde jusqu’à nouvelle indication, ou bien il en diminue beaucoup ie diamètre. Si, au contraire, le travail réparateur ne se fait pas assez activement, il l’accélère en oignant la sonde d’une pommade irritante. Voici la recette de deux de ces topiques; nous empruntons le premier à M. Warnier (1), et nous tenons le second de Ben-Zergua.
1“ Benjoin,
Tartre brut,
Afsa (plante que M. Warnier n’a pu déterminer),
Zendjar (résine du Tuya articulata).
Pulvérisez isolément et mêlez ensuite les substances. Les trois premières sont prises à parties égales ; la dernière figure en petite proportion.
(1) M. Warnier doit probablement cette composition à Sidi-Moiiammed Tounsi, chirurgien marocain, attaché à Ahd-el-Kadcr après le traité de la Tafna.
2“ Graisse de mouton ,
Huile,
Résine du lentisque,
Encens ,
Alun,
Pyrèihre.
Ces topiques sont aussi employés pour irriter les surfaces traumatiques blafardes, et, d’un autre côté, les topiques destinés spécialement à ce dernier usage, et dont nous donnerons bientôt la composition, servent souvent à enduire la sonde de miel.
Notre travail prendrait trop d’entension si nous entreprenions de comparer les méthodes arabes aux nôtres. Notre but consiste simplement à fournir au lecteur des élémens sur lesquels il puisse asseoir son jugement. Nous nous contenterons de faire ressortir les faits qui suivent :
1 Le miel coulé dans la plaie isole l’une de l'autre les parois du trajet et les baigne d’un suc émollient. Or, deux surfaces enflammées en contact s’excitant mutuellement, le miel ou tout autre topique approprié rendrait peut-être quelques services quand le travail inflammatoire est trop aigu. Reste l’inconvénient d’un corps étranger dans les profondeurs d’un trajet sinueux.
2° Le procédé des Arabes réussit à faire commencer la cicatrisation précisément dans les points où il est désirable qu’elle s’établisse d’abord.
3" Souvent le miel , liquéfié par la chaleur du corps, sert de véhicule aux corps étrangers, pour ainsi dire, et les entraîne au dehors. Il est vrai que, à une certaine période, le pus remplit à peu près le même office.
Si nous jugeons la méthode arabe par ses résultats, nous ne pouvons la condamner. Mais n’allons pas , à l’exemple de quelques algérophiles enthousiastes, la préférer, comme méthode générale, au mode de pansement suivi chez nous. Il ne faut jamais oublier, quand on veut apprécier les résultats obtenus en Algérie, de faire la part du climat et des races. Pour nous, nous ne serions guère disposé à tirer de la méthode arabe que des indications relatives à certains trajets fisluleux dont l’occlusion s’obstine à ne point commencer par la profondeur : les irriter dans toute leur étendue et placer une sonde nous semblerait alors rationnel. Les mèches et les tentes de charpie remplissent la même indication.
SV. — Pansement.
Après voir sondé la plaie, extrait les corps étrangers, appliqué le feu, introduit la sonde de miel cuit, le tébib procède au pansement.
Nous avons vu des lébil)S saisir parfaiieinent 1rs diverses itidicalions qui se présentent cl employer des topiques appropriés; mais, il faut bien le dire, ces chirurgiens rationnels sont en petit nombre. On peut résumer ainsi leur pratique :
Une compresse trempée dans l’huile est appliquée sur la plaie. Pour modérer l’inflammation, cataplasmes de figues cuites, de mauves, feuilles de cactus opuntia cuites sous la cendre , plastron de terre argileuse humide, topique de bouse de vache. Cette dernière application n’a que le défaut d’être repoussante, m.aiselle n’inspire aucune répugnance aux Arabes, fort amateurs de ce cataplasme, qu'ils recueillent tout confectionné et tout chaud autour de leuis tentes.
S’il y a menace de putridité , ou si le tébib craint le développement des vers, le cérat suivant prévient a.ssez bien les accidens redoutés : cire, miel, gomme arabique pilée et camphre.
Mais c’est pour exciter les plaies que le médecin arabe possède une riche matière méd/cale. Malheureusement presque tous les tébibs emploient à tort et à travers ces topiques incendiaires, sur les surfaces traumatiques récentes ou anciennes, blafardes ou déjà trop enflammées.
'Voici, d’après M. Warnier, le barbare topique dans lequel les tébibs ont le plus de confiance:
Graisse de bouc
grammes.
Huile d’olive
Savon noir
Cire Jaune, à volonté, mais au moins la moitié de la somme totale
El barahme, sécrétion près-testiculaire du bélier.
très
peu.
grammes.
Benjoin
Tartre brut
Mert ekdabi, substance exotique d’origine inconnue
Zendjar, résine du tuya articulata
Cheâ (1)
Hallale, fleurs de lavande
Haras, feuilles du tuya articulata
El Methnane (2)
(1) U cheâ est très probablement l’artemwio oduralissima , et le metbnanc.
(2) U methnane dont nous avons parlé ailleurs. ( F. Jacquot. Expédition du
poignée.
Ajouter 1 huile, le miel, le savon cl le haraiimc à la graisse eià la cire (|u’oii a fait probablement fondre dans une niarinite en cuivre éiainé. Faites bouillir pendant demi-minute ; versez les autres substances pulvélisées; mélangez; faites bouillir de nouveau jusqu’à ce que le liquide acquière la consistance sirupeuse et lile à la cuiller.
Celle préparation se conserve indéfiniment quand on la soustrait au contact de l’air. Les lébibs qui vont à la guerre en emportent ordinairement une provision.
Outre ce topique et celui dont nous avons donné la recette d’après Ben-Zergua, les lébibs emploient la poutb e de poivre, de cannelle, de pyrèihre, etc.; les sels de cuivre, d’antimoine, l'alun, et môme quelquefois l’acide arsénieux.
M. Cabasse nous apprend que le lébib Sidi-Mohammed ne se contentait pas d’appliquer des topiques sur les plaies; il lecouvrail encore le pourtour d’une couche épaisse de goudron.
La prédilection des Arabes pour les substances excitantes est tellement invétérée, que Ben-Zergua lui-méme, malgré ses lumières et son esprit progressif, n’a pu encore se décider à n’étendre ses topiques incendiaires que sur les plaies qui ne marchent pas franchement.
Le colon et la laine sont les seuls tissus que les lébibs emploient pour panser les plaies; l’absence du lin et du chanvre ne semble causer aucun accident. La charpie leur est inconnue, mais ils matelassent quelquefois les blessures avec de la laine, de la bourre (1), des poils de chameau, voire même de la mousse, pour absorber le pus des plaies qui donnent abondamment. Par dessus ces premières pièces, on entasse des lambeaux de laine, pour soustraire la surface traumatique au contact de l’air et à l’action du froid, accidens qu’ils redoutent au plus haut degré. Ils ne maintiennent pas l’appareil avec des bandes, mais avec des cordes, des liens, des mouchoirs pliés en triangle à la manière de Mayor.
Le pansement est renouvelé tous les jours, plusieurs fois par jour même, si le lébib le juge nécessaire.
Il est d’usage, dans certains endroits, surtout lorsqu’on a afiaire à des
général Cavaignac dans le Sahara algérien. Relation du voyage, exploration scientifique, etc. Paris, 1849. Un vol. grand in-8,avec cartes et lithographies, page 55. etc.)
(t) Cabasse, manquant de charpie, a eu recours, pour panser les prisonniers français, à la bourre du plastron de leur tunique , qu'il employait sans inconvéniens, apiès avoir pris la précaution de la faire laver pour la débarrasser de la sueur et de la poussière.
porsoniiagi’s de di.siiiiclion, île parriiiiier la blcssiii'O diai|uc lois (|iioii lève l’appareil, dans le bul de noulraliscr le mauvais effet produit par le eoulactiuèvilable de l’air. Celle petite opération se praliqiic avec un roseau dans Iciiuel on fait brûler des parfums dont les vapeui'S odoriférantes sont souillées sur la surface traumatique.
J VI. — Eviter le froid, le contact de l’air cl de l’eaii.
Ce que nous avons dit du système de palhogénie des tébib.'., qui consiste à attribuer au froid, aux coups d’air, la plupart des affections, a fait pressentir qu’ils doivent redouter leur inlluence sur les blessures. C’est dans le bul d’éviter l’air et le froid, qu’ils étouffent les plaies sous d’épaisses étoffes entassées. La double action de la chaleur du climat et de la moiteur entretenue par l’appareil, ne sont peut-être pas sans inlluence sur la marche si rapide des plaies en Algérie. Le climat semble remplir h l’égard de toute l’économie, le même rôle que l’appareil à incubation de M. J. Giiyol, relativement aux lésions circonscrites.
Les tébibs ne craignent pas moins l’eau que l’air et le froid ; jamais ils ne lavent les plaies, jamais ils n’ont recours à l’eau froide comme sédatif, à l’eau tiède comme émollient.
L’aventure suivante, arrivée à Cabasse lorsque, prisonnier des Arabes, il était conduit a la deïra d’Abd-el-Kader, établie alors sur les bords de la Malouïa, dans le Maroc, mettra en relief la plupart de ces faits, en les parant de couleurs dramatiques. Nous en empruntons le récit aux feuilletons de la Gazette médicale, dans lesquels nous avons conté les souffrances et le dévoûmentde notre confrère (l).
Le 3 octobre 18A5, on campa dans une oasis de figuters et de vignes, près du petit village marocain de Cherraa. Cabasse fut appelé par le kalifa d’Abd-cl-Kader, Sidi-Kadour, frère du fameux Sidi-Embarrack. Ce chef avait reçu, onze jours auparavant, à l’affaire de Sidi-Brahim, une blessure dont le trajet est intéressant h étudier. Lorsque, penché sur la tête de son cheval, il s’apprêtait à faire feu, une balle, arrivant sur l’épine de l’omoplate, avait entamé l’os, glissé sous la peau du cou, pénétré dans la bouche au-dessous de la langue, du côté gauche, brisé les alvéoles de la canine et des deux premières molaires inférieures droites, et était enOn sortie par la joue du même côté, après s’être rompue en plusieurs fragmens.
Kadour accueillit avec bienveillance le tébib roumi, dont on lui avait déjà vanté lestalens, en exaltant d’une façon particulière l’art miraculeux
(!) Gaxette médicale de Paris, 1849, page 43.
avec letjuel il savait deviner l’âge d’un individu, rien (|u’à voir sa ligure et son port. Le chef arabe voulut immédiatement en faire l’expérience sur lui-même, et Cabasse fut assez heureux pour tomber juste en estimant son âge à vingt-quatre ou vingt-cinq ans. L’assistance fut ébahie, et Je kalifa, enchanté, accorda sa confiance à l’habile devineur.
Bientôt la difia de l’hospitalité fuma pour les convives accroupis en cercle sur une natte : c’était un mouton entier rôti aux ardeurs d’un immense brasier , un énorme plat de couscous, des fruits, et, pour couronner le repas, une tasse de café à l’arabe, ce qui veut dire une décoction dans laquelle on laisse le marc. Notre confrère, après avoir fait le plus grand honneur au festin, se mit en devoir de visiter la plaie.
Pansée à la manière habituelle, c’est-à-dire sondée, cautérisée et bourrée de miel par le lébib Sidi-Mohammed qui avait ensuite goudronné le pourtour, celte plaie se trouvait dans un assez triste état. Le sang caillé et le goudron formaient un épais mastic fort adhérent; l’inflammation était vive, et des esquilles entièrement libres encombraient le fond du Irajet.
Les plus minutieuses précautions sont prises pour empêcher la pénétration de l’air dans la lente; les pans, relevés par des bâtons, sont abattus tn ajustés hermétiquement, Cabasse prend alors de l’eau tiède, et se met en devoir de nettoyer la blessure ; mais le chef fait un geste de terreur, les assistans se troublent et la plus vive émotion se peint sur tous les visages. — Chrétien, tu veux me faire mourir, s’écrie le kalifa : les livres saints, les marabouts, les tébibs, les tolba (savans) s’accordent tous pour proscrire l’eau comme pernicieuse dans le traitement des plaies. Prends garde à toi; je suis puissant et je puis, à mon gré, te faire beaucoup de bien ou disposer de ta tête. — Quand un médecin français, répondit Cabasse sans se troubler, est appelé près d’un médecin ou d’un malade. Une s’inquiète jamais de la faveur ou du discrédit que pourra lui valoir un traitement malheureux ou heureux, il ne s’informe pas s’il a affaire à un ami ou à un ennemi ; ses soins sont pareils pour tous. Tu peux te remettre entre mes mains avec confiance, j’agirai envers toi comme envers nos soldats. Si je me conduis autrement, Dieu sera mon juge.
Ces paroles rassurèrent les Arabes, peu habitués à des seniimens si nobles et si généreux. Cabasse put nettoyer la plaie, extraire les esquilles et faire un pansement méthodique. Le kalifa se rétablit avec assez de rapidité.
s vu. - Cuiiibaltre Us acclUens, tels que rinnanimatioii et l'iiémon liagie, et ilclriiii c
les vei-s.
Nous avons dit que rinllaramalion qui accompagne à peu près constamment toute solution de continuité des parties molles, se maintient presque toujours, chez les Arabes, dans des limites telles, qu’elle suffit seulement à amener la cicatrisation. Aussi, les Algériens considèrent-ils une inflammation un peu vive (zammam) comme une nouvelle maladie indépendante de la lésion, et dirigent-ils contre elle des moyens spéciaux. Pour eux, c’est un véritable empoisonnement, ou tout au moins un accident qui fait sur eux une impression analogue à celle que nous éprouvons h la vue de la gangrène et de la pourriture d’hôpital. Ils cherchent à limiter le zamman en serrant le membre dans une ligature, ou bien en entourant la partie affectée d’une escarre circulaire. Ils pensent qu’une maladie si grave et si aiguë ne peut être attaquée que par des modificateurs très actifs; aussi, ont-ils recours aux topiques incendiaires dont nous avons parlé, et à une autre recette dont l’effet ordinaire est d’agraver le mal. Il va sans dire que le marabout est consulté en même temps que le tébib, et qu’il délivre mainte amulette contre le mal si redouté.
Le zammam passe si bien aux yeux des Arabes pour une maladie spéciale, que, à Tlemcem. mais surtout au camp de Tisser, on venait nous trouver, de six ou huit lieues quelquefois, pour nous demander le remède, le contre-poison du zammam, sans nous amener le malade, sans nous spécifier la nature de sa lésion.
Quand la gangrène se déclare, le tébib épouvanté s'enfuit, et le malade abandonné se recommande à Dieu.
Le tétanos n’est pas rare chez nos blessés ; niais les Arabes le connaissent à peine. Dn tébib qui paraît Tavoir observé, a dit à M. Warnierqu’il avait appliqué deux lignes de feu sur la colonne vertébrale, de Tatlas au coccyx.
Nous avons nous-même employé cette cautérisation avec succès a l’hôpital militaire de Lyon, dans l’affection appelée méningite cérébro-spinale, maladie qui serait, selon M. Boudin, un véritable typhus.
L’ignorance des tébibs en anatomie les rend tout à fait inhabiles à réprimer les hémorrhagies artérielles graves. La constriction qu’ils exercent avec des cordes, ne peut pas être maintenue longtemps, sous peine de gangrène. Chez une coulouglis de Tlemcem, dont nous avons lié la crurale avec plein succès (1), Ben-Zergua avait établi un véritable lour-
(1) Gaaellc médicale, 1847, page 808.
niquet, (loin le bâtonnet était séparé de la peau par une plaque de corne. Le tébil) connaissait ce moyen avant ses relations avec nos médecins.
Quand le vaisseau lésé n’a pas un calibre trop considérable, dans les hémorrhagies capillaires et en nappe , les tébibs parviennent souvent à arrêter le sang en coulant dans les plaies diverses substances à l’état de fusion; en voici quelques-unes :
1" Graisse d’autruche additionnée de camphre ;
2“ Goudron :
3° Résine, graisse, et poils de chèvre hachés.
Souvent aussi le chirurgien arabe introduit dans la plaie un tampon de poils, qu’il a la précaution de mettre lorsque le liquide ne s’est pas encore solidifié , de manière à augmenter la résistance qu’il oppose à l’hémorrhagie, après son refroidissement.
Enfin signalons le dernier et étrange moyen auquel les tébibs ont recours dans les hémorrhagies qu’ils ne peuvent maîtriser : ils enfoncent dans la plaie une cheville de bois.
Après les amputations chirurgicales, si rares qu’on les compte dans le courant d’un siècle . et après les amputations légales bien plus souvent pratiquées par le bourreau, on ne lie pas les artères, on ne les tord pas. on ne caniérise pas leur orifice béant; ces moyens sont inconnus ; on p'onge le moignon dans de la poix bouillante, et on l’enferme dans un épais cataplasme de terre glaise ou de toute autre substance résistante et compacte.
On sait que les vers se développent rapidement sur les plaies dans les pays chauds. Larrey, dans sa Clinique chirurgicale, nous apprend que chez la plupart des blessés de Svrie on trouvait des vers après quelques heures, et que ces larves atteignaient la grosseur d’un tuyau de plume. M. Guyon, chirurgien en chef de l’armée d’Afrique, signale la présence de vers innombrables qui, lors de la seconde campagne de Constantine. envahissaient les plaies, les appareils et jusqu’aux vêtemens des blessés. M. Cabasse a observé la même génération de larves chez les prisonniers français.
Cette complication des plaies est beaucoup plus rare, en Algérie, sur nos blessés que sur les Arabes ; nous ne l’observons guère que dans les circonstances où les blessés manquent de soins et de topiques convenables. Si ces larves , dues surtout, selon M. Cabasse, à la mouche bleue appelée musca vomitaria par Linnée , sont plus fréquentes chez les Arabes, cela ne tiendrait-il pas, en partie du moins, à ce que ces dip-
lères sont attirés par les préparations an miel (|uc les tébilts nietletit sut presque toutes les plaies ?
Ce n’est pas le lieu de parler ici des inconvéïiiens qui résultent de la présence de ces animaux et des services qu’ils rendent pcul-étrc parfois en avivant certaines plaies blafardes; mais toujours est-il qu’ils sont un objet de terreur pour le blessé auquel ils causent une insupportable démangeaison. Les Arabes les redoutent au plus haut degré; ils pensent qu’ils dévorent les chairs, et cherchent aies détruire par tous les moyens possibles. Pour atteindre ce but, ils emploient : le savon noir ; le vinaigre ; la décoction ou la poudre de laurier rose [nerium oletinder) ; des pommades contenant de l’arsenic ou de l’acétate de cuivre. Le tébib Sidi-Mohammed avait pansé, avant l’arrivée de Cabasse, nos blessés avec uu cératsi chargé d’acétate de cuivre, que les mouches tombaient mortes sur la plaie ; mais cette préparation excite trop vivement, cause de cuisantes douleurs , et l’absorption peut engendrer des accidens toxiques.