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PROJET IRRATIONNEL CONTRE LA MÉDECINE

Pour que l’assimilation que le décret du gouvernement provisoire vient d’accorder aux officiers de santé militaires ne reste pas purement honorifique et devienne réalisable au point de vue des prestations et de la solde, il faut faire subir au corps l’une ou l’autre des deux réformes que nous allons formuler :

!• Diminuer le nombre des grades supérieurs, de manière à ne pas avoir, eu égard au nombre total de notre personnel, plus d’avantage que le génie militaire, l’état-major et l’artillerie ; de manière, en un mot, à rentrer dans 1a règle générale et à ne pas constituer une exception. Il ne faut jamais oublier qu’une organisation exceptionnelle et privilégiée n’a pas de chances de durée, tandis qu’en se renfermant dans la règle générale, on fonde une institution durable et définitive. Mais cette diminution des grades supérieurs, sauf à augmenter les inférieurs, blesserait la logique, l’équité, et porterait atteinte aux intérêts du soldat malade ; en effet, il existe dans notre corps un nombre considérable de postes très-importants qui ne doivent être remplis que par des hommes revêtus d’un grade élevé, par la double

raison que l’étendue des services rendus implique des avantages honorifiques et pécuniaires proportionnés, et que ces avantages sont en outre nécessaires, si l’on veut recruter des individus offrant des garanties scientifiques qui les mettent à la hauteur de leur mission. La modification dont il est question ici ne serait donc pas heureuse : il faut s’arrêter à celle que nous allons indiquer.

2® Diminuer le nombre total du personnel, de manière que, le budget restant le même qu’au lérieurement, chacun puisse jouir d’avantages pécuniaires plus considérables.

Cette diminution du personnel est possible sans aucun préjudice pour le service. La meilleure manière d’y parvenir serait certainement la création ■d’une organisation telle que les officiers de santé fissent le double service des hôpitaux et des régiments. En maintenant la constitution actuelle, on peut néanmoins confier aux officiers de santé des régiments un service dans beaucoup d’hôpitaux, et ne conserver dans ceux-ci, en général, un service spécial, que pour la direction ou pour les grands services des établissements hospitaliers considérables. Tout le monde gagnerait à cette innovation : les chirurgiens des corps seraient arrachés à la vie de régiment, vie presque oisive, scientifiquement parlant; ensuite, les malades profiteraient de l’augmentation des connaissances pratiques et théoriques des officiers de santé chargés de les traiter. Il est évident qu’en confiant aux chirurgiens des régiments des fonctions nouvelles, il faudrait simplifier leurs fonctions anciennes ; or c’est chose des plus faciles, car la moitié de leur temps est absorbée inutilement par des écritures beaucoup trop compliquées et multipliées, et par les exigences de leurs chefs, relatives à des parades, à des revues, etc.

Nous n’avons pour objet que lindication des principes généraux qui devront guider dans la révision radicale de notre organisation ; les détails nous entraîneraient beaucoup trop loin. Nous ne nous étendrons ici que sur un seul mode de simplifier notre constitution, mode auquel on peut avoir recours, quelles que soient les bases nouvelles sur lesquelles on reconstruise notre corps ; nous voulons parler de la fusion des trois professions, question qui n’a pas été envisagée assez froidement et surtout avec assez de franchise.

Il est grossièrement évident que cette fusion est possible sous le rapport matériel î ainsi, rien n’empêche de ranger toutes les aptitudes sous le même titre et de les revêtir du même uniforme. Mais, pratiquement et rationnellement, c'est-â-dirc au point de vue de l’intérêt du malade et du progrès

de la science, U existera toujours des spécialités, des médecins et des chirurgiens. Le seul avantage — et c’en est un grand — qui résultera de la fusion, c’est la création d’olliciers de santé faisant de la médecine et de la chirurgie dans les petits postes qui exigeaient autrefois deux chefs de service, malgré la médiocre importance des fonctions de 1 un et de 1 autre. Tous les jours on voit, dans les villes et les campagnes, des praticiens traiter les maladies internes et les maladies chirurgicales ; ce qu’ils font, nous pouvons le faire aussi. Mais presque tous ces praticiens ont une clientèle assez restreinte, et c’est toujours, sauf rares exceptions, à des hommes spéciaux qu’on a recours pour les opérations difficiles ou pour les maladies internes offrant de la gravité. Les hommes qui sont placés à la tête de la science, et même ceux auxquels sont confiés les services des hôpitaux de Paris et des grandes villes, ont tous choisi une spécialité, médecine ou chirurgie, hors de laquelle ils ne font guère d’excursions. Nos confrères civils n’ont jamais eu de prétentions d’universalité scientifique et pratique ; nos confrères de l’armée possèdent un trop bon esprit pour ne pas se restreindre comme eux. Ils comprendront que, pour le professorat, pour le service en chef d’armée et de grands hôpitaux, il faudra toujours conserver et des médecins et des chirurgiens.

La fusion de la médecine et de la chirurgie permettra donc une économie de personnel, économie portant sur les postes secondaires ; en second lieu, le corps y gagnera singulièrement en homogénéité, comme unité d’ûiitérêts ; l’armée n’y verra plus des éléments plus ou moins bien réunis, mais une organisation complète, forte et respectable. Les hommes amis du progrès doivent la désirer, la demander, tout en n’exigeant d’elle que ce qu’elle peut rationnellement donner, tout en conservant les spécialités, surtout pour les services importants. La fusion, complète dans les mots et les règlements, sera toujours incomplète dans les choses, dans la pratique ; mais malgré ces imperfections, elle amènera de grands avantages.

Les médecins et les chirurgiens sortent de la même Faculté ; le même diplôme leur confère leur titre universitaire ; seulement, la grande et vaste science iatrique a deux points de vue, et, dans l’impossibilité de les embrasser tous les deux à la fois, le médecin et le chirurgien l’envisagent spécialement sous l’un de ses aspects, sans oublier néanmoins son autre face. Le médecin et le chirurgien figurent donc naturellement, aux mêmes titres, dans le même corps. Mais la pharmacie est une branche bien distincte, si tant est que ce soit une branche du même arbre ; la maîtrise est la sœur cadette du doctorat, si tant est qu’elle soit sa sœur. École, diplôme, droits.

ho

profession tout est dilTérent. Je ne discute pas la valeur des études : ce

sujet ne peut être traité qu’en éveillant des susceptibilités ; je le laisse entièrement de côté. Je veux seulement consulter le passé et en appeler à l’opinion actuelle : or un coup d’œil jeté sur l’histoire de notre corps suffit pour démontrer que si les améliorations et les progrès ont été si lents, si péniblement obtenus par les officiers de santé militaires, c’est parce que l’autorité a toujours reculé devant l’idée d’accorder à la pharmacie, partie intégrante de notre corps jusqu’ici, les mêmes avantages, les mêmes prérogatives qu’à la médecine et à la chirurgie, placées bien plus haut dans l’opinion et l’estime publique. La pharmacie est donc un impedimenlum : tous le savent et le comprennent; peu osent le dire; aucun peut-être ne voudrait l’écrire. Nous sommes ennemi des rélicences, nous signalons le mal, sauf à chercher le remède. Or on peut parvenir à faire cesser cet état de choses en éliminant l’élément hétérogène, ou bien en se l’assimilant, en se l’identifiant. Ce dernier mode est assurément le meilleur. Exigez de tous le diplôme de docteur en médecine, et laissez les divers individus s’adonner à la chirurgie, à la médecine, à la pharmacie, selon que leur vocation les poussera vers l’une ou l’autre de ces spécialités; et alors vous pourrez rationnellement opérer la fusion des trois professions avec gain et avantages pour toutes, sans préjudice pour aucune.

Mais, dira-t-on, l’opinion publique viendra néanmoins scruter les choses à fond ; elle découvrira, malgré l’aspect uniforme de la superficie, que les uns cultivent les sciences qu’on a toujours placées au premier rang, tandis que les autres se sont volontairement condamnés à une besogne plus humble.... Nous répondrons que le diplôme de docteur couvre tout, relève et ennoblit tout. Quand on a les capacités scientifiques voulues et légalement reconnues pour remplir des fonctions relevées, il y a certes du mérite et surtout une abnégation digne d’éloges à se vouer à des travaux moins brillants, mais utiles et nécessaires.

Nous n’avons jamais compris les discussions jadis si vives, et aujourd’hui si justement inusitées, qui ont divisé les médecins et les chirurgiens; elles ont eu sans doute des motifs réels au moyen âge ; mais, les motifs disparaissant, la discussion s’est trouvée sans raison d’être. Pourquoi donc, quand les étincelles sont étouffées sous la cendre, remuer imprudemment celles-ci? Pourquoi chercher à provoquer un combat dans lequel il n’y a jamais de vainqueur, mais toujours des blessures de chaque côté? Certes nous ne ramassons pas le gant que nous jette I’Écho du Val-de-Grace ; nous voulons, au contraire, prendre le. parti de la chirurgie dont il se dé-

dare le champion, mais à laquelle il prèle un langage cl surloul des prélenlions qui mellraienl lous les loris el la maladresse de son côlé, si elle en acceplail la solidarilé. Mais, nous le répélons, on se Iromperail si on regardail rarlicle de l’Écno comme l’expression des lendances el surloul de 1 habileté des chirurgiens, irop sensés el trop logiques pour reprocher aux autres une faute en la commeltanl à l’instant même. Les insinuations de privilège d’arislocralie, de prétentions scientifiques, glissées par les chirurgiens contre leurs camarades de la médecine, seraient certainement Iresmalenconlreuses si les premiers les faisaient en réclamant la suprématie pour eux, en s’arrogeant runiversalilé scientilique, tandis que les derniers resteraient modestement chez eux en se contentant de- leur petit champ, sans chercher à envahir le terrain d’autrui.

.. Rien n’est si dangeteiux qu’un maladroit ami. >•

NOUS savons bon gré, du reste, à l’Écno des précieux documents qu’il nous fournil ; nous en ferons noire profil d’autant plus volontiers, qu on ne pourra pas nous soupçonner d’avoir puisé chez des amis complaisants el conséquemment suspects.

L’ÉCHO nous apprend que les chirurgiens des régiments ne soignent guère, dans leur infirmerie, que des affections externes légères, tandis qu’ils ont à traiter des maladies internes souvent assez sérieuses. Plus loin, nous lisons que « conlinuellemeul des salles de fiévreux, même en temps de paix , sont confiées à des chirurgiens , el qu’en temps de guerre il arrive souvent, comme cela existe à l’étal permanent dept'is dix-sept ans en Afrique, que la moitié du personnel des chirurgiens se trouve attachée au service des affections médicales (1). » La conclusion à tirer est bien simple, ce me semble ; la voici : Te personnel spécial affecté au traitement des maladies internes est insuffisant. Partout, en paix comme en guerre, les affections médicales sont plus nombreuses et plus graves que les lésions chirurgicales, et cette proportion a même été observée pendant les grandes campagnes de l’empire, dans la campagne d’Austerlitz, par exemple, où, sur 50,008 malades, il n’y avait pas 20,000 blessés, ainsi que nous l’a appris notre vénérable inspecteur général, le docteur Moisin.

(1) En Afrique, Tes médecins sont également mis à la tête de services recevant les affections internes et externes ; nous en savons des exemples. Les médecins ne reculent pas devant la pratique chirurgicale quand il y a utilité; mais ils s’en abstiennent communément en temps ordinaire.

Guidé pflr lô bon sons, nous nvons conclu avec le lecteur, mais sans l’ÉCHO DO Val-de-Grace. Les chirurgiens font très-souvent le service des médecins ; donc il n'y a pas assez de médecins, avons-nous dit. L’Écho conclut autrement : il veut qu’on augmente les chirurgiens. Plusieurs membres de la commission, les plus éminents selon l’Éciio, et le général Schram lui-même, ont été beaucoup plus loin : ils ont proposé la diminution du cadre des médecins-majors et principaux. Voici la raison sur laquelle ils s’appuient : proportionnellement à leur nombre total, les médecins ont plus de majors, de principaux et d’inspecteurs que les chirurgiens. Mais d’abofd comment comptez-vous ce nombre ? Les sous-aides étant chirurgiens, médecins et pharmaciens, doivent être éliminés, ou compter dans l’un et l’autre camp; ensuite il faut prendre en considération que la médecine se recrute dans les aides-majors chirurgiens et pharmaciens. Les spécialités ne se dessinent donc qu’à partir d’un certain point dans les cadres d’aides-majors, et la chirurgie ne peut pas compter comme n’appartenant qu'à elle seule tous les aides-majors, puisqu’on ignore encore, relativement à beaucoup d’entre eux, ce qu’ils seront un jour. Quoi qu’il en soit, avant de chercher quelle doit être la proportion des différents grades de la médecine, eu égard à son chiffre total, il faut déterminer celui-ci ; or nous avons vu que sa fixation est loin d’être à l’abri de tout reproche.

Mais j’accepte que le chiffre donne raison à nos adversaires; le débat n’est pas terminé pour cela, car il existe dans la question d’autres éléments que le chiffre brut : c’est l’équité, l’utilité et l’humanité, éléments dont l’importance est telle que le premier doit leur céder, ce nous semble. Or ils protestent hautement contre le projet du général Schram.

La médecine, vous l’avouez, a plus d’importance que la chirurgie; les maladies internes sont plus graves et plus nombreuses que les lésions chirurgicales. Est-il donc logique de porter à quatre le nombre des chirurgiens-inspecteurs généraux, et de laisser à deux celui des médecins revêtus du même grade? Est-ce la partie la plus importante, la plus longue, la plus difficile à inspecter et à diriger qui aura le moins de directeurs et d’inspecteurs?

Examinons l’article du projet qui a pour but de diminuer les médecinsmajors et principaux et d’augmenter les médecins-adjoints. 11 est tout aussi peu rationnel. La plupart des médecins-adjoints sont chargés de services aussi importants que ceux des médecins-majors (ordinaires) ; et presque tous ont une responsabilité bien autrement grave que celle qui pèse sur les chirurgiens-majors de régiments et même quelquefois d’hôpitaux, vu la

quaulilé, mais surtout la gravité des affections traitées dans >es salles de ces .nédecins-adjoints. Si l’importance des fonctions implique 1 élévation du grade, il faut se garder d’élaguer la tête des cadres médicaux pour amp fier la queue. Enfin, en diminuant le nombre des médecins-majors p augmenter celui des adjoints, il s’ensuivrait que, dans la carrière médicale, on arriverait moins vite au grade d’officier supérieur que dans la carrière chirurgicale, quoique ayant subi un concours, c’est-à-dire ayant donné une

garantie scientifique de plus.

De quelque côté que nous examinions l’idée émise au sein de la commission, nous la trouvons irréalisable à moins de violer toutes les règ es e a raison, à moins de léser la justice, à moins de rompre avec la grande loi qui dit : à chacuq selon ses œuvres.

Supposons que celte funeste proposition a eu ses suites, entrons dans uu hôpital quelconque et ouvrons les registres : nous trouvons que les fiévreux sont beaucoup plus nombreux que les blessés et que la gravité des maladies internes est telle qu’elle entraîne les quatre cinquièmes de la mortalité de l’établissement, tandis qu’un cinquième à peine succombe à des lésions chirurgicales. Lebon sens le plus vulgaire indique que l’on doit rencontrer ,. dans cet hôpital, le personnel chargé du service majeur revêtu de grades aussi élevés que ceux du personnel qui soigne les lésions chirurgicales bien moins graves...; mais l’induction du bon sens est trompée, car la répartition

des grades a lieu d’une manière tout opposée.

Si donc on ne fait pas subir au corps dèfe officiers de santé militaires une réforme, une réorganisation radicale et foncière, et si, conservant ses basee premières et ses grandes dispositions, on cherche à faire des économies, celles-ci ne peuvent être obtenues à l’aide de la mise à exécution du projet que nous combattons, parce que ce projet est éminemment vicieux et injuste.

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EXTRAIT DE LA GAZETTE MÉDICALE DE PARIS du 3 juin 18Û8.

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