‹ Mélanges médico-littérairesChapitre 8 sur 88 · PAR EDMOND DE COURTIVE · texte numérisé non relu

PAR EDMOND DE COURTIVE

bachelier ès lettres, ex-pharmacien adjoint aux hôpitaux de Reims, ex-élève à la pharmacie centrale des hôpitaux et hospices civils de Paris.

Dans la thèse de M. de Courtive, nous distinguons ; 1» la partie historique, qui est curieuse, instructive, complète et convenablement exposée ; 2° la partie chimique et pharmacologique, qui constitue la base du travail et forme le chapitre fondamental au point de vue de son importance intrinsèque et du parti qu’en a tiré l’auteur ; S" le récit des hallucinations qui l’ont bercé et réjoui, quand il s’est placé sous l’influence d’une dose de haschish. Cette partie est certainement fort instructive, et l’on ne saurait trop louer le courage de l’expérimentateur opérant sur lui-même; mais, tout en étant instructive, elle se trouve si étourdissante et si amusante, et l’auteur jouit de ses ineffables sensations d’une manière si vraie, si entière, si naïve, que nous ne pourrons nous empêcher d’en jouir avec lui, et de tâcher de faire aussi participer le lecteur à notre jubilation. Enfin, quatrièmement, la thèse doit être examinée au point de vue physiologique, psychologique et thérapeutique. Sous ces derniers rapports, M. de Courtive n’est pas complet, tant s’en faut; il n’est même pas toujours heureux.

L’ensemble prouve du travail, une volonté soutenue et de l’intelligence. Nous commençons donc par des éloges.

L’histoire des haschaschins, cette redoutable secte qui faisait trembler les soudans jusqu’au fond de leur harem, est dramatique et saisissante à fournir un roman bien rempli de péripéties, de conspirations et de meurtres. Les ÉTRANGLEURS de notre ancien collègue Eugène Sue, ne sont que des enfants auprès de nos haschaschins ; et les jésuites n’étendaient pas sur un plus vaste pays le réseau de leur domination sourde, cachée, mais tyrannique et sans pitié. Rodin et le Vieux de la Montagne sont, chacun dans son genre, deux grands types, deux fortes organisations. Quel terrible nom que celui de haschaschins, que nous avons transporté dans notre langage pour désigner le meurtre. Ce nom-là dit, à lui seul, toute l’histoire de ces fanatiques ; leur vie n’était qu’un long drame de sang. On armait leur bras et on leur désignait la victime, et toujours la victime tombait, fûtelle sur le trône ou au pied de l’autel ; car la patience, 1a ruse, l’audace et l’abnégation étaient l’apanage des serviteurs du Vieux de la Montagne. Les sorciers du moyen âge faisaient assister leurs dupes au sabbat en leur administrant un breuvage de mandragore ; c’est par le haschish que le chef des haschaschins procurait à ses sectaires des rêves et des voluptés dont il leur promettait la réalisation s’ils obéissaient aveuglément à ses ordres. Mais il avait soin de leur faire savourer l’avant-goùt du paradis de Mahomet en les entourant de délices réelles ; il savait que les jouissances vraies s’ajoutent aux jouissances imaginaires, qu’elles amplifient et centuplent. C’est ainsi que Mesmer, qui voulait magnétiser en imposant sa volonté à-la volonté terrlGée des patients accourus autour de son baquet fantastique, n’oubliait pas non plus de parler aux sens, à l’aide d’un mystérieux demijour, de parfums fragrants et d’enivrante musique.

Je ne puis résister au plaisir de transcrire ici , d’après M. de Courtive , quelques lignes du voyageur vénitien Marco-Paolo , traduites d’une naïve façon qui rappelle un peu Rabelais. C’est la peinture des fascinations dont le Vieux entourait ses sectaires dans ses fériques jardins.

M Le Viel était appelé en leur lengagès Alaodin. Il avait fait fer entre deux montagnes , en une vale , le plus grand jardin et les plus biaus ke jamès fut veu. Il hia de tous buens fruits dou monde , les plus belles maizonz et les plus biaux palais que unques fussent veu ; car ils estoient dorés et portrait de toutes les belles coses dou monde. Et encore hi avait fait fer que por tel corait vin et por tel lait , et por tel mel , et por tel eine. Il hi avait dames et damesscles les plus belles dou monde , lesquelz sevent soner de luit enstru-

ments et chantent et calorent miaus que autres femes, et fasail le Vielz entendre à sez homes que cel jardin estait parais que celz que vont en

parais hi auront belles femmes tant quant ils voudront à volontés et qui

treverent flum de vio et de mel et d’eive , etc., etc. » . . -

Mais quittons les chemins tout sanglants où les haschaschins machinaient leurs crimes; fuyons Java et Sumatra , où le Malais , ivre de haschish , termine encore sa furieuse extase par le meurtre du premier individu qüil rencontre sous sa main; c’est un plus pacifique terrain que nous devons

pdn;uuiii«

M. de Courtive insiste avec beaucoup de raison sur les différences capitales qui existent entre les nombreuses préparations de haschish employées par les Orientaux : on y trouve, mêlés au cannabis indica , le tabac , le datera , la cantharide , la cannelle , le gingembre , l’opium, et jusqu’à la noix vomique. On comprend que les effets physiologiques produits sur 1 homme par ces substances si actives doivent offrir des dissemblances radicales.

M. de Courtive nous apprend que les Arabes se servent de deux principales préparations. L’une est un extrait gras obtenu en faisant bouillir la plante avec de l’eau, dans laquelle on jette un peu de beurre frais qui dissout la matière résineuse , c’est-à-dire le principe actif : on connaît ce produit sous le nom de dawamesc; il est administré à l’intérieur sous forme de tablettes. L’autre préparation , appelée madjaun , serait , d’après le docteur Foley, médecin de l’hôpital civil d’Alger, un mélange de poudre de feuilles, de miel et de beurre. Il acquiert assez rapidement une rancidité

insupportable pour nos palais européens.

Olivier dit , dans son voyage en Perse j que , dans les cafés d’Ispahan , on ne distribue que des pilules d’opium et des boissons préparées avec les feuilles et les sommités du chanvre , ou avec des têtes de pavots. Dans la province d’Oran , la passion pour le haschish est loin d’avoir atteint ce degré. Le Koran , dont les prescriptions hygiéniques sont généralement si sages (1) , défend l’usage du haschish comme Une haute impiété; aussi les hommes qui veulent transgresser la loi du prophète se cachènl-ils de leurs femmes et de leurs enfants, toujours plus serviles observateurs des préceptes religieux. Ils se réfugient dans certains cafés où 1 on peut se faire servir la substance désirée. Le plus souvent, me disait letébib Sidi-ben-Zergua , ce n’est pas la passion qui pousse les Arabes à fumer le haschish ; ils

(1) Félix Jacquot. V. nos Lettbes d’Afrique, in Gaz. Méd., IS/fil, leure X.

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cherchent dans l’ivresse qu’il procure un oubli passager à leurs maux , à leurs chagrins , à leurs misères. Le tébib a très-bien observé que ceux qui ont trop souvent recours à ce remède, ou bien qui se laissent entraîner par la passion à son usage immodéré, tombent tôt ou tard dans l’incapacité physique et intellectuelle. Ben-Zergua , du reste , n’a jamais employé le cannabis indien dans un but thérapeutique ; il est trop bon musulman pour chercher des substances curatives dans les plantes réprouvées par le prophète. A Tlemcen, il est très-rare que l’on confie le haschish à l’absorption digestive; c’est avec le poumon qu’on met en contact ses vapeurs. Les feuilles et les sommités sont hachées et ensuite mêlées au tabac à fumer ; assez souvent on arrose le tout avec une décoction concentrée du datura , solanée qui joue dans la médecine arabe le rôle que l’opium remplit dans notre thérapeutique.

On nous a rapporté que dans le Maroc l’usage du haschish est beaucoup plus répandu qu’en Algérie. On prétend qu’après la bataille d’Isly, lorsque nos troupes envahirent le camp ennemi abandonné, on trouva plusieurs cavaliers qui, ivres de haschish, rêvaient tranquillement sur leurs tapis, aussi isolés de tout ce qui se passait autour d’eux, qu’Archimède absorbé par la recherche d’un problème, et ne s’apercevant pas que Syracuse était livrée au sac. Nos Marocains, dit-on, avaient pris la canonnade pour le bruit d’enfants qui jouaient ou pour le choc des béliers du troupeau se heurtant la tête.

Le cannabis indica ne paraît être qu’une variété du chanvre commun. Cette opinion, qui est celle de M. de Courtive, a été émise à l’Académie nationale, par plusieurs membres de cette savante assemblée, à propos des discussions soulevées par un rapport de M. Guihourt dans la séance du 15 février 1848. Le principe actif des cannabis réside dans une résine, ou cannabine, que M. de Courtive parait avoir obtenue à un plus complet état de pureté que celle qui résulte des procédés de MM. Smith (d’Édirabourg) Andrew Robertson (de Calcutta) et O’shanghnessy. Elle existe dans tous les cannabis, mais en quantité d’autant plus considérable que la piaule a cru dans un pays plus chaud ; l’énergie de la cannabine est surtout plus grande, à quantité égale, dans le cannabis des contrées équatoriales que dans celui des régions tempérées. Le cannabis indica d’Alger a fourni neuf ou dix parties de résine sur cent. Cinq ou dix décigrammes de cette résine produisent les mêmes effets que deux grammes d’extrait gras ou quinze à trente grammes de dawamesc. Le cannabis indica, provenant de semences d’Italie, et pécolté à Ivry, fournit une résine qu’il faut administrer à trois

OU quatre décigrammes ; enfin le cannabis de Bourgogne est moins encore, car sa résine doit être portée à cinq décigrammes, et même un gramme, pour obtenir les effets que produisent cinq ou dix centigrammes de cannabine d’Alger. Celte énergie d’action croissant avec la température est loin d’être un fait unique : la môme progression s’observe pour beaucoup de substances toxiques, la ciguë par exemple. Quoi qu’il en soit, l’isolement de la cannabine est une véritable conquête pour la pharmacologie et la thérapeutique, car il est beaucoup plus facile d’administrer une pilule que les rances et nauséeux dawamesc et madjoum. Il est inutile d’ajouter que des préparations polypharraaciques qui nous viennent de l’Indoustan et des îles Malaises ne devront jamais être employées.

J’arrive aux observations médico-physiologiques. Les sensations et les visions de M. deCourlive, intoxiqué par la cannabine, ont un cachet d’étrangeté, d’originalité insigne qui sont un gage de leur sincérité. Les Mille et ONE NUITS sont loin de faire passer sous les yeux des lecteurs des images aussi variées, aussi inattendues, des changements à vue aussi incroyables, aussi surprenants que ceux qui se succèdent dans l’imagination du bienheureux halluciné. Le sujet haschishsé dans de certaines limites n’est pas entièrement isolé du monde qui l’entoure : les objets extérieurs 1 impressionnent , mais les sensations se modifient, se transforment, accroissent la vivacité des rêves qui se jouent dans l’esprit et doublent la volupté qui le berce. Le sujet jouit de sa raison, tout en se laissant emporter par de folles conceptions dont il reconnaît l’insanité. Il y a, pour ainsi dire, deux volontés, l’une qui engage à lutter contre la fantasmagorie trompeuse, en protestant qu’elle n’est qu’un rêve ; l’autre qui engage à s’abandonner sans réserve à ce mystérieux courant qui nous fait naviguer à travers de vaporeuses régions si pleines d’extase , de jouissances et de bonheur. On comprend très-bien, dès lors, que les dispositions de l’individu qui se haschishsé influent puissamment sur ses sensations: s’il se soumet à la cannabine avec des préventions, s’il lutte et fait le réfractaire, sa volonté l’emportera sur son imagination, et celle-ci ne créera que de pâles images; si, au contraire, il se laisse aller et se livre entièrement à ses voluptueuses hallucinations, son heureux délire sera plus complet, plus enivrant; il nagera dans les flots de volupté de ce monde imaginaire.

Nous ne suivrons pas M. de Courlive dans ses fantüsius , c est ainsi qu’on nomme les visions du haschishsé ; — cependant l’une d’elles est tellement réjouissante que nous désirons la partager avec lui et la faire partager au lecteur. M. de Courtive soutient sa thèse, mais Grar>d.ville passe son fan-

Iftstique Cfayon sur Jes graves professeurs, et qu’advienUil , graod Dieu ! Les mélhaniorphoses d’Ovide ne sont pas si prodigieuses :

»< M. O, «St changé en un gigantesque serpent à sonnettes et rappelle le jury é l’ordre. » — Sans doute en agitant sa queue. — « M. D. devient un malicieux caméléon ; M. C. un énorme crocodile; M. L. une gigantesque machine pneumatique; M. G. un pied de sensitive qui parle, chante et fume ; M. B. un immense ballon de verre.... » Puis voilà que toute la docte assemblée entre dans M. C...Oh ! monsieur de Courtive, quelle irrévérence! Mais, patience, le jeune pharmacien va être puni d’avoir ainsi manipulé et métamorphosé ses professeurs dans le creuset de son imagination. « Bientôt il est lié, garrotté et enfourché au haut d’une énorme seringue en verre qui menace de le réduire en cendres, car c’est une matière liquide et couleur de feu qui bouillonne dans ses flancs. » C’est bien fait, monsieur de Courtive; vous n’avez que ce que vous méritez; si- j’étais là, je pousserais le piston, quoique ce ne soit pas mon métier. Mais tout n’est pas fini. Oh I les jolies femmes qui passent !.. Hélas ! elles ont d’énormes moustaches! Voici Napoléon qui crie : Vive la République, en mai 18fi7. Décidément le haschish était le breuvage des pylhonisses et sibylles. Tout se calme, et l’expérimenTtaleur se sent vcomroe tout frais, tout neuf au moral, tout soyeux, tout velouté au physique. » Attendez la fin : le haschish faisait des meurtriers des disciples du Vieux de la Montagne; il va rendre anthropophage notre jeune pharmacien. « Je descends au jardin, dit-il : en face de moi se trouve un monsieur tout vert et composé d’épinards cuits, fumants et disposés à être mangés. Ce monsieur me faisait force salutations, à reculons, et m’empêchait, par son obséquiosité, de me promener. Il portait culotte courte, perruque à queue, chapeau à claque. Enfin il me dit : Choisissez,... Je vis alors deux tables : sur l’une, des convives gais, de la verdure à discrétion; sur l’autre, des cannabis indica à la Grandville et des hommes en fricassée, en rdti, en civet, etc.;., Je me pris à rire et me dis : Parbleu , je vais avaler ce monsieur ! »

Nous avons dit que la partie philosophique n’est pas toujours heureuse ; en effet, dans le chapitre consacré à rhistoire des haschischins, je trouve un paragraphe qui figure là je ne sais trop comment, sans que rien l’amène, sans qu’il se fonde dans les idées qui le suivent :

V Quoi qu’il en soit des haschischins, dont les Européens ont emprunté lesaotpour exprimer la scélératesse, l’Orient, chérissantlaliberté autant que la libéralité,, a toujours sympathisé avec les héros. Rien n’égale son amour pour les grands poètes. Si l'époque des haschischins est une taclie à la mé-

ol

moire de ces conlrées, ils auront toujours la gloire d’avoir été le berceau de l’humanité, et ils n’ont rien à envier à leurs voisins, qui ont aussi leurs laideurs et leurs beautés. Si le Koran est le miroir de l’islamisme, 1 Evangile est celui du catholicisme, et la puissance et la jalousie de ces deux religions font qu’elles ne peuvent ni se craindre ni se détruire. »

J’aimerais mieux de la pharmacologie.

Je lis ailleurs : « Les Algériens fument également les feuilles des cannabis ; mais l’indica est réservé aux riches du pays, parce que, jusqu’à ce jour, l’égalité n’existe sur terre qu’en théorie. » Dans une thèse nous devons être tout à la science; gardons la politique pour le club. Mais la révolution change tout : on parle politique jusque dans le ventre de sa mère : témoin le fait suivant qu’on raconte, sans y croire, dans le dictionnaire en 60 volumes. C’était pendant notre première république. Un enfant populaire et républicain fut conçu dans l’utérus d’une mère aristocrate... Or il arriva que lorsque le médecin de la comtesse, - car c’étaitune comtesse, inü-oduisit le doigt pour juger du degré de. dilatation du col, on entendit l’enfant chanter dans les entrailles de sa mère terrifiée : ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne, les aristocrates on les pendra !... Le plus clair de l’histoire, c’est que, à la place du comte, je n’eusse pas été tranquille sur ma paternité, car c’était le temps des cochers... Mais voilà que je parle aussi politique; je reviens à mon enfant plébéien. Chacun dit aujourd hui : j ai sucé la république avec le lait... notre enfant a été plus radical encore. Puisque je suis sur les enfants précoces, je vais terminer par le plus insigne exemple de précocité que j’aie jamais lu : il est tiré de contes fort connus. Il était une fois une reine enceinte de 6 ans... sa matrice était comme une vraie rue de Paris ; elle y sentait chaque jour des révolutions, de grands mouvements, suivis d’un calme sinistre et passager. Le médecin voulut voir; c’est son droit : il met ses lunettes et s’approche ; il constate deux jumeaux âgés de 6 ans, qu’il aperçut, à travers le couloir qui conduit à leur appartement, mangeant des cerises dans leur étroite pièce. Ils se fâchent d’être interrompus dans leurs jeux et énücléent tant et si bien leurs noyaux de cerise au pauvre docteur, qu’ils brisent ses lunettes. J’ai lu cela, sûrt Vous ne me croyez pas? Pour me justifier, je dirai, avec M. de Courtive : « Qu’on trouve bête, absurde, impossible ce qui précède, soit; mais... que l’on sache bien que je suis incapable de broder et de faire du grotesque à plaisir. » (P. Ù7.)

Plaudite, cives !

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