‹ Mélanges médico-littérairesChapitre 82 sur 88 · DE ROME A NAPLES PAR LES MARAIS PONTINS · texte numérisé non relu

DE ROME A NAPLES PAR LES MARAIS PONTINS

A M. le doctenr lUalliot, iDspecteur médical, membre du conseil de santé

des armées.

Naples, 1“ mai 1852.

Si vous voulez parcourir avec fruit le trajet de Rome à Naples, suivez les vieuA us, prenez le vulgaire voiturin, lent véhicule par la portière duquel vous aurez tout le temps d’examiner le pays. Chaque jour on s’arrête deux heures pour faire reposer les chevaux, et l’on arrive assez tôt au gile, le soir, pour jeter un coup d’œil sur le pays, pour jaser avec ses hôtes, et même pour converser quelque peu avec les médecins de l’endroit. De Rome à Naples, on met quatre journées, qui ne paraissent pas trop longues quand la compagnie est bonne et que l’on sait goûter ce que l’on voit.

La ville de Rome n'est séparée de la grande plaine pontine que par un seul accident de terrain, c’est le massif isolé des montagnes albanaises (1) ; en deçà et au delà, tout est plaine. Du rempart de Rome au pied de Cività Lavinia, où commence le fameux bassin patrie de la fièvre, on ne compte que vingt milles romains, à vol d’oiseau. La ligne fictive que nous tirons est presque suivie par la route ; elle traverse la ville d’Albano et franchit le massif montagneux à son extrémité S. 0. La barrière protectrice de Rome s’est ici considérablement abaissée et rétrécie ; ce n’est plus qu’un groupe de collines.

De Rome à Aibano s’alongeait autrefois une rue merveilleuse, la Via Appia, toute bordée de tombeaux, les uns modestes, la plupart fastueux, beaucoup monumentaux et gigantesques. Le vandalisme et la cupidité ont bouleversé les sé-

(I) Nous désignerons par ce nom tout le pâté montagneux groupé autour de Monte Cavi, pâté aux différentes parties duquel on a imposé des dénominations diverses.

pulcres afin de dépouiller de leurs ornements les cadavres et les cavaur ; aujourd'hui les vieilles tombes ressortent de terre, leurs pierres éparses se réunissent, et bientôt, grâce à Pie IX, Rome aura, comme Pompéi, sa Voie des tombeaux.

Jadis la cité des morts était animée par la foule des visiteurs et des passants ; aujourd’hui ces lieux sont plus solitaires et plus tristes qu’aux jours où la nécropole était debout : la cendre des morts a été dispersée, et les vivants fuient ces champs fiévreux et mortels. La plaine romaine, inculte et sans arbres, se pare d’elle-même d’un tapis de verdure que foulent les troupeaux à peu près sauvages de chevaux et de bœufs; mais l’œil cherche en vain une habitation, un bosquet, un jardin. Nous n’avons pas besoin d’aller jusqu’aux marais Pontins pour trouver l’insalubrité; elle existe aux portes de Rome et souvent dans Rome même.

Après avoir fait onze à douze milles, on arrive au pied de la barrière montagneuse. Avec la pente commencent les cultures : la vigne, les oliviers, les champs de plantes potagères ont remplacé les monotones prairies. La salubrité renaît avec l’altitude et avec la culture arborescente des terres, qu’on me permette cette expression. On passe sous Castel Gandolfo qui se mire dans le beau lac où se reflétait autrefois Al ba Longa; on traverse la ville d’Albano; la route longe la riche vallée d’Aricia, autrefois couverte par les eaux, sous le nom de lac de Turnus; le village d’Aricia se présente ensuite; puis voilà Gensano, au bord d’un vieux cratère où dort paisiblement le lac de Némi ; enfin Cività-Lavinia est perchée sur un monticule qui domine la plaine pontine. Pour arriver à Velletri, où nous devons coucher ce soir, il faut faire un coude à l’est.

Toutes ces localités, en exceptant cette dernière ville, qui se trouve hors de la direction, sont échelonnées à courts intervalles sur une ligne qui n’a pas plus de 7 milles d’étendue, tandis que de Rome à Castel-Gandolfo, durant un espace d’environ 10 milles, on ne rencontre pas le moindre village. Ces dispositions sont bien significatives ; dans la plaine, la maladie et la mort; sur la montagne, la salubrité et la vie. Au pied de Cività-Lavinia, la plaine recommence, et avec elle la solitude.

Albano est une ville très-saine comparativement à la campagne romaine, mais les fièvres n’y sont cependant pas inconnues ; on y observe même quelques pernicieuses, dont l’origine, du reste, doit très-probablement être recherchée dans les voyages des Albanais à travers la campagne romaine. Qu’ Albano ne soit pas tout à fait exempt de fièvres, cela se comprend à merveille : cette ville se trouve en effet située presque à l’extrémité du massif montagneux rétréci et abaissé, comme nous l’avons dit, véritable promontoire dont le pied est baigné de trois côtés par les etlluves de la campagne romaine et de la plaine pontine. Albano n’est guère, approximativement, qu’à 200 mètres au-dessus de la plaine, ce qui, dans une pareille position topographique, ne lui vaudrait qu’une immunité incomplète, si la luxuriance des cultures qui entourent la ville et l’abri que lui prêtent des accidents de terrain, ne venaient contribuer à sa salubrité. Les Albanais le savent si bien que, sous l’administration française, du temps de

l’empire, ils vinrenl à Rome pour réclamer en masse contre le projet de couper un bois qui garantissait leur ville du souille pernicieux du sud.

Velletri, ville d’environ 10,000 âmes, est située sur d’anciennes laves, le long de la rampe qui regarde la plaine pontine : une certaine altitude et des cultures arborescentes qui descendent jusque dans la plaine, la protègent assez contre la malaria, pour que sa population ne soit pas en décadence. Dégageons-nous de son fouillis de rues étroites et grimpantes, pour nous diriger vers le palais Lancelotti. Deux cents marches de marbre blanc vont vous conduire à une terrasse de laquelle la vue peut se promener sur tous les alentours. Pour continuer notre comparaison, nous pourrions nous croire sur une île; au N.-E. apparaît une autre terre élevée, couronnée de neige, c'est la chaîne de la Sabine; à ses pieds se groupent quelques îlots plus bas. Sur toutes ces terres, les habitations, les fermes, les bourgs et les villes se pressent; sur la plaine, ou, si l’on veut, .sur la mer, on aperçoit à grand’peine quelques points blancs, voiles isolées et perdues dans l’immensité. La loi qui a présidé à la répartition des habitations reçoit donc ici une application nouvelle. La plaine pontine n’a point de villages, mais, sur les rampes des Lepini qui la dominent, on compte Sermonetta, Sezze, Norraa, Ninfa, Basciano, Piperno, et San Felice perché sur le haut promontoire de Circé. Cette loi s’étend plus loin encore : quand un monticule d’une suffisante altitude s’élève, même iso.lé, au sein de la plaine, l’homme qui a intérêt à rapprocher sa demeure du centre de ses travaux, s’empresse de hisser son nid sur celte élévation. Ainsi, dans les environs de Tivoli, les monts Albins sont précédés de quatre mamelons isolés, sur lesquels on trouve Palumbara, Monticelli, Sani’-Angelo et le couvent de San Francesco. Les mêmes circonstances se représentent dans la vallée du Sacco, dans la plaine que nous avons sous les yeux et dans la partie qui nous échappe : Monte Fortino, Paliano, Bocca-Massimi, Valmontone, Lugnano, Cora, etc., sont assis sur des hauteurs éparses ou alignées en petites chaînes.

Du palais Lancelotti, on domine la plaine pontine, resserrée entre la chaîne des monts Lepini au N.-E. et la mer au S.-O. La chaîne se rapproche de plus en plus de la mer en allant vers Terracine, et finit par atteindre le rivage au rocher pittore.sque de l’antique Anxur. De notre observatoire, on aperçoit bien ce prolongement vertical du mont Caume, qui surplombe Terracine. La masse impo.sante du Monte Circeo, tout peuplé du souvenir d’Ulysse et de la magicienne, découpe sa silhouette sur la mer et sur la plaine, dont il est une sorte de promontoire. La plaine pontine se présente comme une surface unie d’un gris bleuâtre velouté, coupé de marbrures verdâtres qui sont des maquis et des fourrés. En allant vers la mer, ces taches se rapprochent et se réunissent ; le rivage est en effet occupé par des forêts et de vastes broussailles. Une longue ligne droite verdoyante ourlée d’un filet d’argent traverse la plaine dans toute son étendue, c’est la Via Appia, bordée d’arbres et longée par un large canal. A mesure que l’oeil sonde des profondeurs plus lointaines des marais Ponlins,

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les teintes se confondent et bleuissent, de sorte que la terre finit par ne plus présenter, comme la mer et les deux, qu’un champ d’azur chatoyant. Un seul petit groupe d’habitations blanchit à nos pieds, c’est le malheureux village de Cisterna, situé à 8 milles de Velletri, dans la plaine ponline. Cisterna est le dernier effort de l’homme contre l’insalubrité ; nous devrions dire la dernière bravade, car nous n’appelons effort que l’emploi bien entendu de tous les moyens pro-' près à s’assurer la salubrité, c’est-à-dire un dessèchement complet dans un rayon suffisant, et une vaste ceinture de cultures arborescentes.

De Velletri à Cisterna, le village aux pâles habitants, on suit presque continuellement une pente douce. La campagne n’est pas tout à fait unie, mais ondulée par de petites crêtes le plus souvent coiffées de broussailles et de quelques arbres, et séparées les unes des autres par des vallées herbeuses.

Quelques historiens ne font commencer les marais Pontins proprement dits qu’à Tor dé Ponti, au delà de Cisterna. Il nous suffira de faire remarquer, pour établir que cette démarcation est arbitrairement tracée, que la bande de terrain comprise entre Cisterna et Tor dé Ponti, contient déjà 452 hectares de marais-type. Pour nous, nous employons communément la dénomination de plaine pontine, et nous faisons commencer celle-ci au pied des mcntagnes albanaises ; Cisterna est donc compris dans sa circonscription.

La plaine pontine est un segment irrégulier dont l’arc est formé par les monts albins et par la chaîne non interrompue des monts Lepini jusqu’au Cacume, et dont la corde, qui est le rivage, se dirige du N-.O. au S.-E., de Nettuno à Terracine, en rompant la droite pour projeter un angle ou promontoire qui se nomme Circeo ou San Felice. On compte ûl milles de Velletri à Terracine, et 8 à lO milles de la montagne à la mer. Par abréviation, nous appellerons grand axe la première direction, et petit axe la seconde. La portion à laquelle on a restreint, à tort à notre sens, la dénomination de marais Pontins, se déroule depuis Tor dé Ponti sur une longueur de 24 milles. Comme celte portion a été mesurée avec soin, et que la plaine dans son ensemble n’a pas subi le même travail, il sera entendu que les évaluations en superficie s’appliqueront à la première, qui a une aire de 130,000 hectares.

Avant les temps historiques, un golfe baignait les pentes des mots Albins et Lepini ; une île, au large, portait le nom de Circé. Peu à peu ce golfe s’est rempli des terres arrachées aux montagnes et charriées par les eaux ; il a successivement passé à l’état de lagune, de marais et enfin de terre plus ou moins ferme. Les alluvions ont fini par empiéter tellement sur la mer, que, rejoignant l’île montagneuse de Circé, elles l’ont changée en promontoire. Les sondages exécutés par le baron de Prony et par Scaccia ont démontré que la couche de coquillages marins existe à des profondeurs variables, sous les terres alluviales tourbeuses et argileuses qui constituent aujourd’hui le sol. Telle est l’origine de la plaine pontine.

Le bassin dont nous parlons a une double, mais trop légère inclinaison, l’une

du N. 0. au S. E., de Vellelri à Terracine, c’esl-à dire suivant «on grand axe, l’autre des montagnes à la mer, c'est-à-dire suivant son petit axe. Malheureusement cette dernière pente ne peut être utilisée, quoique le plus simple coup d'ail démontre que c’est la ligne la plus courte pour les eaux qui naissent dans la montagne et vont à la mer. En elTet, le long de la côte règne une ligne non interrompue de dunes qui constituent ainsi une contre-pente que les rivières ne sauraient franchir. En second lieu, deux bandes de terrain, de 1,265 hectares, sont plus basses que le niveau de la mer tyrrhénienne ; en les faisant traverser par les rivières, les eaux de celles-ci s'étaleraient eu nappe, ce qu’il faut à tout prix éviter. Aussi les travaux de tous les ingénieurs ont-ils convergé vers le même but: rectiüer, creuser, encaisser les rivières et les diriger suivant legraudaxe du bassin, parallèlement au rivage. Un canal unique, nommé Partatore del Badino, recueille toutes les eaux et se jette dans la mer, aux environs de Terracine. A l'aide d’une gigantesque tranchée taillée dans les dunes et d’un canal large et profond appelé Rio Marlioo, on avait songé autrefois à évacuer directement dans la mer, en prenant le petit axe de la plaine, les eaux d’une partie de celle-ci ; mais ce grand travail ne remplit aucun rôle dans le système actuel.

Le bassin est très-riche en cours d’eau : les principaux sont l’Amaseno, l’üfTente, la Schiazza, la Ninfa, la boueuse Teppia, la Cavatella, le Mortaccmo, la Stronzola, etc. Une foule de sources jaillissent en outre de presque tous les points de cette terre profondément humide. Lors des terrassements exécutés sous Pie VI, l’eau naissait pour ainsi dire sous les pieds des travailleurs Enfiu la haute vallée de Sacco, située derrière les montagnes qui encaissent les Pontins, laisse encore hitrer ses eaux dans ce bassin, à travers les stratifications de la chaîne.

Sur ce vaste terrain presque horizontal, les eaux des fleuves hésitaient, décrivaient des méandres, s’étendaient en nappe, une pente marquée ne sollicitant pas assez activement les eaux à prendre franchement une direction précise. Il a fallu remplacer par des lignes droites ces nombreux circuits : c’est dire que le cours de presque toutes les rivières a dû être rectilié. Mais cela n’a pas suDi : on a creusé des canaux destinés à recueillir les eaux éparses sur la surface, et à les soutirer, pour ainsi dire, de la terre profondément abreuvée et saturée d’humidité. Parmi ces canaux, deux remplissent un rôle capital : ils reçoivent les eaux de presque toutes les rivières du bassin et convergent vers le Portatore di Badino, seule bouche d’évacuation dans la mer. L’un, autrefois ouvert par les Romains et rétabli par Pie VI, dont il porte le nom (Linea Pia), baigne la Via Appia dans une partie de son trajet : c’est une ligne droite, de 2û milles de longueur, en comprenant le canal de navigation dans cette mesure. Il passe presque à égale distance des montagnes et de ia mer, de Tor de’ Ponti à Terracine, et il reçoit la Schiazza, l’Ulfente, l’Amaseno, etc. Le second, appelé Fiume Sislo, court parallèlement au premier, entre celui-ci et la mer, et s’enrichit des eaux de la Ninfa, de la Teppia, etc. La Fossa délia Botte et la

Schiazza canalisée sont également deux grandes tranchées parallèles aux canaux dont nous venons d’indiquer le cours.

Les travaux dont nous avons parlé sont l’œuvre de hien des générations, et ce n’est qu’après cent alternatives, les unes bonnes, la plupart mauvaises, que la plaine pontiiie est arrivée à son état actuel, bien défectueux encore. Les Volsques, premiers habitants de cette contrée, y possédaient vingt-trois villes, dont plusieurs, notamment la florissante Pomœtia, occupaient des sites de la plaine trés-insalubres aujourd’hui, et dont les autres s’étageaient sur la bordure de montagnes. A la dispersion de ce peuple, l’insalubrité, réprimée par des soins assidus, reprit bientôt le dessus. Au milieu du cinquième siècle de l’ère romaine, le censeur Appius jeta sur toute la longueur des marais une chaussée, appelée Via Appia, qui coûta mille peines , car en maint endroit les matériaux s’enfonçaient dans le gouffre des marais profonds. Cet ouvrage prodigieux avait éO milles de longueur. Bientôt les terres pontines furent partagées aux Romains, qui les réclamaient Instamment, et Céthégus, au sixième siècle de Rome, essaya un dessèchement. Des postes habités, sur l’importance desquels on ne saurait se prononcer. Très Pontinus, Très Tabernæ, Ad Médias, s’échelonnèrent le long de la voie Appienne. Mais les guerres civiles et étrangères font de nouveau négliger ce pays, dont la demi-salubrité ne se maintenait que par la permanence des soins et par l’entretien des travaux. Les premiers Césars, Auguste, Trajan, Nerva, etc., dirigent de nouveau leur sollicitude sur ces malheureuses contrées : la voie Appienne, qui cédait, est renforcée et chargée de ces larges dalles dont les Romains pavaient leurs routes ; le grand canal est nettoyé, agrandi, et de splendides villas étalent leurs portiques et leurs bosquets sur la pente des montagnes, et même quelques-unes au bord de la mer. La plaine n’était néanmoins pas saine à cette époque, témoin ce vers de Martial :

« Et quos peslifera Pontini uligine campi. »

La chute de l’empire romain amène un abandon complet des marais Pontins. Il était réservé à un grand roi, d’une nation que les Romains appelaient dédaigneusement barbare, de reprendre sérieusement les travaux abandonnés depuis si longtemps. Les malheurs du moyen âge ont pour résultat un nouveau délaissement ;'puis enfin les papes prennent à cœur d’anéantir l’hydre des Pontins, le monstre aux têtes sans cesse renaissantes : Boniface VIII, Calixte III, Léon X, Sixte V, Clément XIII et surtout Pie VI, lui portent des coups plus ou moins heureux. Ce dernier, aidé de l’ingénieur Rapini, crut un instant avoir remporté une victoire complète ; mais l’administration française, pendant l’occupation impériale, trouva encore bien des têtes à couper. Aujourd’hui le monstre affaibli a néanmoins trop de vie ; on ne sexpose pas à sa colère dans la plaine déserte, car on sait qu’on y serait infailliblement dévoré.

Jetons maintenant un coup d’œil sur la plaine pontine, telle que l’ont faite

tous ces travaux successifs. D’après les calculs du baron de Prony (l), les nappes d’eau et les marais y occupent encore 30,329 hectares, sur une aire totale de 130,261, c’est-à-dire plus d’un cinquième. Les principaux marécages s’allougent en chapelet le long de la mer, derrière les dunes, sous les noms de lacs de Paola, de Caprolaco, de Monaci, et de Pagliano. Aux approches de Terracine, on trouve plusieurs marais-types, entre autres la Piscina délia Calambria et le POBtano del Inferno. Nous avons déjà dit que la seule portion de la plaine comprise entre Cisternaet ce qu’on veut bien appeler commencement des marais Pontins, contient à elle seule 452 hectares de marais. Enlin, épars dans la plaine, depuis la montagne jusqu’au rivage, ou cachés sous les maquis et à l’ombre des forêts vierges, on trouve encore une foule de marécages. Mais si on cesse de se placer au point de vue trop exclusif du marais-type, et qu’on envisage, ainsi que nous en avons ailleurs démontré la nécessité (2), les autres surfaces palustres qui, tout en ne présentant pas la même physionomie, n’en sont pas moins des foyers fébrigènes très-actifs ; oh ! alors la proportion change considérablement : ce n’est plus un cinquième, mais les deux tiers de la plaine qu’on doit considérer comme un laboratoire d’effluves. Nous espérons que cette vérité ressortira de la description suivante.

Les terres alluviales de la plus grande partie de la plaine sont abreuvées d’humidité comme une éponge remplie d’eau; celle-ci pénètre dans leurs profondeurs les plus intimes et s’élève jusqu’à leur surface, à cause de la faiblesse de la pente et de l’insignifiance de l’altitude. Foro-Appio, situé à 18 milles de l’embouchure du Portatore dans la mer, n’est qu’à 6 mètres 700 millimètres au-dessus du niveau des eaux tyrrhéniennes.

Les terrains de la plaine poniine peuvent se diviser en cinq catégories : les uns, bien desséchés, sont propres à être ensemencés en céréales ; d’autres, dont le dessèchement n’est pas aussi complet, peuvent produire du maïs ; ceux qui restent toujours humides sont condamnés à ne servir qu’à la pâture; de grands espaces, le long de la mer, sont couverts de forêts et d’humides maquis; enfin viennent les marais-types et les surfaces aqueuses. Pour avoir une idée des résultats de ce qu’on décore trop souvent du titre ambitieux de dessèchement, qu’on jette un coup d’œil sur les chiffres officiels qui suivent. Pie VI a desséché, dit-on, 18,651 hectares ; or, sur ces 18,651 hectares, 3,414 sont seulement aptes à la culture du froment, 2,585 à la production du maïs, 8,057 ne peuvent servir que de pâturages; 4,194 hectares sont occupés par des maquis et par des marais; enfin 401 hectares sont constitués par des canaux, roules, constructions, chaussées, etc. Imitons donc l’auteur d’un savant ouvrage sur

(1) Baron de Prony, Descbip. uydrogr. et hisior. des marais pontins. Paris, 1823. In-4° et atlas.

(2) Félix Jacquot, Recherches sur les causes des fièvres a quinquina Premier mémoire adressé à l’Académie. (Gaz. Méd, de Paris, 1848.J

les marais Pontins (l); parlons de bonification, mais non pas deticjséc/iemenf.

Il ne faut pas s’en laisser imposer par la surface herbeuse qu’on a sous les yeux. Dans les maremmes toscanes, de Livourne à Pise, le chemin de fer traverse des campagnes verdoyantes; mais, quand l’œil pénètre sous ce tapis de plantes, il aperçoit bientôt que chaque touQ'e est comme un îlot entouré d’une eau peu profonde, et par cela même très-dangereuse (26 mars 1852). De grands espaces des marais Pontins présentent la même physionomie, et d’autres, non moins étendus, s’en rapprochent beaucoup, ainsi qu’en témoignent ces notes que nous écrivions à Tor dé Ponti, le 17 avril 1852. A cette date on avait la sécheresse depuis un mois.

« La teinte verte des prés est jaspée d’une foule de points bruns, qui ne sont autre chose que des gazons arrachés et retournés par le pied des animaux. L’humidité qui pénètre la terre est en effet si abondante, que le sol détrempé reste constamment meuble el sans consistance, de sorte que le pied des chevaux, des bœufs et des buffles, quand ils s’abattent et prennent la course, arrachent les gazons et les sèment sur la prairie. Partout où il y a une dépression, ne fût-elle que d’un à deux décimètres seulement, partout où l’on rencontre un petit fossé, voire même un sillon creusé par les roues dans le sol mou, aussitôt l’eau afflue et forme un diminutif de marais. Nous ne saurions donc trop le redire : cette terre est une éponge remplie d’eau.

» En avançant vers Foro-Appio et au delà, le caractère marécageux nous a semblé moins manifeste, au moins au bord de la route : l’eau n’apparaît plus autant à la superficie, mais sa présence, à une faible profondeur, se trahit encore par de nombreux îlots de plantes aquatiques, parmi lesquelles domine un iris à fleurs jaunes, îlots faisant saillie sur le gazon formé par des plantes plus courtes et de meilleure qualité. »

Une large bande de la plaine pontine, celle qui touche la montagne et occupe la moitié de la surface, est eniièrement dépouillée de grands végétaux; la vue se perd dans les horizons monotones de campagnes unies. Des cloisons à clairevoie, comme celle de l’Agro-Romano, partagent ces vastes espaces en grands compartiments, peuplés de troupeaux de chevaux à peu près sauvages, de bœufs et de buffles, qui, été comme hiver, vivent en plein air, sans aucun abri. La bande maritime est, au contraire, envahie par la végétation désordonnée de maquis inextricables, et sur le rivage, par exemple autour du lac de Pagliano, par de véritables forêts vierges, où les arbres et les plantes naissent, croissent et meurent à l’aventure, parmi les mares croupissantes, ou dans les humides tourbières engraissées parles détritus accumulés. Les loups et les sangliers disputent seuls ces solitudes aux troupeaux de bœufs, de buffles, de chevaux et de porcs, tout aussi sauvages qu’eux. Dans ces tristes lieux, où l’on voit pointer de

(1) Monseigneur Nicolaï, Dei bonificamenti belle teere Pontine. In-à» avec plans. Rome.

k»in en loin un miséralile loit, et passer, comme des spectres, de pilles bergers, Lucullus eut autrefois une splendide villa !!

Ces forêts, bien aménagées et améliorées, seraient d’un revenu considérable. Quant à la partie non boisée de la plaine, son principal revenu consiste dans l’élevage des bestiaux, dans la récolte du froment, du maïs et des fèves. Les travaux ordonnés par Pie VI ont non-seulement diminué Pinsalubrité, mais ont augmenté les produits agricoles et fait hausser le prix des terres.

La Via Appia est solidement empierrée, très-large, et bordée de chaque côté d’une double rangée de fort beaux arbres. Le grand canal romain, sur lequel Horace Dt son lent et monotone voyage, a 12 mètres d’une berge à l’autre au plafond, et celui-ci se trouve ù 2 mètres, en général, au-dessous du sol. Il suit la face sud-ouest de la chaussée, dans l’espace de 24 milles. Les eaux restent presque partout limpides et la pente est suiTisaute. Mais sur le flanc nord-est de la Via Appia règne quelque chose que je ne puis en conscience appeler un petit canal, care’estun infect marécage, renflé d’espace en espace, et enterré sous un chaos de plantes aquatiques. Un pareil état réclamerait des remèdes prompts ; mais, dans les circonstances présentes, la haute sollicitude du souverain pontile, pour tout ce qui est relatif au bien public, a dû s’appliquer à réparer des maux accomplis avant de songer à des améliorations ou à des créations.

En suivant la voie Appienne, on rencontre successivement Tor déPonti, couvent et auberge, Foro-Appio, mauvaise taverne, et casin des Braschi, Mesa où Pie VI avait fait construire des bâtiments d’exploitation ; puis, à Ponte-Maggiore, on tiouve le Foce di Badino, confluent de deux cours d’eau descendant de la montagne, de la longue portion du grand canal venant de Cisterna et de sa courte portion appelée Canal de navigation, et qui arrive de Terracine, enfin des marécages en chapelet qui bordent la berge du côté opposé au grand canal. Toutes ces eaux, reçues dans une artère commune, le Portatore di Badino, gagnent la mer tyrrhénienne. En quittant Foce di Badino, on n’a plus long chemin pour arriverà Terracine, petite ville illustrée parThéodoric et par Pie VI, qui y bâtirent chacun un palais, et dont les habitants frémissent encore au souvenir de Fra Diavolo, dont la bande hantait les ruines du château du roi des Visigoths.

Avant de quitter Terracine pour les États napolitains, jetons encore un coup d’œil en arrière, pour répondre aux principales questions qu’on s’adresse naturellement à propos du pays que nous venons de parcourir.

Comment se fait-il que les marais Pontins desséchés soient encore malsains? Nous avons démontré qu’il y avait boniücation, mais en aucune façon dessèchement. Une terre qui compte un cinquième de sa surface en nappes d’eau et marécages, d’après les évaluations ofllclelles, et dont les trois quarts peut-être sont constitués par des surfaces palustres, cette terre est fatalement malsaine. D’autre part, nous avons établi qu’il y a diminution de l’insalubrité, puisque ces localités, dont la population périclitait, sont aujourd’hui en progrès, les naissances l’emportant sur les décès, llesie une dernière question : l’homme a-t-il fait tout

ce qu’il pouvait pour arriver à l’assainissement plus ou moins complet? Évidemment non : là où llorissait la puissante nation des Volsques, une autre nation pourrait vivre encore, en se plaçant dans des conditions pareilles à celles qui existaient autrefois. Ajoutons que, dans la succession des années, la nature vient au secours de l’homme, les bas fonds se comblant peu à peu giâce à la déposition des matériaux arrachés aux montagnes par les eaux pluviales et fluvialiles. Quels sont donc enfin les moyens qui restent à employer pour achever l’œuvre commencée ? Ils sont de plusieurs ordres : les uns consistent dans l’aménagement des eaux et dans le dessèchement complet des surfaces palustres : ce sont les moyens usuels, vulgaires, qu’on a le tort de considérer comme suffisant à eux seuls, tandis qu’il existe un autre ordre de travaux qui doivent trouver leur place dans le grand œuvre d’assainissement des marais pontins. Ce territoire immense, divisé en trente propriétés seulement et abandonné à la grande culture, devrait être morcelé et bonifié par la petite culture arborescente. En entrant dans la Terre de Labour, dans l’heureuse Campanie, nous allons voir quels résultats ont produits ce morcellement et celte pet te culture. L’expérience va ainsi mettre hors de doute l’clficacité du remède.

En quittant Terracine, la route est resserrée entre la mer et les pentes rocheuses des monts. Passons sous cette grande porte, bâtie près d’un vieux tombeau ; nous voici dans le. royaume des Deux-Siciles. Aux marais Pontins fait immédiatement suite la plaine de Fondi, séparée des premiers par ie prolongement du mont Cacume, aux grands rocs décharnés, comme du temps d’Horace :

« Impositum saxis latè cadentibus Anxur. »

Cette plaine, orientée comme les marais Pontins, est également encaissée en demi-cercle par des montagnes, et la corde du segment est aussi formée par le rivage de la mer. Elle est basse, humide, presque sans pente; le sinueux lac de Fondi, grand marécage-type, croupit dans ce bassin. Situé dans une dépression peu sensible , il se rétrécit chaque été à mesure que le soleil ardent et la terre avide pompent et absorbent les eaux. Les bords sont envahis par une végétation aquatique extrêmement puissante, parmi laquelle dominent les roseaux. Quant au rivage de la mer, il nous a paru bas et palustre. Certes voilà un bassin qui réunit des conditions d’insalubrité pareilles à celles de la plaine ponline. Eh bien ! la petite culture, inconnue, comme nous l’avons dit, dans la campagne de Rome, ainsi que dans les Pontins, parce qu’elle exige le morcellement des propriétés, des soins assidus et la présence, sinon permanente, au moins fréquente de l’homme sur les lieux mêmes , cette culture est florissante dans la plaine de Fondi. Le territoire, surtout en approchant de cette ville, est cultivé avec le plus grand soin, et la main de l’homme ne craint pas de pousser les plantations jusque sur les rives fangeuses du marais. Les végétaux alimentaires et les arbres fruitiers ne cessent que là où la bordure de plantes aquatiques leur dispute trop vigoureusement la place. La campagne est plantée d oliviers, de figuiers, d ar-

très à noyaux ; Jes haies vives séparent le petit domaine de chacun ; des toulTes de cactus opuntia se groupent çù et IA, près des jardins d’orangers cl de citronniers. Mais la culture 1a plus répandue est celle de la vigne : des ceps gigantesques grimpent sur de hauts peupliers d’Italie à peine élagués, et jettent d’arbre en arbre leurs arcades feulllées. Sous cet abri, la terre se pare de céréales et de légumes ; de sorte que le même champ donne simultanément un triple produit, sans compter la possibilité de faire une double, voire môme une triple récolte de plantes potagères. On ne rencontre pas, comme au nord et au contre de la France, de vastes champs sans ombrages, semés de plantes basses; partout, sur ces semis, flottent des vignes, suspendues aux branches des peupliers d’Italie. Ce genre de culture, qu’on trouve florissant dans toute la Campanie, mais surtout de Capoue et de Caserte à Naples, donne à la campagne une physionomie tout à à fait particulière : c’est un bosquet, un jardin perpétuel.

Si celle description n’était que pittoresque, ce serait chose fort oiseuse ici; mais tel n’a pas été notre but. Ce médecin comprend de suite qu’une pareille culture ait opéré des résultats qu’on eût vainement demandés au simple ensemencement des terres. Les marais, resserrés, étranglés par ces fouillis de verdure et d’arbres, exhalent leurs effluves dans les hauteurs de l’atmosphère; mais ces miasmes ne peuvent ni facilement ni directement se répandre en nappe sur les circonscriptions voisines. Les surfaces palustres sont réduites aux marais-type, la cherté des terrains et le grand soin des cultures ayant amené le dessèchement de tous les points suspects, aiin de les livrer à l’exploitation. Nous ajouterons que l’humidité du terrain est fructueusement consommée, en fournissant un des éléments nécessaires à celte puissante végétation. Ainsi, «lans une contrée constituée comme celle dont nous parlons, chaque circonscription a, pour ainsi dire, son atmosphère propre, et se trouve beaucoup moins influencée que la rase campagne, par les émanations qui s’exhalent à une certaine distance.

Le hénéiice d’un tel état de choses est des plus évidents : l’insalubrité de ces plaines basses et marécageuses a été considérablement diminuée, de sorte que l’homme vit aujourd’hui sans grave danger dans des lieux qui lui fussent demeurés funestes si ses travaux n’en eussent préalablement changé la face. Il' a fallu sans doute, dans les premiers temps, payer son tribut , et la lutte n’a pas été tout d’abord à l’avantage de l’homme, alors que les terres étaient nouvellement remuées et,que les arbres n’avaient pas encore atteint leur développement; mais peu à peu l’activité et les travaux de l’agriculteur ont rétréci le domaine de la mort et agrandi celui de la salubrité et de la production.

La plaine de Fondi est salubre comparativement à la campagne de Rome et aux marais Ponlins, mais non pas d’une manière absolue, comme on l’a saris doute présagé. Les habitations se groupent plutôt sur les hauteurs et sur les pentes que dans la plaine, c’est-à-dire qu’on cherche à mitiger les mauvaises influences par l’altitude. Monticel.'o dé Fonli, sur la colline, est plus sain que

Fond), bâtie dans la plaine. Celle petite ville, peuplée de 5,000 âmes, toute protégée qu’elle est par des cultures arborescentes très-fourrées, est néanmoins assez maltraitée par la lièvre; mais l’espèce humaine n’y subit pas cependant celte détérioration ni celte décroissance, triste apanage des localités essentiellement palustres. Nous n’avons lu sur le faciès de ses habitants ni ces cachexies paludéennes acquises, ni cette dégnéralion héréditaire de l’espèce, qui condamnent à une caducité précoce et à une mort prématurée. Pour faire rentrer définitivement celte contrée dans le domaine de l’aria fina, que reste-t-il à faire? Le dessèchement du lac de Fondi, ou son changement en un bassin où les eaux conserveraient un constant niveau. Un des deux ordres de travaux nécessaires pour l’assainissement complet faisant ici défaut, le résultat ne peut être entier.

L’ulilité des cultures arborescentes est démontrée par l’amélioration sanitaire qui s’en est suivie dans les plaines campaniennes ; son insuffisance ressort des considérations qui précèdent. Les dessèchements sont également à la fois insuffisants à eux seuls, mais nécessaires; nous l’avons prouvé à propos de la plaine Pontine, où un demi-dessèchement, sans l’introduction de la petite culture arborescente, n’a produit que des résultats mesquins. Dans la campagne romaine le fait est plus évident encore: le dessèchement est poussé fort loin, mais la culture dont nous parlons n’existe pas; aussi la salubrité n’esielle pas rétablie. Là, au contraire, où l’on a fait marcher parallèlement les deux ordres d’amélioration, le succès a couronné l’œuvre : témoin le lac marécageux et malsain de Turnus, changé aujourd’hui eu un vallon paré de belles cultures et baigné par un air salubre.

A Rome, des princes amis du peuple ont consacré des sommes considérables au dessèchement de vastes contrées ; mais l’accumulation de pays entiers dans les mêmes mains, et très-probablement aussi le caractère des habitants, se sont opposés au complètement de l’œuvre par la petite culture et par l’élablissemeul de colons suri es lieux mêmes, préalablement disposés et plantés. Le Napolitain, au contraire, a répondu aux avances de ses souverains par son travail, son courage, son activité et sa persévérance.

La plaine de Fondi est séparée de Mola di Gaëta par une chaine de montagnes qu’il nous faut franchir. Tout à l’heure l’homme luttait par son activité contre un sol insalubre; ici il a vaincu par son travail la stérilité du roc. La terre s’est étagée en terrasses qui grimpent Jusque sur les sommets les plus escarpés, et se couvrent d’oliviers partout où les racines peuvent trouver quelque nourriture. Au pied de la montagne, la route taillée sur le flanc vertical du ravin, passe sous les murs d’Ilri, petite ville bâtie sur un monticule coiffé d’un vieux château festonné de mâchicoulis.

Nous n’entrerons pas à Mola sans avoir salué le tombeau de Cicéron, mis à mort par ordre d’Antoine, aux environs de la villa que le grand orateur possédait dans ces environs; et nous n’en sortirons pas sans avoir cueilli sur les

bords élyséei>s du golfe, un de ces beaux l'ruils des Hespêrides qui disputent ta palme à ceux de Sorrente et de Palernie.

Une belle plaine commence bientôt après Mola di Gaëta, et ne se termine qu’aux monts Auranco et Massico, entre lesquels on passe pour atteindre un autre bassin. Elle est traversée par le fleuve Garigliano, qu’on franchit sur un pont de fer, le premier, et je crois le seul qui ait été établi dans la basse Italie. De nombreux groupes d’babilations se pressent sur la montagne, mais nous ne rencontrons pas un seul village dans cette plaine riche et bien cultivée. C’est que des conditions palustres se rencontrent sur plusieurs points. Jadis existaient dans ces parages la ville de Miniurne, dont on voit encore les aqueducs, et les marais dans lesquels Marius se cacha pour échapper aux fureurs de Sylla.

La délicieuse vallée qui se creuse entre les monts Auranco et Massico aboutit au petit poste de Santa Agatn, où l’on se repose, après la troisième journée de voyage, dans une auberge de peu de ressources. De Santa Agata à Naples se déroulent, sans interruption et sans barrières montagneuses, les fertiles plaines de Carniola, de Ciipoue et d’A versa. Jusqu’à la ville de Capoue, l’homme semble encore fuir la plaine; mais de là jusqu’à Naples, les habitations foisonnent partout. Le dessèchement et la végétation luxuriante des cultures ont produit une salubrité complète. Les plages qui s’étendent de Capoue à la mer, sont, au contraire, basses, humides, peu habitées ; le Volturno, qui baigne de ses eaux lentes les murs de la ville, serpente dans une plaine dont l'inclinaison n’est pas assez prononcée. Au nord et au sud de ce fleuve, coulent les rivières appelées Savone et Patria qui, peu de temps avant de se jeter dans la mer, s’étalent en marécages. Toute la côte, de Baîa jusqu’au golfe de Gaële, est malsaine et palustre; on énumère, du sud au nord, les lacs marécageux de Mare-Morto, Fusaro, Licola, Patria, enfln un autre à la hauteur de Sezza. Ge long espace insalubre est compris entre des plages favorisées par Varia fina, à savoir, le golfe de Gaëte au nord, et au sud l’arc du golfe de Naples qui s’étend delà pointe de Pausilippe à Massa, et auquel fait suite le golfe non moins salubre de Salerne.

Capoue, malgré l’apparence guerrière que lui prêtent ses remparts bâtis par Vauban, doit encore être une molle et paresseuse cité. Son atmosphère humide, lourde et chaude, n’a en effet aucune des propriétés excitantes et toniques nécessaires pour donner de l’énergie et de l’activité au jeu des fonctions ni à l’élaboration de la pensée.

Je laisserais volontiers le lecteur à Capoue, au sein des délices annibalesques; mais, en con.science, ce serait me donner un démenti, à moi qui ai représenté l’activité napolitaine bravant le danger et poussant courageusement ses plantations jusque sur le bord des marécages. A Naples, nous allons retrouver la nation dans toute son activité travailleuse.

Où donc est le lazzarone, cet être poétique qui n’a pour abri que la voûte du ciel ou le portique des églises, ce lézard quis’étcnd au soleil des quais pendant

l’biver, et s’endort à l’ombre de monuments dans la saison d’été; cet heureux, de la terre qui ne pense jamais au lendemain et ne sort de son sommeil de boa qui digère, que pour ouvrir une oreille aux déclamations de l’improvisateur des rues? Le lazzarone est un être apocryphe, une Action, tout comme le sphynx, le dragon et le vampire. Dans la magnifique, industrieuse et bruyante capitale, la population s’agite, cherche, travaille tout autant qu’à Paris. Voyez sur les places, sur le port, dans les rues : on se heurte, on se coudoie, tout le monde est affairé, mais pas un lazzarone ; les chiens seuls dorment dans l’angle des maisons sans s’inquiéter du lendemain. Naples est une cité féerique où l’on s’extasie à la fois devant l’œuvre de l’homme et devant l’œuvre de la nature, et qu’on ne quitte jamais qu’à regret en répétant : Feder lYapoli e poi morir.

DES SÉPULTURES CHEZ LES ANCIENS ROMAINS, AU POINT DE VUE DE L’HVCIÈNIî ET DE LA MÉDECI^fE (l).

Décés, enibaumcmenl, funérailles, combustion, puticuti, tonibuaui, colwnbarla,

catacombes.

A M. DoboU (d’Amiens), secrétaire perpétuel de l’Académie impériaic de médecine de Paris.

Rome, 1" décembre 1852.

Le soin des funérailles n’a pas élé imposé aux anciens par les exigences de l’hygiène, mais par les croyances religieuses. Celles-ci, du reste, ne sont souvent que des préceptes hygiéniques, dont les fondateurs des religions, plus éclairés

(I) Rien n’est hasardé dans cet article; le plus mince détail est puisé à la source authentique des auteurs de l’antiquité. Nous laissons des lacunes, plutôt que de les remplir par des suppositions, même très-probables. Nous supprimerons les citations sèches, qui engendrent bientôt l'ennui, pour ne laisser de place qu’à des vers épars , propres à fleurir un sujet aride. — Les compilateurs que noos avons consultés, en outre des textes mêmes, sont : Nibby, Roma nell’ anno 1838; Roma, 1839, 2 vol. in-S»; — Desobry, Roue sous Auguste, Paris, 1835, 4 vol. in-8°; — Guasco, Ritui funebri m Roma pagana, in-4°, Lucca, 1758; — Nicupoort , Rituum qui olim apud Romanos obtinuerunt, succincta explica- Tio, etc.; Venetis, 1802, in-8»; — Fr. Gorio, Monumentum sive columbarium libertoruh et servorüm Liviæ Augustæ; Florentiæ, 1728, in-4°; — les ouvrages de Grulcr cl de Fabrettus sur les inscriptions tuuiulaires, etc., etc. — Enfin, pendant notre séjour de quatre années eu Italie, nous avons exploré avec soin les tombeaux, sépulcres, etc., de Rome, Naples, Poinpéi, etc. — Consulter, pour les catacombes, les ouvrages de Raoul Rochette, de l’abbé Gerbais et du père Matchi, etc.

que leurs contemporains, ont voulu rendre l’exécution plus assurée, en les promulguant sous forme de lois divines.

L’âme qui s’exhalait d’un corps sans sépulture errait cent ans sur les sombres rives du Styx ;

Centum errant annos, volitanlque hœc liltora cireum.

(Virg., Enéide.)

On conçoit qu’en parlant de pareils principes, la mort par le naufrage devait être redoutée entre toutes. Pour racheter de cet exil de cent ans on parent mort sans sépulture, les siens lui faisaient ériger un cénotaphe, tombeau sans cadavre. Les passants qui rencontraient des restes humains abandonnés devaient jeter dessus quelques pierres : d’où résultait bientôt un monceau qui ressemblait fort sans doute aux redjem (I), que les Arabes modernes élèvent dans un but à peu près semblable. Dans l’ancienne Rome, ceux qui manquaient à celte pieuse obligation étaient tenus d’expier leur faute en sacrifiant une truie à Gérés.

En Égypte, où la conservation des cadavres, non-seulement de l’homme, mais aussi des animaux, était l’objet d’un art poussé à une si grande perfection, où des rois consommaient tout leur règne ù se construire une dernière demeure, faisant travailler un peuple entier à ces oeuvres gigantesques, et, à bout de ressources, allant jusqu’à prostituer leurs filles pour se créer de nouveaux moyens; en Égypte, où l’on compte encore, après les ravages des siècles et des hommes, des myriades de momies entassées dans les sombres détours des hypogées, il fallait que les croyances religieuses imposassent des obligations plus rigoureuses encore que le paganisme grec et romain. En effet, la vie de l’âme était limitée par la durée du corps; aussi cherchait-on à préserver celui-ci de la dissolution à l’aide de l’embaumement, et de la profanation par l’entassement de ces montagnes pyramidales dont la masse nous étonne, ou par le mystère de ces nécropoles, desquelles la main profane de l’industrie tire aujourd’hui les momies pour en faire’des couleurs ou pour en orner nos musées.

L’introduction des cultes de Myrrha et d’isis à Rome semble avoir, à une certaine époque, infiltré quelque chose de ces idées, et fait abandonner, pour un certain temps, l’incinération en faveur de l’inhumation du cadavre intact. Nous verrons bientôt que ces deux modes de sépulture ont, successivement et à plusieurs reprises, joui de la faveur ou enduré la désuétude. Mais auparavant, suivons le cadavre depuis le moment où la vie a fui jusqu’à celui où le sépulcre se referme, et recherchons, parmi les antiques usages, ceux qui peuvent nous intéresser comme médecin.

Nous supposons que la mort a visité une riche maison ; nous parlerons plus tard des simples funérailles du peuple. Les assistants, les plus proches parents

(1) F. Jacquot, Expédition nu général Cavaignac dans le Sahara algérien, 1 vol. gr. in-8® avec planches, p 40. Paris, 1849.

d’ordinaire, ferment les yeux au mort, pour Ica rouvrir lorsque le cadavre sera mis sur le bûcher. Le llls colle sa bouche aux lèvres de son père pour recueillir son dernier soupir, puis le défunt est appelé plusieurs fois à voix haute ; enfln le cadavre, couché par terre, est lavé à l'eau chaude, pratiques qui semblent avoir pour but de s’assurer si l’ûme a bien réellement quitté sa demeure mortelle. Le décès n’est pas constaté par un médecin ; la déclaration en est faite au temple de Vénus libitina, d’où l’on mande les libitinarn. Ces derniers, munis de tout ce qui est nécessaire à leurs opérations, se rendent à la maison mortuaire, et le cadavre est remis entre leurs mains. Il est d’abord lavé avec beaucoup de soin, puis commencent les onctions méthodiques et prolongées avec divers aromates, huiles etonguents, dont les substances actives sont la cannelle, l’amôme, le lis, les glands, le cionamôrae, le narcisse, le nard, la myrrhe, 1 aloès, etc. Toutes les ouvertures naturelles, la bouche, les narines, etc., sont ensuite obturées pour empêcher l’exhalaison des mauvaises odeurs. Vient enfin le polîinctor, qui farde les joues du cadavre pour déguiser la pâleur de la mort. Cette espèee d embaumement terminée, le cadavre, enveloppé de linges blancs, est drapé dans la toge, revêlu de ses insignes, ceint d’une couronne, et exposé, visage et pieds découverts, sur un lit dressé, jusqu’au huitième jour, dans le vestibule de la maison.. Des tentures noires et des cyprès annoncent que le deuil attriste cette demeure.

Des considérations hygiéniques et médicales se présentent immédiatement ici. Et d’abord, on se demande s’il est bien possible qu’un cadavre resté exposé sept ou huit jours, sans graves inconvénients, dans un pays dont la températureest si élevée. Quelques antiquaires, en s’appuyant sur Acron (1), ont prétendu que les funérailles se faisaient le troisième jour ; mais Dacier les a victorieusement réfutés. Les textes, entre autres Servius (2), sont aussi explicites que possible. Desobry, Guasco, Nieupoort, Nibby, etc. , regardent comme incontestable cette célébration des funérailles le huitième jour. A l’armée seulement, ou encore pour les enfants et pour la gent pauvre, ce terme était devancé ; Cicéron parle d’un enfant brûlé le lendemain du décès. Le fait accepté, recherchons si les manœuvres des libitinarii et des pollinctores avaient assez d’ellicacité pour retarder la putréfaction pendant ce laps de temps. 11 le faut bien croire, car il est à présumer que la police sanitaire n’eût pas toléré l’exposition de cadavres fétides dans X'atTxum des maisons, et l’on s’expliquerait diflicilement la pieuse coutume des baisers donnés par la famille au cadavre, au moment de le mettre sur le bûcher, c’est-à-dire huit jours après le décès, si ces baisers eussent dû rencontrer des lèvres vertes et molles de putréfaction. Il le faut bien croire, disons-nous; mais nous ajouterons que les manœuvres et les opérations sur lesquelles nous trou-

(1) Acron, In horat. , epod. 17, V, t8.

(2) Servius, d OFraio , VI, 218.

vons à peine quelques détails épars dans les auteurs, nous paraissent suflilrc à grand’peine pour un embaumement provisoire capable d'enrayer pendant huit jours la dissolution organique, dans une contrée aussi chaude que Rome. Ces manœuvres et ces procédés, nous les avons indiqués déjà. IjRS onctions avec divers aromates et des huiles chargées de principes volatils, ne pouvaient protéger que les parties superficielles, pour un petit nombre de jours. Parmi les substances énumérées par les auteurs, je n’en trouve aucune douée de puissantes vertus astringentes, et conséquemment tannantes et conservatrices. 11 est probable qne la putréfaction s’emparait à peu près avec la rapidité ordinaire des parenchymes gorgés de sucs, et que l’exhalaison de l’odeur était empêchée par les tampons que les libitinarii enfonçaient dans toutes les ouvertures. Dans aucun auteur je n’ai lu ni qu’ils vidassent les cavités splanchniques, ni qu’ils remplaçassent par quelques substances embaumantes les parenchymes absents. C’est seulement au moment de brûler le cadavre qu’on lui coulait dans la bouche une certaine composition destinée, comme nous le verrons bientôt, à le rendre plus facilement combustible.

Parmi les procédés d’embaumement provisoire, il ne faut pas oublier celui qui consistait à envelopper le corps dans des linges blancs, expressions vagues qui nous laissent la latitude de penser à quelque chose de pareil, quoiqu’en diminutif, à l’enveloppement si soigné et si méthodique des momies égyptiennes. Chacun a vu dans les musées ces bandes enroulées autour du corps et des membres, sur lesquels elles décrivent tant de tours qu’elles finissent par former une carcasse épaisse de plusieurs centimètres. L’emmailloltement ne laissant à découvert que la ligure et les pieds, l’occlusion de toutes les ouvertures, les onctions générales et la peinture de la face, pouvaient suffire à la rigueur pour masquer les ravages de la putréfaction et pour empêcher, pendant quelques jours, les blessantes exhalaisons.

L’embaumement temporaire était fort dispendieux, et le prompt enlèvement des pauvres le troisième jour, avait pour cause principale l’impossibilité de conserver plus longtemps le cadavre, faute des opérations coûteuses des libitinarii.

A une époque où le médecin n’intervenait pas dans la constatation du décès, cette période de huit jours eût été une excellente garantie contre l’ensevelissement ou l’ustion d’un vivant cru mort, si l’occlusion de la bouche et des narines n’eût mis obstacle au rétablissement de la respiration. Le lavage à l’eau chaude et les onctions des libiiinaires avaient plus d’efiicacité pour rappeler la vie, avant l’embaumement temporaire.

Le huitième jour, destiné aux funérailles, était annoncé en ces termes aux parents, aux amis, aux clients et à la population avide de tout genre de spectacle : jE’xeçmas (suivait le nom) ,gui6us ire commodum est, jam iempus est; ollus effertur. Le corps était alors chargé sur une litière que portaient les parents. C’étaient les premières corporations qui remplissaient cet office

aux funérailles des chefs de l’État ; ainsi le cadavre du dictateur J. César fut porté par les magistrats, celui d’Auguste par les sénateurs, et l’urne de Sévère par les consuls. Le designalor, chef des pompes funèbres, précédait 1 immense convoi, où l’on voyait ügurer les licteurs vêtus de noir, les affranchis coiffés du bonnet de liberté, les parents et les amis en habits de deuil et dépouillés de leurs insignes comme marque d’affliction, des danseurs exécutant une danse appelée sicinne, des musiciens et des, chœurs jouant des airs nommés nœniœ, coupés de déclamation et de récitatif; enfin des prœficœ, pleureuses, s’arrachant les cheveux et mêlant à leurs larmes payées le sang que leurs ongles faisaient jaillir, ridicule comédie dont Horace se moque dans une ode à Mécènes :

Absint inani funere næniæ,

Luclusque lurpes, et quœrimoniæ, etc..

Autour de la litière du mort, on portait les insignes des dignités dont il avait été revêtu, les trophées conquis par lui à la guerre, les images de ses ancêtres, etc., etc. Le cortège se rangeait sur le forum, et un proche, le plus souvent le fils du défunt, montait aux rostres et prononçait l’oraison funèbre ; puis on se rendait au bûcher ou à la sépulture de la famille. A ces funérailles se développaient souvent une pompe et un luxe inouïs; ainsi aux obsèques du dictateur Sylla, dont le cadavre était porté sur une litière d’or, figuraient 2,000 couronnes d’or, envoyées par les villes d’Italie, et un nombre inffni de splendides trophées conquis par le rival heureux de Marius.

Dans les premiers temps de Rome, il était loisible aux familles d’^enterrer les leurs dans la maison même ; cette latitude engendra des abus et des inconvénients que les ordonnances durent bientôt réprimer; aussi lit-on dans la loi des XII tables : Hominem morluum in urbe neve sepelito neve urito. Le privilège de la sépulture intra-muros ne fut conservé que pour les vestales, pour les chefs de l’État, et pour les citoyens héroïques auxquels le peuple décernait des funérailles et érigeait un tombeau aux dépens du trésor public ou à l’aide d’une souscription volontaire. On voit que l’ancienne Rome a pris de bonne heure cette importante mesure d’hygiène publique ayant pour but d’empêcher l’entassement des morts avec les vivants, mesure si négligée chez nous au moyen âge, et dont Rome moderne avait peu souci avant que le règne de Pie IX ne vint rappeler à une plus saine pratique. Quant à la partie du texte qui prohibe l’ustion dans la ville, elle est autanl dictée parla sûreté publique que par l’hygiène. Certes la combustion d’un cadavre en place publique devait être une source de fétides dégagements, mais le plus grand danger consistait dans la possibilité de la propagation de l’incendie. Aux séditieuses funérailles de Claudius, tué par Mlloii, le feu prit, en effet, à la Curia ostilia, et se communiqua à la basilique Porcia. En l’an de Rome 71G, les consuls Claudius et Narbonus firent décréter que le bâcher devait, non-seulement être élevé hors de la ville, mais que deux milles au moins le sépareraient désormais des murs d’enceinle.

Reprenons le cortège que nous avons laissé au Forum, entourant la tribune aux harangues. Le panégyrique est terminé, et la foule se dirige vers le bûcher. Cf'lul-ci, appelé pi/ra, était élevé en pleine campagne ou dans Vustrina, sorte de petite enceinte de pierre en forme de foyer, attenante à la sépulture de la famille , et dont on peut se faire une juste idée au tombeau de Porcius, sur la voie des tombeau,\dePompéi. Le bûcher était construiten forme d’autel élevé, et des bois de facile combustion, des résineux, par exemple, servaient à sa confection. Des guirlandes le paraient, et des cyprès se dressaient autour de lui. On rouvrait les yeux du mort, puis, avant de le placer sur le bûcher, on lui jetait de l’huile odorante, les parents lui en aspergeaient la face, et le bûcher était lui-même prodigalement arrosé de liqueurs précieuses. Nous avons dit qu’on versait également dans la bouche du cadavre une composition destinée à fournir au feu un aliment plus facile. Cette composition, appelée murrhata, semble avoir été un liquide dans la composition duquel figurait la myrrhe. Le luxe des bûchers devint si exorbitant à Rome, que le législateur crut urgent de fixer la quantité de liqueurs qu’on pouvait répandre, et défendit de façonner les bûches destinées à la pyra : Rogum ascia ne polito. Le sage Numa, pour éviter les inutiles prodigalités du bûcher, avait encouragé l’ensevelissement sans ustion, et ordonné qu’on procédât ainsi à ses funérailles. Le second roi de Rome a également laissé une loi posthume interdisant d’arroser de vin le bûcher : l^ino rogum ns respergito. Quand le luxe prit ces colossales proportions qui caractérisent l’époque impériale, pas n’est besoin de dire que ces prescriptions tombèrent en désuétude.

Les parents du défunt mettaient le feu à la pyra, en détournant la tête. Le bûcher enflammé prenait alors le nom de rogum, d’après Servius. C’est quand la fournaise pétillait qu’on sacrifiait le plus follement à la prodigalité : on y jetait des babils précieux, l’or et la pourpre, les armes, les insignes, les trophées du défunt, et les femmes y joignaient les tresses de leurs cheveux coupés en signe de deuil. Ces présents aux dieux mânes s’appelaient munera. La loi fut encore obligée d’intervenir pour mettre un frein à ces dispendieux sacrifices ; elle défendit, par exemple, de livrer aux flammes plus de trois robes de deuil, et de rendre plus d’une fois les honneurs funèbres au même individu. Le besoin de représentation était en effet devenu si impérieux qu’on répétait plusieurs fois les funérailles pour diverses parties du corps séparées au préalable du cadavre, pratique qu’il ne faut pas confondre avec la section d’un doigt que l'on faisait communément pour sacrifier la partie détachée aux dieux mânes.

Quand le bûcher était à demi consumé, bustus ou husluarium, commençaient les offrandes sanglantes. Pour apaiser les mânes, divinités qui à la fois aiment le sang et agréent les paisibles libations de lait, on immolait les animaux favoris du défunt; ainsi Pline parle d’un père faisant périr sur le bûcher de son enfant mannulos multos, canes majores minoresque, luscinias, psil-

lacos, merulas. Plus lard, ce lut le sang humain qui fui appelé à apaiser ces terribles dieux mânes, le sang des prisonniers, des esclaves et des gladiateurs appelés bustuarii. Un adieu touchant terminait ces scènes barbares ; le plus proche parent congédiait la foule par ces belles paroles : Æternum vale; nos te, ordine quo natura jusserit, cuncti sequemur.

Les assistants se puriliaient en passant sur le bustuarium presque éteint, puis retournaient à la maison mortuaire. Celle-ci était également purifiée en la balayant avec de la verveine. Les parents et les intimes se plongeaient dans le bain et se rendaient au triclinium pour prendre le repas funèbre. Ainsi se terminait ie huitième jour.

Le lendemain, les parents et les amis retournaient au bûcher pour recueillir les cendres. On les lavait dans du vin, puis, après y avoir mêlé des fleurs et des parfums, on les renfermait dans l’urne funéraire, urna cineraria, sepulcralis, ossuaria. Nous avons puisé des cendres dans plusieurs cippes et dans des ollœ : c’est une cendre douce et soyeuse, d’un gris noirâtre, parsemée de petites particules blanches et mêlée de fragments osseux plus ou moins considérables, parmi lesquels on reconnaît surtout des lames et des apophyses vertébrales.

Un peu après Auguste, on commença à se servir communément de linceuls d’amiante qui, sans gêner la combustion, empêchaient la cendre révérée du cadavre de se mêler aux immondes débris du bûcher. Au musée bourbonien de Naples, nous avons vu une toile d’amiante soigneusement lissée, qui, lorsqu'elle fut trouvée dans un vieux tombeau de la Fouille, contenait encore les cendres du cadavre. Une autre toile, plus grossière, existe également à la bibliothèque vaticane de Rome.

Nous ne nous expliquons pas comment ou pouvait recueillir les cendres, quand on ne se servait pas de la toile isolante d’amiante, c’est-à-dire pendant toute l’époque romaine antérieure à Auguste et sous le règne de cet empereur. Le cadavre, posé sur un bûcher élevé, devait mêler sa cendre à celle du bois, et les dififérents objets qu’on jetait dans les flammes, aussi bien que les animaux immolés, augmentaient encore la confusion. Nieupoort admet, en s’appuyant sur certains passages obscurs, que le corps n’était point placé sur le bûcher, mais posé dans un trou ménagé au centre de celui-ci, et qu’il était ainsi consumé par les flammes qui le recouvraient comme d’une voûte de feu. Il ajoute qu’à l’aide de grandes tringles, on empêchait les bûches environnantes de couvrir ie corps de leurs débris fumants. Nos propres recherches établissent péremptoirement qu’on plaçait le cadavre sur un lit de fer posé sur le bûcher, et ce mode est mis hors de doute par la découverte d’un de ces lits, qui ligure dans l’intéressante galerie du marquis Campana, à Rome. C’est un gril rectangulaire de la longueur d’un homme, formé d’étroites et minces bandes de fer qui se croisent en laissant entre elles des jours lozangiques. Une sorte d’oreiller de même métal recevait la tête. Mais, quoi qu’il eu soit, ces précautions de-

vaient être insutïisanles, et nous pensons que, sous peine de recueillir un ramassis hétérogène, on devait se contenter de récolter quelque peu de cendre grasse et onctueuse et des fragments d’os, c’est-à-dire les parties dont la provenance était la plus évidente. Les archéologues n’ont pas, que je sache, agiié la question de cette récolte partielle ou totale. Notre opinion, qui penche pour la première supposition, est corroborée par la remarque suivante, qui nous appartient : nous avons lu en plusieurs endroits sur les tituli de loculi contenant deux ollcBy ou même à propos d’une seule olla : Sibi suisque libertis et libertabus, posterisque eorum. On ne peut raisonnablement admettre qu’une ou deux ollæ de la capacité de quatre litres environ chacune, ait pu devenir le réceptacle des cendres de toute une maison, les ailrancbis compris, et il faut bien supposer que, dans certains sépulcres, chaque corps était représenté par une quantité assez minime de résidu incinéré. Nous verrons bientôt, à propos des columbaria découverts près de la porte Capæna, que le plus récent, postérieur à Auguste, tandis que les autres sont contemporains de cet empereur, contient des ollæ de famille, cinq ou dix fois plus amples que celles des columbaria plus anciens, ce qui tend encore à établir que la récolte était partielle avant l’usage de l’amiante, et qu’elle devint ensuite plus complète.

Les pauvres n’étaient pas inhumés avec le dispendieux cérémonial que nous venons de décrire. Il a été dit déjà que, faute des manoeuvres conservatrices trop coûteuses des libitinaires, on les enterrait le troisième jour. On jetait dans une bière banale, appelée area ou sandapila, le cadavre enveloppé dans uné grossière robe brune, dont on le dépouillait ensuite pour la faire servir à un autre. Quatre vespillons portaient ce corbillard, le soir, et le cadavre était précipité dans \espuliculi.

Quatuor insnripti portabunt vile cadaver.

Martial.

Je trouve dans ce même satirique, au sujet des vespillons, croque-morts de bas étage de ces temps-là, quelques vers qui sembleraient peu honorables pour la profession médicale. Il s’agit d’un médecin qui se lit vespillon, et qui exerçait même simultanément les deux fonctions :

Nuper erat medicus, nunc est vespillo Diaulus.

Quod vespillo facit, lecerat et medicus.

Et ailleurs :

Chirurgus fueral, nunc est vespillo Diaulus.

Ce passage établirait-il que la profession médicale était alors as.sez infime pour qu’il n’y eût qu’un pas entre elle et les viles fonctions de vespillon? Non : il prouverait plutôt que ce fut là une grande dérogation, une insigne anomalie, puisqu’elle a mérité l'attention du satirique. On ne signale pas les faits usuels, mais les faits exceptionnels.

Les puticuli ou puticulœ, sur lesquels Raoul Rochette a savamment discuté

dans son livre sur les catacombes de Rome, et (jui nous intéressent tant au point de vue de l’hygiène publique, étaient aussi appelés culinæ, polyandriæ. Il paraîtrait que ce n’était autre chose que les renflements profonds qu’on trouve le long des couloirs des catacombes, cryptes communiquant avec fuir extérieur par un puits dans lequel on précipitait pêle-mêle les cadavres des pauvres gens. Varron et Horace nous apprennent qu’ils existaient surtout aux environs de l’Esquilin, aux portes du jardin de Mécènes :

Hoc miserœ plebi slabat commune sepulcrum.

Hohage.

Puliculæ quod pulescebanl ibi cadavera projecta, quis locus publicus extra Esquilias.

Varron.

Horace représente les cadavres pourrissant dans les puits et les ossements jonchant le sol, hideux spectacle dont son noble protecteur délivra l’Esquilin, moins sans doute dans l’intérêt de la santé publique que pour la salubrité de «PS jardins, et afin de ne pas être attristé en se rendant dans ses domaines :

Hue prius angustis éjecta cadavera cellis Conaervus vili portanda locabat in area.

Nunc lieet Æsquiliiis habitare salubribus, alque Aggere in aprico spatiari : quo modo tristes Albis informem spectabant ossibus agrum.

Horace, sat. 8.

Quoi qu’il en soit, toujours est-il que si les sépultures des riches remplissaient, comme nous le verrons bientôt, les conditions dé.sirables au point de vue de f hygiène publique, il n’en était pas de même des pourrissoirs plébéiens, pour employer une expression conforme au tableau tracé par Horace et par Varron.

Quelquefois les pauvres avaient les honneurs du rogus, mais alors on les entassait sur un bûcher peu élevé et sans ornements. Comme les cadavres n’étaient pas oints de ces huiles parfumées qui rendent la combustion plus facile et que leur bouche n’avait pas reçu la murrhala., on mettait sur le bûcher un corps de femme au moins pour dix hommes, les vespillons ayant remarqué que les cadavres de femmes renfermaient plus de oalorigue, et aidaient ainsi à la combustion du monceau entassé sur le pauvre bûcher. Celte observation est assez curieuse pour que nous citions les sources : Macrob., Satcrn. VlIi, 7, et Plut., Sympos., III, fl. Nous nous demandons si les Romaines d’alors n’auraient pas été, comme celles d’aujourd’hui, sujettes à une obésité précoce et quelquefois monstrueuse, et s’il ne faudrait pas rechercher dans l’abondance du tissu graisseux sur les cadavres de femme, la cause de la singulière coutume dont nous parlons.

Il a été jusqu’ici longuement question de l’incinération des cadavres , mais peu de l’ensevelissement du corps en entier; ces deux modes ont pourtant été

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successivement en vigueur à Rome , et il nous reste conséquemment une seconde face de la question à considérer.

Pline dit très-explicitement que les Romains des premiers âges ne brûlaient pas les cadavres : Ipsum cremare apud Romanos non fuit veteris instituii; terra condebantur. Puis le même auteur rapporte une loi posthume de Numa ; yino rogum ne repergito,et nous apprend que ce sage monarque ordonna que son corps fût enseveli et non livré aux flammes : d’ou il résulte bien évidemment, d’après l’encyclopédiste lui-même, qu’on brûlait déjà du temps du second roi de Rome. D’autres documents viennent déposer dans le même sene, entre autres la découverte d’urnes cinéraires dans les sépultures des familles si antiques des Furii ét des Turpilii, trouvées au pied de la colline Tusculane.

A Rome, les deux modes de sépulture semblent avoir toujours été employés contemporainement, mais avec prépondérance plus ou moins étendue de l’un et désuétude plus ou moins marquée de l’autre. L’incinération prévalut peu à peu, à partir du moment où les Romains s’engagèrent dans des guerres italiques de plus en plus lointaines, à cause de la facilité de rapporter dans la patrie l’urne contenant les cendres. Les guerres civiles contribuèrent aussi à propager l’usage du bûcher. Voila pouvant facilement être cachée et soustraite ainsi aux profanations du parti vainqueur, tandis qu’un corps contenu dans un lourd sarcophage n’oflrait pas les mêmes sûretés. Quelques familles, cependant, au temps où l’incinération était presque universelle, conservèrent la coutume de l’ensevelissement, entre autres la noble famille Cornelia, dont les trois branches étaient les Sdpions, les Lentulus et les Sylla. La vérité de celte assertion de Pline et de Cicéron a été vérifiée en 1780 par la découverte du sépulcre des Scipions, où l’on a trouvé les cadavres entiers. Sylla est le premier personnage de la souche cornélienne qui ordonna que son corps fût brûlé. Le dictateur voulait ainsi se soustraire aux représailles des partisans de Marins, dont il avait profané la dépouille mortelle.

Au deuxième siècle de l’ère chrétienne, on revint graduellement à l'ensevelissement, comme l’indique le nombre si considérable des sarcophages à celle époque; les musées de Rome en regorgent. Dans les cours des palais et dans les villas (villa Ludovisi, etc.), ils servent de bassins ou de vases à fleurs. Leur époque n’est pas indiquée par le millésime, car les Romains n’en mettaient jamais ; mais le caractère et le style de la sculpture sont un guide auquel on peut sûrement se fier.

Cette diversité dans le mode de sépulture a pour conséquence nécessaire la diversité des tombeaux. Ceux-ci peuvent être divisés en trois classes : tombeaux à cendres, à cadavres, tombeaux mixtes. Une autre distinction, qui intéresse également le médecin hygiéniste, repose sur la quantité d’individus enfermés dans le même sépulcre : 1° les fosses communes, oupuiiculi, où les cadavres étaient entassés pêle-mêle ; 2° les cimetières, dans lesquels les familles ou les individus avaient une place bien distincte et bien séparée des autres, par exem-

pie les coliimbaria et les catacombes clirtïlicnnes ; 3“ les monumeius destinés à une seule famille, comme les mausolées d'Auguste, d’Adrien, les tombeaux des Scipions, de la famille Plautia, etc., dont on voit encore aujourd’hui les restes; 4® enlin les tombeaux érigés 4 un seul individu : exemple, les sépulcres de Bibulus, de Caïus Cestius, de Cecilia Mctella, etc., qui, après tant de siècles et malgré les barbares, sont encore actuellement debout.

Quant à la forme, tous les tombeaux aniiques de Rome peuvent se grouper autour de quatre types , savoir, la forme ronde (Cecilia Metella, Plautia, Adrien, Auguste), la forme pyramidale (Caïus Cestius), la forme quadrilatère (Aterius, Bibulus), enfin la forme de chapelles ou de petits temples. Ils sont élevés au-dessus du sol, ce qui est la règle très-générale ; ou souterrains à l’exemple des hypogées d’Égypte ou d’Étrurie, tels sont le sépulcre des Scipions, les catacombes et les puticuli; ou bien encore ils se trouvent moitié au-dessus et moitié au-dessous du sol ; enfin un tumulus artificiel couvre quelquefois le tombeau, comme au mausolée d’Auguste.

En Égypte, la double précaution de l’embaumement et des hypogées empêchait toute émanation cadavérique. On sait qu’à ces sages coutumes de l’antiquité a succédé l’entassement des cadavres presque à fleur de terre, près des habitations et jusque sous les appartements même , pernicieux usage dans cette contrée torride dont le Nil détrempe profondément le sol chaque année; et l’on n’a pas oublié qu’un esprit brillant et judicieux a cru trouver dans ces conditions la cause de la peste, dont l’Égypte est le principal foyer d’irradiation.

Les Étrusques, prédécesseurs des Romains dans l’Italie moyenne, les Étrusques dont l’art offre, dans sa première période, tant d’analogie avec l’art égyptien, ensevelissaient également dans des hypogées. Nous avons visité, à quelques lieues de Cività-Vecchia, à Cornetto, l’ancienne Tarquinies, une colline toute criblée de caves sépulcrales, dont quelques-unes, notamment les tombes dites du Typhon, du Triclinium et du voyage de i’âme, conservent, après deux ou trois mille ans, des peintures toutes fraîches encore. Les cadavres entiers sont enfermés dans des sarcophages de tuf sonore, sur lesquels sont quelquefois couchées des statues, et rangés ces magnifiques vases étrusques dont on admire la légèreté et l’inimitable vernis. Dans la cave du voyage de l’âme, vaste hypogée soutenue par quatre piliers, et qui semble avoir été un cimetière pour le public, les corps étaient enterrés sous terre, chacun dans une fosse séparée; mais la plupart de ces cryptes étaient des tombeaux individuels ou plus souvent encore des sépultures de famille. A Cervetri, l’ancienne Cereres,on trouve deux étages souterrains de caveaux ; les plus profonds passent pour presque contemporains de la guerre de Troie. On pénétrait dans tous ces tombeaux par une porte étroite à laquelle conduisait un escalier droit. Les Romains se sont quelquefois servis de ces hypogées pour ensevelir leurs morts, témoin une inscription latine et de s peintures postérieures à l’art étrusque , trouvées dans la nécropole de Cornetio.

Les anciens habitants de Rome ne semblent pas avoir senli la nécessité d’éloigner le plus possible les cadavres de la demeure des vivants, en conflant les dépouilles à des cryptes souterraines. Les carrières de Pouzzolane, dont le réseau s’entrelace sous la ville de Rome, s’offrait naturellement comme lieu de sépulture, mais les maîtres du monde se sont contentés d’en utiliser quelques parties sous le nom de puticuU; ce sont les chrétiens persécutés qui en ont fait l’asile des morts, comme nous le verrons bientôt. Mais les Romains, les plus grands entasseurs de pierre après le peuple de Pharaon, semblent avoir recherché la diUlculté : ne voulant creuser leurs tombeaux ni sous le roc ni sous la terre, ils ont forcé le roc et la terre à s’entasser sur leurs tombeaux. La courte description de quelques-uns des plus fameux montrera facilement que de véritables montagnes ou des rochers s’élevaient sur les sépulcres et les isolaient autant que s’ils eussent été confiés aux entrailles de notre mère commune.

A quelques milles de Rome, sur la voie Appienne, surgit le grandiose tombeau élevé à Cecilia Metella, femme du riche Crassus, vers l’an 700 de Rome. C’est une tour ronde de 100 pieds de diamètre, revêtue de gros blocs de travertin encore admirablement joints, et couronnée par une superbe frise en marbre blanc représentant des festons et des bucrânes ; elle repose sur un soubassement carré, et sa hauteur totale est de 60 pieds. La chambre sépulcrale ne mesure que 30 pieds de diamètre, et les parois ont conséquemment tout autant et même plus d'épaisseur. A cette chambre, terminée jadis en voûte conique, aujourd’hu i éboulée, on arrive par un étroit couloir qui a près de 40 pieds de longueur, et qui se fermait par une double porte, dont l’une extérieure, et l’autre située à 27 pieds de l’entrée. La solidité de ce tombeau est telle que, surmonté de créneaux au moyen âge, elle a servi de tour féodale, citadelle d’un manoir occupé successivement par les Gaetani, les Savelli, les Colonna, les Orsini, et que défendue en 1312 par Jean de Sabello, elle soutint un siège en règle contre l’empereur Henri, auquel elle ne se rendit que faute de vivres. Si cette imposante masse de pierre n’avait pas été concédée comme carrière d’exploitation en 1588, elle serait encore intacte aujourd’hui après plus de dix-huit cents ans, les injures des saisons glissant sans l’entamer sur ce grand rocher séculaire ; mais les démolisseurs en ont jeté à bas une tranche, entamant un flanc et une partie du sommet.

Le tombeau de la famille Plautia, à l’entrée du pont de Lucano, en allant à Tivoli, a également servi de forteresse au moyen âge.

Le monument de Caïus Certius, aujourd'hui enchâssé dans les murs de Rome, appelle l’attention au même titre que celui de Cecilia Metella, c’est-à-dire comme construction d’une véritable crypte dont les épaisses parois étouffaient toutes les émanations. C’est une pyramide quadrilatère, toute revêtue de marbre blanc J elle a 125 pieds romains de hauteur verticale, et chaque côté de la base en mesure lOO au niveau de la base du soubassement de travertin sur lequel elle repose. La chambre sépulcrale, dont on ignore l’entrée antique, n a que

50 pieds de long sur 12 de largo et 15 de hauteur. Ce grand monument, qui surpasse en élévation le quart de la pyramide de Chéops, fut bâti on trois cent trente jours, selon les désirs de Ciilus Cestius, l’un des septemvirs des Épulons, en l’an 719 de Rome.

Les deu.x mausolées les plus fameux do Rome étaient celui d’Adrien et celui d’Auguste. Celui-ci, vaste rotonde, égale au dôme du Panthéon ou à celui de Saint-Pierre, entourée de quatorze chambres sépulcrales, était une véritable hypogée, un tumulus, grâce à la montagne de terre sous laquelle on l’avait enfoui. Des arbres croissaient sur cette hauteur artificielle, qui servait de promenade et se terminait par la statue équestre de l’empereur. Le soubassement de ce tombeau avait 225 pieds sur chacune de ses faces. Manoir féodal au moyen âge, le mausolée d’Auguste sert aujourd’hui de cirque et d’amphithéâtre à l’usage des écuyers et des saltimbanques.

Mais le monument qui donne la plus vaste idée de la solidité et du grandiose de ce genre de construction, c’est sans contredit le mausolée d’Adrien, appelé aujourd’hui môle ou fort Saint-Ange. A Nerva, dernier empereur qui avait trouvé place au mausolée d’Auguste, succéda Trajan, qui fut enseveli sous la colonne qui porte son nom. Adrien construisit une nouvelle nécropole impériale, immense tour ronde dont le soubassement carré a 275 pieds de face, et qui ellemême aujourd’hui, malgré les arrachements barbares qui l’ont dégradée, a encore 200 pieds de diamètre. Elle était entièrement revêtue de plaques de marbre et ornée de pilastres surmontés d’un riche entablement. Des groupes équestres et des centaines de statues garnissaient la tour et le soubassement. Un char pouvait monter jusqu’au sommet par une rampe peu rapide en spirale qui s’enroulait dans l’épaisseur massive du monument; cette rampe aboutissait vers le centre du pâté, à une petite chambre sépulcrale dans laquelle on a trouvé la magnifique et gigantesque urne de porphyre, dont le couvercle sert aujourd’hui de fonts baptismaux à Saint-Pierre. Pour le dire en passant, la main impie du fanatisme a souillé les urnes les plus sacrées pour en disperser la poussière au vent. Ainsi, lorsque l’on découvrit, en 1780, le sépulcre des Scipions, les ossements de celte vieille race de licros furent dispersés sur la terre, et ces nobles dépouilles fussent restées mêlées aux débris immondes des brutes, si une main pieuse ne les eût recueillies et transportées loin de Rome. Trop vraie parole de Scipion mourant dans l’exil : Ingrate patrie, tu n’auras pas mes os, puisque, après vingt siècles, sa patrie semble encore répudier les glorieux restes de cette race héroïque !

Pour donner une juste idée de la solidité et de la masse du mausolée d’Adrien, nous ajouterons que cet indestructible rocher sert, depuis des siècles, de citadelle à Rome. C’était l’inexpugnable repaire d’où de nobles brigands s’abattaient sur le peuple et faisaient la guerre aux papes. C’est là que la trop fameuseMarosle usa trois maris au métier difilcile de rechercher la souveraineté de Rome • e’estlà encore que plusieurs papes, enlevés par leurs rebelles feudataires, gémi-

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rent emprisonnés ou périrent par la faim, la corde ou le poison. Je ne sais combien de sièges soutint celte citadelle romaine, depuis celui où les gens de Bélisaire, à court de munitions, écrasèrent les Goths en précipitant sur eux les statues de marbre dont les arts déplorent aujourd’hui la perte. Contre ses murs bien des efforts échouèrent, voire même ceux de l’empereur Frédéric, en 1167. Le peuple, las enfin d’être pillé et exploité par les nobles, et voulant détruire leurs repaires, décréta, au commencement du XIV* siècle , sa démolition , qui avait été déjà tentée en vain en 1191 ; mais le vieux rocher d’Adrien résista , son écorce seule fut écorchée.

On va bientôt voir, quand nous aurons parlé de la voie Âppienne, que ces descriptions ne sont pas oiseuses au point de vue de l’hygiène publique.

Sans doute un certain nombre de tombeaux se trouvait dans l’enceinte de la ville, malgré les lois, à cause des exceptions admises, et bien plus encore par suite de l’extension successive de la muraille d’enceinte ; mais la plupart garnissaient les voies romaines, à partir des portes, notamment les voies Appienne, Latine, Flaminienne, etc. La vta sur une longueur de 12 milles, de

Rome à Albano, était une véritable rue de morts, où les tombeaux, pressés les uns contre les autres, se succédaient sans interruption des deux côtés. Nibby a compté 200 tombeaux hors de terre, dans ce trajet; les fouilles ordonnées par Pie IX démontrent qu’il y en a plusieurs milliers. Dans tous ces tombeaux , dont un grand nombre fastueux, on reconnaît toujours les mêmes principes : d’épaisses murailles et des clôtures hermétiques isolent complètement les cadavres et donnent les bénéfices de l’ensevelissement souterrain. De solides sarcophages de tuf, de travertin ou de marbre reçoivent les cadavres et se referment soigneusement sur eux, et ces sarcophages sont eux-mêmes recélés par des chambres sépulérales ménagées dans la maçonnerie massive. Il y a plus: quelques sépulcres n’ont pas de caveau central, et l’urne funéraire figure comme une pierre perdue dans la masse des autres matériaux ; tel est le tombeau du boulanger Eurysacès, à la porte Majeure.

Le long de la vole Appienne, si intéressante aujourd’hui surtout, on remarque un certain nombre de grands tumuli artificiels, entre autres deux , fort considérables, situés en face l’un de l’autre. Le visiteur s’arrête ordinairement à la casa fonda, Immense tombeau en forme de tour ronde, sur la plate-forme de laquelle on a bâti une maison d’exploitation et planté un verger de vingt oliviers! Les portes des sépulcres ne s’ouvraient jamais sur les voies, mais du côté des champs ; sur la route, une inscription indiquait les noms et les qualités des individus inhumés, et, selon la belle expression de Varron, rappelait aux passants qu’ils payeraient un jour leur tribut a la mort : Et ideo secundum viam, quo prœtereuntis admoneant et se fuisse etillos essemortales.

Ces détails n’ont pas besoin de commentaires; il en ressort bien évidemment que, grâce aux principes qui présidaient à la construction.des sépultures dans 1 ancienne Rome, aucun inconvénient pour la salubrité publique ne pourait résulter

6e l'existence de tombeaux sans substructions, dans l'inturleur de la ville et A ses portes le long des voles.

Le mode de sépulture qui nous parait digne, entre tous, de mériter l’attention du médecin et de l’économiste, c’est le columbarium. On appelle ainsi des caveaux dont les murailles sont creusées , comme un colombier, de niches ordinairement demi-circulaires destinées à recevoir les urnes cinéraires. Sur la voie des tombeaux, à Pompeï, on nous a montré un petit co/um6artum appelé Tombeau des Gladiateurs ; le sépulcre de Virgile, sur la grotte de Puusilippe, à Naples, n’est autre chose qu’un columbarium; nous avons aussi rencontré de pareilles sépultures sous la colline de Bauli, près du cap Mysène, le long de la rampe où Virgile place les Champ8-Élysées;,mais c'est Rome qui possède les columbaria les plus vastes et les mieux conservés. Le plus remarquable était celui qui a été découvert, en 1721, sur la voie Appieune, et dont Gocius nous a laissé une description complète. Il contenait, dans ses niches demi-circulaires, les cendres de 1,500 individus; il était destiné aux gens de la maison de Livie, .femme de l’empereur Octavien Auguste. On n’a pas respecté ce monument si digne d’intérél, dont on ignore même aujourd’hui la place précise, mais dont beaucoup d’inscriptions sont conservées au Vatican. Le marquis de Campana, protecteur et savant ami des arts et de l’antiquité, ayant découvert en 1830, près de l’ancienne porte Latine, un columbarium intact, orné encore de fresques gracieuses et fraîches, garni de cippes, d’urnes, de sarcophages, embelli par des chapelles et des bas-reliefs en stuc, se üt un devoir de conserver chaque chose "à sa place; de sorte qu’aujourd’hui on peut, pour ainsi dire, surprendre les habitudes romaines sur le fait. Ce monument, connu sous le nom de Columbarium de Pomponius Hylas, semble avoir été desiiné à recevoir un petit nombre de personnes de distinction.

Non loin de là, existent deux autres grands columbaria, véritables cimetières, qui méritent toute notre attention. Ce sont de vastes caveaux qui occupent chacun un espace de 25 pieds en longueur comme en largeur, et dont l’élévation en atteint 35 ou 40. Chaque paroi est percée de 9 étages de niches, loculi, en.forme de gueules de four, construites en voûtes à l’aide de petites pierres de travertin taillées avec le plus grand soin, et recouvertes de stucs et de peintures. Dans chaque niche on voit l’ouverture de 2 vases de terre, oifœ, maçonnés jusqu’à la gueule dans l’épaisseur de la cloison qui sépare les étage; Ces ollœ, de la capacité de 3 à 4 litres, sont les urnes cinéraires. On en compu, y compris celles qui sont engagées dans des sortes de plates-bandes, le long des murs, 1,200 dans un columbarium et 1,500 dans l’autre. Dans ces niches étaient rangésdes vases de toute forme destinés aux libations et àvecevoirles mets offerts aux dieux mânes. En regard de chaque olla, une inscription, titulut, rappelle le nom du défunt, ses litres, ses qualités, et bien souvent les regrets de ceux qui lui survivaient. On y retrouve presque les mêmes phrases que dans noscimetiôres modernes ; le coeur a eu le même langage à toutes les époques du monde et la.

voix de la douleur est toujours la même : fiUo pientissimo; dulcitsitnœ conjugi; matri carissimœ; patrono in^ulgentissimo ; conjugi benemerenti-, tü tibi terra levis; hic est et non est; amorem habuit; ne tangito, o mortalis, reverere mânes deos, etc., etc. Parmi ces inscriptions touchantes nous en avons remarqué une, souvent répétée, qui nous a paru impertinente, c’est le regret des veuves à leurs maris, indulgentissimi !

Un très-petit nombre de niches, plus vastes et mieux ornées, contiennent un clppe de marbre ou un vase cinéraire de matière précieuse, ou encore un buste, un bas-relief ; ce sont les sépultures des gens plus riches qui voulaient se distinguer du commun, ou des personnages auxquels leur mérite faisait décerner ces honneurs posthumes.

Les comlumbaria anciens étaient destinés soit à une famille, soit aux gens d’une grande maison, ou bien, cimetière pour le public, recevaient les cendres de ceux qui achetaient une place, enfin, comme à Naples aujourd’hui, aux sociétaires d’une confrérie. Des deux columbaria que nous venons de décrire, J’un a toujours servi aux gens de l’impératrice Livie, et l’autre, fondé pour la maison de Pompée le Grand, reçut plus tard la même destination que le premier. Dans les cimetières construits dans un bnt de spéculation, les familles achetaient une ou plusieurs urnes, ainsi qu’on peut le lire sur ies tituli, indiquant l’acquisition d’un nombre déterminé d'ollæ. Ces inscriptions spécifient que la sépulture était individuelle, sibi, ou destinée également à la famille, sibi et suis^ et même qu’elle devait servir aux affranchis et à leur postérité, sibi et suis, Ubertis libertabusque et posteris eorum. Cerleiaes lettres signifient que le monument et Voila ne devaient pas se transmettre en propriété aux descendants N. H. S. JYon heredes sequitur, ou bien qu’au contraire il devait revenir aux liéritiers. H. M. H. S. Hoc monumentum heredes sequitur. Enfin d’autres initiales apprennent que le défunt avait pensé, de son vivant, à se ménager une dernière demeure, V. S. P. p^ivus sibi posuit.

Au moment où nous écrivons, un autre columbarium vient d’être découvert et déblayé, près des deux dont nous nous sommes occupé. Il semble être d’un ordre plus relevé et d’une date postérieure aux deux autres, puisqu’il commence à recevoir la cendre des morts, sous le règne de Tibère, époque de la clôture des deux précédents. Ses murailles ne sont plus creusées par des niches uniformes, mais recèlent des loculi de configuration et de capacité très-diverses, La plupart sont de véritables sépultures de famille, fermées quelquefois par une petite porte en marbre blanc taillé à jour, et contenant soit une oUa gigantesque, soit plusieurs ollœ de moindre dimension. Un ambassadeur étranger, mort à Rome pendant sa mission,, a reçu la sépulture dans ce columbarium. Nous l’avons déjà dit, les dimensions si considérables données à cette époques aux ollœ, ou encore leur multiplication pour une même famille, fait comparé à l’exiguïté des urnes du temps d’Auguste et à l’affectation d’une seule ou d’un petit nombre à une îamille, y compris sa descendance, ont pour nous une évidente signification.

Jusqu’au Iciups d’tVuguste, ronveloppemeiil du cadavre dans l’amiante n était que très-peu ou pas usité; aussi recueillalt-on seulement quelques parcelles de cendres, qu’une olla exiguë suQlsait à contenir; mais, postérieurement à cet empereur, on put isoler et récolter toute la cendre, aussi fallut-il agrandir la capacité ou multiplier le nombre des ollœ.

L’autorité s’est inquiétée à bon droit, dans nos grandes villes, notamment à Paris, des vastes espaces que la dernière demeure des morts ravit à l’exploitation des vivants; dq là, ces obstacles opposés à l’obtention des concessions à perpétuité, et les règlements relatifs au relèvement des cadavres à certaines époques. Mais, d’autre part, la piété filiale dans toutes les classes, et, dans la caste élevée, l’esprit de race, si noble et si utile quand il est bien entendu, se sont émus en pensant que les vieux ossements de leurs pères seraient un jour ravis à leur culte et confondraient leurs débris avec la commune poussière. Le mot tombe de mes aieux, autrefois si rempli d’émotions, d’encouragement pour les bons, de reproches pour les pervers, n’a plus de sens anjourd’hui, grâce aux progrès de l’esprit et à la décadence des sentiments, et les ordonnances semblent avoir pris à tâche d’accélérer la dissolution en formulant des prescriptions qui sont loin d’en retarder la marche.

Nous avons vu que, dans l’ancienne Rome, la génération vivante visitait à chaque instant la génération passée, le long de la voie publique ; mais cette profusion de tombeaux sur le sol le plus utile allait jusqu'à l’abus, et le législateur moderne se serait à juste titre inquiété de la perpétuation d’un tel usage. Les columbaria, au contraire, nous semblent réaliser la conservation individuelle de la dépouille des morts sans empiétement notable sur le domaine de l’activité humaine, et sans la moindre influence nuisible sur la salubrité publique.

De temps en temps, notamment aux Férales, aux Léraurales, ces petites nécropoles, mornes et religieuses, mais sans terreur et sans dégoût, étaient animées par les parents qui, ne voulant pas que la mort rompit les liens de la famille, venaient faire des libations, semaient la tombe de fèves, offraient le repas funèbre aux mânes, et jonchaient de fleurs l’urne chérie et le sol d’alentour t

Manibut date lilia plenis,

Purpureoi tpargam flores

(Virgile, Enéide.)

Floribui innumeris et olenti ipargere tgmbra.

(Slace.)

Douce offrande qui faisait disparaître l’urne de la mort sous le tapis d’un printemps perpétuel comme le regret et le souvenir :

Spiranlesque orocos, et in urnd perpetuum ver.

(Juvénal.)

Nous aurons une idée assez complète, quoique succincte, des sépultures da.

l’ancienne Rome, quand nous aurons dit un mot delà grande nécropole appelée catacombes, inextricable labyrinthe qui s’enlace sous la ville entière et dans ses environs.

Les catacombes, arenariœ, n’ont été autre cliose, dans l’origine, que des carrières ouvertes pour l’exlraclion de la pouzzolane, arena, dont les veines ou filons sont suivis par les corridors souterrains. Nombre des premiers chrétiens, qui appartenaient pour la plupart à la classe ouvrière, y ont travaillé eux-mêmes, comme l’indiquent des inscriptions, où iis se qualifient de fossores, fossorii. Un empereur condamna en masse les chrétiens à ces durs labeurs, ad arenam fodiendam. Familiarisés avec ce labyrinthe, ils y célébrèrent les mystères de la religion naissante et y ensevelirent leurs morts, qu’ils ne voulaient pas voir confondus avec les cadavres des païens. Pour remplir leur nouvelle destination, les catacombes durent subir des changements et des augmentations consistant surtout en couloirs nouveaux, cryptœ novœ, en évasement ou chambres pouvant servir de chapelles ou de lieu de réunion, enfin en ciels ouverts ménagés dans les endroiti déserts de la campagne. Le nombre des adorateurs du Christ allant toujours en croissant, il fallut multiplier en proportion les nouvelles voies souterraines, qui prirent une telle extension, qu’à Sainte-Agnès extra-muros, par exemple, elles surpassent beaucoup en développement les carrières primitives. Là, un simple coup d’œil sulüt pour faire distinguer h s catacombes païennes des catacombes chrétiennes ; les premières sont irrégulières, tortueuses, et on leur a donné, pour extraire le plus possibl^ de pouzzolane, des dimensions aussi grandes que le permettait la consistance du terrain. Immédiatement au-dessous de la portion des carrières que nous avons visitées à Sainte-Agnès, se trouvent les catacombes chrétiennes, formant un étage plus profond ; les deux labyrinthes superposés sont mis en communication par des escaliers et par des puits s’abouchant dans l’un et dans l’autre. Mais la nécropole chrétienne a des caractères qui ne permettent pas de douter qu’elle n’ait été expressément creusée pour sa destination.

Les corridors qui la constituent forment des allées ordinairement droites, se croisant avec d'autres couloirs également rectilignes. On leur a donné juste les dimensions nécessaires pour, servir à la sépulture, sans s’inquiéter de la recherche de la pouzzolane. A Sainte-Agnés ils n’ont d’ordinaire que la largeur et l’élévation nécessaires pour iaisser passer commodément un homme ; d’autres fois pourtant, mais par exception, ils acquièrent un peu plus d’amplitude, en hauteur surtout. Ils présentent les mêmes caractères aux catacombes de Saint- Sébastien, appelées aussi cimetière de Saint-Calixte. Ces réseaux d’étroits corridors forment un seul ou plusieurs étages superposés. Leurs parois verticales sont criblées de niches sépulcrales disposées suivant trois ou quatre lignes ou rangées, à peu près comme un casier à trois ou quatre étages. Dans les arenariœ ou véritables cari ières qu’on nous a montrées à Sâinte-Agnès, les parois sont arquées, inégales, sans tombeaux, et la section perpendiculaire à la Ion-

gueur donnerait une surface cinq à six fois aussi étendue que ia même coupe pratiquée sur les catacombes chrétiennes. Telle est la multitude de ces cases à cadavres que, d'après des calculs approximatifs, plusieurs centaines de mille, on dit même des millions de chrétiens, auraient été ensevelis dans ce labyrinthe dont les nombreuses branches, mises au bout les unes des autres, formeraient, il est vrai, des centaines de kilomètres. Les niches, fouillées dans la pâte consistante d’un tuf arénacé, ont presque toujours la dimension d’un cadavre, mais quelques-unes sohlsi exiguës qu’elles n’ont jamais reçu que des débris de corps d'adultes ou des cadavres d’enfants. Quelques autres, au contraire, comme l’indiquent ces mots de basse latinité ; bisomus, Irisomus, ont recueilli plusieurs morts. Ces niches sépulcrales étaient fermées par des briques placées de champ, jointes et recouvertes par un solide mortier, ou bien encore par une table de pierre, voire même de marbre blanc. Une petite ampoule contenant autrefois du sang, aujourd’hui de la poussière, et fixée dans le mortier, vers la tête, ou d’auires symboles, par exemple une palme, indiquent que les saintes reliques d’un martyr reposent dans les tombeaux que ces signes distinguent. Quand, à la lueur des flambeaux, on parcourt ces lugubres replis, si bien faits pour être la dernière demeure des hommes, on voit encore blanchir au fond de leur biérp entr’ouverte et à peine éclairée, de vieux ossements qui tombent en poussière quand on veut les saisir ; et le reverteris in pulverem revient à la mémoire au milieu de circonstances qui en augmentent singulièrement la terreur et la solennité.

De temps en temps des portes donnent entrée dans des caveaux, cubiculœ, destinés aux assemblées, au catéchisme, ou à la célébration des mystères sacrés. Ces chambres sont en général peu spacieuses ; parmi les douze ou quinze que nous avons visitées dans les catacombes de Sainte-Agnès et de Saint-Sébastien, nous n’en avons pas trouvé qui pussent contenir plus de vingt-cinq à trente personnes -, mais on dit qu’il en existe ailleurs d’un peu plus vastes, ou encore qu’on les trouve réunies en groupes dont la contenance totale peut aller à cent personnes environ.

La messe se célébrait, dans ces chapelles, sur le tombeau des martyrs, qui alors ne consistent plus dans une excavation en forme de bière, mais dans une sorte de sarcophage placé sous une arcade taillée dans le vif des parois. Des stucs tapissant les murs et la voûte, et recouverts de fresques qui manquent souvent d’art, mais non de sentiment, un ou deux fauteuils de pierre pour les prêtres, des bancs grossièrement taillés pour les fidèles, quelques lampes suspendues au plafond ou placées dans des niches, composent 1a simple ornementation et l’ameublement de ces églises primitives. Quelquefois aussi, dans ces sombres profondeurs, on rencontre une source ou un puiis destinés au baptême des catéchumènes, et dont l’eau pure et vierge n’a jamais été troublée par aucun usage profane, depuis ces époques lointaines de foi et de mystère.

Ces cubiculœ, taillées architecturalement, n’onl le plus souvent aucun ciel

ouvert; mais cependant quelquefois un puits les fait communiquer avec l’air extérieur. Des profondeurs de la terre, le chiélien persécuté pouvait apercevoir, comme une espérance, un lambeau du ciel, à travers les ronces et les clématites qui pendent encore aujourd’hui en festons dans l’antique sanctuaire, et plus d un passant surpris dut s’arrêter au bord du soupirail d’où s’exhalaient des chants mystérieux.

Maintenant que les principaux caractères de la nécropole chrétienne nous sont connus, reprenons notre rôle de médecin et recherchons si, en nous plaçant à ce point de vue , nous ne pourrions pas interpréter quelques faits obscurs du passé.

On sait que les catacombes servaient de refuge aux chrétiens aux époques de persécution ; mais la multitude y cherchait-elle asile pour un temps plus ou moins prolongé, ou les groupes les plus menacés s’y cachaient-ils quelques heures ou un jour seulemeut? C’est à cette dernière supposition qu’il faut évidemment s’arrêter. Ces étroits couloirs ne sont que des lieux de passage, et non point de rassemblement ni de séjour; on n’y marche guère qu’un à un : c’est à peine si deux personnes peuvent s’y croiser. Quant aux cubiculw, nous avons vu quelle est leur exiguïté; les mystères s’y célébraient pour des groupes, et non pas pour une population. Trois autres circonstances devaientaussi s'opposer auséjour d’un nombre élevé de chrétiens.

C’est d’abord 1a prompte viciation de l’air non renouvelé de ce labyrinthe. Lorsque, dans notre exploration des catacombes de Sainte-Agnès, nous nous trouvions tous six, munis de petites bougies, dans une chapelle, nous sentions bientôt notre respiration gênée. Or les ciel-ouverts , moins rares alors qu’aujourd’hui, n’ont cependant jamais été nombreux, comme il est facile de s’en assurer par l’intégrité des voûtes, et leur efllcacité était d’ailleurs d’autant moins grande qu’ils s’ouvraient dans ces étages profonds et ignorés dans lesquels les chrétieus eussent demandé probablement un asile plus secret dans les temps de persécution.

Parmi les ciel-ouverts des catacombes de Sainte-Agnès, il en reste un dont le percement avait sans doute été impérieusement exigé par l’accumulation des fidèles sur ce point. A partir de la superficie du sol, il s'évase en forme de silos ou d’entonnoir renversé, et sert comme de grande antichambre intermédiaire à deux chapelles, dans lesquelles on pénètre par de petites portes. Ces sanctuaires, l’un destiné aux hommes, l’autre aux femmes, pouvaient contenir chacun vingtcinq personnes environ.

En second lieu, pensez-vous que le mode d’occlusion des niches sépulcrales était si hermétique que des fissures et des filtrations ne livrassent passage ni aux exhalaisons ni aux détritus de ces milliers de cadavres incrustés dans toutes ces parois, tellement criblées qu’elles ressemblent à un rayon de miel? Non sans doute. Ajoutons enfin que les persécutions arrivant par bourrasques, les inhumations se faisaient par centaines, sinon par milliers; de sorte qu’une partie des

catacombes devenait sans doute Inhabitable dans ces Jours mauvais, où ce refuge était précisément le plus nécessaire.

En troisième lieu, le manque de ressources alimentaires eût accéléré 1 agonie des fidèles, dans ces noirs souterrains où ils eussent trouvé une mort presque aussi certaine et bien moins glorieuse que celle du martyr confessant son Dieu, à la face du ciel et de la multitude accourue aux jeux sanglants de l’amphithéâtre.

Il résulte de be qui précède que les catacombes chrétiennes sont essentiellement une nécropole, et que la foule des disciples du Christ n’a pu leur demander asile pendant un nombre de jours suffisant pour laisser passer la persécution. Les carrières, proprement dites, eussent pu, à la rigueur, cacher quelque temps un certain nombre de chrétiens, mais elles étaient trop connues des païens pour offrir un refuge sans danger. Le labyrinthe souterrain a servi probablement de voies secrètes pour sortir de la ville, ou pour s’échapper d’un lieu menacé ou cerné, et se répandre de là dans la campagne. Des groupes d’individus, objets d’une persécution particulière, ont également pu leur demander une plus longue retraite. Enfin, l’initiation et l’instruction des catéchumènes avait sans doute souvent lieu dans les catacombes, et on y disait l’office pour un nombre restreint d’individus, quand la surveillance était trop active contre le culte extérieur; mais la foule des chrétiens a eu besoin de plus vastes lieux pour ses réunions et pour la célébration des mystères sacrés.

Les catacombes de Naples ont un tout autre caractère que celles de Rome. Co n’est plus un dédale de ruelles étroites, mais de larges et hautes allées, et parfois, par exemple à Saint-Janvier-des-Pauvres, de véritables cathédrales souterraines, avec leurs pilastres et leurs vastes nefs. On prétend que .40,000 hommes pourraient séjourner dans ces immenses carrières de tuf. Quoi qu’il en soit, nous concevrions que les chrétiens y eussent pu trouver un refuge en masse et pour un certain temps, tandis que cette supposition n’est point admissible pour les catacombes romaines. Les excavations napolitaines ont aussi servi de nécropole, et l’on y trouve encore de grandes niches contenant les ossements entassés de nombreux cadavres, mais il y a loin de là à la profusion des sépultures dans les cryptes de Rome ; aussi, les premières, plus curieuses que celles-ci comme local, n’offrent pas le même intérêt comme souvenirs chrétiens, et ne remplissent point l’âme de celui qui les parcourt, de ces sentiments solennels et religieux qui font déborder le cœur dans la nécropole chrétienne de la ville éter- BSlle.

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