LM URDEONS SOÜS LES PREMIERS EMPEREURS ROMAINS , ET NOTAMMENT A LA
COUR d’auguste.
A M. Lemaire, ebef da boreaa des bOplUiDx an ministère de la rnerre-
Rome, 30 février 1853.
Nombre d’écrivains, feuillelant les auteurs de l’antiquité, en ont exhumé tout ce qui a rapport à la médecine et aux médecins de ce temps-là. Ne voulant pas les répéter, nous n’avons nulle envie de tracer ici un portrait complet ; nous nous bornerons à jeter sur le papier quelques traits épars, dont la plupart sont encore inédits. Pour compléter les documents connus, nous irons fouiller un terrain vierge encore : c’est sur les inscriptions lapidaires et sur les pierres sépulcrales que nous chercherons à lire le passé.
Comme les siècles civilisés se ressemblent à travers les temps, sous certains rapports du moins ! De Caton l’Ancien à Molière, on a lancé des sarcasmes contre les médecins, et toujours, néanmoins, chacun leur a donné son obole en échange de leur science. L’austère Caton avait coutume de répéter à son fils ; « Les Grecs veulent nous exterminer tous avec leurs médecins; je t’interdis les médecins. » Senèque accusait les médecins d’aggraver et de prolonger les maladies, afin de les soigner plus longtemps et plus lucrativement. Pline les traite de fieffés charlatans et prétend, dans sa vanité patricienne, que la dignité romaine dédaigne de s’abaisser à l’art de guérir, et en laisse l’exercice aux étrangers. Tibère soutient, qu’à moins d'être un sot, tout homme arrivé à 30 ans doit savoir se soigner, sans recourir à un médecin. Pline rapporte l’épitaphe accusatrice d’un individu qui se plaint d’avoir succombé sous le nombre des médecins : Turbd te medicorum periisse.
Tout cela était bel et bon à dire au triclinium, après un copieux souper, on dans VExedra de Lesbie; mais chacun, grave ou débauché, n’en avait pas
moins recours aux médecins, qui croissaient toujours en nombre, en .considération, en honneurs et en richesses.
Le grave Caton, si rabâcheur avec son delendaque Carthago, avait donc une double marotte! Il aVait juré à la fols extermination de la cité africaine et de la médecine alors naissante â Rome. On ne trouve plus que les ruines de la première; mais la seconde, si elle n’a la tin de la tour de Babel, s’élèvera toujours de plus en plus haut.
Pline, amiral et grand babillard, est bien chatouilleux sur l’honneur romain! Comme les gens qui parlent et écrivent beaucoup, il écrit quelquefois à tort et à travers. On se souvient peut-être que nous l’avons mis en contradiction avec lui-même dans notre lettre sur les sépultures. Ici il est eu contradiction avec les faits.
On sait q\i’ ^rchagatas, né dans le Péloponèse, fut le premier médecin qui s’établit à Rome, en l’an 535 de l’ère deRomulus; qu’on lui accorda le droit de cité, et qu’on |ui donna un établissement aux frais du trésor. Pendant quelque temps, les médecins furent tous des Grecs, mais ils firent bientôt des élèves parmi les Romains. Seulement ceux-ci allaient, les uns achever, les autres commencer et compléter leur instruction médicale en Grèce. N’inspirait point de confiance qui n’avait point été étudier de l’autre côté de l’Adriatique. Sous Auguste, bon nombre de Romains exerçaient déjà la médecine, or, de la mort de ce premier empereur à cellede Pline, qui périt par la grande irruption du Vésuveen 79 après Jèsus-Christ, il y a 63 années, pendant lesquelles la propagande avait dû se continuer. Si Pline eût parlé de la dignité sénatoriale, et non de la dignité romaine en général, on eût pu compter avec son opinion. César avait donné aux médecins le droit de cité ; Auguste, pendant une famine, avait expulsé de Rome tous les étrangers, excepté les médecins ; mais la munificence impériale ne s’arrêta pas là, car le vainqueur d’Antoine leur accorda l’anneau d’or, ce qui veut dire qu’il les lit chevaliers. Pline est donc un raconteur, car les plébéiens romains, au lieu de déroger en s’occupant de médecine, y eussent gagné de passer dans une caste plus élevée; les chevaliers, en se faisant médecins, eussent trouvé leurs pairs; restent donc les seuls patriciens, que nous abandonnons volontiers au narrateur.
La médecine passe pour avoir été libre à Rome : se disait médecin et pratiquait qui voulait. Cela n’a pu être que passager, car, du temps d’Auguste, par exemple, que de plébéiens ne se fussent pas dits disciples d’EscuIape pour monter d’un cran dans la hiérarchie sociale! On sait que Sylla, p!us de trente ans avant Auguste, punissait d’exil et même de mort les accidents imputables à l’impéritie des médecins. Cette loi paraît ne pas avoir duré ; elle était, en effet, peu sage et peu prévoyante : il faut prévenir, et non punir pour des fautes accomplies. Il semblerait, d’après les autorités anciennes (Ulpien, cité par le Digeste), que les décurions et les propriétaires agréaient les médecins, après s’être enquis de leur capacité. N’exerçait donc point qui voulait.
n nous reste un critique, l’horrible Tibère, le monstre de Caprée. Que ne s’esi-il brisé la tête la première fois qu’il descendit la roide montagne sur laquelle est perché son château , pour aller se plonger dans la mer azurée qui borde son lie! Le mot de Tibère est peut-être une sorte de réaction amenée par la foule onéreuse de médecins qu’engraissait son prédécesseur Octave Auguste.
Pline accusait, avons-nous dit, les médecins d’être de fieffés charlatans. C’est le cas de répéter que les siècles se ressemblent, car, certes, il devait y en avoir alors comme aujourd’hui, et comme il y en aura toujours.
Les médecins se trouvaient encore, comme de nos jours, de pair et compagnie avec les orateurs, les avocats et autres hâbleurs, qui ne leur cédaient pas en charlatanisme, témoin celui qui, les jours où il plaidait, louait une bague en sardoine, afin de paraître un homme opulent qu’on ne peut que grassement payer, et témoin aussi le passage où Quintilien leur reproche de piller leurs clients, piraticus mos. Il faut bien le dire, les médecins consultants d’alors avaient des altercations point du tout parlementaires, et quelquefois, sur le lit d’un moribond, onallaitbien plus loin encore !!! Bah! pur exercice gymnastique, la chose étant en grand honneur à Rome! MM. les avocats ne se traitaient certainement pas mieux entre eux : témoin le prince des orateurs romains, qui, lorsqu’il le voulait, savait mieux dorer la pilule que le plus habile pharmacopole, et qui pourtant, dans ses discours, va jusqu’à appeler son adversaire le plus vil non- seulement des hommes, mais aussi des animaux terrestres. De là au coup poing il n’y aurait qu’un pas, si les avocats étaient aussi forts sur le faire que sur le dire.
En consultant l’histoire, ou est bien obligé de reconnaître que le charlatanisme semble avoir été fort de mode chez les médecins : beaucoup de ceux qui ont fait époque et fortune, sont arrivés à ce but en flattant les goûts régnants et en décriant leurs devanciers, au système desquels ils en substituaient un autre tout opposé. Asclépiade, du temps de Pompée, arrêtant un cercueil qu’on portait et déclarant que l’individu n’était pas mort, artifice préparé d’avance sans aucun doute ; Asclépiade criant partout qu'il consentait à passer pour un sot s’il était jamais malade, fanfaronnade dans laquelle les événements lui furent favorables; Asclépiade enfin, avec ses moyens faciles, commodes, voluptueux même, par exemple ses bains chauds suspendus et balancés, ne vous paraît-il pas un insigne charlatan'? Autre temps, autres mœurs, dira-t-on ; ces manières d’être étaient peut-être alors monnaie courante. Cela n’est pas probable, car, dans ce cas, on n’eût point songé à qualifier injurieusement des faits normaux et considérés comme non répréhensibles. Il me semble fort que si ce petit Hippocrate refusa de se rendre à la cour de Milhridate, c’est qu’on était mieux à Rome que dans le royaume du Pont. A sa louange on doit dire qu’il composa pour Mithridate , roi un peu médecin, des traités qu’il écrivit peut-être par reconnaissance, yintonius Musa, disciple d’Asclé-
piade, voulut attirer les clients en préconisant des moyens opposés à ceux qu’employait son maître, les bains froids, toujours froids, au lieu des bains chauds, toujours chauds. Par ce système, il sauva Auguste d’une grave maladie; mais Dion prétend qu’il tua Marcellus. Chamis, tout jeune médecin, arrivé de Marseille, fit également fortune à Rome en allant à l’encontre de ses devanciers.
Sous Auguste, les médecins se multiplièrent énormément; c’était, en effet, une profession fort appétissante, puisqu’elle donnait la dignité chevaleresque, comme nous l’avons vu, et de beaux et bons millions, comme nous le verrons bientôt. A cette époque déjà, toutes les familles riches avaient leurs médecins habitant la maison; si les uns portaient l’anneau d’or, ou en rencontrait d’autres parmi les esclaves. La cour d’Auguste donnait le ton; les médecins étaient décidément à la mode.
C’est ici que, pour établir cette proposition, nous allons commencer l’ingrat métier de déchiffreur de vieilles inscriptions brisées par le temps et usées par les mousses et les intempéries des météores.
On dit généralement que le premier archiâtre date de Néron. Or voici une curieuse inscription, publiée d’abord par Mercurialis (i), commentée plus tard par Gruter (2), et enün par Gorius (3), pierre trouvée près San-Sebastiano, hors des murs de Rome, et qui, d’après le dernier auteur par nous cité, pourrait bien provenir d’un columbarium de la maison de Livie, et faire ainsi remonter l’arcbiâtrie à Auguste.
U . LIVIO . CELSO . TiBVLARIO SCHOLAE . MEDICORVM M . LIVIVS . EVTICHVS ARCBIATBOS . OLL . D . II IN . FR . FED . nu
Cette inscription nous fait également connaître l’existence d’une école de médecine, qu’on sait avoir été établie sur l’Esquilin. Si cette pierre a l’antiquité que Gorius serait porté à lui attribuer, il en résulterait qu’une école de médecine existait du temps d’Auguste, époque où précisément les Romains euxmêmes commencèrent à se livrer à cette étude. Il serait, du reste, fort étonnant que cet empereur, sous lequel les lettres, les arts et les sciences fleurirent à un si haut degré, n’eût pas institué d’école de médecine, lui qui protégeait si hautement cette science et admettait à sa cour tant de disciples d’Esculape.
Le personnel médical de la maison d’Auguste et de Livie était fort nom-
(1) Mercurialis, De artb gymnastica, lib. I, cap. 7.
(2) Gruterius, Inscrip. antiq., DCXXII, 4.
(3) Fr. Gorius, Monümentüm sive columbarium libertorüm et servoruu uviæ AUGDSTÆ, etc., p. 122.
breux (1) ; il avait son organisation, sa hiérarchie, des subordonnés et des chefs. Ceux-ci avaient le titre de décurions, ou étaient qualiliés par ces mots : supra meiticos, ou encore superpositus medicorum, comme en témoignent les pierres suivantes, trouvées dans le columbarium de la maison d’Auguste et de Livie (Gorius] :
U . Ll , BOETn DEC
UEDICO
Le reste de la pierre est brisé. Le texte se rétablit ainsi : marcus uviiis BOETHUS DECDRIO MEDICORDM.
Voici l’autre inscription :
M. LIVtVS