‹ Mélanges [microforme] (volume 2)Chapitre 5 sur 8 · ITINÉRAIRE D'UNE PROMENADE AUTOUR DU MONDE · texte numérisé non relu

ITINÉRAIRE D'UNE PROMENADE AUTOUR DU MONDE

QU le tour du monde était

| périlleux et demandait des années.

Ïl est ajourd’hui sans danger et se peut faire en aussi peu de temps que l’on veut.

Dernièrement, M. G.-F;: Train, de Tacomas (États-Unis), l’a fait en 67 jours et 13 heures. Bientôt il suffira de 50 jours, puis d’un mois, quand le Transsibérien sera ouvert à la circulation.

Faire en 30 jours le tour du monde! Au point de vue commercial, ce sera merveilleux. Au point de vue

1 Itinéraire d'une promenade autour du monde, par M. Charles Danrcez; Rouen, E. Augé et Ch. Borel, 1891.

gr..40 =" t ë de l'instruction et de l'éducation, le résultat sera nul, Un jeune homme pourra dire : « J'ai fait le tour du monde »! Et puis? Il aura vu des gares et des buffets de chemins de fer, des hôtels cosmopolites, de beaux navires; des plaines et des montagnes, des rivières et des forêts, des villes et des villages auront défilé devant ses yeux, mais de ce défilé ininterrompu, vertigineux, il ne lui restera rien. N'ayant pu étudier les merveilles de la nature, ni l’homme, ni les manifestations de la puissance humaine, il ne rapportera dans son pays que l'immense fatigue et le mortel ennui d’une captivité de trente jours en wagon ou en bateau.

A côté de ce voyage à toute vapeur, il y a place pour un voyage pratique, étudié, fructueux, comme celui de M. Darcel.

M. Darcel a fait le tour du monde en quatorze mois. Il en est satisfait et veut aujourd'hui faire profiter de son expérience ceux qui seraient tentés de suivre ses traces.

Dans ce but, il donne exactement les heures de départ et d'arrivée des trains et des bateaux, les moyens de locomotion, la durée des excursions, le nom des hôtels, l’indication des villes, des monuments, des sites à visiter, une foule de détails dont la connaissance évite des hésitations et des pertes de temps. Il supprime l'imprévu, ce : qui convient à la plupart des touristes.

S'il s’en était tenu à l'horaire du voyage, son livre aurait la valeur d’un livret Chaïx. Il a ingénieusement évité cet écueil en ajoutant ses remarques, ses observations,

ses impressions. [1 dit bien, un peu brièvement toutefois,

nul. craignant de répéter ce qui a déjà été dit. Moins, de ne ur du | discrétion aurait mieux fait le compte de beaucoup de es fets de lecteurs.

avires; Il va prendre à Liverpool un bateau pour Québec, et forêts, remonte, jusqu'à Montréal, le Saint-Laurent dont Benyeux, .. -jamin Sulte et Louis Fréchette ont chanté les splendeurs. ne lui Il aurait bien dû remonter jusqu’au lac Ontario et nous de la donner une description des Mille-Iles, le plus beau site issance ù du Canada. amenseé I] s'arrête à la vieille ville fai de Québec et visite e jours . ses églises, ses monumentsetson esplanade d’où l'on voit $ la plaine d'Abraham, où succomba Montcalm, A Montréal, e pour ë il admire l'hôtel Windsor, qui peut recevoir huit cents ‘ : lui de personnes, mais il oublie de visiter le mont Royal, au pied duquel hiverna Jacques Cartier. De 1à, pour voir e mois. . les rapides du lac Saint-Louis, il court à Lachine où se de son trouve le vieux manoir du rouennais Cavelier dela Salle, déés. le découvreur de l'Ohio et du Mississipi, l’initiateur dela navigation sur les grands lacs, e départ De Montréal il descend à New-York. Avec raison, il de io \ s'étend peu sur cette immense ville, qui fut fondée, en 1, 130 1623, par un français, Jesse de la Forest, d'Avesnes. gt Il va saluer Philadelphie, Baltimore et Washington, Védihen puis il remonte au nord, par le beau lac Seneca, pour mu ie porter aux chutes du Niagara le tribut d’admiration que leur doit tout excursionniste, Il se donne le plaisir de bn livre | traverser le lac Ontario pour prendre, à Toronto, le train per de Chicago, et traverse, à toute vitesse, la grande et belle ; ations,

ville de Détroit, fondée, en 1470 par un français, La Mathe Cadillac:.

* M, Darcel décrit Chicago et ses fabriques de tons

M. Paul Toutain, notre vice-président, décrit aussi. cette ville ot nous la présente comme la terre de promission des époux mal assortis. Nulle part au monde, paraît-il, le divorce ne reçoit aussi favorable accueil; aussi les plaisants disent-ils: « Chicago, quinze’ meaue d'arrêt ; les voyageurs pour le divorce » 2,

.: M. Darcel s arrête à Louisville pour aller, en 28 heures, à Mammouth-Cave, grottes les plus vastes et les plus belles de l'Amérique. Il est ébloui, enthousiasmé. Pourtant, après avoir passé de merveilles en merveilles pendant six heures, c’est « avec une douce et délicieuse sensation » qu'il revoit la lumière du jour.

De retour à Louisville, il part pour les montagnes Rocheuses, les parcourt en divers sens, en décrit les cañons, les sites tantôt pittoresques, tantôt vertigineux. Il ‘va à Salte Lake Cité, la ville des Mormons, qui ne le séduit pas, puis il se dirige sur le Parc National de la Yellowstone, découvert en 1871.

t La fondation de Détroit a été l’objet de légendes nombreuses qui ont été recueillies et publiées par une charmante petite femme d'origine rouennaise, Mme Caroline Watson Hamilin, de la famille Godefroy: (Legends of Le Détroit, in-18, Detroit, Thorndike Nourse, 1884.)

2 Pauz Touran, Un Français en Amérique, Yankees, Indiens, Mormons; Paris, Plon, 1880. Petit livre charmant, écrit avec esprit et bonne humeur, malheureusement rare.

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Hachette, 1882, p. 613.

I] donne cinq jours à cette « Terre des merveilles », «la plus stupéfiante du globe », suivant l'expression de Jules Leclercq', et continue, par des chentins de fer d'une surprenante audace, son excursion dans les montagnes Rocheuses, arriveen Californie et enfin à San-Francisco. Il ne quittera pas, toutefois, le continent américain sans avoir vu la fameuse vallée de Yosemith et les cèdres de Mariposa.

De temps immémorial on a signalé à notre admiration les cèdres du Liban. Au temps de Salomon, ils étaient peut-être admirables. Ils sont aujourd’hui au nombre de douze et le plus gros a 1 7 mètres de circonférence2, Ceux de Mariposa, au nombre de six cents, semblables à des colonnes, portent leurs rameaux à 100 mètres de hauteur. Le Grizzely, haut de 110 mètres, a 11 mètres de diamètre. Ses branches, qui planent à 70 mètres du sol, pourraient, dit M. Darcel, abriter les tours de la cathécrale de Paris. Auprès de ces géants, ceux du Liban feraient petite figure.

Les cercles concentriques de l'un d’eux accuse 6 000 ans d'existence. Il est antérieur au déluge, dit M. Darcel. Mieux que cela, Monsieur Darcel, il est contemporain de la création du monde..... d’après la chronologie biblique,

Après avoir admiré ces merveilles végétales, M. Darcel

1 Juues Lrecrerco, La Terre des merveilles, promenade au Parc National de l'Amérique du Nord; Paris, Hachette, 1886. 2 Av. Cuauver, Itinéraire de l'Orient, Syrie, Palestine; Paris,

reprend la mer. Adieu San-Francisco, ses immenses hôtels, ses vastes rues pleines de mouvement et de bruit; adieu sa colonie chinoise, travailleuse, économe, patiente, qui doucement, sans se lasser jamais, fait œuvre de termites; adieu le continent américain si plein de jeunesse, de sève, d'audace, dont les rapides progrès causent au vieux monde une certaine inquiétude.

Après dix-huit jours d’une ennuyeuse navigation, il aperçoit, à 4000 mètres d'altitude, les neïges persistantes du: Fouzi-Yama qui n’a pas donné signe de vie depuis sa terrible éruption de 1707.

La visite du Japon n’est pas sans danger. A la surface, ce pays est civilisé, poli; au fond, il est fanatique, mortellement hostile aux étrangers. L'assassinat d’un « barbarè » donne droit aux palmes du martyre. Les amateurs de couleur locale sont d’ailleurs assurés d’y trouver toujours les fins sourires des diplomates, des marchands et des femmes, les 33 333 idoles du temple de Sanjusangendo, les jolies danseuses hiératiques de Nara, les cerfs sacrés, les bonzes et les autres curiosités qui caractérisent l'empire du « Soleil Levant ».

Après des excursions nombreuses, M. Darcel va s'embarquer à Nagasaki. Il faut bien voir Peking, son palais orné de 6 000 loges d’eunuques, son couvent de 10000 lamas, ses milliers d’idoles. Il faut voir aussi le Palais d'Été, le tombeau des Mings et la Grande Muraille, M. Darcel dit que le Palais d'Été a été incendié par les mandarins,.en 1860, après la prise de Peking par les Anglo-Français.

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En Chine et ailleurs on dit que le « Jardin Splendide » ou « Palais d'Été » a été pillé, dévasté, ruiné par les vainqueurs; On ajoute même des détails honteux sur la dévastation de ce palais-musée, qui contenait d'immenses richesses artistiques.

D'après Francis Garnier, le prince Kooa à aurait dit, après cet acte de vandalisme: « Jusqu’à présent, nous vous appelions barbares; aujourd’hui, quel nom faut-il vous donner ? » 11 paraît que les Célestes conservent en ruines le Paiais d'Été pour entretenir la haine des « barbares ».

Passant à la Grande Muraille, M. Darcel la décrit sommairement et constate qu’elle ne sert plus aujourd’hui que de barrière de douane.

C'est exact, maïs il faut ajouter, pour être juste, que cette « Grande Muraille » ou « Mur des Dix mille li», longue de 3 500 kilomètres et vieille de deux mille ans, a tenu les Mogols en respect pendant quatorze siècles et permis aux Chinois de fonder leur civilisation et leur nationalité. Cette construction colossale n'a donc pas été payée trop cher.

M. Darcel visite plusieurs des grandes villes de la côte orientale du céleste Empire, puis l’Annam, la Cochinchine, le Cambodge et le Siam jusqu'à Bangkok. 11 descend ensuite à Singapoor, à Batavia, à l’île de Java qu'il admire et ne quitte qu'avec regret.

Reprenant sa course, il voitau passage les iles et les îlots sans nombre, semés, comme d'immenses corbeilles de

verdure, dans le canal qui porte successivement les noms

de mer de Java, de Florès, de Banda, d’Arafotra et de Corail. Il aborde à Brisbane la côte orientale de l’Australie, voit Sydney et contourne les côtes méridionales du continent, non toutefois sans aller à la Nouvelle-Calédonie où nous entretenons, avec une paternelle sollicitude, nos « honorables » voleurs endurcis et nos « infortunés » assassins.

Il a dû tirer bon profit de ces visites. Un esprit cultivé ne voit pas en vain un peuple sans passé, plein des ardeurs et des audaces de la jeunesse, avide de liberté, sans les scrupules et les délicatesses des peuples qui ont une histoire et des traditions.

D'Albany, sur le King George Sound, M. Darcel fait voile pour Colombo et donne à Ceÿlan une semaine.

Pour les Arabes, Ceylan est une terre sainte, le paradis terrestre, où les premiers hommes trouvèrent asile après leur expulsion de l'Eden.

Dans cette île, à 14 ou 15 lieues de Colombo, « s'élève dans l’air, comme une colonne de fumée » le Samanala, appelé « Pic d'Adam » par les Musulmans et Sripadàa ou « Empreinte du pied » par les Bouddhistes.

Sur la petite plateforme de son sommet, un ciseau peu habile a tracé grossiérement l'empreinte d’un pied gigantesque,

Dans cette œuvre, les Bouddhistes voient une relique de Bouddha, les Brahmanistes une trace de Siva, les Musulmans une empreinte du pied d'Adam. Les prêtres bouddhistes, charitableinent, ne contredisent personne et reçoivent de toutes mains.

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De la plateforme, à 2 249 mètres d'altitude, on a une vue illimitée sur la mer et sur Ceylan, l'une des plus belles îles du monde,

Deux voies y aboutissent : Bâba Weg ou « Chemin de Papa » et Mâmäâ Weg ou « Chemin de Maman ».

Sur le « Chemin de Maman », Ibn Batoutah, voyageur

arabe dü xrve siècle, a vu le Derakht reän ou l’ « arbre marchant » et, autour, une foule de pèlerins qui attendaient, avec une patience admirable, la chutede sesfeuilles, Hélas! c’est bien dommage qu'elles ne tombent jamais, car, au dire des croyants, il suffirait d'en manger une pour revenir à sa vingtième année. Ibn Batoutah ne croit pas à la vertu des feuilles de cet arbre merveilleux et inaccessible, mais des millions de bouddhistes et de brahmanistes ont eu, et ont encore, une opinion absolument contraire à la sienne.

. M. Darcel a négligé les curiosités religieuses et le splendide panorama du Pic d'Adam, parce qu'il était pressé de voir l’Inde, pays « énigmatique et mystérieux », qui nous apparaît, dit Léon Metchnikoff, comme une « belle aux bois dormant » enviée de tous les fondateurs de grands empires.

Il passe à Touticorin et manque le pont de Rama, cette chaîne d’îles et d’écueils lancés par le singe Hanouma pour placer le pont sur lequel Rama fit passer son armée de singes.

M. Darcel court du sud au nord, de la région lacustre de Madoura à Péchaver et à Caboul. Il n'ose pas toutefois affronter la longue et pénible ascension des montagnes

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qui séparent le Pandjab du Kachmir. Il manque-ainsi l'occasion de voir ce pays privilégié, beau, merveilleusé= ment, par son climat, sa végétation, ses lacs, ses cours d'eau, ses horizons, sûrtout par ses femmes au teint de « fraises à la crême », dont la noblesse et la beauté bravent « les injures du temps ». M. Darcel dit qu’au nord du point extrême de son voyage « existe le plateau de Pamir, dit le Toit du Monde, où, d’après la Genèse, se trouvait situé le Paradis terrestre ».

J'en demande pardon à M. Darcel, mais le chapitre X de la Genèse ne dit rien de pareil, non plus que les écrivains hébreux. Il n’est même pas possible, avec la meille:re volonté du monde, d'étendre au delà du versant méridional du Caucase et au bassin du Tigre l’œcumène biblique. Mais l'Inde, émerveillée des splendeurs du Kachmir, a vu dans ses plaines heureuses le Paradis habité par l’'humanité pendant son « âge d'or » et cette croyance a pu contribuer à l’erreur de M. Darcel.

M. Darcel visite aussi Pondicherry et Chandernagor, colonies si étrangement morcelées qu'on ne peut s'empêcher d'admirer la sottise de nos diplomates de 1816.

Le voyageur traverse ensuite toute la péninsule pour aller au fort anglais de Quettah, dans le Balouchistan, sur la ligne ferrée de Chikarpour à Kandahar. Revenant à Karatchi, il s'embarque pour Suez.

ILa vu les principales villes et les plus beaux monuments de cet immense empire qui serait nôtre sans la bassesse de Louis XV et de son gouvernement. Il a vu le Gange et ses temples splendides et les morts que l’on

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envoie, au fil de l'eau, en quête du paradis. Ila vu Bombay, la Tour du Silence, au sommet de laquelle les Parsis exposent leurs morts, et le fameux temple souterrain d’Elephanta que les Portugais, par fanatisme, ont odieusement mutilé. À Benarès, « la Jérusalem des Hindous », la ville aux mille temples et aux cinq cents mosquées, il

: a pu admirer le temple des Singes et sa nombreuse popu-

lation, qui passe pour sacrée.

Mais la rapidité du voyage ne lui a pas permis d'étudier l'homme, c’est-à-dire ce qu’il y. a de plus intéressant,

Au mi siècle de l’ère ancienne, Mégasthène comptait cent dix-huit peuples distincts dans les bassins de l'Indus et du Gange. Le nombre de ces peuples n'a pas diminué. On en trouve, dans la vaste péninsule, de tous les types, de toutes les couleurs, à tous les degrés de la civilisation, depuis les polyandres et les adelphogames, jusqu'aux polygames et aux monogames. Il aurait fallu voir au moins un coin du pays où la femme est chef de famille, choisit ses maris et les chasse quand ils cessent de lui plaire. Nous aurions désiré sur ce paradis des femmes, des renseignements autres que ceux fournis par les Anglais. |

En quittant la péninsule hindoustanique, M. Darcel se rend à Aden, d'Aden à Obokh, et d'Obokh à Suez, négligeant la presqu'île sinaïtique, si curieuse cependant.

Continuant sa route, M. Darsel se dirige sur Marseille et termine ainsi le-récit de son voyage : « Après quatorze mois d’une longue mais intéressante pérégrination dans les contrées principales du globe, on arrive au terme de

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ée grand voyage. et malgré le charme que l'on ressent encore de la visite qu’on vient de faire aux quatre coins du monde, c'est avec un sensible plaisir qu’on foule la terre ferme et qu’on peut enfin se retremper à l’air natal ».

En résumé, M. Darcel. en homme instruit, tout ce qu'on peut voir en quatorze mois, dans un voyage sagement ordonné. Il n’est pas aussi prodigue de renseignements qu’on pourrait le désirer, mais il donne d’utiles avis à ceux qui voudraient, comme lui, voir les « quatre coins du monde ».

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