‹ Mélanges [microforme] (volume 2)Chapitre 6 sur 8 · AUTOUR DU GRAND LAC DES ESCLAVES · texte numérisé non relu

AUTOUR DU GRAND LAC DES ESCLAVES

l'abbé Emile Petitot a fait une nouvelle excursion dans ses souve-.

récit de son séjour Autour du grand lac des Esclaves\,

Le public fait à ce volume, comme aux autres du même auteur, l'accueil le plus sympathique. Ce n'est pas merveille, car.le savant abbé nous révèle un monde inconnu, étrange, fantastique, qui s'impose à nofre curiosité, Il l'a parcouru dans tous les sens pendant vingt et un ans, toujours armé de la boussole, du sextant, de sa bonne plume et d’un crayon. Sa qualité de « priant » ou mission naire, surtout son affection pour les sauvages, lui ouvrirent

1 Emile Pertror, Autour du grand lac des Esclaves, avec gravures et une carte de l’auteur, in-8°; Paris, Albert Savine, 1891,

nirs de voyage et en revient avec le

toutes les portes et tous les cœurs, déliérent pour lui tnutes les langues. Jour après jour, il prit des notes, fit des relevés, des croquis, écrivit ses impressions, ses aventures, les confidences de ses chers hôtes.

Ses bons sauv- es sont libertins, menteurs et malpropres. Intelligents, toutefois, et dociles, ils l'écoutent avec admiration, croient ce qu'il veut, se confessent et vont à la messe. Aussi, voit-il en eux de grands enfants, bons, rieurs, prenant le présent comme il vient et nesongeant point à l'avenir. Il les préfère de beaucoup aux darwinistes et aux libres-penseurs, imitant en cela ses anciens qui préféraient, aux Ariens, les barbares de la Germanie et les conviaient à la destruction du monde gallo-romain.

Il =zuit d'ailleurs avoir découvert que les indigènes du bassin du Mackenzie descendent d’anciennes'colonies juives.

Il paraît certain que plusieurs anciennes peuplades américaines ont dans les veines quelques parcelles de sang sémitique. 11 semble, toutefois, que M. Petitot attribue au fait une influence que les mœurs, les traditions, les légendes ne justifient pas. Il croit à l'unité de l'espèce humaine, et c'est peut-être cetie croyance religieuse, mais non scientifique, qui lui fait retrouver partout le souvenir des juifs. En tout cas, son opinion ne saurait être écartée, même partiellement, sans un examen sérieux.

Plein de confiance en ses sauvages, il ne se contente pas de catéchiser tranquillement aux missions de Providence, de Saint-Joseph ou de Raë : il satisfait son humeur aven-

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tureuse et son amour de l'étude, il fait de longs voyages, tantôt en compagnie des sauvages, tantôt à leur recherche, poursuivant sans relâche son double but religieux et scientifique. Aussi, tout en prêchant, baptisant, confessant, il fait la géographie du pays, dresse. d'excellentes cartes, étudie les mœurs, recueille les vieilles légendes, réunit les matériaux de lexiques et de g'ammaires.

Tout cela ne se fait pas sans fatigues, sans privations et sans dangers.

Un jour, il a les pieds ensanglantés par les courroies des raquettes ; un autre jour, il les a gelés; souvent, il a des jeûnes forcés, souvent aussi une cuisine nauséabonde. Certaine nuit, des loups rôdent autour de lui et, s'il n’est pas dévoré, c’est grâce à ses chiens detrait. Ses bons amis les sauvages cherchent à le tromper et manquent rarement leur coup. Le plus dramatique, c'est que les sauvagesses se prennent de passion pour lui et attentent à sa vertu. Tout cela, il le raconte gaiement et toujours il trouve pour ses sauvages des circonstances atténuantes,

[I a pourtant une cause d’ennui dans les changements de résidence que son chef lui impose sans bonnes raisons apparentes. Mais il lui faut obéir, sans observation, laisserlà les bonnes gens qui commencent à le connaître et à prendre confiance en lui, abandonne: le petit nid qu’il

s'est fait péniblement, jou: 4 jour, pour aller n'importe

où, sans avoir la certitude d’y trouver l'indispensable. Nous allons faire, d’après lui, le récit de l'un de ses changements de résidence, IL est rappelé de la mission de l’île de l’Orignal, dans

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. le Grarid lac des Esclaves, à celle de Providence sur le

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Arrivé à Providence, il ne trouve rien à manger ; bien

. plus, le chasseur de la mission croit que les animaux sont

d'anciens hommes métamorphosés, Hs ont plus d'esprit que nous, dit-il, et ne se laissent tuer que par ceux qui leur plaisent. Ils me haïssent depuis que je suis chrétien et se moqueént de moi, méchamment, pour me faire mourir de faim. Les missionnaires ne songent pas à lui retirer ces sottises de la tête et se contentent de lui donner comme souverain don «. la prière et la confiance en Dieu ».

En attendant que ce remède produise son effet, is se font « les dents longues »; l'odeur et la vue du poisson leur soulève le cœur. Que faire ? Ils mettent le couteau à la gorge du plus dodu de leurs chiens et en font un veau qu'ils mangent à toutes sauces. « Je puis vous assurer, mes délicates lectrices, dit l’abbé Petitot, que oncques en ma vie ne savourait nlus délectable chair et savoureuse ». L'habile cuisinier que la faim !

Le chien mangé « jusqu'aux ergots », l'abbé se met en chasse pour se procurer la viande que réclamait impérieusement son estomac débilité. Il tue une gelinotte. C'est maigre. Mais il avise, dans la neige, le cadavre d'un vieux

. Corbeau qui avait « gravement insulté » la mission, et que

lui, Petitot, avait mis à mort, deux mois en ça, « à cause de ses injustices ».

« Je le ramassai, dit-il, avec consldéretitn le déplumai pieusement, lui coupai tête et pattes, et, ainsi transformé,

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le baptisai coq de bruyère, afin de le donner pour compagnon à la pe-drix blanche.

» L'un et l’autre. prirent le chemin de l'officine de M. Boisramé, passé maître-queu de céans.

» De plus, continue-t-il, j'avais remarqué, dans le hangar aux poissons, certaine hermine et certain foutreau

(viso lutreola) qui s'étaient introduits subrepticement, qui |

n'en pouvaient plus sortir à cause de l'obésité qu'ils y avaient contractée à nos dépens, et qui vivaient sans doute en concubinage immoral, ou tout au moins dans un cousinage trop suspect pour être toléré plus longtemps. Je fis cesser ce scandale à coup de fusil; je les fis écorcher par les mains de Baptiste, un des jeunes garçons, et les envoyai également à notre maître cook à titre de lapereaux.

» Toutes ces pièces de saveur différente, découpées, fricotées, sautées avec un péu de vin dérobé en cachette, accommodées avec un morceau de suif d’élan, une pincée de farine, quelques pommes de terre entregelées et une poignée d’attocats aigres, nous valurent un civet à sauce appétissante et à fumet aromatique dont on ne trouvera cependant pas la recette dans le Cuisinier français ».

Souvent, en voyage, avec ses sauvages, le bon abbé n'était pas plus heureux. Voici, à titre d'exemple, le récit résumé de l’une de ses excursions :

Un jour, des « hommes-chiens » ou dounè, qui se trous vaient en traite au fort Raë, sur la baie du nord du Grand lac des Esclaves, lui exposent qu'ils auraient grand désir d'être chrétiens et de faire baptiser leurs enfants, mais que

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les « priants » ne veulent pas aller jusque dans leurs campements. Viens-y toi, lui disent-ils, tu ne manqueras de rien. Nous avons de‘la viande à ne savoir qu'en faire.

Il part avec eux, avec le secret espoir de passer de leur pays au Grand lac des Ours. Il remonte la Vretra-délin, formée par un chapelet de lacs, jusqu’au lac Intton-tchô- Kka; situé au-delà de la chaîne qui sépare le versant du Grand lac des Ours de celui du Grand lac des Esclaves.

La tribu s’était déplacée, la durée du voyage dépasse les prévisions et les vivres manquent. Un, deux, trois jours de jeûne ne ralentissent pas la marche des hommes-chiens, n'enlèvent rien à leur gaîté, ne les empêchent pas de chanter et de danser au campement du soir. Mais l’abbé, bien que légèrement secouru, sent son estomac crier famine et manque absolument d’entrain.

Arrivé enfin au gros de la tribu, il s'aperçoit d’abord que les vivres y sont rares, puis que sa figure pâle fait peur et le désigne comme un être supernaturel.

« Est-ce un homme? » demandent les femmes à ses compagnons de route, — « Pour sûr », répondent ceux-ci. — « C'est trop fort! Taisez-vous. C’est une merveille! »

Les hommes se remettent de leur surprise, et bientôt il les entend se dire entr'eux : « Voilà un sauvage, un vrai sauvage, au moins ! » Ce n’était pas un compliment banal, car, naturellement, ils se prenaient pour les premiers hommes du monde et trouvaient ‘admirable qu'un étranger puisse s'élever jusqu’à leur hauteur.

Les femmes se remirent vite aussi, et passant d’un extrême à l’autre, comme c’est leur habitude en tout pays,

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le trouvèrent merveilleusement beau. Qui fut bien étonné? C'est l'abbé Petitot, qui se rappelait que sa mère lui disait, quand il était petit : « Que tu es laid, mon pauvre enfant, mais que tu es donc laid! »

Pourtant, il y avait en lui quelque chose qui ne leur plaisait pas; c'était, disait une commère, « ces affreux cheveux au menton qui le font Formbier à un vieux

renne mâle ».

Elles s’habituent si bien, antoine. à son menton chevelu, que toutes deviennent amoureuses de lui etentreprennent hardiment le siège de sa vertu. Malgré ses vingtcinq ans, le bon abbé triomphe, paraît-il, et laisse bien loin derrière lui la fameuse tentation de Saint-Antoine.

Comme il n’a pas de marchandises, il ne trouve pas de guides pour le conduire au Grand lac des Ours et il lui faut revenir sur ses pas.

Ï1 voit alors, près du lac Kléri-tié, sur la Vétra-délin, un lieu nommé Kounhè-Manlay, c'est-à-dire la « Maison des Français ».

Il est nivelé et répond parfaitement, ainsi que ses environs, à la description que Franklin a faite du 1ort « Enterprise » qu’il a construit, en 1820, près de :a source de la rivière des Couteaux-Jaunes.

L'emplacement de la « Maison des Français » est-il l'emplacement du fort « Enterprise » de Franklin ? L'abbé Petitot le prouve, mais sans oser l'affirmer, parce que, d'après la situation de la rivière des Couteaux-Jaunes sur les cartes actuelles, Franklin placerait son fort à 200 kilomètres à l’est de la « Maison des Français ».

En 1859, trois ans avant le départ de l'Abbé Petitot pour la région polaire, notre vieil et consciencieux ami V.-A. Mälte-Brun a dressé la « Carte des découvertes arctiques provoquées par la recherche de sir John Franklin ».. As

D'après cette carte, la Yellow Knife River ou « Rivière des Couteaux-Jaunes » se jette dans un petit lac situé à environ 2 degrés à l'ouest du Grand lac des. Esclaves, tandis qu’en réalité elle se jette dans ce dernier lac par la baie du nord. La rivière des Couteaux-Jaunes de Franklin n'est donc pas celle des cartes modernes. En outre, les deux bassins lacustres de la Vétra-délin, à l'ouest, et de la rivière des Coutéaux-Jaunes, à l’est, qui se jettent ensemble dans la baie du nord, ne figurent pas dans la carte de Malte-Brun. Il faut, enfin, reconnaître que Franklin n'avait qu'une idée très vague du Grand lac des Esclaves et de ses environs.

Franklin place son fort Enterprise sur la rivière des Couteaux-Jaunes, par 64° 10° de latitude nord, juste à la latitude de la Maison des Français, avec cette différence que cette maison est sur la Vétra-délin.

Pour la longitude, Malte-Brun donne 1150 18; c'est à quelques minutes près celle de la Maison des Français. Mais, il faut le répéter, cette rivière des Couteaux-Jaunes est bien loin, à l’ouest, de celle des cartes modernes.

Franklin aurait donc donné le nom de rivière des Couteaux-Jaunes à la Vétra-délin, et comme il n’a pas reconnu cette rivière, il a supposé qu’elle se termine au Twié-trié, l'un de ses lacs.

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Les cartes du docteur Shaw, de 1855, et d'Alexander Keith Johnston, de 1861, sont plus avancées que celle de Malte-Brun, mais, elles ne rendent pas aussi exactement l’état des connaissances au temps de Franklin,

Ces géographes ont appris que le fort Enterprise était sur la rivière Yellow Knife River, par 64° 18’ de latitude nord ; ils l'ont placé sur le Yellow Knife River, sans sedouter que leur rivière n'était pas celle de Franklin.

L'abbé Petitot dit : « Croyez-en donc, amis lecteurs, ce que vous voudrez ». Nous pensons qu'il garde son avis par respect pour le grand nom de Franklin.

Que l'abbé nous le pardonne : nous ne pensons pas manquer de respect à la mémoire de l’illustre Franklin en admettant que son fort Enterprise était. à l'emplacement de la Maison des Français.

L'opinion de l'abbé est d’ailleurs ici du plus grand poids. Il a foulé le pays, il a vécu avec les tribus qui le parcourent, il a questionné les anciens qui le fréquentaient au temps de Franklin; il est l'homme, comme le dit Elisée Reclus, qui connaît le mieux la région arctique : s’il n’est pas fixé, qui donc le sera ?

Nous nous permettrons maintenant de présenter à M. Petitot une petite observation.

11 remplace par le rhô [p) l’r dur guttural des Dèné qui ne saurait, dit-il, se rendre par notre r doux. Cette dis= tinction trouve une judicieuse application dans sa grammaire et ses vocabulaires dènè-dindjié et Esquimau, et dans son texte des Traditions indiennes du Canada nord-ouest, œuvres destinées aux savants, Mais dans des

récits de voyage pour le commun des lecteurs, elle semble embarrassante. Pour notre part, quand nous lisons Toawokkpa, par exemple, nous prononçons tout bonnement Tra-wokkra. Ce signe grec, au milieu de lettres romaines, a une forme arctique incontestable, mais ilal’inconvénient grave de dérouter beaucoup de lecteurs et toutes les lectrices,

L'abbé Petitot n’aurait-il pas voulu forcer les dames, que captivent ses récits, à demander à leurs maris ou à leurs amis une petite leçon de grec? Cela se pourrait et, dans ce cas, on ne pourrait qu'applaudir.

Nous ne terminerons pas par l'ombre d’une critique l'examen d’une œuvre trés intéressante et de haute valeur, mais par le résumé de l’un des nombreux récits que l'abbé fait si bien.

Il y avait dans les missions un bonhomme nommé Jacob kl6-bé-tpa (tra), le « Père de l’herbe », plus connu sous le nom de Windikouk, « vieux mangeur d'hommes ».

Jacob avait une femme et eut le malheur de la perdre, I l’aimait si passionnément qu'il la déterra et la mangea.

Il avait eu de sa femme six ou sept enfants. Il les aimait de si grand amour qu'il les tua l’un après l’autre et les mangea, moins le plus jeune qu’il réservait comme suprême ressource.

Quand il arrivait dans un fort de traite, il en visitait pieusement le cimetière, qu'il considérait comme son garde-manger. Il faut dire que dans ces pays, où souvent le mercure gèle, les cadavres se conservent de longues

années, intacts, rouges et inodores.

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Au muis de novembre 1878, le missionnaire Petitot voit venir à lui un esclave de vingt ans qui conduisait seul un traîneau informe et lourdement chargé. Tu as fait une belle chasse, mon fils, lui dit l'abbé, —- Non, mon père, répond le jeune homme, « c'est mon vieux père mourant que j'ai traîné jusque chez vous, afin qu’il reçoive les derniers sacrements. »— Qui est ton père? — K16-bé-toa le « vieux mangeur d'hommes ».

« En voilà encore un, se dit l'abbé, qui va voler le paradis! »

Le bonhomme prétend qu'un bon médicament le remettra sur pied. L'abbé reconnaît qu'il est malade de vieillesse et lui fait comprendre, avec beaucoup de prudence, que cette maladie est sans remède et qu’il faut se préparer au voyage dont on ne revient pas. KI6-bé-tpa est docile et se prépare avec ferveur.

Après une absence de huit jours, l'abbé le retrouve expirant. Le pauvre vieux s'éteint doucement, sans souffrance aucune, l’âme en paix, « comme un patriarche ».

Il se plaint cependant, avec amertume, de l’avarice des blancs, qui ne veulent pas le guérir. Que faudrait-il, cependant, pour lui rendre sa vigueur ? Quelques tranches de chair humaine ! Et paisiblement il passe de vie à trépas, en implorant un petit morceau d'homme.

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