DÉCEMBRE 1818 — 27 MARS
Pierre Margry devait épouser une jeune fille qui tenait à un général américain célèbre et à un gouverneur du Canada. C'était affaire si bien convenue que la tante de miss M. lui avança, sur la dot, 4 000 fr.
pour faire un voyage de recherches
en Normandie.
A son retour il eut avec Mme de N. une conversation qu'il a consignée sur les feuilles de garde de l’un de ses # ouvrages.
.« Quand, dit-il, Mme de N. me vit de retour, heureux » d’avoir sauvé au moins la mémoire d’un homme, — « tout cela est bien, me dit-elle, mais qu'est-ce que cela
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va vous rapporter ? — La jouissance d’avoir fait rendre justice à un homme qui a étendu la puissance de notre pays, et d’avoir restitué à celui-ci une gloire dont il peut se prévaloir dans le Nouveau-Monde, — Cela n'est pas la question, reprit Me de N. Je vous demande ce que votre argent dépensé vous produira d'argent ? — Oh ! pour cela, dis-je en souriant, le compte n’est pas difficile à faire. Si je m'en tiens au récit de ma découverte, cela peut bien faire vingt lignes ; à quatre sous la ligne dans Le Moniteur, cela fait... — Quatre francs, termina Me de N.; quatre francs pour quatre mille francs ! Le produit est joli. Mon cher enfant, vous n'aurez pas ma nièce; miss M. ne se mettra pas vos chiffons de papier en volans ».
« Voilà, ajoute-t:il avec amertume, ce que l’histoire et mon dévoûment à la recherche de la vérité m'ont valu. Mais ce n’est pas tout. [1 fallait rendre l'argent prêté, et je n'avais pas en ce moment de grandes facilités ».
Il n'eut pas la nièce et rendit les 4 000 francs, non
sans beaucoup de privations, car il avait pour toutes ressources son modeste traitement d'employé de ministère.
Sans doute il regretta miss M., mais alors sa vie était
faite ; ce qu’il aimait par dessus tout, c’étaient les vieux
parchemins et les vieux papiers qui gardent souvenir de nos gloires nationales.
A l’époque dont je parle, il venait de découvrir que
Pierre Belain d’'Esnambuc, le fondateur de la puissance française aux Antilles, était né près d'Yvetot, pour ainsi dire dans l’ombre du chêne, neuf à dix fois séculaire,
Ps
d'Allouville-Bellefosse. Il entrevoyait la glorification de ce vaillant homme et en éprouvait une joie qui primait son amour pour la jeune Américaine. Tout l’homme est là, comme on va le voir.
Né à Paris le 8 décembre 1818, il termina ses études en 1838, au collège Charlemagne.
Son père fut peintre héraldique au Sceau de France, de 1815à 1832. A cette époque, son emploi fut supprimé. Dans le même temps, ses économies disparurent dans la faillite d’un banquier. Réduit à vivre d'un talent d'amateur, celui de peintre de fleurs, il ne pouvait pas faire grand’chose pour son fils. Il lui conseilla de suivre un cours de droit ou de médecine. Le jeune homme se croit né pour la carrière littéraire. Son père Jui explique vainement que la carrière littéraire, pour qui n'a pas son existence assurée, conduit à la misère. Il ne veut rien entendre. Cependant, par condescendance, il entre comme surnuméraire dans un ministère. Le hasard veut qu’il soit attaché à la comptabilité : cela s’accordait mal avec ses rêves. Aussi, après trois mois d’essai, il en a plus qu'assez et reprend sa liberté.
La belle chose que la liberté! N'avoir ni patron, ni chef, ni maître, ni seigneur ! Mais il faut vivre, et quiconque est sans fortune n’a de choix qu'entre le travail, le vol ou la mendicité,
M. Margry donne des leçons de latin, de français et d'anglais, fait quelques articles de revues, de dictionnaires et de journaux. Il vit péniblement, petitement, tient bon
pourtant, car il se croit l'étoffe d’un grand littérateur. Il »
va dans le monde pour se distraire, surtout pour étudier une société dont il rêve d’être le Balzac. Et puis il fait de longues promenades, tout seul, méditant des projets, fouillant l'avenir, un avenir nébuleux, froid, éclairé seulement par une petite lueur d’espérance.
Dans ses moments perdus, il traduit le discours prononcé en 1836, par le général Cass, au Capitole de Washington, devant la Société historique américaine, sur l’histoire de l'Amérique. Appelé plus tard à Paris comme ambassadeur des États-Unis, le général Cass éprouve le désir de se perfectionner dans notre langue, se souvient de son jeune traducteur et se l’attache pendant trois ans.
M. Margry explique au général la mécanique. de la langue française ; le général enseigne à M. Margry l'art de voir et d'étudier les sommets mondains, il lui forme le jugement par la critique des ouvrages en renom, il lui fait part de ses appréciations sur la guerre américaine de 1812, il lui raconte ses relations avec les sauvages et son voyage aux sources du Mississipi.
Le général Cass tente plusieurs fois, par bonté, de le détourner de la carrière littéraire, et il ne réussit qu’à le fortifier dans son entêtement.
La liberté dont il jouit chez le général lui laisse d’ailleurs le temps de cultiver la littérature. [1 écrit une comédie. Il aurait pu la regarder d’un œil de père, la considérer comme une merveille digne du succès le plus étourdissant. Pas du tout : il la lit, la relit, la juge en homme de bon sens, la condamne et la jette au feu.
Mais, sans perdre de temps, il remonte en selle et dresse le plan d’un grand travail en trois parties dont le thème est tiré d’un vieux poème de Pierre Michaud, intitulé : « la Danse aux aveugles ». La danse aux aveugles, c’est l'humanité menée par l'argent, l'amour et la mort.
M. Margry place l’action du premier acte entre les États Généraux, qu'il croit amenés par le besoin d’argent, et la fatale année 1815, alors que les généraux de la République sont devenus ducs et sénateurs.
Il veut faire entrer dans un acte, au moyen de quelques personnages, la Révolution et l'Empire (ce drame de 26 ans qui portait un monde nouveau), et les questions sociales qui commençaient à troubler le pays. C’est merveilleux d’audace. M. Margry est heureusement poussé dans une autre voie. Il abandonne son vaste projet, mais ses nouvelles conceptions conservent le même caractère. Il veut refaire, sur pièces authentiques, l’histoire de la France dans les pays d'outre-mer, et, pendant quarante ans, il consacre ses nuits, ses vacances, ses faibles ressources à la collection de documents; puis, quand il pense sérieusement à faire profiter le public de son immense labeur, il est trop tard. La mort le guette, ie menace, lui laisse bien juste le temps de donner la première partie de l’œuvre qu’il a préparée avec tant de dévoûment.
C'est le général Cass qui lui fait abandonner sa fameuse « Danse des aveugles » pour la géographie historique. L'État de New-York devait envoyer en France le colonel Brodhead pour recueillir, dans nos archives, les docu-
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res les docu- OP de peine qu'une St à refaire, que, notamment, a Nouvelle-France du jésuite Charlevoix est remplie d’inexactitudes, de réticences, et Contient pas mal de COntre-vérités. Charlevoix avait du talent, de la finesse,
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rité historique, Dés lors, à néral Cass, M. Margry conçoit l'idée
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tenaient plus à cœur que la vé
la stupéfaction du gé de refaire lhistoire du Canada.
[1 dit dans une note, qu’en le faisant Entrer dans les archives, le général l'engagea Plus que jam dans la carrière litté vrai, mais distingo :
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16, à mon avis, ait que des déceptions.
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°C et Quand il le fut, il fit Copier, pour des € aUtorisés à fouiller » des papiers importants sur le Canada, la Louisiane et Cap-Breton. Ces documents furent utilisés et Contribuërent Püissamment à répandre l’histoire de la
colonisation française en Amérique, Parmi ceux qui en
tirèrent le meilleur parti, il faut citer mistress Sheldon, surtout mon ami M. Francis Parkman, le grand historiengéographe de l'Amérique du Nord, membre de la Société normande de Géographie, mort au mois de novembre dernier.
Comme archiviste de la marine, M. Margry suit la même idée. 11 forme deux fonds de documents qui étaient éparpillés dans les cartons. Le premier, qui forme trois cents volumes, comprend les campagnes maritimes antérieures à 1789 ; le second comprend les pièces de la Compagnie des Indes.
Il pousse ce travail avec une étonnante activité, tout seul. De temps en temps un document précieux lui passe par les mains; il en tire profit. Tel autre papier le met sur une piste, et il la suit avec persévérance à travers les archives des ministères, des bibliothèques, des départements, des communes, des particuliers.
Un jour, il croit avoir la certitude que Robert Cavelier de la Salle est de Rouen. Il vient dans cette ville et se soumet au travail, aussi fatigant que fastidieux, de parcourir l’un après l’autre les registres de baptèmes de toutes
nos anciennes paroisses. Des savants l’assuraient qu'il perdait ses peines, que La Salle était de Paris. I] persévéra et découvrit, en 1847, dans un registre de l’ancienne paroisse Saint-Herbland, l'acte de baptême de Cavelier de la Salle. Il fit part de sa découverte au maire de Rouerf dans une lettre qui fut publiée par la Revue de Rouen et de Normandie. Il savait à qui s'adresser désormais pour
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