ORPHELIN
J’allais passer le coin d’une ruelle sombre,
Quand j’entendis monter un son plaintif dans l’ombre, Et je vis, sur le seuil d’une porte, un enfant
Assis, le front penché, tête nue, étouffant
Les pleurs qui soulevaient sa poitrine oppressée.
À ses côtés gisait une cruche brisée.
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J’avançai ; quand je fus près, je sentis du sol
Monter vers moi l’odeur âcre de l’alcool
Qui marbrait de tons bleus les trous noirs de la boue. Et l'enfant, essuyant les larmes de sa joue,
Me Tegarda d’un air craintif, prêt à s’enfuir :
—Car ces pauvres toujours craignent de voir venir Des coups, ou bien la main lourde de la justice; Leur œil a comme un flair lointain de la police.
Je lui parlai, ma voix sembla le rassurer ;
Et j’appris le malheur qui le faisait pleurer. Hélas! c'était eucor le récit ordinaire:
Ses parents étaient morts, l’an passé, de misère ; Il était resté seul, petit, ne sachant rien
Que souffrir et pleurer. Un vieil Italien L’avait, un soir, trouvé grelottant dans la rue, Et, tâchant d’adoucir un peu sa voix Lourrue,
En lui parlant, avait conduit à son logis.
Et le petit, alors, sécha ses yeux rougis,
Croyant, avec la foi naïve de l’enfance,
Que la voix qui venait lui rendre l’espérance Etait la voix de Dieu même.
Le Jendemain, Il lui fallut partir, aller tendre la main, À Avec d’autres enfants comme lui, par la ville; ‘1 Puis, le soir, rapporter au nouveau domicile Tout l’argent qu’on avait donné. S'il arrivait
Que la somme fût trop petite, on les privait
De pain, on les battait au sang, à coup de corde,
‘— Afin, disait le vieux, qne la miséricorde |
Des passants soit touchée en les voyant ainsi
Saigner! ” — Puis, ils montaient au grenier; et ceci Allait se répétant chaque jour, et sans trève.
Et, devant le soleil glorieux qui se lève,
Ils marchaient, les regards éblouis de rayons,
Et, le cœur plein de nuit, pleurant sous leurs haillons.
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Le vieux, grâce au travail des enfants, pouvait vivre Tranquille ; et, tous les jours, les ayant battus, ivre, S’endormait sans entendre, au fond du grenier noir,
Les voix qui gémissaient dans l’air glacé du soir.
Ce jour-là, la recette avait été très-bonne ; Les enfants avaient l’air si tristes que personne Presque ne leur avait refusé. Le vieillard, Saus les battré, à chacun avait donné sa part
De pain noir; et, sentant sa soif inassouvie,
Il envoya remplir sa cruche d’eau-de-vie.
Et c'était cet enfant que le maître attendait,
Et qui, dans son malheur pleurait et s’attardait, N'osant franchir le seuil de la terrible porte.
— Je ne sais s’il est bien d’en agir de la sorte,
Et &’il faut calculer à l’avance l'effet
De l’acte, quand la main s’ouvre pour le bienfait ; S’il faut peser la part du malheur et du crime, Et songer que ce qui sauve eette victime
Va tout à l’heure aider cet homme à s’enivrer ;
Je ne pris pas le temps de bien considérer,
Et je donnai ma bourse à Penfant.
Ah! pardonne Si cette charité, Seigneur, ne fut pas bonne; Mais, lorsqu’un enfant pleure, il me semble 6 mon Dieu, Qu’un nuage de deuil monte sur ton ciel bleu !