PAUVRES
Le devanture des boutiques S’illumine de reflets clairs,
Qui jettent leurs teintes féeriques Sur les vôlets'tout grands ouverte: ::
L'or et les émaux étincellent
À l’étalage du comptoir;
Les colliere de’perles ruissellent
Près dès broches en jaspe noir. -
Ici des grappes d’émeraudes Mêlent leurs clignotements lourds ; Et les rubis aux teintes chaudes Chargent les écrins de velours.
Par là, les changeantes opales, Comme en un rêve souriant,
Font miroiter snr leurs fronts pâles Les tons roses de l’Orient.
Plus loin, dans un coin baigné d’ombre, Les diamants —ces demi-dieux—
Laïssent rayonner leur feu sombre
D'un air calme et mystérieux.
Ile s’isolent, loin du vulgaire,
Comme les astres au front pur
Entre eux et l’ardeur de la terre
Mettent les plaines de l’azur-
Là-bas, le marbre et les albâtres Offrent leurs séduisants contours :
| Bergers et bergères folâtres
Donnent la main à des Amours ;
I Et, dans des chambrettes exquises,
Sur des tapis de velours fin,
Des marquis avec des marquises
Dansent sous le loup de satin.
La valse onduleuse soupire Et traîne ses pas languissants ; Sur les consoles de porphyre
Les lustres penchent, jaunissants.
Il flotte dans cette atmosphère Une inquiétante torpeur;
Une ivresse molle et légère Respire dans chaque lueur.
C’est la nonchalante accalmie Des spectacles amollissants, C’est la vision endormie
Qui grise l’âme par les sens.
Il semble que le Temps lui-même, Charmé, suspende sou essor,
Et qu’au cadran noir, l’'Heure blême
Dorme .ur les aiguilles d’or
Et, pendant que la foule passe
Parmi ces reflets chatoyants, Deux tout petits enfants, en face, < Regardent de leurs yeux brillants. Sn Ils sont là, sur le sol humide, ; Sans se soucier du froid noir,
Contemplant le décor splendide Qui leur apparaît du trotteir,
Ce ne sont pas les pierre fines Que dévore leur œil jaloux ;
Pour eux, tout l’attrait des vitrines
Est dans les jouets de deux sous :
C’est le petit polichinelle
Avec sa tête de bois peint,
La poupée en coton, si belle, Dans son bercelet de:sapin |!
Ils sont là ; les heures:se passent La nuit vient, le froid est plus vif; Mais jamais leurs yeux ne se lassent Dans leur étonnement naïf.
— Vous qui courez, foule frivole, Prodiguer votre or au plaisir, N’aurez-vous donc pas une obole Pour combler cet humble désir ?
Dieu donne à l’astre sa lumiére, Et l’astre—écoutant le Seigneur,—
Verse ses rayons sur la terre Au calice de l’humblé fleur.
“LES SOUFFEANTS
—Dieu vous a donné lopulence
Pour que, sur le bord du chemin,
Si vous recontrez l’indi
gence, Riches,
vous Jui tendiez la main!
ae tt Le ae FIRE BR EP RAA LD
Jean-Louis avait douze ans.
Son père était cultivateur et exploitait une jolis ferme dans une des paroisses du bas du fleuve.
La famille était nombreuse, mais vivait assez à l'aise ; seulement il fallait travailler et quelquefois travailler dur.
C’est là ce qui déplaisait à Jean-Louis. Jouer à la balle ou-aux billes, courir les bois pour dénicher les oiseaux ou cueillir des fruits, faire la pêche ou la chasse, lui était assez agréable ; les messieurs de la ville qui venaient passer leurs vacances sur les bords du fleuve, faisaient tout cela ; c'était de bon genre. Mais conduire les bœufs ou les chevaux de charrue, soigner les bestiaux, sarcler le jardin ou rechausser les pommes de terre, les choux et les navets, cela ne lui convenait pas le moins du monde.
Il consentait bien, de temps à autre, à mener les chevaux au pâturage, après le travail de la
journée — cela lui faisait faire une course assez agréable et peu fatigante. Mais, pour tout le reste, il n’en était point ; et il n’y avait que la voix du père, appuyée du sifflement irrésistible d’une baguette de coudrier, qui pût vaincre cette résolution bien arrêtée, ou, pour appeler les choses par leur nom, ce déplorable entêtement.
Et puis, durant la morte saison, est-ce qu'on ne poussait pas la cruauté jusqu’à envoyer Jean- Louis à l’école ? A quoi bon l’école ? Un honnête homme ne peut-il pas vivre, et vivre heureux, sans savoir lire et sans avoir la tête farcie de gram-
maire et de géographie, pour ne pas parler de l’arithmétique et du catéchisme ?
Travailler le moins possible et jouir le plus qu’on peut, telle était donc la méthode de Jean-Louis. C’est excellent pour les commencements, mais désastreux pour la fin, comme Jean-Louis devait en faire plus tard la triste expérience.
Mes jeunes lecteurs ont déjà dû s’apercevoir d'après ce que je viens de dire, que notre héros, avec des dispositions semblables, n’était pas dans la voie qui conduit à la perfection.
J'avoue qu’il était rempli de défauts. Il était paresseux, colère, grossier, querelleur et détestait l'eau et le savon presqu’à l’égal de l’école et du travail. Cet aveu me coûte beaucoup, mais, enfin, il faut bien dire la vérité quand le devoir commande de la déclarer.
Et ceci m’amène tout naturellement à vous faire remarquer que, parmi tous les défauts qui le déparaient, Jean-Louis avait une qualité, oh! mais une belle qualité : on ne l'avait encore jamais entendu faire un mensonge, Cela vous paraît étonnant, et, pourtant, c'est tel que je vous lé dis. Comment cette belle qualité avait-elle pu ne pas
être étouffée par tant de vilaines habitudes ? Je n’en sais rien, et c’est un secret de la Providence.
Vous avez vu, quelquefois, au milieu d’une touffe.de mauvaises herbes, s'élever droite et fière une belle plante, portant une fleur éclatante et parfumée, qui se balance au-dessus de ces herbes malfaisantes comme si elle respirait un air à part ou se nourrissait d’un suc choisi. Ou bien, encore, n’avez-vous pas remarqué, dans les bois, le lung d’un de ces ruisseaux bourbeux qui ressemblent à une conscience coupable, un tout petit endroit dans l’enfoncement de la rive, où l’eau toujours limpide permet d’apercevoir le sable brillant du fond. C’est un secret de la nature, que l’on peut,
d’ailleurs, expliquer assez facilement.
Eh! bien, cette qualité, dans l’âme de Jean- Louis, était comme la fleur et l’eau limpide dont je viens de vous parler. Cependant, c'était plus qu'un secret de la nature matérielle, c'était le mystère de la bonté divine, et ces mystères se . constatent maïs ne s'expliquent pas.
Je vous ai donc dit que Jean-Louis, à l’époque où je l’ai connu, avait douze ans et possédait une foule de défauts, moins celui de ne pas dire la vérité,
Or, Jean-Louis comptait bien ne pas vivre encore très longtemps de la vie qu'il menait. Le propre des paresseux est de ne jamais s'amuser réellement et d’être mécontents de tout, même de leur oisiveté.
Jean-Louis ne faisait pas exception à la règle générale.
Son père avait essayé tous les moyens de le ra-, mener dans la bonne voie. Rien n'avait réussi. Il ne cédait qu’à la force, c’est-à-dire au fouet. Dès . que la douleur était passée, il recommençait de . plus belle.
La mère avait également mis en œuvre toute sa. douceur, toute sa patience ; le malheureux enfant n'en continuait pas moins à se conduire à sa guise.
Bref, Jean-Louis était devenu insupportable ; il boudait tout le monde, et tout le monde le détestait. Il ne parlait plus que sur ce ton cassant et bourru des gens qui sentent leur tort sans vouloir l'avouer. Ses camarades ne l’appelaient plus que du nom de grognon, ce qui le faisait entrer dans des colères sourdes et prolungées. Il était complètement déclassé. /
Enfin, un eoir, dégoûté de tout et surtout de lui-
même, il descendit sur la grève à la tombée de la nuit, et, suivant la rive du fleuve, il marcha devant lui, sans savoir trop où il allait.
Il quittait sa famille, sans lui dire adieu, sans penser aux larmes de sa mère et aux vives inquiétudes que ce départ allait causer. Hélas ! Jean- Louis avait déjà le cœur presque fermé à ces douces émotions qui sont à la vie ce que le parfum est à la fleur. Il ne songeait qu’à lui-même ; tout ce qui touchait les autres ne lui importait guère.
Il chemina donc tranquillement sur la grève, le long des branches, tant que dura le crépuscule ; puis, lorsque la nuit fut tout à fait tombée, et qu’il n’eut plus à craindre d’être reconnu, il remonta vers le grand chemin et continua sa route, allant, comme il le croyait, à la conquête du bonheur et de'la liberté.
Cependant, vers neuf heures du soir, pendant que notre héros poursuivait son voyage, on avait commencé, dans sa famille, à concevoir des inquiétudes. Le père de Jean-Louis alla s'informer chez les voisins ; mais personne n'avait vu le déserteur. Avec l’aide de quelques amis, et muni d’une lauterne, il parcourut les environs, explora les
buissons et les fossés ; mais toutes ses recherches furent vaines ; et lorsqu'il rentra accablé de fatigue, sur les deux heures du matin, il se laissa tomber sur une chaise, la tête entre les mains, et resta là sans dire un mot, pendant que sa femme, assise près de la table, veillait et pleurait et jetait de temps en temps un coup d'œil vers la porte, dans l'espoir de la voir s'ouvrir. Mais la porte resta close. Ce fut une longue et triste nuit.
Le lendemain et les jours suivants, les recherches recommencèrent. On s’informa dans les paroisses : personne n'avait vu Jean-Louis.
Enfin, au bout de quelques semaines, les parents de Jean-Louis en prirent leur parti ; son couvert, qui jusque-là avait été mis à la table de la famille, fut retranché. Le père avait la figure plus sombre, la mère pleurait plus souvent, vers le soir, mais la famille reprit son train de vie ordinaire. On ne parla plus du fugitif, pour tâcher de l'oublier.
Cependant, le soir de son départ, Jean-Louis avait marché jusque vers les onze heures. Il avait fait plusieurs lieues ; la faim et la fatigue commençaient à le gagner, Arrêter dans les maisons, il n'y fallait pas songer; car, comme Jean-Louis n'était
pas menteur, il eût été obligé, à la première question, de dire qu'il était parti en déserteur. À trois ou quatre reprises, il essaya de pénétrer dans les granges qu’il voyait ouvertes ; mais les chiens faisaient bonne garde et aboyaient assez fort pour éveiller tout le canton. D'ailleurs, il vaut autant l'avouer de suite, Jean-Louis avait grand'peur des chiens et aimait toujours à conserver, entre eux et lui, une distance respectable. C’est une faiblesse, direz-vous ; je vous crois, mais je connais bier des hommes qui la partagent. Quoi qu'il en soit, vers minuit, Jean-Louis, n'y tenant plus, avisa un bocage d’épinettes qui s'élevait sombre et silencieux à quelques arpents du chemin sur la lisière de la forêt, et y pénétra non sans trembler un peu.
… Pour un enfant, le bois n'est n'est jamais rassurant, surtout la nuit.
Notre kéros choisit une épinette trapue qui étendait ses basses branches en arceaux épais au-dessus du sol tapissé de feuilles mortes. Il se blottit dans cette espèce de caverne, et après avoir fait sa prière du mieux qu’il put, il essaya de s’'endormir,
Mats, hélas ! le sommeil qui, tout-à-l'heure, lui
ques- A trois ans les ns fait pour autant id'peur , entre st une connais qu’il en plus, sombre sur la embler
faisait pencher la tête, semblait maintenant le fuir, pour le laisser en proie à une sorte de trem-
. blement nerveux qui ne lui permettait pas de
clore l'œil.
” C'est que Jean-Louis n'avait pas compté avec ces mille bruits vagues et mystérieux qui planent, la nuit, sur le silence des forêts et ressemblent à des esprits qui se parlent d’un arbre à l'autre et
* soupirent dans les feuilles, comme les échos dou-
loureux d'un cœur trop plein.
Et puis, il y avait la peur des ours et des loups, le souvenir des loups-garous, des feufollets, des chiens-volants, et de tous ces personnages effrayants dont il avait entendu raconter les histoires, le soir à la veillée.
Le craquement d’une branche, la chute d’une feuille sèche, la plainte d'un oiseau le faisaient tressaillir et penser à toutes sortes de choses effrayautes. Il eût donné beaucoup pour être couché chaudeinent dans son petit lit, à l'abri de tout : danger, même avec la perspective d'aller passer toute la journée du lendemain à l’école. Dans sa position présente, tout ce qu’il avait considéré autrefois comme des malheurs insupportables lui apparaissait comme des inconvénients bien faciles à
endurer, et il n'eût pas hésité à échanger cette nuit contre tout un été de sarclage ou d'école.
‘ Pour comble de malheur, vers deux heures du matin, la pluie se mit à tomber pressée et froide — car on était en septembre. Jean-Louis n'y fit d’abord que peu d’attention : les branches de l’épinette le protégeaient suffisamment. Mais au bout de quelque temps, quand l'arbre fut bien humecté, de larges gouttes d’eau commencèrent à tomber sur Jean-Louis pour se succéder ensuite plus rapidement. Bref, au bout d’une heure, notre héros était complètement trempé. Il lui fallut pourtant attendre le jour dans cette position gênante.
Enfin, vers six heures du matin, il put quitter son trou humide et étirer un peu au soleil levant ses membres engourdis.
La journée s’annonçait superbe ; mais Jean-Louis n'avait rien mangé et la faim le faisait souffrir. En suivant la lisière du bois, il put trouver quelques mûres sauvages et quelques framboises oubliées aux branches. 11 découvrit également des noisettes, dont les écorces piquantes lui causèrent aux mains de cuisantes démangeaisons.
Ce fut un bien maigre repas, et l'humidité aidant, Jean-Louis en vint à la conclusion que les
choses ne pouvaient plus aller ainsi. Il en avait assez d’une liberté aussi dure ; il pensa à l'enfant prodigue et résolut de retourner à la maison de son père.
Il quitta donc le bois et redescendit vers le grand chemin.
L'endroit où il se trouvait n'avait pas d’habitations. Au nord du chemin et au pied des rochers taillés presqu’à pic, on apercevait le fleuve qui se dorait sous les rayons du soleil levant et que silonnaient au loir les voiles grises des barques de pécheurs. Tout au fond, on distinguait la ligne bleue des montagnes du nord, couronnées de belles vapeurs blanches.
Jean-Louis alla s'asseoir sur une grosse pièce de bois carré oubliée au sommet de la falaise, et at. tacha ses yeux sur ce grand spectacle, qu’il contempla longtémps. Peu à peu, 1l appuya sa tête sur sa main, puis la laissa retomber jusque sur la pièce de bois, où il finit par s'étendre et s’endormir, |
Lorsque Jean-Louis s'éveilla, le soleil marquait : midi. Il faisait chaud et une légère brise du sud ridait la surface du fleuve. Notre voyageur, maintenant que ses hardes étaient sèches et qu'il se sentait lui-même reposé, commençait à oublier un
peu ses terreurs de la nuit, et les résolutions qu’elles lui avaient fait prendre.
Il se mit à cueillir des poires sauvages qui crois- : saient en abondance sur l’escarpement de la fabise, puis, d'arbre en arbre, il descendit jusque sur la grève et, tout à fait décidé, maintenant, à ne pas retourner chez son père, il poursuivit son chemin le long du fleuve.
Les enfants oublient vite ; il avait déjà oublié sa nuit d'angoisse, et ne songeait pas que le déclin du soleil allait probablement le replacer dans la même position.
Après avoir marché pendant environ une demiheure, Jean-Louis arriva près d’une anse assez profonde où il découvrit un joli brick qui se balançait sur ses ancres. Ce bâtiment était venu pendant la nuit chercher un abri contre l'orage, et ‘s’apprêtait maintenant à profiter de la brise d’en baut et du jusant, pour poursuivre sa route.
Au moment où Jean-Louis arrivait, le capitaine, qui était descendu à terre avec deux de ses matelots, mettait le pied dans son canot pour retourner à bord.
L'enfant les regardait d’un œil d'envie. Ce que voyant, le capitaine redescendit sur la grève et s’'approcha de lui pour lui demander où il allait; car il était étonné de voir un enfant si jeune dans ce lieu isolé, Malheureusement, il parlait une langue que Jean-Louis ne comprenait pas. Mais un des matelots qui étaient dans le canot, s’approcha à son tour, sur un signe du capitaine. C'était un Acadien, et Jean-Louis lui dit franchement qu'il: avait quitté le toit paternel et qu'il voulait voir le monde,
Lorsqu'on lui offrit de monter à bord en qualité de mousse, il ne put dissimuler sa joie et accepta des deux mains.
Une demi-heure après, il se promenait fièrement sur le pont du brick, après avoir dîné avec l’équipage, qui se composait de cinq hommes, en sus du capitaine. Sur les deux heures, Jean-Louis reeonnut, en haut des côtes, son clocher natal, et il put même apercevoir, dans un enfoncement, la maison blanche qu'il avait quittée la veille et où son père et sa mère pleuraient sans doute en pensant au fils disparu. ,
Ce souvenir l’attendrit jusqu'aux larmes, et en ce moment, il aurait donné tout au monde pour pouvoir aller se jeter dans les bras de sa mère.
Mais le brick filait rapidement sous le grand largue, et, bientôt, le clocher avec la maison blanche se fondirent dans les découpures bleues de la côte.
Toute cette journée et la journée suivante furent pour Jean-Louis des jours de fête. On n’exigeait de lui que peu de travail ; il se chauffait au soleil tant que le soleil brillait et dormait bien la nuit dans son petit cadre; car la mer était calme. Mais le troisième jour, sur les neuf heures du
ualité cepta
ement ’équisus du is re- |, et il ent, la » et où n pen-
s, et en
e pour
ère.
grand
n blans de la
n’exifait au bien la calme.
18 te fu-
res du
matin, il s'éleva une grande brise du large. Les
vagues commencèrent à se former et le brick dut
se mettre à louvoyer pour ne pas être entraîné hors de sa course.
Tant que dura le jour le bâtiment se comporta assez bien, penchant un peu sur sa hanche et n’embarquant point d'eau. Mais quelques minutes après le coucher du soleil, le vent se mit à souffler avec une grande violence ; il fallut amener toute la toile et mettre à la cape sous la voile d’artimon. A mesure que la nuit se faisait, la temiête redoublait de rage ; le vent hurlait dans les cordages et les haubans craquaient sous l'effort des mâts. A un moment, le vaisseau dansait sur la exête d’une vague, et, l'instant d’après, il plongeait au fond du gouffre, embarquant, dans sa chute, d'énormes paquets de mer. Tout l'équipage était aux pompes et travaillait relâche. Seul, Jean-Louis était réfugié dans son cadre et tremblait de tous ses membres, Le mouvement du vaisseau le rejetait violemment de côté et d'autre, et il était obligé de se tenir cramponné au rebord de son lit pour ne pas être lancé sur le carré. Pour surcroît de nralheur, le mal de mer se mit de la partie, et Jezn. Louis fut pris de nausées terribles accompagnées
de violents vomissements. Plusieurs fois, durant cette longue nuit, il crut sa dernière heure venue. Ce qu'il endura d’angoisses ne peut se comprendre que par ceux qui, à un âge si tendre, ont subi une
tempête en mer.
Enfin, vers huit heures, le lendemain matin, le vent sauta à l’ouest, la tempête se calma peu à pen et le Erick put reprendre sa course. Lorsque Jean-Louis remonta sur le pont et qu'il vit les dégâts que cette nuit terrible avait causés, il eut un renouvellement de frayeur, et se promit bien, en lui-même, que s’il pouvait une fois débarquer, on ne le verrait jamais remettre le pied sur un navire.
Ce n’est pas tout; il fut obligé de travailler. comme les autres, pour aïder, dans la mesure de ses ‘forces, à réparer les avaries. Servir le char-
pentier, défaire les cordages pour les épissures, ù faire chauffer le brai et l'appliquer sur les joints ü et sur les cordes ; il en eut pour trois longues P
journées à travailler sans relâche. Et avec cela, il était encore tout malade des effets de ses nausées et ne pouvait presque pas prendre de nourriture.
Enfin, le cinquième jour, vers le soir, le brick
vint jeter l’ancre dans la baie de Miramichi, et Jean-Louis se prit à espérer de nouveau (1),
Le lendemain on commença a décharger la cargaison du Vaisseau. L'ouvrage était dur et Jean- Louis avait aux mains des ampoules. Quand je dis que l'ouvrage était dur, j'entend que Jean- Louis le trouvait ainsi, habitué qu'il était à ne faire œuvre de ses dix doigts, car, en fin de compte, ce n’était pas un travail trop difficile à supporter, et l'équipage ne s’en plaignait pas.
Mais JeantLouis était paresseux, nous l’avons déjà dit. Aussi se lasse til bientôt de ce qu'il appelait une rude corvée, et, un bon soir, il quitta le brick, sans avertir personne et se sauva vers la campagne.
Voilà encore une action qui n’est pas à l’honneur de Jean-Louis. S'il avait demandé son congé au capitaine, il est certain qu’il l’eût obtenu sans trop de difficulté. Il aurait pu partir la tête et non pas comme un malfaiteur qui évite les grands chemins et la lumière du soleil. Plaignons Jean- Louis, inais gardons-nous de lui jeter la pierre, nous souvenant que, dans bien des circonstances,
(1) La baie de Miramichi s'ouvre sur la côte du Nouveau- Brunswick, à l’entrée du détroit de Northumberland.
158 JÉAN-LOUIS
notre conduite n’a peut-être pas été tout à fait exempt de blâme, En examinant un peu se propre conscience, on se sent porté à avoir plus d’indulgence pour les actions d'autrui.
D'ailleurs, tout ne fut pas rose, dans cette seconde expédition de notre héros, et il eut à endurer bien des souffrances, le long de la route.
Enfin, au bout de trois jours, affamé et brisé de fatigue, il alla frapper à la porte d’une ferme isolée, et demanda un morceau de pain avec la permission de se reposer un peu. Cette fois, Jean-Louis était bien tombé. Toute la famille étaitaux champs, hors la fermière, qui gardait la maison, avec un petit garçon de trois ou quatre ans.
C'était une bonne acadienne qui s’attendrit au premier coup d'œil sur l’état de notre héros. Elle lui donna un grand bol de lait avec une grosse miche de pain. Il y avait longtemps que Jean- Louis n’avait été à pareil festin ; aussi s’en donnat-il à bouche que veux-tu.
Après son repas, il se mit en frais d’amuser le petit garcon de la fermière. (Comme tout les paresseux, Jean-Louis était rempli de petits agréments de société, lesquels avaient été sa seule étude. Il marchait sur les mains, faisait la roue,
se suspendait par les pieds aux bâtons de l'échelle, fabriquait, avec son seul mouchoir, des rats, des souris, voire des bons hommes très-sortables. Bref, il enchanta le bambin qui ne voulait plus le quitter, et gagna tout-à-fait le cœur de la fermière,
Le soir, lorsque les travailleurs revinrent du champ, la bonne femme eut une longue conversation avec son mari, et il fut décidé que l’on garderait Jean-Louis jusqu’au printemps —- s’il voulait travaille — et qu’il aurait, pour ses services, la nourriture et l'habillement, plus un écu par mois.
Jean-Louis, consulté, trouvo ces offres magnifiques et n'eut garde de les refuser.
Voilà donc notre héros valet de ferme et contemplant devant lui un avenir doré. Etrange contradiction ! Chez son père, il trouvait ces travaux humuliants et dégradants ; ici, ils lui apparaissaient sous un jour tout à. fait agréable. Mais laissons faire un peu. Peut-être Jean-Louis changera-t-il d'avis, la chose lui est déjà arrivée, Et d’ailleurs, il n’est pas le seul de son espèce: j'ai connu bien des enfants du même âge et même plus vieux qui brûlaient le lendemain ce qu'ils avaient adoré la veille, (Ce sentiment est un peu
dans la nature humaine, et l’âge mûr lui-même n'en est pas exempt.
Le lendemain, Jean-Louis commença son travail. Il ne s’agissaic plus de faire des cabrioles pour amuser un enfant de trois ans. Il fallait aller au champ et travailler d'importance. Le fermier n'était pas un homme dur; mais il n’aimait pas les paresseux et, chez lui, on gagnait son pain.
Je vous surprendrai, peut-être, en vous disant que Jean-Louis ne se fit pas trop tirer l'oreille. Son expérience passée lui avait-elle fait prendre les choses sous un jour nouveau ; ou bien, la Providence, qui veille sur les plus petits, lui avaitelle souffié au cœur un peu de courage ? Je crois qu'il y avait des deux. Dans tous les cas, Jean- Louis en avait gagné beaucoup ; et il faut lui tenir note de ce bon point, puisque nous ne lui avons pas ménagé les mauvais.
Lorsque la moisson fut engrangée et les pomme de terre mises on cave, on put se reposer un Il était temps. Jean-Louis commençait à fe ur. La récolte des pommes de terre, surtout, l'avait désenchanté. Il faut dire que c’est un travail en-
puyeux, surtout pour celui qui n’y est pas habitué ;
ime
traoles Ilait Le n’ai- ; SON
isant eille.
ndre Provaitcrois Jean-
lui e lui
mme
et beaucoup de mes petits lecteurs comprendront que Jean-Louis se soit un peu relâché,
L'hiver venu, notre héros fut adjoint à l'aîné des garçons dont la tâche était de soigner les bestiaux. Ce n’est pas un métier difficile.
Eh! bien, croiriez-vous que Jean-Louis ne fut pas du tout content, qu'au contraire, il se trouva le plus malheureux des hommes ? C’est pourtant vrai, Mais, il faut s'expliquer : Jean-Louis avait peur des chevaux, une peur invincible, Quand il lui fallait pénétrer près de la crèche, pour porter le foin, l’avoine ou l’eau, il tremblait de tous ses membres et se croyait sur le point de mourir. Il avait tort, me direz-vous : les chevaux n’ont pas pour habitude d'avaler les enfants. D'un autre côté, si vous songez que Jean-Louis, à l’âge de quatre ans, avait été saisi entre les puissantes mâchoires d’un étalon et rejeté violemment à vingt pieds plus loin; que, dans sa chute, il avait été très maltraité et qu’il en avaiteu pour près d’un mois à garder lelit; vous compren-. drez combien son imagination avait dû être frappée, et com la peur pouvait encore durer, Il ne faut pas encuu:ager la poltronnerie ; mais il ne faut non plus, parce qu'on a les nerfs solides, se moquer de ceux que leur constitution plus faible, ou les suit: d’un accident rendent moins hardis,
Donc Jean-Louis avait peur, Il y avait surtout un grand cheval blanc qui lui cansait des transes moitelles Les animaux ont plus d'esprit qu’on ne le pense, Or, ce cheval blanc avait deviné les craintes de Jean-Louis, et chaque fois que lenfant s'appiochait pour le soigner ou le bouchonner, il couchait l'oreille, frappait du pied et geignait d'une manière qui paraissait terrible. Quand il fallait surtout lui mettre la bride, c'était toute une cérémonie,
Jean-Louis en dépérissait. Aussi, lorsque le printemps fut revenu, était-il tout découragé.
Il eut l’idée de s'enfuir ; mais une bonne pensée lui vint: il demanda son congé qui lui fut accordé, non sans quelques difficultés. Car le fermier trouvait, avec raison, qu'ayant nourri et logé Jean- Louis à ne faire presque rien pendant la mortesaison, il était juste qu’il profitât de ses services à l'heure du travail. Cependant la bonne fermière intervint encore, et, un beau matin d'avril, Jean. Louis put partir avec un sac rempli de vivres et cinq beaux écus tout neufs consus dans la doublure de son paletot..
Il y a des gene qui ont fait le tour du monde avec Leaucoup moins,
urtout ranses ’on ne né les > l’enlonner, eignait and il ite une
» pensée fut acfermier ré Jean-
mortervices à ermière 1, Jean:
ivres et la dou-
monde
Aussi Jean-Louis .cheminait-il content comme un prince — puisqu'il est entendu que les princes doivent toujours être en liesse. Il croyait ne jamais voir le bout de ses cinq écus. Ne troublons pas sa jole.
Il marcha toute la journée, ne s’arrêtant que de
temps à autre, pour ouvrir son sac et y prendre quelques vivres.
Vers le soir, il arriva dans un gros bourg à l'entrée duquel il remarqua une tente immense presqu’aussi haute qu’una église, dressée dans un petit champ, à côté du chemin public. Il trouva cela assez extraordinaire, mais ne s'en occupa
164 JEAN-LOUIS ke
point davantage pour le moment, et entra dans une maison d’ouvrier où il obtint la permission de passer la nuit,
Cependant, comme il se mettait à souper, toujours aux dépens de son bissac, il entendit un grand bruit dans la rue, et, curieux comme le sont les enfants de tous les âges, même ceux qui ont dépassé la cinquantaine, il sortit pour voir qui causait ce tapage.
C'était une longue file de chevaux, de mules, de chariots conduits par des hommes en brillants uniformes ; en tête marchait une fanfare qui faisait retentir l'air de ses notes sonores et joyeuses.
Jean-Louis put se renseigner sans quitter la place : c'était une compagnie de cirque.
Le cirque! Quel mot peut faire rêver comme celui-là une tête de douze ans! Je me reporte vers mon enfance, à l’époque où, pour la première fois, ee mot frappa mon oreille, et où la chose elle-même s'offrit à mes yeux.
C'était plus que de la joie : c'était presque du délire.
Aussi, Jean-Louis, rentré dans la maison, mangea-t-il son pain avec la plus grande distraction,
dans on de
, touit un e sont ui ont ir qui
les, de illants
La procession des chariots lui trottait par la tête, Dès qu’il eut terminé son repas, il voulut sortir, pour aller aux informations et tâchér d'apprendre si le cirque devait s'ouvrir ce soir-là.
Mais ici, il rencontra un obstacle auquel il ne s'attendait pas, Comme il mettait la main sur la clenche de la porte, le maître de la maison sortit d’une chambre qui donnait sur la cour.
— Où vas-tu, mon garçon ? lui dit-il,
Jean-Louis fut un peu surpris ; cependant il répondit avec beaucoup de franchise :
— Je voudrais aller voir le cirque.
— Cela pourrait se faire ; mais, en attendant, on ne laisse pas sortir les enfants tout seuls, le soir ; et puisque tu as demandé à coucher ici, tant que tu sera dans ma maison, je réponds de toi, et il faut m’obéir. Si tu tiens à sortir maintenant, tu n'auras pas besoin de revenir ce soir, la porte sera fermée. Mais il y a un autre moyen de s'entendre, Je vais moi-même conduire mes deux petits garcons au cirque, tout à l’heure, si tu veux nous accompagner, tu es le bienvenu ; cela te va-t-il ?
Jean-Louis était enchanté de la tournure que
prenaient les choses ; aussi accepta-t-il avec reconnaissance l'offre de l'excellent ouvrier.
Une heure après, il pénétrait, avec ses nouveaux amis, dans la grande tente qu’il avait remarquée en entrant dans le bourg.
Tout le temps que dura cette représentation, Jean-Louis ouvrit les yeux le plus qu’il put. Les chevaux dressés, les chiens savants, les costumes brillants, les mules rétives, les sauts et les cabrioles, et jusqu'aux quinquets fumeux, tout le transporta d’aise. Il aurait voulu que cela durât toujours. Aussi, en revenant, il avait du cirque plein la tête ; 1l en rêva même pendant la nuit,
Le lendemain, il dut se lever de bonne heure ; car on ne flâne pas, dans les maisons d'ouvriers. Il était songeur et ne parlait presque pas. Le maître de la maison s’en aperçut.
— Eh bien! mon garçon, lui dit-il, qu'est-ce que tu vas faire maintenant ? Ta figure m'inté-
resse, et je serais fâché de te voir mal tourner,
Jean-Louis avait une idée fixe, c’est ce qui Je rendait songeur : il voulait s’er rager dans la compagnie de cirque. L’ouvrier essaya de le détourner de ce projet, mais ce fut en vain. La résolution de Jean-Louis était prise et il aurait cru, en ne Ja poursuivant pas, manquer te bonheur de toute sa
Vie,
Lorsque l’ouvrier le vit si bien décidé, il voulut au moins ‘l'aider à prévenir autant que possible les suites fâcheuses de ce mauvais pas.
Il alla avec lui trouver le directeur de la compagnie, qui se préparait à partir pour un autre endroit, et voulut que l'engagement ne fût que pour uneannée. Jean-Louis n’en aurait pas ainsi pour
bien longtemps à souffrir, dans le cas où il trouverait le métier trop dur.
Tout étant réglé, Jean-Louis resta avec son nouveau maître, et l’ouvrier s’éloigna le cœur triste. Il regrettait de voir un garcon si jeune courir ainsi les campagnes sans protection et exposé à contracter les plus funestes habitudes. Il songeait à ses propres enfants et cela le faisait penser à l'inquiétude que devaient éprouver les parents de Jean-Louis. Quoi qu’il en soit, il avait fait son possible pour détourner ce dernier de son projet, et cette satisfaction du devoir accompli allégeait un peu sa tristesse,
Voilà donc Jean-Louis au comble de ses désirs, Le directeur l'avait accueilli avec un véritable empressement ; c'était, croyait-1l, de bon augure.
La grande tente était déjà démontée, et on empilait sur les chariots toutes les pièces de la char-
peute. Jean-Louis remarqua avec un certain désappointement que tout le brillant de la veille avait l'air beaucoup plus terne au grand jour. Les écnyers du soir précédent étaient maintenant hâves, sales, mal vêtus, presque lourds dans lenr démarche, les chevaux portaient bas la tête; les caniches savants se mordaient à belles dents et urognaient comme d’obscurs chiens de village, Les gymnastes, grands et petits, paraissaient malades et souffreteux. Bref, tout cela ressemblait à un pique-nique sur lequel est tombé un gros orage.
Jean-Louis fut mis à l’ouvrage comme les autres ; il lui fallut transporter des planches, atteler les chevaux, enfin, travailler sans relâche jusqu’à l'heure du dîner, Comme il en arrive toujours pour les derniers venus, il fut un peu le valet de tout le monde, On ne lui ménageait pas les corvées, et, sou vent, il avait des coups par-dessus le marché, lorsqu'il n’était pas assez prompt à répondre à l’appel.
Ce n'est pas tout. Il fut obligé de suivre un cours de gymnastique, et quel cours! Trois heures durant, chaque jour, il lui faillait s'exercer à soulever des poids, travailler sur la barre horizontale,
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grimpér et descendre dans les échelles, à l’aide des mains seulement. Au bout de huit jours, il avait les membres tous endoloris, et ces exercices étaient devenus pour lui un supplice véritable. Mais il n’y avait pas moyen de regimber, car le fouet du directeur ne badinaït pas. Puis, après avoir ainsi travaillé dur ou marché toute ha journée, il fallait les soirs de représentation, faire le service dans la tente, et avoir un visage souriant ; autrement on était sévèrement puni.
S'esquiver, il n’y fallait pas songer : Jean-Louis était gardé à vue, ni plus ni moins qu'un prisonnier, d
Ce que notre héros fit d’amères réflexions, pendant les deux mois qu’il suivit la compagnie de cirque, de village en village, remplirait un gros volume. Il passa bien des nuits à verser des larmes brûlantes sur le triste état où l'avait réduit sa paresse. Car il voyait bien, maintenant, que la faute tout entière en était à lui et qu’il n'avait le droit d’accuser personne.
Je ne sais pas trop où Jean-Louis en serait arrivé, si un accident ne fût venu interrompre soudainement sa carrière.
Un jour qu'il était plus fatigué que de coutume,
on l'avait forcé de grimper pour la troisième fois au sommet d’une échelle mobile, lorsque, en voulant saisir le dernier échelon, la main lui manqua et il retomba lourdement sur le sol, d’une hauteur deprès de vingt-cinq pieds,
On le ramassa moulu et avec un bras cassé.
Pendant les deux derniers mois, la compagnie de cirque avait constamment marché en donnant ses représentations, de sorte que, le jour de la chute de Jean-Louis, elle se trouvait dans un village situé à environ douze milles de Portland, dans l’état de Maine,
On mit donc le blessé sur un matelas, pour le transporter à la gare du chemin de fer, et un des employés de la compagnie fut chargé de le conduire à l'hôpital de Portland, où Jean-Louis fit tristement son entrée après un trajet d’une demiheure,
Il souffrait beauconp, car les secousses du wagon avaient dérangé la clisse temporaire appliquée à son bras.
Cependant, lorsqu'il se vit installé dans un lit relativement propre et qu’on eut clissé son bras de nouveau, le malade éprouva un grand bien-être et
s’endormit profondément, car depuis longtemps il manquait de sommeil.
fe Le membre fracturé mit du temps à guérir, et ce
nqua ne fut qu’au bout de six semaines et après avoir
Née beaucoup souffert et pleuré, que Jean-Louis se trouva, un jour, sur le trottoir, en face l'hôpital, libre et guéri, mais complètement dépourvu de
sé, ressources et ne connaissant pas même les rues de
Jagnie la ville.
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Il n’y avait pas moyen de rester sur ce trottoir ; il fallait aviser à faire quelque chose. Jean-Louis songea alors qu’il lui, restait trois écus dans la doublure de sa blouse ; c'était toujours de quoi l'empècher de mourir de faim en attendant qu'il pôût se créer une occupation. [1 porta la main à l'endroit où était caché son petit trésor, mais l’argent avait disparu. Jean-Louis eut une sueur froide et faillit s’évanouir, Il palpa son vêtement sur tous les sens ; il n’y avait plus rien. Ilse mit à marcher au hasard et d’unair égaré : de fait, la tête commençait à lui battre un peu et sa gorge se serrait d'une manière inquiétante.
A un coin de rue, il se rencontra avez une troupe de gamins qui sortaient de l'école. Or, les enfants qui sortent de leur classe sont toujours très pressés ; et comme Jean-Louis, absorbé par son chagrin, ne regardait pas trop devant lui, il s'en suivit un choc assez violent dans lequel l'avantage resta au nombre, et le rêveur fut culbuté sans facon en dehors du trottoir,
Accident heureux cependant, et voici pourquoi. Comme Jean-Loïis tombait, un des pans de sa blouse frappa sur une pierre, qui rendit un son métallique auquel il était impossible de se méprendre. Ce n’était certainement pas la pierre qui ottoir ; résounait ainsi — à moins que Jean-Louis ne fût tombé précisément sur la pierre philosophale — il fallait donc qu’il v eût autre chose, Jean-Louis retourna encore et examina sa blouse, et, et dans un petit coiu de la doublure, tout au fond, il découvrit un de ses précienx écus.
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Ce n'était pas grand’chose, mais, en somme c'était ka vie, poir le moment. Cette découverte le rendit tout joyeux, et il remercia Dieu, du fond de son cœur, C'était bien.
Car il faut le remarquer mes petits amis, nous ne voyons pas toujours clairement le bras de Dieu
qui nous protège et nous soutient ; mais si nous voulions réfléchir à une foule de petites circonstances insignifiantes en apparence, qui accompagnent nos douleurs comme nos joies, nous verrions, presqu’à chaque pas, que nous devrions bénir et remercier lorsque nous somimes-*sur le point de nous plaindre et de blasphémer, Nous décidons de suite, avec notre esprit borné, et c’est ce qui nous fait faire et dire tant de choses que nous sommes, par la suite, obligés de regretter.
Jean-Louis avait souffert, et la souffrance, même chez les enfants fait réfléchir et songer. C’est pourquoi il comprit que, malgré les fautes qu’il avait commises, la Providence avait encore les yeux sur lui, Il s'était déchiré une main dans sa chute ; il fut presque heureux.
— Dieu, se dit-il, me fait gagner l’aumône qu’il m'envoie, c’est pour me faire comprendre qu’on n'a rien sans peine, Je ne l’oublierai pas.
Vous trouverez peut-être cette réflexion un peu profonde pour un enfant ; mais rappelez-vous que Jean-Louis, depuis bientôt un an qu’il a quitté la maison paternelle, a mené une vie assez dure pour lui ouvrir l'esprit.
Il reprit sa route, au hasard, mais avec une con-
nous rconm paions, ir èt it de ns de nous imes,
nême C’est qu'il e les ns Sa
fiance dont il ne se rendait pas compte. Après vingt minutes de marche, environ, il arriva sur une vaste place où il vit un grand nombre de petites boutiques remplies de fruits, de légumes et de fleurs, puis, tont auprès, un grand bâtiment où allait et venait une foule affairée. Presque chaque personne portait un panier au bras, ou se faisait
précéder par un petit garcon portant sur sa tête .
une grand corbeille en osier.
Jean-Louis comprit que c'était un marché. Il s’'avança vers l’échoppe d’une vieille femme et acheta des gâteaux et des fruits pour son dîner,
car la faim commençait à le presser. Puis, quand
il fut bien rassasié, il demanda s’il n’y avait pas quelque chose qu'il pût faire pour gagner sa vie. La vieille regrattière, qui avait un bon cœur, lui conseilla de s’acheter un panier et de faire comme les autres petits garcons qu’il voyait précéder les gens et porter leurs achats. On n’y gagnait pas beaucoup, mais on s’empêchait de mourir de faim, C’est du moins ce que Jean-Louis comprit du discours assez long que lui adressa la vieille ; car, malgré ses voyages, il n’entendait pas beaucoup la langue anglaise, et il en savait Juste assez pour dire qu'il ne l’ignorait pas tout à fait.
Quoi qu'ik en soit, la proposition de la regrattièie lui sembla tiès acceptable; mais, ici, il se présentait une objection : Jean-Louis avait dépensé quinze sous pour son dîner et il ne lui restait, en conséquence, que quarante-cinq sous ; ce n'était pas assez pour payer un panier, Notre héros, torcefois, ne se découragea pas si vite. fl varcouzut tous les étalages des environs ; les paniets les moins chers coûtaient trois chelins. Après bien des recherches, cependant, ïl finit par découvrir uze corbeil: de seconde main, que le marchand lui abandonnait au prix de deux chelins, sans vouloir en rabattre d’un seul sou, [1 manqu done à Jean-Louis trois sous pour parfaire cette somme.
: Il alla exposer sa situation à la regrattière.
— As-tu bien réellement ie dessein de travailler ? loi dit-elle.
…— Certainement, je veux gagner ma vie, et assez
d'argent pour retourner dans mon pays.
— Eh bien! je vais faire pour toi, mon garçon, ce que Je ne ferais pour perschne au monde : je vais
te prêter trois sous. Seulement il faudra me les rendre sur le premier argent que tu toucheras.
la reoratici, il se avait dé- 1e lui res- SOUS ; Ce 7, Notre si vite, [l ; les pa- 18. Après ar découe le marx chelins,
Ïl manr parfaire
tière.
ravailler ?
e, et assez
)n garcon, e: je vais à me les heras.
—Je vous le promets, sur ma parole: je n'ai jamais menti !
Et Jean-Louis, en disant cela, avait un petit air de fierté qui convainquit la bonne femme,
L'enfant prit les trois sous et courut acheter sa corbeille, puis il alla se placer à un coin du marché pour attendre les pratiques.
Il se tint là pendant une bonne demi-heure, regardant avidement la foule qui passait près de lui; mais personne ne semblait songer à réclamer ses services. À la fin, et comme il allait se désesjérer, un monsieur à gilet blanc lui frappa sur l'épaule et lui fit signe de le suivre, Jean-Louis ne se fit pas prier.
Au bout de vingt minutes ils avaient fait tous deux plusieurs fois ie tour du marché et la corbeille était charoe par-dessus bords. Avec cela, il fallut trotter jusqu’à l'extrémité de Ja ville, Un autre garçon aurait plié sous le faix ; mais Jean- Louis était robuste et endurci à la peine: il ne faillit point et rendit sa charge à bon port, Pour cela 14 reçut douze sous et la promesse d’avoir en-
core de l'emploi.
I se remit donc tout joyeux en chemin pour re-
venir an marché; mais 1l ne connaissait pas les
rues de la ville, il s’égara plusieurs fois, et lorsqu'il parvint à se retrouver, son absence avait déjà duré plus d’une heure. La première chose qu'il fit fut d'aller s'acquitter envers la vieille regrattière, puis il se remit à son poste. Le soir, à six heures, quand le mirché se ferma, Jean-Louis avait trente-six sons bien comptés, C'était un assez Joli résultat ; mais il s'agissait de vivre et de trouver un gîte, Iei encore, Jean-Louis fut heu- 1eux d'accepter les bons offices de la regrattière, qui lui offrit un petit coin dans sa maison moyennant six sous par nuit, Quant aux repas, Jean- Louis les prenait à l'heure qu’il voulait, et là où il se trouvait.
Cependant, le marché ae se tenait véritablerient que trois jours par semaine ; les autres jours étaient du chômage on à peu près, Notre héros voulut se créer une occupation pour ce temps de repos. Il désirait gagner, et. gagner le plus pos sible, Il s’acheta deux brosses et une boîte de cirage pour les souliers, puis les jours où il n’y avait pas de marché, il se plaçait à la porte d'un hôtel et offrait ses services pour cirer les bottes et les souliers des passants C’est un métier qui n’a pas l’air de grand’chose, mais qui rapporte encore assez,
Jean-Louis vécut ainsi pendant deux mois, et, au commencement d'octobre, il avait amassé quinze piastres. Ce fut alors qu’il songea à mettre à exécution le dessein qu'il avait formé de retourner chez son père,
Un matin, il se rendit donc à la gare du chemin de fer pour se renseigner sur la route qu’il avait à suivre et sur le prix du passage, On lui donnait, moyennant cinq piastres, un demi-billet pour Québec; de là, il pouvait facilement trouver des goëlettes pour se rendre jusque chez lui,
Le train partait à six heures du soir. Jean-Louis revint tout joyeux chez la regrattière. En chemin il rencontra un petit garcon de sa connaissance à qui il raconta son affaire ; car les enfants sont généralement communicatifs, et, pou: Jean-Louis le fait d'entreprendre un voyage en chemin de fer jusqu’à Québec était une chose importante et qui le posait,
Mais pendant qu’il causait avec son petit cama- ‘ade, il n'avait pas remarqué un étranger, assez bien mis, qui les avait croisés plusieurs fois en se promenant, et qui semblait prendre beaucoup d’intérêt à leur conversation,
Jean-Lous revint chez la regrattitre, et après
dîner, il lui fit ses adieux. On pleura de part et d'autre ; car la bonne femme s'était attachée à Jean- Louis, qui, de son côté, Ctait pénétré de reconnalssance.
A quatre heures, notre ‘éros était déjà rendu à la gare, dans la crainte de inanquer son passage, On l'informe que le bureau des billets ne s’ouvrait qu'à cinq heures et demie. [1 déposa sa petite malle dans un endroit sûr, et se mit à arpenter les environs, pour passer le temps. Il se promenait depuis un quart d'heure environ, lorsque l'étranger que nous avons vu tout l'heure vint l’accoster.
— Tu pars pour voyage, mon petit ami ? Jui ditil, en bon français.
— Oui, Monsieur, je vais à Québec.
—. Ah! je m'en doutais. Aussi bien, je suis certain que tu t’en vas avec de largent américain ?
— Je ne sais pas, dit Jean-Louis,
Le fait est qu'il n'avait Jamais remarqué qu’il y eût une différence entre le papier-monnaie des Etats-Unis et celui du Canada.
— Pauvre enfant! reprit l'étranger, d’un ton
triste, J'en étais sûr, Vois-tu, mon garcon, je suis changeur de mou métier, et je sais que souvent
rt et eai-