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les gens partent d'ici pour aller au Canada, sans se douter que, là-bas, leur argent ne vaudra plus rien. Combien as-tu sur toi ?
— Quinze piastres, dit Jean-Luis, qui commencait à croire que l'étranger le sauvait d’un mauvais pas.
— Donne, mon enfant, reprit ce dernier, je vais te changer cela en billets canadiens. Et dire, ajouta-t-1il, en prenant les trois billets de cinq piastres que l’enfant lui tendait naïvement, et dire que, sans moi, tu n'aurais pas même pu acheter ton passage, car on ne prend que de l'argent capadien, des voyageurs en destination du Canada,
Il mit les quinze piastres dans son gousset, puis, ouvrant un large portefeuille, il en tira quatre billets de banque de quatre plastres chacun, qu'il remit à l'ean-Louis.
— Voilà, mon garçon, dit-il ; anjourd’hui le chance est en ta faveur, et je te donne seize piastres pour quinze; tu vois que je suis hono. rable, Si quelqu'un de tes compatriotes a besoin de faire changer son argent, recommande-moi; je m'appelle Smith Jones, et je tiens mon bureau à deux pas d'ici.
Là-dessus, Smith Jones s’éclipsa, laissant Jean- Louis tout enchanté du bon marché qu'il venait de conclure.
Enfin l'heure de l'ouverture du guichet arriva. Jean-Louis fit queue avec les autres, et lorsque son tour fut venu, il présenta deux billets de banque de quatre piastres et demanda son demi-billet pour Québec. |
À sa grande surprise, il vit le cemmis repousser les deux billets en disant qu’ils étaient faux. Jean- Louis offrit les deux autres, qui eurent le même sort. Il voulut entrer en explication ; mais, dans les gares, on n’a pas le temps de jaser, le commis lui fit signe de s'éloigner et continua sax besogne,
Voilà donc le pauvre enfant atterré sous ce nouveau coup. ÎIlse doutait bien qu’il avait été exploité par un habile escroc, et, cependant, il ne pouvait pas se persuader que son argent ne fût pas bon. Mais, que faire ? Recommencer à travailler pour réparer cette perte / La saison était trop avancée, il n’y fallait pas songer. D'ailleurs, Jean-Louis commençait à avoir sérieusement le mal du pays; il voulait à tout prix revoir sa famille.
Aux Etats-Unis, on n'entre dans les wagons
Jean- JEAN-LOUIS 183 renait : qu'après avoir montré son billet de passage. Jean- Louis guetta le moment où personne ne l’obser- TVA. vait; puis, avisant un monsieur très corpulent, il uk de se faufila à ses côtés et monta dans un wagon. 1 À T ‘ . .
ga D Un quart d'heure après, le convoi se mettait en billet marche.
Tout alla bien pour la première demi-heure ; )188eT à mais lorsque le conducteur fit sa ronde pour re- Jean- ds : ue.
: cueillir les billets, la situation se tendit de noumême Fr veau. Jean-Louis offrit derechef son argent, mais an se le conducteur lui répéta que ces billets ne valaient mms Nr. à rien; qu'au contraire, ils exposaient le porteur à jyne, D
être arrêté et mis en prison. Jen-Louis ne savait plus que faire; il se mit à pleurer et raconta en deux mots son histoire ; puis, en dernier ressort, il offrit sa petite malle pour payer son passage. Le conducteur, qui n’était pas un méchant hommes ne s’emporta point, mais lui fit comprendre qu’il ne pouvait ni accepter la malle, mi le voiturer pour rien, Au contraire, son devoir était de le remettre entre les mains des autorités à la station voisine.
C'était une chose sérieuse, Car, vous n’ignorez pas qu’il y a des lois très sévères à ce sujet, et qu'une personne qui tente de passer sur un con-
voi ou sur un bateau à vapeur sans payer son passage, est arrêtée et condamnée à une forte amende, ou, à défaut de payement, à un emprisonnement assez long.
Heureusement, ici encore, la Providence vint au secours de Jean-Louis. Le même gros monsieur derrière lequel il s'était dissimulé pour entrer dans les chars, se trouvait assis en arrière de lui. Il avait entendu toute la conversation,
— Combien cet enfant vous doit-il ? demandat-il au conducteur.
— Cinq piastres, plus dix pour cent d'amende, ce qui fait, en tout, cinq piastres et demie.
— Voici ce que vous demandez,
Et il tendit l'argent au conducteur, qui s’éloigna
satisfait.
Jean-Louis n'en pouvait croire ses oreilles, Mais ce ne fut pas tout. Le monsieur le fit asseoir près de lui et lui fit raconter en détail toute l’histoire que nous connaissons. Jean-Louis ne cacha rien et pleura beaucoup. Le voyageur lui fit une remontrance paternelle; puis, après l'avoir engagé à persister dans ses bonnes résolutions, il se leva, et fit le tour du wagon en sollicitant les offrandes chaitables pour le pauvre petit. Il re-
son forte npri-
nt monr enre de
nda-
ende,
cueillit vingt piastres et forca Jean-Louis à les accepter.
—— Que cela te serve, dit-il, de leçon et d’encouragement, Quand tu seras rendu chez toi, demande bien pardon à tes parents. Tu ne comprends pas maintenant, mais tu sauras, plus tard, toute 'a peine que tu leur as causée.
Jean-Louis avait le cœur tout gonflé, il sanglota longtemps ; puis, comme il arrive à tout les enfants, dans leurs plus grands chagrins, il finit par s'endormir, en rêvant à la maison paternelle.
Il ne me reste plus que bien peu de chose à ajoute’,
Le lendemain matin, Jean-Louis était rendu à Québec, après avoir pris congé de son généreux bienfaiteur, et, trois jours après, il débarquait dans une anse, à trois milles en amont de la maison de sn père.
Le cœur lui battait bien fort, et quoiqu'il fit assez froid, il attendit jusqu’au soir pour se présenter chez ses parents. A sept heures, il frappait timidement à la porte de la maison paternelle. Ce fut le père qui vint lui ouvrir. Il avait beaucoup vieilli pendant cette année d'absence, mais Jean-Louis le reconnut de suite et, se jeta en
pleurant dans ses bras sans pouvoir dire une seule parole.
Après les premiers épanchements, Jean-Louis s'inquiéta de ne pas voir sa mère,
— Est-ce qu’elle est absente ? dit-il.
— Hélas! mon pauvre enfant, oui, elle est absente, et pour longtemps ; nous irons la voir demain; il y a huit jours aujourd’hui que nous l'avons mise au cimetière.
Et le pauvre homme, en disant ces mots, essuya deux grosses larmes qui coulaient sur ses joues hâlées. .
— Tu as bien fait de revenir, petit, ajouta-t-il cela va me consoler un peu.
Il ne fit pas un seul reproche à l’enfant égaré ; mais Jean-Louis, formé par le malheur, comprit tout ce qu’il y avait de grand dans ce simple silence.
— Oh! papa, dit-il en se jetant dans les bras de son père, je ne te ferai plus de chagrin, je te le promets, et tu seras content de moi.
Aujourd'hui Jean-Louis exerce le métier de charron, Il n’est pas riche, mais il vit heureux avec sa petite famille. Le travail ne manque pas; le cœur non plus. Jean-Louis a tenu sa parole ; il
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n'a plus fait de peine à son père, et, dans la paroisse, on le cite comme un modèle.
Allez chez lui, à la veillée, ou le dimanche après midi, et il vous racontera son histoire bien mieux que je n'ai pu le faire.
Chaque fois qu'il parle de sa jeunesse, il ne manque jamais d'ajouter :
— Je ne mérite pas mon bonheur ; maïs la Providence est bonne, et, quand nous pleurons nos fautes, on dirait qu’elle a encore plus de chagrin que nous-mêmes, et qu'elle prend plaisir à sécher nos larmes par de nouveaux bienfaits,
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