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RÉCIT POUR LES GRANDS ET LES PETITS ENFANTS

Il y avait une fois, deux petits garçons qui demeuraient dans le même village, un beau grand village situé sur le bord du fleuve. Ces deux petits garçons étaient, au moment où commence cette histoire, âgés de dix ans. L'un s'appelait Paul et l’autre Julien. Celui-ci appartenait à une famille très riche ; il était fils unique, et, par conséquent, un peu choyé, un peu gâté. L'autre, . Paul était le fils du forgeron de l'endroit et l’atné

d'une nombreuse famille. Il fréquentaient tous deux l'école du village et se disputaient la première place. Une semaine, c'était Paul qui était à la tête de la classe ; la semaine suivante c'était Julien. Du reste, cette petite lutte ne les empêchait pas d’être bons amis, et après les classes, ou les jours de congé, Julien allait souvent voir ferrer les chevaux à la forge du père de Paul, tandis que ce dernier allait à son tour s'amuser fréquemment sur la grande balançoire que le père de Julien avait fait construire au bout de son verger. Cependant, malgré cette bonne amitié, il y avait quelquefois de petits refroidissements entre les deux enfants. Je vous le dis bien bas, car cela me fait de la peine, Julien avait dans le cœur un petit grain de vanité. J'aurais mieux aimer ne pas vous l’apprendre, mais il faut bien dire la vérité, surtout quand c’est pour tâcher de corriger, et Julien serait là, devant moi, que je lui dirais la chose à lui-même. Le père de Julien était riche ; il avait une belle maison, de belles voitures et un cocher tout galonné quand il sortait dans les grandes occasions. Julien était fier de cela, ce n'est peut-être pas un bien grand mal; mais il aimait quelque fois à faire parade de cette fortune, il en parlait avec un certain plaisir de-

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A l’âge de onze ans, Julien quitta l’école du village pour s’en aller à la ville faire son cours dans un collège. Cela ne lui plaisait qu’à demi, car il savait bien qu’il y a une grande différence entre l'existence du collège, renfermée entre quatre murs, et cette large vie de la campagne si pleine de mouvement, d’air et de soleil. Cependant il se consolait en songeant qu'il allait avoir le droit de porter le titre de collégien ou d’écolier et que, pendant la vacance, il s’élèverait, par ce titre et par son uniforme, au-dessus de‘ses anciens

camarades, Oh! la méprisable petite vanité qui montre encore sa tête.

Deux années se passent ; Julien a bien travaillé au collège, il faut le reconnaître: mais Paul de son côté, u’a pas paressé à l’école; il est toujours le premier de sa classe, et il achève son cours.

Un jour, Julien est à l'étude à déchiffrer une

version grecque, quand on l'appelle à la chambre du directeur, Hélas ! c'est une bien triste nou-

velle qui l'attend : son père vient de mourir d’un coup de sang et sa mère le rappelle au plus vite, Julien sentit que quelque chose se brisait dans sa vie; c'était son premier chagrin, mais il était profond. Ilse rendit en toute hâte auprès de sa mère et tous deux pleurèrent longtemps l’ami et le soutient qu’ils venaient de perdre, Pendant ce temps, le notaire réglait les affaires de la succesion et se trouvait en face d’un résultat qu'il n'aurait jamais soupçonné ; le père de Julien avait placé presque toute sa fortune dans une banque qui venait de suspendre ses paiements, et c’est probablement la nouvelle de ce désastre qui avait porté au pauvre homme le coup fatal.

Quoi qu’il en soit, il ne restait plus, tout liquidé, qu’un faible revenu à peine suffisant pour faire vivre Julien et sa mère avec la plus grande économie, Julien était atterré; mais chose singulière ce n’était pas la perte de cette vie brillante qui laffligeait : non, la douleur avait tué ou tout au moins fait fuir la vanité ; il ne pensait qu'aux privations que sa mère devait endurer et cela lui brisait le cœur. Quant à lui, il était plein de courage et décidé à travailler de toutes ses forces avec l’aide de son ami Paul, qui venait tous les jours le consoler et l’encourager. Mais un enfant

de treize ans ne peut pas faire de grands travaux.

Paul, lui, se destinait à l’agriculture, et son père le conseillait fortement dans ce sens, Quand à Julien il voulait trouver quelque état qui lui permît de gagner de suite un peu d’argent pour venir en aide à sa mère. Mais c'est précisément ce qui était le point le plus difficile à résoudre. La maison, le verger, les équipages, tout avait été vendu, et Julien et sa mère étaient installés dans une raisonnette à l’autre extrémité du village.

Après bien des tâtonnements et des discussions, il fut enfin décidé que Julien s’en irait à la ville prendre du service dans une maison de commerce. On ne lui donnait qu’une bien légère rétribution, et sà mère était obligée de payer une partie de sa pension ; mais on lui promettait davantage pour les années suivantes. Je dois vous avouer qu'il trouva la vie dure ; debout de grand matin, il lui fallait balayer et mettre tout en ordre, allumer les feux en hiver, et veiller tout le soir. Aussi; quand il arrivait à sa petite chambre pour se coucher, il tombait endormi en touchant l’oreiller. Cependant il ne se plaignait pas et travaillait courageusement. Pendant ce temps, Paul était

parti pour une paroisse voisine où il s'était engagé pour cinq ans, sur une ferme modèle. Lui aussi il travaillait beaucoup, mais c'était le travail en plein air, sain et fortifiant, qui augmente les forces plutôt qu’il ne les dépense.

Cinq années oût passé. Le père de Paul a été victime d’un accident dont il mort au bout d’une semaine, dans de grandes souffrances. Il laisse une femme et une famille de huit enfants, à part son fils aîné. Cependant avec son marteau qui battait sans cesse le fer, il avait amassé pas mal d’écus, presqu’une fortune. Cette petite fortune i] l'avait appliquée sur une belle et grande ferme qu’il destinait à Paul. Avant de mourir il avait fait venir ce dernier et lui avait dit: “Je m'en vais tout à l'heure; c’est toi qui es l’aîné, tu me remplaceras auprès de ta mère et..de tes frères et sœurs, des plus petits surtout; fais-en des honnêtes gens comme toi; promets-moi cela et je mourrai content.”

Paul promit, et il était homme à tenir parole.

Deux semaines après la mort de son père, il avait vendu la forgé et la maison du village pour s'établir avec toute la famille sur la grande ferme que son père lui avait léguée,

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De son côté Julion avait courageusement travaillé et, pendant les deux dernières années, il avait pu envoyer chaque mois un peu d'argent à sa mère. Mais une crise financière s'était déclarée, et le patron de Julien s'était vu obligé de reduire considérablement son commerce et de renvoyer plusieurs de ses employés. Julien chercha une autre place, mais la crise se faisait sentir partout, et chaque établissement avait plus d'employés qu'il ne lui en fallait. Que faire ? Chaque journée de retard compliquait la situation, Julien vint consulter sa mère et il fut décidé, après bien des larmes, qu'il irait tenter fortune aux Etats-Unis. Malheureusement, Paul, à cette époque, était en voyage ; s’il eût été là, les choses, en toute probabilité, se fussent passées autrement. -Bref, Julien partit. Pendant une année, sa mère reçut régulièrement de ses nouvelles ; il ne prospérait pas, mais il était encore plein d'espoir. Sa dernière lettre était datée d’une ville du sud ; après cela, on n'eut plus aucune nouvelle, et tout le monde le crut mort, Seule, sa mère, en dépit de toutes les apparences, ne pouvait se résigner à croire à un si grand malheur,

Il y avait huit ans que Julien était parti. Un soir de mars, sur les dix heures, Paul entendit

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