‹ Mélanges [microforme]Chapitre 19 sur 22 · FRE ER NS REG · texte numérisé non relu

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frapper à sa porte. Il se leva et s’empressa d'aller ouvrir. En projetant au dehors le rayon de sa lampe, il aperçut, assis sur le perron, un homme mal vêtu et qui semblait brisé par l’âge et par la maladie. Il voulut l’interroger, mais l'étranger restait muet, il semblait paralysé. Paul le prit dans ses bras et le porta dans la cuisine où il le plaça dans une grande chaise près du poële qui jetait encore une douce chaleur ; puis il lui fit avaler quelques gouttes d’eau-de-vie qui le rani-

. mèrent un peu sans cependant lui rendre la parole.

Peu à peu, néanmoins, l'étranger sembla s’éveiller de sa torpeur, sa pâleur devenait moins livide ; enfin, faisant un effort, il s’écria :

— Mon pauvre Paul !

— Julien ! s’écria à son tour Paul, est-ce bien toi ! 4

Hélas ! oui, c'était le pauvre Julien qui arrivait dans cet état, pauvre, malade, brisé. Il n'avait pas voulu aller frapper à la porte de sa mère, de peur de lui faire éprouver un choc trop violent, dans la crainte aussi, peut-être, de trouver la maison vide.

Paul ne voulut pas, pour ce soir là, l’interroger ; il vit qu’il avait besoin d’un repos immédiat. Il

l’établit donc dans un bon lit et ne le quitta qu'après l'avoir vu profondément endormi.

Le lendemain, de très-bonne heure, Paul alla prévenir la mère de Julien et, lorsque ce dernier s'éveilla, il trouva sa mère à son chevet.

Après les premiers épanchements, il raconta son histoire ; c'était, hélas ! l’histoire d’un grand nombre des nôtres. Incapable de trouver un travail lucratif, à cause de la guerre de sécession qui venait d’éclater entre le Nord et le Sud des Etats-Unis, il avait pris du service dans l’armée, et avait fait presque toute la campagne. Blessé dans un engagement, il avait été fait prisonnier et interné dans la terrible prison d’Andersonville, dont les horreurs, aujourd’hui même, ne sont pas encore oubliées. Il avait passé quatorze mois dans cet enfer où, chaque jour la faim, la soif, la misère et les privations de toutes sortes emportaient un prisonnier sur quatre. Il avait vécu comme les autres, —si cela s'appelle vivre, —dans des trous pratiqués dans le sol pour

se garantir des ardeurs insupportables du soleil

pendant le jour, et de l'humidité glaciale qui tombait pendant la nuit. Pour toute nourriture, les prisonniers n’avaient, par jour, chacun, qu’un demiard de farine grossière de mais ; ils étaient

obligés de délayer cette farine dans des vases de glaise sèche, qu'ils fabriquaient eux-mêmes et n'avaient pour la cuire que les rayons du soleil. Pour boire, ils prenaient l’eau d’un petit ruisseau qui passait dans le milieu de leur enclos et qui servait en même temps d’égoût ! !

Enfin, au bout de quatorze mois, comme nous venons de le voir, la proclamation de la paix avait permis à Julien de sortir de ce lieu épouvantable. Il avait été conduit dans un hôpital où il avait passé six mois, et où on lui avait donné de l'argent après sa guérison, pour lui permettre de se rendre jusqu’à la frontière. De là, il était venu à pied, mal vêtu, et par des chemins horribles, ce qui l'avait réduit de nouveau à un état de faiblesse extrême.

Mais, une fois transporté au logis de sa mère grâce aux bons soins de celle-ci et à l'amitié de Paul qui se manifestait sous les formes les plus délicates, il se rétablit promptement, et dans les premiers jours de juin, il put, avec sa mère, aller faire d’assez longues promenades dans la campagne . dont l’air pur contribuait beaucoup à le fortifier.

Au mois de juillet, il reçut du ministère de la guerre, de Washington, les arrérages de sa solde,

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vour tout le temps qu’il avait passé en captivité. Ce n'était pas une forte somme, euvirons trois cents dollars ; mais c'était, dans les circonstances actuelles, un secours précieux.

Julien avait maintenant vingt-six ans; il lui fallait embrasser une carrière quelconque et se décider au plus tôt. C'est ici que Jes conseils et la bonne amitié de Paul vinrent encore à son secours,

Il y avait dans le voisinage, une assez bonne ferme qu'on pouvait obtenir à des conditions faciles, Paul conseilla à Julien de l'acheter,

—Crois-moi, lui dit-il, l’agriculture est toujours la carrière la plus sûre et la plus tranquille, sans compter qu’elle en est une des plus honorables, Pour ce qui est de la somme nécessaire, tu possèdes déjà trois cents piastres, moi, je fournirai le reste que tu me rendras lorsque tes affaires seront dans un état plus prospère. Il est inutile de faire des objections, ajouta-t-il, en voyant que Julien ouvrait la bouche pour parler; cette avance ne me gêne aucunement, et entre de vieux amis comme nous, tu comprends, la chose est toute naturelle. À moins, toutefois, que tu ne te sentes aucun goût pour la culture...

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