Si scires donum Dei ( Joann., iv
l'action individuelle dans l'éducation chrétienne 101
de bourgeois répondent tous dignement à ce que leur éducation coûte à leurs pères 1 Trouve-t-on qu'après dix ans de collège, ils aient tous bien employé les dix ou quinze mille francs sacrifiés à leur développement intellectuel et moral ? Néanmoins, quel est le père qui oserait regretter ce sacrifice ? N'est-ce pas assez, pour lui en faire un devoir, d'une probabilité de succès garantie par l'expérience'? Et cependant, avec la somme qui suffirait à peine à l'éducation d'un enfant de la classe aisée, on pourra, pendant trois ans, faire un bien sérieux à des centaines d'enfants du peuple. Ainsi nous affirmons bien haut le résultat des grandes œuvres ; mais nous déplorons en même temps l'effet de ce préjugé qui dédaigne les efforts concentrés sur un petit nombre.
Si l'opinion égarée ou distraite consentait à honorer d'un examen sérieux la question que nous posons en ce moment; si l'utilitépossible de quelques œuvres tendant à créer de petits centres fortement chrétiens, par l'effort de Véducation individuelle % avait cette bonne fortune de
1. Les auteurs du présent écrit ne se sont pas bornés à formuler ce vœu: ils ont voulu tenter l'entreprise pour l'éducation chrétienne de quelques enfants d'ouvriers, La forme extérieure de l'œuvre, encore nouvelle à Paris, est celle qui est connue dans plusieurs villes de province sous le nom de pension cVapprentis. Elle consiste à recevoir des enfants de douze à quatorze ans, qu'on place en apprentissage chez des patrons choisis : pendant la journée ils sont à l'atelier ; le soir, ils rentrent à la maison, où ils trouvent, avec le vivre et le couvert, l'instruction profesfionnelle, mais surtout l'éducation chrétienne. Depuis deux ans déjà, une maison de famille a été ouverte pour une vingtaine d'apprentis dans un local provisoire ; et ces deux années d'essai nous ont pleinement encouragés à faire passer dans la pratique les principes de l'éducation individuelle. Si la hardiesse est une preuve de foi, et si la foi est un gage de succès en même temps qu'un titre à la sympathie des âmes généreuses, il nous sera permis de dire ici que nous avons fait œnvre de hardiesse et de foi en acquérant récemment un terrain dans un quartier extrême de Paris, avec l'espoir d'y élever une maison spéciale d'éducation ouvrière sous le nom d'école industrielle catholique. Une souscription est ouverte sous les auspices de M. l'abbé Chevojon, curé de Saint-Ambroise, fondateur de l'œuvre et principal promoteur de l'entreprise. Déjà une somme assez notable a été réunie, et nous atten-
n'être point écartée tout d'abord par une îin de non-recevoir inexplicable, peut-être une conviction favorable ne tarderait pas à s'établir, la sympathie suivrait la conviction, et le bien que nons espérons deviendrait possible du jour où il serait compris et désiré par plusieurs.
C'est surtout pour l'éducation de la classe ouvrière que cette sympathie efficace des gens de bien serait nécessaire. L'éducation secondaire trouve, dans les ressources de la classe à laquelle elle s'adresse, les moyens matériels d'action dont aucune œuvre de ce genre ne saurait se passer. Aussi l'essai dont nous parlons a-t-il été déjà tenté dans cette sphère. Sans parler du prêtre vénérable qui fondait, il y a trente ans, avec le concours et les encouragements des noms les plus considérables de la France catholique^, un collège primitivement destiné à la formation humaine et chrétienne d'un groupe choisi de quarante élèves, ces dernières années ont vu naître à Paris, sur les deux rives de la Seine, deux établissements d'un genre tout nouveau 2, dont toute la raison d'être est dans Faction individuelle des directeurs sur les élèves ; là, de jeunes prêtres pleins de talent dévouent leur vie tout entière à la jeunesse, sans que leur temps soit pris ni par la classe qui se fait au lycée, ni par la surveillance des études qui est confiée à des maîtres laïques ; ni par la discipline des dortoirs, puisque les enfants retournent chaque soir dans leur famille ;ils se réservent
dons de la voir se doubler, avant de recourir à l'emprunt pour l'exécution de notre dessein.
Le lecteur s'expliquera par là pourquoi, dans cet exposé de principes relatifs à l'éducation, notre pensée se porte toujours de préférence sur l'éducation des enfants d'ouvriers.
1. L'abbé A. L., fondateur de l'Institut de Sainte-Marie, dans l'ancienne rue du Pot-de-Fer, — M?"" Parisis, M. de Vatimesnil, M. de Falloux, MM. Taillefer, Lenormant, Le Play, Michel, Lalanne, etc., comptaient parmi ses coopérateurs et ses amis.
2. L'école Bossuet et l'école Fénelon, dirigées par MM. les abbés Thenon et Girodon.
l'action individuelle dans lédugation chrétienne 103
seulement, avec la direction spirituelle, la récréation et les répétitions, afin d'atteindre le cœur de l'enfant à l'instant où il s'épanouit, et son intelligence à l'heure où elle se recueille dans une réflexion intime et personnelle.
Nous avons cité ces œuvres parisiennes, parce que nous les connaissons mieux; il est probable qu'elles ne sont pas les seules expressions d'un besoin moral chaque jour plus vivement senti ^ Mais il est clair aussi que de semblables secours seraient plus nécessaires encore à l'enfance ouvrière. Plus le genre d'éducation dont nous parlons se rapproche de ce qui devrait être par excellence l'œuvre de la famille, plus il sera urgent d'y recourir là où manquent davantage les loisirs, les lumières, les vertus essentielles à l'éducation de famille. Et qui dira, sous ce rapport, les nécessités pressantes de l'enfant de l'ouvrier? On se plaint devoir cette classe delà société échap-
1. Il n'est pas hors de propos de mentionner ici la Maison-Paiernelle, établie, près de Tours, par un des hommes qui ont le mieux mérité de la jeunesse. L'institution de M. de Metz présente plutôt des contrastes que des rapprochements avec celles que nous citions tout à l'heure. Là. on cherchait les sujets d'élite; ici l'on appelle à soi le^ incoy'rigibJes. ]jà on comptait sur l'influence mutuelle comme sur un moyen de développer les natures choisies ; ici Ton emploie l'isolement comme un moyen de dompter les natures rebelles. Mais il est à remarquer que, dans ce travail de réforme morale, M. de Metz attend tout de l'action individuelle. Rompant avec une tradition ancienne, qu'il avait lui-même suivie, non sans un remarquable succès, dans la célèbre fondation de Metlray, il a compris qu'il y avait autre chose à faire que de grouper la jeunesse indocile sous le joug uniforme d'une discipline inflexible. Pour les enfants de la classe aisée qui ont pris leur parti de la résistance, le suprême châtiment du collège, l'expulsion, était devenue un but habilement et audacieusementpoursuivi. Il leur a fermé cette porte, en leur ouvrant celle de la. Maisoji-Palernelle. Là, un maître spécial est attaché au soin de chaque enfant ; il le visite dans sa solitude, le console dans son ennui, dirige ses travaux ; il accueille la première expression de son bon vouloir pour l'encourager et le porter plus loin; l'enfant ne tarde pas à remarquer la proportion qui s'établit entre les progrès du son amendement et ceux de son bonheur, et bientôt une transformation merveilleuse apporte à la famille une consolation inespérée.
per chaque jour davantage aux influences religieuses et morales; et l'on ne réfléchit pas que l'éducation lui manque, qu'un père toujours absent du foyer, une mère toujours absorbée par les soins du ménage ; que des parents dont toute l'instruction se borne aux souvenirs lointains d'une enfance bien négligée peut-être, suffiraient, à la rigueur, à maintenir leur enfant dans le bien au sein d'une société tout imprégnée de christianisme, mais qu'ils n'ont rien de ce qu'il faut ni pour lutter eux-mêmes, ni, bien moins encore, pour armer cet être fragile contre la conspiration de tout ce qui séduit, entraine et corrompt, au sein d'un monde qui ne veut plus de l'Evangile.
Et quand ce besoin des âmes se révèle aussi impérieux, aussi pressant, on refuserait d'y satisfaire, sous prétexte que le nombre nous déborde, que nos efl'orts tendraient, tout au plus, à retirer quelques gouttes d'eau de l'océan? Ah! le grand nombre vous décourage! Eh bien! c'est pour cela qu'il faut vous borner au petit nombre ! Ah! ces gouttes d'eau vous semblent peu de chose ! Mais chacune d'elles a tout le prix d'une âme ! Et l'océan d'où vous les retirez, c'est l'abîme delà corruption et du malheur éternel !
D'ailleurs, il ne s'agit pas d'abandonner le grand nombre à une perte irréparable, mais bien d'aviser au moyen le plus efficace de le sauver. Ce moyen, nous croyons qu'il se trouve surtout dans la culture des âmes choisies, destinées à rayonner à leur tour dans le milieu social qui les attend.
Qui dira l'influence d'une âme énergique, éclairée, convaincue 1 N'est-elle pas tôt ou tard maîtresse de celles qui l'abordent? Et, s'il en est ainsi, une œuvre d'éducation qui lancerait chaque année dans la circulation sociale une dizaine de chrétiens fermes et résolus, entre lesquels peut-être il s'en trouverait un d'une portée plus haute et
l'action individuelle dans l'édl cation chrétienne 105
clïine trempe plus vigoureuse encore, une telle œuvre mériterait-elle les dédains qui s'adressent aux entreprises mesquines, aux tentatives avortées ? Ne voit-on pas que ces petits centres de vie morale A^ont étendre et multiplier leur action, qu'il se fera bientôt comme une trouée dans la masse, et que les disciples de l'éducation individuelle deviendront peu à peu les apôtres de la multitude? Oui certes ; il en sera ainsi, pourvu que chacun d'eux ait reçu de ses maîtres une forte empreinte de christianisme, pourvu qu'il sorte de leurs mains armé de toutes pièces et prêt à la lutte. Tout revient donc à ceci : former, une à une, des individualités vertueuses.il nous reste à indiquer brièvement les moyens qui nous semblent les plus propres à cette fin.
Le premier et le grand moyen, c'est le choix des personnes. Choix des éducateurs d'abord : l'œuvre dont il s'agit est un ministère chrétien, sacerdotal entre tous ; outre une connaissance approfondie et pratique des plus intimes secrets de la viechrétienne, il exige une vocation, un attrait, des aptitudes morales, un courage, une persévérance capable d'élever celui qui l'embrasse au-dessus des difficultés et des découragements qui, sans cela, ne manqueraient pas de l'accabler. Il y a, dans ce travail, beaucoup de peine etpeu de gloire; le résultat est incertain, il se fait longtemps attendre, il prépare plus d'une déception amère; en attendant, il faut s'attacher au devoir austère, supporter les défauts de l'enfance, en interroger attentivement les tendances, en surveiller les écarts, et, quand le succès semble couronner tant d'efforts, reprendre sur une terre nouvelle le labeur d'une pénibleculture. Peu d'hommes sans doute seront prêts pour cette tâche ;
mais un petit nombre y suffirait, et jamais occasion plus belle ne fut offerte à un cœur chrétien de se sacrifier à Dieu en se dévouant aux âmes.
Avec le choix des maîtres, il faut placer au premier rang, parmi les moyens de succès, le choix des disciples. Nous ne saurions trop le redire : il s'agit de former de petits groupes d'élite ; or la maxime antique : rien ne se fait de rien^ trouve dans l'ordre moral une juste application. On ne greffe pas la vertu sur des natures nulles ou vicieuses. L'action de la grâce suffit à donner à ces âmes vulgaires le nécessaire du salut; elles pourront gagner le ciel, elles ne seront jamais le sel de la terre. Mais quoi! Demanderons-nous la perfection acquise à ceux qui doivent apprendre de nous à l'acquérir? Assurément non : ce qu'il faut, c'est de trouver, dans les sujets par nous choisis, des aptitudes qui promettent la fécondité à nos efforts.
Il faudrait d'abord que l'enfant eût reçu de ses parents une première teinte d'éducation chrétienne. Rien ne remplace cette couche primitive de foi que dépose, sur une conscience à peine éclose, la tendresse religieuse d'une mère. Quand une âme porte cette première trace de Dieu, il est toujours possible de la former aux vertus chrétiennes ; quand ce bonheur lui a manqué, il sera toujours difficile d'en suppléer le bienfait. Mais où trouver maintenant de ces foyers vénérables, où les mains de la mère dirigent encore vers l'image bénie du Sauveur les premiers regards et les premiers baisers de l'enfant? Sans doute le nombre en décroît chaque jour dans les agglomérations ouvrières de nos grandes villes. Toutefois il s'en trouve encore. La visite d'un malade, les secours donnés à une pauvre famille, la confession, les catéchismes, toutes les formes du ministère sacerdotal fournissent au prêtre attentif quelqu'un de ces hasards
l'action individuelle dans l'éducation chrétienne 107
heureux, qui lui révèlent, dans un coin obscur de la cité, le trésor caché d'un intérieur chrétien, et, dans cet asile, la présence d'un enfant qui a grandi à l'ombre de la foi paternelle, et que les nécessités de la vie vont livrer à l'action corruptrice de la rue et de l'atelier.
Voilà celui qu'il faut choisir. Mais peut-être s'offrira-t-il trop rarement à votre choix. Alors prenez ailleurs ceux en qui vous trouverez du moins ces conditions essentielles : une nature honnête, franche, douée de ressort moral, une intelligence déjà en possession d'une instruction commune en matière religieuse. Enfin que, du jour où cette jeunesse choisie franchit le seuil de la maison qui la doit abriter, elle sache ce qu'on attend, ce qu'on veut d'elle. A quoi sert de dissimuler le but? Il s'agit de faire des hommes de foi, des chrétiens ; et l'enfant doit connaître le but où ses maîtres dirigent ses pas.
C'est ici le lieu d'indiquer sommairement les principaux procédés de la véritable éducation chrétienne. Nous n'avons pas la prétention de rien dire de nouveau^, mais nous ne pensons pas non plus qu'il soit inutile de rappeler des principes ici tombés en oubli, là redoutés comme un fardeau trop lourd à la faible vertu des jeunes gens, ailleurs employés avec de telles réserves et d'une main si timide qu'ils en perdent le meilleur de leur efficacité.
De quoi s'agit-il donc ? De ces choses très connues et très simples, qui s'appellent la lecture spirituelle et la méditation, Vexamen de conscience et l'aveu ou la coulpe, la direction, l'amitié.
La lecture spirituelle est destinée à l'instruction de l'âme chrétienne. Elle expose et commente le code de cette vie
1. Quand M. Timon-David, de Marseille, publiait son livre de la Direction des œuvres de jeunesse, tout en ne faisant que résumer les enseignements des anciens et des maîtres, il rendait à ses collègues dans l'apostolat de la jeunesse un service signalé, dont ils n'ont pas cessé de lui être reconnaissants.
qu'on a si bien appelée intérieure^ par opposition à la vie du dehors. Celle-ci est tantôt la vie des sens, tantôt la vie de l'homme intellectuel, tantôt la vie de l'homme social ; mais elle est toujours, même quand elle se recueille dans le silence de l'étude, elle est toujours, en quelque façon, une vie du dehors, parce qu'elle est extérieure à ce sanctuaire intime où Dieu parle à l'âme et lui communique sa propre vie.
Or, la vie intérieure ne se devine pas ; elle est une science et un art, elle a besoin d'être enseignée. Le premier livre venu où il est parlé de devoirs religieux ne donne pas la matière d'une lecture spirituelle^ Mais, ce livre trouvé, on ne saurait dire tout le fruit qu'en retira une âme de bonne volonté, ni combien cet enseignement suivi lui épargne d'efforts mal employés, de découragements ou d'erreurs.
A la lecture spirituelle, il faut joindre la méditation^ dont elle est l'aliment. La méditation joue dans la vie chrétienne le rôle de la réflexion dans la vie d'étude. Ce qu'on a recueilli sur les lèvres ou dans les écrits du maître, on travaille à se le rendre personnel, pour arriver à une conviction forte et féconde.
Grâce à ces deux premiers exercices, le disciple arrivera vite à cette persuasion que tout,- dans sa vie, doit converger vers le but unique de son perfectionnement moral. C'est alors que l'examen de conscience se présentera à lui comme un moyen puissant d'y atteindre. Du moment qu'il
1. La Perfection chrétienne, de Rodriguez, nous paraît, entre autres, atteindre ce but. Il conviendrait seulement d'en élaguer des histoires surannées et des applications trop spéciales aux religieux de la Compagnie de Jésus.
2. Cette méditation doit et peut être très sérieusement faite. M. Allemand et M. Timon-David assurent tous deux, pour en avoir fait une longue expérience, que les enfants et les jeunes gens sont parfaitement capables de méditer, d'après une quelconque des méthodes indiquées par les maîtres de la vie spirituelle.
l'action LNDIVIDUELLE DANS l'ÉDUGATION CHRETIENNE 109
ne marche pas au hasard, qu'il sait où sa vie le mène, il doit se demander fréquemment s'il n'a pas perdu la route et s'il s'oriente fréquemment vers le terme. Cette réflexion, ce regard intérieur ne dépassent pas les facultés morales de l'enfance; c'est Toeuvre de l'éducation chrétienne d'en faire contracter aux âmes la vigoureuse habitude.
Et lemarquons que cet examen doit entrer dans les plus grands détails; il ne suffit pas qu'il porte sur les fautes de la journée : de temps en temps du moins, il faut qu'il s'arrête sur le progrès des vertus ou des défauts, sur la pureté des intentions, sur la valeur des dispositions morales. Qu'on ne taxe pas ces choses de puériles. Des hommes supérieurs en ont reconnu l'importance, en ont adopté la pratique % et l'on peut dire que, sans leurs secours, il n'y a de perfection ni humaine, ni chrétienne. Le moraliste éminent que nous avons déjà cité a parlé de Yexamen en homme qui en comprend la valeur^ : ... « Yexamen de conscience : ne sourions pas de « ce mot. Des hommes comme Sénèque ont recommandé « cette pratique, la plus fortifiante qui soit au monde. « Cette obligation de rentrer en soi-même à de certains « intervalles et d'interroger le dernier fond de l'être, ce « fond qui échappe au regard et à l'appréciation des « hommes ; une scrupuh-use surveillance qui s'exerce sur « la naissance et le développement des penchants, sur la « complicité secrète de l'âme pour le mal ou sur la mol- « lesse de la répression; un vif désir d'être sincère avec
1. On peut voir dans la Vie de Franklin, par M. MIG^-ET, la formule d'examen de ce grand homme.