‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 15 sur 54 · Caro. loc. cit · texte numérisé non relu

Caro. loc. cit

direction. Le directeur n'est pas le même que le confesseur. On doit à l'un l'aveu des fautes, à l'autre la confidence des peines secrètes et des troubles. L'un aie pouvoir d'absoudre, l'autre n'a que le pouvoir de conseiller. L'un est, si je puis dire, le ministre impersonnel de Dieu, l'autre est un ami supérieur, c'est à la fois un confident et un maître. »

Soutenu par ce confident et guidé par ce maître, l'enfant marchera sûrement à la lumière de sa conscience. Mais plus il avancera dans le chemin, plus il rencontrera souvent le sacrifice, qui est la loi de la vie morale. L'énergie de sa nature ne saurait suffire à le lui faire embrasser, du moins avec cette constance sans laquelle il n'y a pas de résultat durable : la foi, la grâce, l'amour de Jésus- Christ doivent s'unir pour former en lui ce composé merveilleux dont le christianisme a le secret : Vesprit de sacrifice. On ne cherchera pas à y fournir un aliment par les tracasseries multipliées de la règle. Non, car il s'agit de préparer à l'âme une force pour les combats de la vie réelle; pourquoi donc recourir à des difficultés factices qui mécontentent la raison, tout en fatiguant la volonté? Bien loin de prodiguer les interdictions et les barrières, la règle devra, au contraire, à la faveur du petit nombre, se rapprocher autant que possible de la forme commune de la vie et réduire ses exigences de telle sorte que la nécessité s'en fasse sentir d'elle-même au bon sens de ceux qu'elle atteint. Mais en dehors des prescriptions superflues, quel vaste champ ne reste pas ouvert, dans la vie de chaque jour, à la pratique du sacrifice? D'ordinaire on a peur d'en prononcer le nom, d'en formuler la loi; on ne croit pas les âmes d'enfants capables d'en porter la rigueur; on aime mieux leur dissimuler le côté pénible du devoir, on essaie de leur persuader que le plaisir est pour eux là où ils redoutent la peine. Efforts

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perdus, fraude inutile : l'enfant est clairvoyant, il ne se trompe pas sur ce qui lui plaît ni sur ce qui lui coûte ; mais il est capable de sacrifier l'un et d embrasser Tautre. Dites-lui franchement ce que Dieu lui demande ; initiez-le au mystère de la croix, proposez-lui de suivre Jésus-Christ par le chemin qu'il a ttacé, celui de l'abnégation et de l'oubli de soi : la sublimité de ce précepte trouvera un écho dans la générosité de son âme et y allumera la noble passion du sacrifice.

Telle est la pratique de la Direction spirituelle. Par elle certaines âmes privilégiées, cédant à une forte et sage impulsion, parviennent jusqu'à l'héroïsme. Mais ce qu'on ne saurait manquer d'obtenir par ce moyen, c'est du moins ce niveau commun de bonne volonté qui crée, dans une réunion de jeunes gens, une émulation générale de foi et de vertu.

Au sein d'une telle famille d'enfants chrétiens, comment resterait-il une place pour ce fléau qu'on appelle V esprit écolier? Défiance à l'égard des maîtres, haine du règlement, ligue permanente contre l'autorité, organisation de la paresse, de la dissimulation, du mensonge, tels sont les éléments qui composent ce mélange odieux, bien fait assurément pour décourager le zèle des pères de l'enfance. Mais d'où vient un si grand mal? Assurément il a sa racine dans les penchants mauvais de la nature humaine et dans cette fermentation funeste qui s'établit spontanément par le contact des vices individuels. Toutefois n'est-il pas permis d'ajouter que si tant d'enfants, entrés bons et droits au collège, deviennent, en peu de temps, victimes de cette influence perverse, c'est faute d'avoir trouvé dans ceux qui les dirigent une ouverture pour y répandre les sentiments vrais de leur âme? Absorbés, malgré eux, par le soin du nombre et par la préoccupation des études, les maîtres ont laissé le cœur du

nouveau venu dans l'isolement le plus complet et le plus douloureux; en même temps ses moindres démarches étaient placées sous la surveillance d'une règle sévère, sous la sanction d'une discipline impersonnelle et rigoureuse : comment cette âme, déjà préparée à la révolte, n'aurait-elle pas accueilli les avances de ceux chez qui la haine a déjà remplacé, depuis longtemps, la naïveté de leurs premiers chagrins^

Mais si le maître est un père toujours accessible aux confidences de ses enfants; si la punition est rare, juste, personnelle, librement consentie par le coupable à la suite d'un libre aveu; si tous les camarades qui entourent le nouveau venu sont eux-mêmes, et bien plus que lui, dans des rapports de franche intimité avec celui qui commande au nom de Dieu, l'esprit écolier ne saurait naître et grandir, car c'est une plante vénéneuse qui ne croît point sur la terre de la confiance .

Un dernier mot, et nous avons achevé l'indication sommaire des moyens d'éducation. Il s'agit de l'amitié chrétienne.

L'amitié, moyen d'éducation ! Voilà qui pourra sembler un paradoxe aux praticiens de l'éducation collective. Et certes, sous ce beau nom, il s'est abrité tant d'abus; le vrai, en cette matière, est si difficile à discerner du faux, le sérieux du frivole ; la pratique de l'amitié est si peu en harmonie avec les habitudes et le mécanisme de la vie commune; enfin la surveillance en est si délicate, si odieuse et si malaisée qu'on s'explique, en quelque manière, les répugnances instinctives des hommes d'éducation pour tout ce qui tend à créer entre élèves des liens plus intimes et plus particuliers. Mais quoi? Pour bannir le nom, supprimez-vous la chose? Pour craindre les abus, annulerez-vous tout un côté, et des meilleurs, de la nature humaine? Persuaderez-vous à des enfants que ce qui

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est bon^ utile, honorable en dehors du collège, ne saurait être, sur les bancs, qu'un intolérable désordre? Et, si vous ne persuadez pas leurs esprits, ferez-vous autre chose, par la rigueur des prohibitions, que de les pousser à la révolte et de les entraîner, de dépit, dans les abus vraiment dangereux de la chose que vous voulez proscrire?

Mais laissons la critique, toujours plus aisée que Fart, et revenons à notre sujet. Pour nous, les difficultés sont singulièrement amoindries : le petit nombre de nos élèves, la douceur de la règle, les habitudes de confiance et de franchise, l'esprit chrétien qui préside à tout, voilà bien des garanties inconnues aux maisons d'éducation publique. Dans ces conditions toutes spéciales, que nous supposons réalisées, l'amitié va devenir un moyen de formation. Elle transforme les meilleurs de nos disciples en coopérateurs de notre zèle; non pas qu'on les invite à simuler une sympathie factice, pour gagner la confiance d'un camarade; non, il s'agit d'une amitié véritable, qui doit naître spontanément, sous peine d'encourir le reproche d'hypocrisie. En dehors de cette liaison, il y aura toujours l'esprit de charité qui s'impose au nom du christianisme; c'est là le seul lien nécessaire, obligatoire entre les membres de la famille d'adoption. Mais si la sympathie des caractères fait naître entre deux enfants un sentiment plus intime, il leur appartient de l'accueillir comme un don de Dieu, et de le relever aussitôt par le désir d'en faire un moyen de perfectionnement réciproque. On s'aime parce qu'on s'aime, et non parce qu'on a résolu de s'aimer ; mais on se sert de cette aff'ection pour se soutenir et s'aider dans le bien. L'amitié est un crédit puissant, elle donne le droit de demander, d'exiger en son nom : le meilleur des deux amis s'en servira pour demander, pour exiger ce qui doit rendre son ami meilleur. L'amitié est une communication parfaite ; elle met en

commun les pensées, les sentiments, les désirs et fait chacun des deux amis riche de la richesse des deux. La mutualité dans l'enseignement a produit des merveilles*: ^t l'on rejetterait de parti pris la mutualité dans l'éducation'? Non, ne rejetons aucune des forces vives que le Créateur a mises dans les âmes ; mais plutôt soumettonsles à la direction de la conscience, à la surveillance de la sagesse, à l'impulsion de l'amour de Dieu. Par là nous aurons atteint, du plus près possible, à la perfection de l'éducation, œuvre naturelle et surnaturelle tout ensemble, puisqu'elle a pour objet de développer la nature, et pour mission de l'élever au-dessus d'elle-même jusqu'à ce niveau supérieur où Dieu lui-même nous communique sa vie.

Il faut conclure ces réflexions. Tous les temps appartiennent au Christ; notre temps doit lui appartenir. A nous de le lui gagner. Mais que sommes-nous dans ce siècle, nous, les hommes de l'Évangile? Le siècle n'a pas besoin de nous pour vivre, pour marcher dans la voie de la science, de l'industrie, de la richesse : mais ce qui ne peut se passer de nous, ce sont les âmes. Saisissons les âmes des savants et des travailleurs, et, comme les âmes sont individuelles, prenons-les une à une, versons-y la foi, nourrissons-y l'amour. Un jour peut-être le monde se réveillera chrétien, chrétien par la force du nombre et par la grâce de l'éducation individuelle.

1. On se rappelle les résultats immenses obtenus par l'enseignement mutuel, que l'abbé Gauthier inaugurait en Angleterre, puis importait en France, au commencement de ce siècle.

C'est l'erreur héréditaire de tous les partis, qu'un mouvement politique porte au pouvoir, de croire que le salut de la patrie dépend du triomphe de leurs opinions particulières. Rien de plus naturel que ce raisonnement : (( Puisque le pays, mécontent du régime que nous remplaçons, nous a choisis pour le remplacer, c'est apparemment que nos idées sont les idées du pays. Hâtons-nous donc de les appliquer. De tous nos livres, dissertations et systèmes, vite, faisons des décrets ! L'opinion est si changeante ! demain peut-être elle aura tourné contre nous : mais du moins nos lois resteront et le pays sera sauvé. »

Oui, ce raisonnement est naturel, parce que lamourpropre, la naïveté, l'outrecuidance le sont aussi. Mais il est permis de s'étonner que des esprits distingués n'aient pas encore appris à en reconnaître la fausseté.

Si la liberté, les droits du peuple, la garantie des intérêts de tous sont quelque chose ; si le bien public est la véritable raison du pouvoir; si toutes les idées qu'on a coutume aujourd'hui de rattacher au nom de République, mais qui sont, à bien prendre, le fonds commun de tout gouvernement honnête, ne sont pas de vains mots, le rôle df^. l'autorité n'est pas de servir d'instrument à mes-

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