‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 16 sur 54 · Ch. Douniol, libraire-éditeur, à Paris, novembre · texte numérisé non relu

Ch. Douniol, libraire-éditeur, à Paris, novembre

sieurs tels et tels, pour imposer à la nation l'application des théories qui leur sont chères, mais bien de favoriser le libre jeu des institutions nationales, le libre exercice de l'activité privée, la libre expression des tendances et des opinions particulières, sous la garantie de la paix publique et du respect de la Loi.

Si un parti perd le pouvoir, c'est qu'il a manqué à ce programme au profit de ses vues et de ses désirs ; si un autre parti est appelé à gouverner en sa place, c'est pour mieux jouer le rôle impersonnel que l'autre n'a pas su comprendre ou accepter.

Si les hommes du 4-septembre ont prétendu fonder la République en France, ils devaient, avant toute chose, donner l'exemple de ce désintéressement nécessaire. S'ils se contentaient d'un titre provisoire et d'une mission de défense nationale, l'obligation devenait pour eux plus étroite encore d'éviter tout ce qui pouvait ressembler . à une intervention personnelle et égoïste dans les affaires intérieures du pays.

L'ont-ils fait ? Ce n'est pas ici le lieu de poser et de résoudre cette question générale. Mais puisque, contre tout droit et contre toute attente, des hommes, chargés uniquement de chasser l'étranger, ont mis la main sur les intérêts sacrés de l'enseignement populaire ; puisque, parmi les inquiétudes d'un siège, dans la capitale devenue un camp, ils ont trouvé le loisir et pris la liberté de s'occuper des écoles, il appartient à tous les citoyens de juger leur conduite, et l'appréciation de ce qu'ils ont fait en cette matière ne saurait être indifférente à personne.

La question scolaire a été soulevée dans plusieurs arrondissements de Paris ; mais on ne saurait disputer au XI^ le double honneur d'avoir, le premier, servi de théâtre au zèle intolérant des ennemis de la liberté, et

d'être le seul dans lequel les mesures annoncées ailleurs avec éclat aient été enlièrement exécutées.

Lors deFinvestissement de Paris, vers le milieu du mois de septembre, toute pensée, toute activité était tournée vers l'ennemi ; la situation intérieure ne comptait plus, toute vie semblait suspendue, il n'y avait plus que la défense. Mais une tension aussi forte ne saurait être de longue durée. Une population de deux millions d'âmes ne peut pas vivre comme une armée ; une foule de détails la rappellent chaque jour au sentiment de besoins très divers, qui, pour n'avoir pas trait aux choses de la guerre, n'en sont pas moins impérieux. De ce nombre est l'éducation de l'enfance.

Que faire de ce peuple d'enfants parisiens, presque doublé par l'immigration des campagnes ? Fallait il prolonger indéfiniment l'oisiveté stérile qui le livrait à tous les périls de leur âge % Déjà de toutes parts le sentiment public réclamait contre cet abus, et le Gouvernement de la défense ne fit que répondre au vœu général, lorsque, dans les derniers jours de septembre, il invita les maires à pourvoir au plus tôt à la réouverture des écoles, à s'occuper même d'en multiplier le nombre.

Les instituteurs communaux du XI« arrondissement avaient reçu de la mairie l'avis d'ouvrir leurs cours le lundi 3 octobre, et tous se préparaient à le faire, lorsque, le 30 septembre au soir, une affiche blanche vint étaler sur les murailles cette étrange notification :

« La municipalité du XP arrondissement a décidé à « l'unanimité que, à partir de ce jour, l'enseignement (f donné aux enfants, dans les écoles de cet arrondisse- « ment, sera purement laïque.

« Les instituteurs seront choisis en dehors des corpo- « rations religieuses.

« Un avis fixant le jour de l'ouverture des classes sera « prochainement publié. »

Il y avait dans ces quelques lignes plus d'un sujet d'étonnement.

Avant tout, qu'était-ce que cette municipalité ? Depuis le 4 septembre, Paris avait un maire siégeant à l'hôtel de ville. (Cette magistrature éphémère, disons-le en passant, aurait aussi bien fait de ne point naître, quelles que soient les fleurs dont le Journal officiel se plaisait naguère à orner sa tombe.) Le maire de Paris avait nommé, dans les vingt arrondissements, des maires et des adjoints provisoires. Le XP arrondissement en était à son troisième magistrat depuis trois semaines. Mais jamais il n'avait été question, là ni ailleurs, d'une municipalité formant conseil, et pouvant décider à l unanimité quelque chose. M. Mottu avait bien pu grouper autour de sa personne une commission de seize membres, pour s'occuper de boucherie, d'équipement ou de toute autre chose. Mais la volonté du citoyen-maire ne suffisait pas pour conférer à ce groupe d'individus les attributions d'un conseil municipal.

Mais que déridait-elle cette municipalité ? Elle décidait l'exclusion de toute une catégorie de citoyens des fonctions de l'enseignement public. Un vrai corps législatif n'eût pas fait davantage. Une loi d'incapacité, ce n'est pas mal pour un début.

Ainsi, la municipalité en question n'était rien, et elle parlait ; elle parlait pour faire une loi d'exclusion, et cette loi, elle la portait en opposition avec la loi existante.

Désormais, disait-elle, les instituteurs seront choisis en dehors des corporations religieuses.

Choisis, soit, mais choisis par qui 1 Par celui auquel la Loi défère le droit de nomination. Or, la nomination des

instituteurs appartient au Préfet sur le rapport de l'inspecteur d'Académie (Loi du 14 juin 1854, art. 8). Le conseil municipal présente seulement une liste de trois candidats, et à Paris, vu l'absence de tout conseil municipal élu, c'est l'inspecteur d'Académie chargé de l'enseignement primaire qui fait seul les présentations. Donc, la municipalité Mottu et compagnie signifiait au pouvoir central qu'il eût à ne plus nommer que des laïques aux écoles du XP arrondissement. Et si M, Jules Ferry et M. Etienne Arago, héritiers, au moins solidairement, des pouvoirs de l'ex-préfet de la Seine, eussent voulu user de leur droit pour nommer des congrégamsieSyla municipalité s'engageait à y contredire. Vit-on jamais plus étrange et plus audacieuse usurpation ?

Cependant l'affiche blanche s'étalait tranquillement sur les murs, et le public ne semblait pas d'abord s'émouvoir de ce qu'elle contenait d'énormités.

Qu'allaient faire les instituteurs congréganistes en présence de cette mesure inattendue ?

Le XI^ arrondissement comptait quatorze établissements, neuf écoles et cinq asiles, confiés depuis des années par la ville à diverses congrégations religieuses des deux sexes. Tous les directeurs et bon nombre de maîtres étaient munis du brevet de capacité ; des succès soutenus dans tous les concours venaient chaque année justifier la confiance des parents. Treize établissements laïques existaient d'ailleurs pour assurer la pleine liberté du choix ; et, à la faveur de cette liberté, une préférence marquée des familles pour les écoles congréganistes assurait à celles-ci l'avantage d'être toujours les premières remplies, de compter même, sur les registres de la mairie, un très grand nombre d'élèves expectants.

Telle était la situation qu'un arrêté sans nom, émané d'une commission sans mandat, venait brusquement anéantir.

Forts de leur droit, appuyés d'ailleurs sur l'avis officiel précédemment reçu, les Frères des écoles chrétiennes se préparaient, malgré tout, à ouvrir leurs classes le 3 octobre.

La mairie s'en doutait ; aussi, dès le matin de ce jour, un piquet de gardes nationaux envahissait la cour de chacune des écoles ; des hommes armés qui, plus d'une fois sans doute, suivant l'usage de leurs pareils, avaient trouvé bon d'insulter les rohes noires en leur criant : Un fusil! aux remparts! trouvaient glorieux maintenant de quitter le rempart pour lécole et d'employer le fusil à garder les rohes noires!

Bon nombre d'enfants se présentèrent en effet; mais, devant les baïonnettes, ils furent forcés de rétrograder.

Gra nd émoi des parents, étonnement général. C'est l'événement du jour: on en parle partout, ici pour se plaindre, là pour exalter le maire libre penseur 5 mais, comme il arrive toujours quand le mal est le plus fort, c'est tout bas qu'on se plaint, c'est tout haut qu'on exalte: tel est, en France, le courage civique des honnêtes gens.

Que disait cependant le gouvernement?

Rien.

Quoi, rien? Mais la loi violée, les droits acquis foulés aux pieds, le maire de Paris compté pour rien, une mairie provisoire d'arrondissement devenue un petit empire, où l'on décrète, réforme, légifère, sans tenir aucun compte de l'autorité centrale? Oui, tout cela criait; mais le gouvernement n'entendait pas; et il se taisait; et il se serait tu longtemps encore, si l'opinion n'était venue secouer sa torpeur et lui imposer d'office une indignation qui ne lui était pas naturelle.

Le Journal officiel du lendemain (4 octobre) donnait, jusqu'à un certain point, l'explication de cette longanimité du pouvoir.

On y voyait paraître, en effet, un arrêté du maire de Paris instituant, d'accord avec le ministre de l'Instruction publique, une Commission, siégeant à l'Hôtel de Ville, et chargée d' examiner toutes les questions qui se rattachent à V enseignement communal^ à tous les degrés, dans la ville de Paris.

Sur les vingt-cinq membres nommés (je ne parle pas ici des deux secrétaires) à peine s'en trouvait- il un ou deux qui ne fussent connus pour leurs opinions ouvertement hostiles à renseignement religieux ^

Et parmi ces vingt- cinq noms figurait celui de M. Mottu.

Ainsi, trois jours après qu'il avait attenté aux droits du Pouvoir, le Pouvoir l'appelait dans ses conseils, sur les matières même où l'usurpation avait été commise.

Entre amis, il faut se passer bien des choses!

Du reste, la Commission ne perdit point de temps : il lui tardait, semble-t-il, de donner raison à M. Mottu.

Dès le 6 octobre, elle tenait sa première réunion, et, avant tout examen, comme point de départ de ses travaux, elle posait les quatre principes suivants :

L'enseignement est libre.

L'instruction primaire est obligatoire.

L'enseignement primaire, dans les écoles de l'État ou de la commune, est gratuit.

L'enseignement primaire, dans les écoles de l'État ou de la commune, est laïque.

On ne va pas plus vite en besogne. On ne fait pas plus aisément bon marché des droits acquis et des opinions

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