Librairie Ch. Poussielgue, à Paris
Le titre de la loi indiquait qu'elle avait pour objet l'enseignement supérieur. Mais par un hors-d'œuvre célèbre, elle touchait aux deux premiers degrés de l'instruction. Le droit d'enseigner le latin ou l'alphabet était refusé aux membres des Congrégations non autorisées.
Le coup était |si imprévu, la prétention si énorme, la mesure si grosse de conséquences, qu'en un moment l'article 7 absorba toute l'attention publique. L'article 7 était devenu toute la loi.
Et aujourd'hui que l'article 7 a échoué, beaucoup de gens s'imaginent que la loi Ferry tout entière a sombré devant le Sénat.
Il n'en est rien cependant. Allégée de l'article 7, qui n'avait rien avoir (ou bien peu de chose) avec l'enseignement supérieur, amendée dans quelques détails, la loi Ferry a été votée par le Sénat, elle est promulguée, elle est exécutée.
Les établissements d'enseignement supérieur fondés sous le bénéfice de la loi de 1875 se trouvent placés aujourd'hui sous un autre régime qui change leur nom, qui écarte leurs maîtres des jurys d'examen, qui atteint par la gratuité des inscriptions leurs ressources financières.
Telle est la situation nouvelle de nos écoles supérieures : et cette situation est peu remarquée.
A quoi tient, sur ce point, l'indifférence du public ?
Toujours à la même cause.
Pendant la discussion de la loi Ferry, l'article 7 occupait seul les esprits.
Eh bien ! aujourd'hui que la loi Ferry est votée, l'article 7 est ressuscité.
Il a pris un autre nom, un autre visage : il s'appelle les Décrets du 29 mars.
Par l'article 7, les Jésuites auraient perdu le droit d'enseigner.
Par les décrets, ils gardent ce droit-là, mais ils perdent celui d'exister.
Dans la pratique, c'est à peu près la même chose; car un Jésuite qui n'enseigne pas n'existe guère, et l'enseignement d'un Jésuite qui n'existe pas n'est guère à redouter.
Quant aux autres Congrégations, le gouvernement semblait s'attendre à les voir solliciter en masse l'autorisation qu'il leur offrait, mais qu'il n'était pas en son pouvoir de leur donner.
Elles ont mieux aimé affirmer un droit certain que de solliciter une faveur douteuse.
Le droit ne périt pas parce qu'il est méconnu; mais il périt quand on l'abdique.
Et voilà toutes les Congrégations non autorisées enveloppées dans la même proscription !
Il s'agit là du sort de plus de 30.000 citoyens des deux sexes, dont la vie est mêlée à tout ce qui se fait pour l'éducation et pour la .charité en France.
On conçoit que l'émotion soit profonde, universelle, et que la destinée de nos Facultés libres, confinée dans les régions peu fréquentées du haut savoir, n'obtienne en ce moment qu'une attention distraite.
On le conçoit, mais faut-il s'y résigner ?
Nous ne le pensons pas.
Uattention du public n'a pas les mêmes habitudes que l'attention des philosophes.
Le public fait attention aux effets. Il s'en occupe dans la mesure du bruit qu'ils font, de l'éclat qu'ils jettent.
Le philosophe cherche les causes ; et plus elles sont cachées, silencieuses, plus il les tourmente, Jusqu'à ce qu'elles aient livré leur secret.
A vrai dire, le contraste que nous signalons n'a rien de blessant pour le public: il n'est qu'une application du principe économique de la division du travail.
Le travail de la pensée est multiple ; dans le même individu, il n'est presque jamais profond que sur un seul objet.
Et la même personne, suivant l'objet qu'elle considère, est mêlée, tour à tour, et au public qui regarde les effets, et aux philosophes qui interrogent les causes.
Demandez à un grand commerçant de Lille ou de Lyon ce qu'il pense du Concordat, il vous répondra suivant l'impression du moment, il est public -^diV rapport à cette question.
Consultez-le sur le traité de commerce : il vous donnera une réponse dictée par de longues réflexions. Il a étudié les causes : il est philosophe à l'égard de cet objet.
Et maintenant, que doit désirer tout homme sérieux et sincère? N'est-ce pas de restreindre de jour en jour le cercle de ses opinions irréfléchies, de ses jugements superficiels, pour étendre celui 'des appréciations réfléchies et des convictions éclairées %
11 atteindra ce but si, à défaut de recherches personnelles, il écoute, sur toutes les questions spéciales, les hommes de bonne foi qui les ont étudiées en philosophes.
En les écoutant; il n'abdiquera pas la liberté de son jugement. Il corrigera, par le sur instinct du bon sens, ce que des préoccupations trop exclusives introduisent parfois d'étroit ou d'excessif dans les solutions qui lui sont soumises.
Ces réflexions nous serviront d'excuse au début de ce travail.
Nous croyons que la question de l'enseignement supérieur est la grande question de ce temps-ci.
Nous le croyons pour y avoir beaucoup réfléchi, pour avoir beaucoup pensé aux causes des maux dont souffre notre société.
Nous le croyons, en dépit de l'oubli où nos amis euxmêmes semblent laisser ce problème pour courir aux questions brûlantes, qui passionnent, à si juste titre, héJas ! les spectateurs de la grande lutte engagée sur toute la ligne entre la religion et l'athéisme.
Et nous pensons remplir un devoir en disant aux conservateurs, quels qu'ils soient : Occupez-vous des effets, c'est bien, mais n'oubliez pas les causes !
Défendez la civilisation chrétienne dans les canaux qui la distribuent, le collège et l'école populaire. Mais ne la laissez pas se dessécher sur les sommets où elle prend sa source, dans les hautes régions de la pensée !