‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 28 sur 54 · LA CIVILISATION ET LA FOI CHRETIENNE · texte numérisé non relu

LA CIVILISATION ET LA FOI CHRETIENNE

Quelle est la source de la civilisation chrétienne l

C'est la foi.

Cela peut sembler trop évident pour mériter d'être dit. Nous croyons pourtant qu'il n'est pas inutile de l'affirmer et de le prouver.

Il ne manque pas, en effet, d'esprits indécis qui marchandent leur adhésion aux principes, alors même que, par sagesse pratique, ils s'attachent aux conséquences.

La civilisation au sein de laquelle nous vivons est riche en avantages matériels et moraux. Beaucoup trouvent bon de profiter de ces avantages sans rechercher d'où ils procèdent.

Cette insouciance peut sembler commode; nous l'estimons dangereuse.

Si, en effet, autour de nous il y a des hommes qui s'attaquent aux idées, aux institutions, aux mœurs sur lesquelles repose la civilisation, nouis sera-t-il permis de

dire que ce n'est pas notre affaire, et qu'on peut bien miner le fondement pourvu qu'on respecte l'édifice?

La question est donc celle-ci :

La civilisation dont nous sommes fiers doit-elle, oui ou non, quelque chose au christianisme ^

Lui doit-elle surtout les éléments qui la distinguent et qui la relèvent au-dessus des civilisations antiques ^

Ce n'est pas ici le lieu de répondre longuement à cette question.

Mais, puisque nous nous adressons aux hommes de bon sens et de bonne foi, dont l'esprit n'est pas confisqué par un parti pris d'impiété, nous ne croyons pas inutile de rappeler la vérité.

Oui, sans aucun doute, la civilisation moderne doit beaucoup au christianisme.

Elle ne lui doit peut-être pas tout ce qui caractérise son génie intellectuel : la connaissance de la nature et la conquête de ses énergies.

Elle lui doit incontestablement ce qui caractérise son génie moral : le respect de l'humanité; le culte du droit substitué au culte de la force; une affectueuse inclination vers la souffrance et la faiblesse ; le resserrement des liens de la famille opéré par l'unité du mariage et, quoi qu'on en dise, par son indissolubilité ; le relèvement de la femme; le sentiment de l'égalité de tous les hommes devant Dieu, vrai fondement de l'égalité civile et de la liberté politique; la réhabilitation du travail et l'affranchissement des travailleurs ; enfin, un idéal de vertus privées, notamment de chasteté, de patience et de charité, conduisant l'homme à des hauteurs morales inaperçues des anciens sages.

Je ne crois pas que, sur un seul de ces points, personne aujourd'hui voulût reculer jusqu'au temps où Platon, écrivant sa République^ y glorifiait les crimes contre

nature; où Cicéron déclarait ignoble le travail des mains; oiila paix sociale s'achetait au prix de la liberté des deux tiers du genre humain ; où le droit de la guerre allait jusqu'à transformer les vaincus en esclaves et à mettre à Tencan leurs femmes et leurs enfants.

Cette supériorité de notre société sur la société antique appartient logiquement : et historiquement au christianisme.

Logiquement : car tout, dans cette morale, principes, applications, sanction, tout est d'origine évangélique. Le sermon sur la montagne, quelques chapitres de saint Matthieu et de saint Luc, quelques passages des Epitres de saint PauP, formulent explicitement tout ce code de vertus individuelles, domestiques et sociales, qui est le fond moral sur lequel nous vivons.

Historiquement : car il n'y a pas moyen de dire que ce soit là un progrès spontané de l'humanité, progrès dont le christianisme revendiquerait à tort l'honneur et le mérite. A la veille de l'apparition du Christ, rien n'annonçait un tel perfectionnement; au lendemain de la mort du Christ, là morale qui porte son nom était pratiquée, prise à la lettre, embrassée avec ses plus austères exigences par des milliers d'hommes, propagée par leur parole, par leur apostolat, confirmée par leur sang.

Ainsi on ne peut échapper à cette double évidence :

Notre civilisation est moralement supérieure à toutes celles qui l'ont précédée ;

Elle doit cette supériorité au christianisme.

C'est donc lui donner son vrai nom que de l'appeler la civilisation chrétienne.

Mais Croit-on que les éléments moraux qui ont présidé à sa formation soient moins nécessaires à son maintien?

1. Matth., V, VI, VII, XVIII, XIX, xxiii, etc. — Luc, x. — Rom,, xiii, etc

Ou bien pense-t-on que la foi qui a introduit ces éléments supérieurs dans notre vie sociale puisse impunément disparaître sans entraîner dans sa ruine la civilisation qu'elle a enfantée?

KoUj cela n'est pas possible.

Ou ht religion du Christ n'est pour rien dans le progrès moral du laôBide, ou Taffaiblissement de son influence doit faire rétrograder le monde à l'opposé du progrès.

Et maintenant, q^ exercera au nom du christianisme cette action moralisatrice doot notre société ne saurait se passer \

Sont'Ce les politiques, qui refusent à TEvangile la direction de leur vie, mais qui prisent son influence sur les masses comme un utile moyen de gouvernement ?

Non; de tels chefs pourront formuler des programmes de morale et décerner des prix de vertu : ils ne feront pas de disciples, parce qu'ils ne seront pas pris au sérieux.

Pour être cru quand on enseigne, il faut croire ce qu'on dit.

La foi sincère, ardente, a conquis le monde. La foi sincère, ardente, peut seule Iç conduire.

Et si l'on veut conserver à ce siècle les avantages de la civilisation chrétienne, il faut qu'on députe vers lui des hommes de foi.

l'antinomie de la science et de la foi

Des hommes de foi, est-ce assez? Non, il faut que ce soient aussi des hommes de science.

. Hommes de foi, pour parler le langage de l'Évangile.

Hommes de science, pour faire écouter ce langage d'une société enivrée de savoir.

Hommes de foi, hommes de science : ces deux qualité sont-elles compatibles?

Si l'on prête l'oreille aux bruits du jour, on se prend à en douter.

Croire et savoir sont deux états de l'esprit qu'il ne faut pas confondre.

Mais on vient nous dire qu'ils ne sauraient coexister.

La question vaut la peine qu'on l'examine.

Eûtre la foi et la science, si l'antinomie est réelle, il faudra sacrifier l'un des deux termes.

Sacrifier la foi 1 C'est grave. On n'a pas encore trouvé le moyen de la remplacer dans le gouvernement moral de l'humanité.

Oter Dieu de la conscience humaine, en ôter l'espérance, en ôter la crainte, limiter l'horizon du cœur à celui qui borne les regards ; sur l'épaule meurtrie du voyageur substituer à la croix qu'il baise en la portant le fardeau brutal de la nécessité, est-ce donc avoir avancé les affaires du bonheur collectif et de la moralité générale?

Pour remplacer ce que le christianisme apporte au monde, on en est encore aux recherches; on en est là depuis longtemps, sans que les découvertes aient fait un pas; et l'humanité ne peut pas attendre.

Sacrifier la science! C'est impossible. Ce sacrifice-là ne peut pas être consenti ; il ne peut pas même être conçu. Je veux que la science exagère parfois ses prétentions et grossisse, au delà du vrai, le nombre assez restreint de ses conquêtes certaines. Toujours est-il que, dans les limites où la science est assurée, elle ne peut renoncer à aucune de ses affirmations. Celui qui dirait : je renonce à regarder comme véritable ce qui m'est démontré avec évidence, eelui-là se mentirait à lui-même ; et le mot de sacrifice est trop noble pour être omployé à désigner un pareil abus du langage et de la pensée.

Que faire donc?

Il faut regarder de plus près à l'antinomie qu'on nous oppose; peut-être n'est-elle qu'apparente: alors il n'y aurait rien à sacrifier.

Écoutons d'abord nos nouveaux maîtres.

A les en croire, la foi est une satisfaction provisoire donnée aux besoins de l'intelligence.

Les procédés de. la science sont lents; la curiosité de Tesprit humain est empressée. Quand il y a plus de problèmes posés que de solutions actuellement accessibles, la croyance survient pour garder la place que doit un jour conquérir le savoir.

Ainsi, par exemple, l'homme primitif sait peu de chose de la nature, et la nature pourtant l'étreint dans le réseau de ses forces fatales.

Avant qu'il ait pu, par de longues et patientes expériences, rattacher chaque phénomène à la loi qui le régit, il lui faut une explication immédiate des faits complexes qui l'environnent. Il imagine alors une cause universelle, plus mystérieuse encore que les mystères qu'elle doit expliquer, mais qui offre à son ignorance un double avantage : d'abord, pour arriver à cette cause, il ne faut ni investigations, ni labeur, il suffit d'une hypothèse; ensuite, si les difficultés ne sont pas résolues, elles sont reculées et confinées dans un monde inaccessible, où, grâce à l'éloignement, elles semblent disparaître.

Cette cause hypothétique, c'est la Divinité. Peu importe quels noms elle prenne, quelles formes elle revête : qu'elle soit une ou multiple, bienfaisante ou terrible, la Divinité reste toujours l'expédient cosmogonique de ceux qui ne connaissent pas la nature.

Née de l'hypothèse, elle se perpétue par l'affirmation.. Elle trouve dans tous le§ temps des hommes qui exploitent son prestige pour parler en son nom. Ces hommes-là sont

crus sur parole comme les échos de la Divinité, jusqu'au jour où la science trouve enfin sa vraie voie, qui est celle de l'induction expérimentale.

Alors apparaît, pour la première fois, l'antagonisme entre la croyance et le savoir. Toutefois, pendant longtemps encore, la conciliation semble possible. L'esprit humain croit pouvoir puiser la vérité à deux sources, Tune naturelle, l'autre surnaturelle : l'investigation rationnelle et la révélation divine.

Mais quand la science a marché, quand elle a multiplié ses conquêtes, elle s'aperçoit que, dans tout le domaine qu'elle a soumis, la croyance ne trouve plus de place. Alors l'esprit d'induction qui fait sa force la porte à regarder au delà de ses frontières actuelles, dans cette région indéterminée, obscure, où la foi règne encore, et à se dire : « Un jour viendra où tout cela m'appartiendra; et ce jour-là, il n'y aura plus de croyance sur la terre. >

Telle est l'antinomie qu'on nous oppose, et nous ne pensons pas en avoir atténué la force.

En regard de ce système, quelle attitude doit prendre le savant chrétien?

Avant tout, il doit dissiper les équivoques.

Les ennemis de la foi supposent qu'elle se meut toujours dans le même ordre de questions que la science ; qu'appliquant seulement une méthode différente, elle affirme là où la science démontre, d'où il suit qu'elle apporte la solution aveugle des problèmes dont la science donne la solution éclairée, l'explication provisoire en attendant l'explication définitive.

Rien n'est plus faux que cette donnée.

La foi et la science se meuvent tantôt dans le même domaine, tantôt dans des domaines différents.

Le domaine commun, c'est cette partie du dogme révélé qui est en même temps démontrable par la raison, par

NOUVEAUX MÉLANGES PHILOSOPHIQUES T. II. — il.

exemple : l'existence de Dieu, la liberté, la responsabilité, l'immortalité de l'âme humaine ^ .

Les domaines séparés sont, pour la foi : les vérités suprarationnelles comme la Trinité, l'Incarnation, la grâce; pour la science, les vérités scientifiques considérées à part de leur fondement philosophique, par exemple : la géométrie, qui étudie les rapports des grandeurs et des formes dans l'espace, sans avoir la prétention de formuler une théorie métaphysique de l'espace; la physique, qui classe les phénomènes et les rattache à des lois, sans prétendre caractériser les forces cachées dont ces lois régissent l'énergie; la chimie, qui analyse la composition des corps, sans aborder le problème de l'essence de la matière; l'histoire naturelle, qui détermine les conditions de la vie animale ou végétale, sans chercher à définir ou à expliquer la vie, etc.

Pour tout dire en trois mots, le domaine commun à la science et à la foi, c'est celui de la philosophie.

Le domaine propre à la foi, c'est celui de la théologie ^.

Le domaine propre à la science, c'est celui des sciences mathématiques, physiques, naturelles.

Cela posé, demeure-t-il vrai que la foi décroisse partout où monte le savoir?

S'il s'agit des domaines distincts, c'est absolument faux.

Le mystère de la Trinité n'implique aucun défi à la science, et le progrès de la chimie ne porte aucune atteinte au mystère de la Trinité.

Le mystère ne se démontre pas, il est vrai, mais l'affir-

1. V, sur cette question le beau livre de M. OIlé-Laprune, maître de conférences à l'Ecole normale : La Certitude morale (Thèse pour le doctorat es lettres, Introduction).

2. Nous procédons ici par formules brèves et par conséquent elliptiques. A vrai dire, la théologie, même dans sa partie réservée, pénètre profondément dans les vérités philosophiques, en sorte qu'aucune solution des problèmes métaphysiques n'est indifférente à l'orthodoxie,, et réciproquement.

QUE VONT DEVENIR LES FACULTES Lli3RES? 163

mation qui l'établit n'est pas destituée de preuves. Le mystère doit être admis, s'il est prouvé que Dieu le révèle. Or Dieu ne manque pas de moyens pour parler à sa créature, et il y a des signes certains qui permettent à la raison de reconnaître que vraiment Dieu a parlé.

S'il s'agit de domaine commun aux deux ordres de connaissances, l'antinomie est parfois apparente, nulle part elle n'est réelle.

Le dogme dit : Dieu a fait descendre toute l'humanité d'un seul couple. La science dit : l'humanité pourrait bien avoir plusieurs souches. Pour que la contradiction existât, il faudrait quela science pût prouver lapolygénie. Le peut-elle?

Le dogme dit : l'âme anime le corps, mais elle a sa vie propre, par laquelle elle survit au corps et demeure immortelle. La science dit : je découvre dans l'organisme vivant les traces manifestes du principe qui en assure l'unité, la linalité et la durée; au delà de cette sphère d'action, je perds de vue l'esprit et ne puis dire ce qu'il est ni ce qu'il devient. Pour qu'il y eût contradiction, il faudrait que la science^ pût prouver, ou par le raisonnement ou par le scalpel, que la vie n'a pas d'autre théâtre que les organes, pas d'autre durée que celle des fonctions physiologiques. Le peut-elle?

Le dogme dit : la volonté humaine est libre et respour sable. La science dit : la volonté obéit à des motifs, et les conditions organiques du sujet influent sur ces motifs pour en accroître ou en dinniiuer la prépondérance. Pour qu'il y eût contradiction, il faudrait que la science pût établir l'impuissance du sujet à réagir contre ces conditions organiques et à déplacer à son tour les forces res-

1. Nous parlons ici de la. science physiologique. La vraie science de riiomme, celle cjui tient compte de l'homme tout entier dans ses analyses et recherches, arrive à prouver avec certitude la spiritualité et l'immortalité de l'âme.

pectives des mobiles qui la sollicitent. Le peut-elle?

Mais c'est trop peu d'écarter la contradiction. li faut aller plus loin et prouver l'accord. Là où la science expérimentale se tait, la raison parle encore; elle a ses procédés et son énergie propres qui lui permettent de franchir les frontières du monde visible; et cet essor la conduit dans le voisinage de la foi.

Oui, disons-le bien haut, il existe une philosophie rationnelle qui s'accorde sans peine avec la théologie. Faire de la divinité une simple hypothèse cosmogonique, c'est outrager l'esprit humain qu'on prétend exalter. Sur ce terrain, nous attendons la lutte avec tranquillité. La finalité dans la nature est autre chose qu'une hypothèse, c'est une évidente et lumineuse réalité; et la finalité, soumise à l'analyse logique et à l'induction métaphysique nous conduit tout droit à la préexistence d'une intelligence ordonnatrice, c'est-à-dire à Dieu.

Ainsi la science expérimentale, la science des faits peut exploiter indéfiniment son domaine propre, sans jamais rencontrer le dogme. Il est donc faux que, dans cet ordre de connaissances, le savoir soit destiné à remplacer successivement la croyance.

Et la science philosophique, la science des causes, si elle rencontre le dogme, chemine avec lui côte à côte, sauf à s'arrêter là où elle cesse de voir clair, tandis que Je dogme va plus loin, guidé par un enseignement divin dont il justifie d'ailleurs, aux yeux de la raison même, les titres de créance.

LES CAl'SES QUI PERPETUENT LANTINOMIE

Nous venons d'ébaucher une démonstration dont la conclusion est celle-ci :

Des hommes de foi peuvent être des hommes de science.

Oriv VONT DEVENIR LES FACULTES LIBRES? 165

Faut-il nous reposer sur cette démonstration ?

Mais d'autres voix que la nôtre l'ont faite depuis longtemps et la refont tous les jours avec une autre autorité, une autre solidité, une autre ampleur.

Et cependant le monde continue de dire : il paraît qu'il faut choisir entre la foi et la science.

D'où vient cette persistance?

Les causes en sont multiples.

Le monde est léger dans ses jugements : une formule tranchante est faite pour le séduire.

Le monde est curieux de nouveautés ; lui dire que la religion, si longtemps réputée nécessaire à la direction de l'humanité, va être remplacée dans cet office par quelque chose de nouveau, c'est être sûr de lui plaire.

Le monde est ami de la morale facile : substituer à cette règle immuable du devoir, qui s'appelle Dieu, la règle flexible d'une science changeante qui ne relève que de l'homme, c'est gagner d'avance ses sympathies.

Et voilà pourquoi, en dépit des apologies qu'il n'écoute pas, le monde aime à répéter que le règne de la croyance est passé parce que celui de la science est venu.

Mais il est une autre cause encore du crédit immérité qu'obtient cette affirmation, cause moins connue ou moins remarquée que les précédentes, plus profonde néanmoins et plus efficace.

Notre âge a le dédain de la métaphysique, il n'est épris que des sciences positives.

Dans l'élan qui l'emporte vers les recherches cosmologiques, il rencontre non seulement la tolérance mais l'approbation, mais le concours actif de l'Eglise; et cependant c'est de ses succès en ce genre qu'il se prévaut pour prendre, à l'égard de la religion, une attitude arrogante et provocatrice.

Il y a de ce phénomène une explication historique.

Le mouvement scientifique comme le mouvement littéraire des temps modernes date de la Renaissance, c'est-àdire de l'époque où la société, se croyant assez forte, a secoué la tutelle de l'Église.

Renier le patronage littéraire de cette tutrice était chose difficile, quand il était constant qu'elle avait seule gardé les débris échappés au naufrage des lettres antiques et que les muses, partout proscrites, n'avaient trouvé asile que dans son sein.

Renier son patronage philosophique n'était guère plus aisé, en présence des merveilleux travaux de ces grandes Ecoles qui ont perfeciionné l'œuvre d'Aristote, en y mettant la marque du génie chrétien. On l'a essayé pourtant et nous ne voyons pas qu'on y ait trop bien réussi.

Car aujourd'hui le grand-maître de l'affranchissement philosophique est bien délaissé, et tandis que nos penseurs les plus fiers sont tous d'accord pour s'éloigner de Descartes, beaucoup d'entre eux sont en route pour revenir à saint Thomas d'Aquin.

Mais renier le patronage scientifique de l'Église, on le pouvait sans peine, et l'on ne s'en est pas fait faute.

Si l'on se contentait de constater un fait et de dire : la vraie méthode scientifique date de Racon, nous n'y aurions aucune objection.

Mais de ce fait on veut faire une arme pour attaquer la religion.

Pourquoi, dit-on, les Écoles théologiques du moyen âge, qui ont sauvé quelques épaves de la littérature, qui ont cultivé et développé la métaphysique, pourquoi sontelles demeurées étrangères aux sciences positives ? C'est qu'elles en ont eu peur ! c'est qu'elles ont senti l'ennemi! La littérature est une voix qui chante les fictions aussi bien, souvent mieux, que les réalités. La métaphysique

est un instrument complaisant qui sait travailler à vide sur des hypothèses. Mais la science poursuit le réel, la science ne prend pas le change et ne se paie pas d'apparences. La science est indépendante et repousse le joug des formules a priori, pour ne s'incliner que devant les faits. Voilà pourquoi la théologie s'en éloigne et la traite en suspecte. Yoilà pourquoi l'ère scientifique ne s'ouvre qu'à l'heure où se ferme l'ère théologique.

Nous pourrions répondre avec avantage :

Mais si c'est l'orthodoxie qui a retardé l'éclosion de la science, pourquoi l'Antiquité, qui n'était pas bigote, estelle restée, elle aussi, elle surtout, brouillée avec la science? Quand elle inventait les quatre corps élémentaires, dont trois ne sont pas élémentaires et le quatrième n'est pas un corps; quand elle cherchait tour à tour dans la terre ou dans l'eau, dans l' air ou dans le feu, l'origine et la loi de tous les êtres; quand elle demandait aux combinaisons des nombres mystiques le secret de l'univers ; quand elle confondait qualités et substances, forces et phénomènes, faisant du froid et du chaud, du sec et de l'humide des principes actifs dont le conflit devait expliquer les fonctions vitales ; de bonne foi, était-ce l'orthodoxie qui la gênait, qui l'éloignait de la vraie méthode, qui lui imposait ses axiomes et la détournait de l'expérience ?

Quand on compare l'œuvre scientifique de l'Antiquité à son œuvre poétique, oratoire, artistique, métaphysique, on demeure confondu. Ici tant de génie atteignant presque d'un bond à tant de perfection; là tant d'efforts à vide, et dix siècles de tâtonnements pour aboutir à des chimères ! Pourquoi, pourquoi?

Parce que, pour créer d'une seule pièce la poésie et l'éloquence, l'art et la philosophie, il suffit presque à l'homme de se regarder lui-même. El s'il faut une expé-

rimentation intérieure pour lui révéler ses propres secrets, un sûr instinct lui sert de guide dans cette exploration psychologique.

Et si parmi les sciences il s'en trouve qui aient pour domaine ce monde idéal où se complaît le génie de l'homme, ces sciences-là feront exception à la loi d'ignorance sous laquelle reste courbée l'Antiquité. Sous l'effort de la pensée d'un Euclide, d'un Archimède ou d'un PythagorC; les mathématiques trouveront leur vraie voie, parce qu'ici la raison suffit, et que la raison de ces grands hommes valait bien la nôtre.

Mais dans les sciences physiques et naturelles, la raison ne doit pas parler la première ; il faut d'abord que la réalité se découvre, que les faits soient juxtaposés, les expériences accumulées; alors seulement la raison intervient pour rechercher la loi ; mais, de grâce ! qu'elle ne se trompe pas d'instrument ! qu'elle n'aille pas prendre dans YOrganon d'Aristote la déduction qui conclut, pour la substituer à l'induction qui généralise ! Si elle fait cela, elle perd pied, elle quitte la réalité; car, de principes, en cette matière, elle n'en a pas encore, et si elle croit en avoir au début, elle les emprunte à l'hypothèse. Les conclusions alors valent ce que valaientles prémisses,et la science une fois de plus s'est égarée hors de son vrai domaine.

Comment se fait-il que l'esprit humain ait mis si longtemps à reconnaître son erreur? Gomment a-t-il fallu qu'il divaguât pendant tant de siècles avant de découvrir la vraie méthode ? Comment surtout, l'ayant découverte par endroits et appliquée par parties (car enfin Hippocrate et Galien ont su ce que c'est que l'expérience), a-t-il pu continuer de l'ignorer dans son ensemble et d'en enfreindre à chaque pas les lois? C'est un curieux problème historique et psychologique que celui-là. Nous le posons ^t nous ne prétendons pas le résoudre.

Mais enfin, en attendant qu'il soit résolu, pourquoi rendre l'Eglise, ou, si l'on veut, la foi chrétienne, responsable de cette défaillance intellectuelle, de ce retard du progrès humain l L'Église n'a pas été fondée pour enseigner la physique, et la foi n'a pas été donnée à l'homme pour compléter son éducation scientifique. C'est assez qu'elle n'y contredise point, qu'elle l'encourage et la favorise. Mais au delà de ce monde qui est livré aux investigations de son génie, l'homme a une destinée supérieure : c'est celle-là que la foi lui découvre, et c'est de cette initiation transcendante que l'Église se sent débitrice à tous, aux savants et aux ignorants.

Rien n'est donc plus arbitraire que le reproche fait au christianisme d'avoir retardé le mouvement scientifique. Au moment où les sciences ont pris leur essor, les écoles théologiques ont bien pu montrer quelque étonnement en présence d'affirmations nouvelles qui heurtaient de front les notions reçues ; elles ont bien pu se demander si c'étaient là de vraies découvertes ou des rêveries audacieuses. Sous l'impression de celte surprise, et alors que très peu de personnes pouvaient comprendre et contrôler les dires des nouveaux savants, l'écart apparent entre leurs systèmes et le langage des Écritures, conforme en ce point au langage vulgaire, a pu créer, au premier moment, un préjugé défavorable qui n'existait pas seulement alors chez les théologiens, qui était commun à l'immense majorité des esprits et qui n'a pas tardé d'ailleurs à céder devant l'évidence. Au fond de cette fameuse histoire de Galilée, il n'y a pas autre chose. Depuis, on a vu les hommes d'Église rivaliser d'ardeur avec les esprits les plus indépendants à la poursuite de la vérité scientifique. Citer les noms serait banal. Si l'on ajoute à ces noms illustres ceux des savants laïques, que des convictions profondes ont constamment attachés à la foi chré-

tienne, on demeurera persuadé que depuis longtemps la science positive n'inspire plus aux représentants de l'orthodoxie qu'une sympathie vraie, sans aucun mélange de suspicion ou de frayeur.

Cette sympathie est-elle réciproque ?

Il s'en faut, hélas ! de beaucoup.

Bon nombre d'hommes de notre temps continuent de considérer la religion révélée comme une rivale qui se sent condamnée à remettre bientôt à la science le sceptre des intelligences, et qui regarde d'un œil envieux et chagrin les progrès de son ennemie.

A les en croire, l'orthodoxie ne fait que couvrir sa retraite par des concessions attardées. Pour différer l'heure de sa dernière défaite, elle feint de rendre hommage à des conquêtes que secrètement elle maudit.

On pourrait demander à ces hommes de quel droit ils suspectent ainsi la sincérité de nos déclarations en faveur de la science; ils seraient fort embarrassés de Justifier l'injure qu'ils adressent à notre loyauté.

Mais ils ne s'arrêtent pas à la justifier, ils la répètent, et la calomnie fait son chemin; et la multitude des sots, qui ne sait rien de la religion et qui n'entend rien à la science, s'en va redisant que la raison étouife dans les bras de l'Église et qu'il est bien temps que la science la délivre.

Existe-t-il un remède à ce mal qui gagne tous les jours et qui menace d'éteindre la foi dans notre société?

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