‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 29 sur 54 · LE REMÈDE · texte numérisé non relu

LE REMÈDE

Des chrétiens ne peuvent pas douter que le remède existe. Autrement ils devraient admettre que leur foi peut périr.

Le remède doit être cherché dans les régions supérieures de l'Intelligence. Puisqu'on déclare l'orthodoxie inconciliable avec la haute science, ce n'est pas en faisant preuve de compétence dans l'enseignement élémentaire que nous repousserons le reproche.

Et puisque, depuis longtemps, la foi chrétienne, personnifiée dans des savants du premier ordre, fait très bonne figure dans ces régions élevées de la science sans parvenir à désarmer le préjugé tenace qui la frappe d'ostracisme, le remède doit consister dans un effort nouveau, dans un essai de justification scientifique qui jusqu'ici n'ait pas été tenté.

Cet effort consistera à créer de toutes pièces un enseignement supérieur.

Evidemment cet enseignement devra être conforme au dogme chrétien.

Evidemment encore, cette orthodoxie ne devra rien coûter ni à la valeur des leçons, ni à la hardiesse des recherches, ni à la liberté des méthodes.

Mais cela même ne suffirait pas; il faut que l'initiative de l'entreprise soit une initiative chrétienne, sacerdotale ou laïque, peu importe, pourvu que d'un côté toutes les garanties religieuses s'y rencontrent à côté des garanties scientifiques, et que d'autre part on reconnaisse que c'est la société chrétienne qui fait acte de vitalité dans l'ordre du haut savoir.

Par là et par là seulement, à condition qu'on réussisse, on pourra fermer la bouche aux prophètes de l'impiété, qui annoncent à chaque instant le règne exclusif de la science, édifié sur les ruines de toute croyance religieuse.

Voilà ce que comprenaient ces grands défenseurs de la liberté des âmes, qui inscrivaient sur leur drapeau politique, non plus le nom d'une dynastie ou d'un régime,

mais cette devise destinée à triompher après cinquante ans de luttes : la liberté de V enseignement .

Sans doute ils se préoccupaient du bienfait immédiat d'une liberté qui arracherait Tenfance et la jeunesse à la tyrannie du monopole pédagogique, et rendrait aux pères de famille l'usage du plus sacré de tous les droits, celui de choisir leurs collaborateurs dans la formation de l'esprit et du cœur de leurs enfants.

Mais ils regardaient de plus haut encore, et à cause de cela ils voyaient plus loin. Ils apercevaient ce flot montant des sciences positives, grossi chaque jour de quelque découverte nouvelle; ils voyaient la physique et la chimie, ces deux confidentes de la nature inorganique, faire plus de progrès en soixante ans qu'elles n'en avaient accompli depuis l'origine de Thumanité; la géologie se former tout entière dans la même période et tracer, d'une main novice encore mais déjà ferme, les grands linéaments de l'histoire de la terre avant l'homme ; l'astronomie, cessant de s'enfermer dans les calculs de forces et de masses, entrer, par l'analyse spectrale, dans l'étude intime des globes célestes et par là se frayer la voie à la connaissance générale de la formation des mondes.

Puis, jetant les yeux sur les parties les plus anciennement explorées du savoir humain, l'histoire, la littérature, la philosophie, la jurisprudence, ils voyaient l'esprit nouveau, l'esprit d'analyse et d'induction, y pénétrer hardiment et y opérer des transformations inattendues. En histoire, l'étude patiente et sagace des documents, la découverte ou l'interprétation des monuments figurés, la reconstitution de langues oubliées et la traduction de signes graphiques, jusqu'alors inintelligibles, faisaient revivre tout à coup des civilisations dont la trace avait disparu. En littérature^ l'érudition et la critique, remplaçant presque partout la spontanéité du génie, surchar-

QUE VONT DEVENIR LES FACLLTÉS LlBRllS? 173

geaient à chaque instant les conditioDs du savoir qu'elles exigeaient de leurs adeptes. En philosophie, la trêve conclue par l'école éclectique entre l'orthodoxie et la libre pensée, était dénoncée avec audace, et un mouvement irrésistible semblait entraîner les esprits vers les théories à la fois altièreset abaissées de l'école positiviste. La science même du droit se voyait envahie par ce courant; sous l'influence d'une psychologie destructive de la liberté humaine, les combinaisons de l'intérêt tendaient à y remplacer l'élément du devoir, et la jurisprudence semblait vouloir échanger son caractère de science morale contre celui d'une science purement économique.

Tel est en efl'et le spectacle qu'offre à l'observateur attentif le monde intellectuel de notre temps : beaucoup d'ardeur, de patience et de sagacité pour s'emparer des faits extérieurs à l'homme ; peu de fécondité pour tirer de l'homme lui-même ce que son génie est appelé à produire; l'esprit des sciences positives transporté dans tous les ordres, appliquant sa méthode à tous les objets, produisant ici d'admirables découvertes, là des confusions déplorables et comme une mutilation de l'intelligence ; tout cela opéré fiévreusement, bruyamment, avec un grand mépris du passé et des airs de provocation à l'adresse de tous les principes acquis et de toutes les croyances conservées.

Prendre résolument sa place dans ce vaste atelier de la science; emprunter les méthodes nouvelles, mais les manier avec discernement, dans la sphère qui leur est propre; n'abjurer du passé que ses erreurs, garder ses vraies conquêtes, sa psychologie, sa métaphysique, sa morale, et rapprocher ces vérités supérieures, patrimoine antique de la pensée, des vérités nouvellement acquises par où se grossit son héritage, tel apparaissait à l'avance le rôle glorieux et fécond des Universités libres. Et ce

rôle, les croyants, les catholiques, se sentaient, mieux que personne, désignés pour le remplir, parce que la foi donne précisément à l'esprit cette fixité qui le préserve des aventures, et que les limites nettement tracées du dogme assurent à l'investigation scientifique toute la liberté nécessaire à son succès.

Voilà pourquoi l'enseignement supérieur devait être affranchi. Yoilà pourquoi ces grands chrétiens qui, par la parole et la plume, ont si noblement servi la cause de Dieu dans notre siècle, ne se sont arrêtés dans leurs revendications que lorsque, après avoir chassé le monopole de l'école populaire, après l'avoir chassé des études classiques, ils ont pu se retourner enfin vers les savants chrétiens et leur dire : la place est libre, venez, cultivez le champ de la science et faites honneur de ses fruits au Dieu que nous adorons !

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