LES UNIVERSITÉS LIBRES
Nos amis, nos chefs n'ont pas été seuls à pressentir l'importance du rôle qui devait être dévolu aux Universités catholiques. Avec la clairvoyance d'un ennemi habile, avec la compétence d'un maître éminent, le premier orateur inscrit pour parler contre la loi Jaubert, M. Ghallemel- Lacour, combattait le principe même de la loi dans un discours célèbre ^ qui peut se résumer ainsi : « Nous n'avons pas besoin de la liberté de l'enseignement supérieur et les catholiques seront seuls à en profiter. »
A première vue ces deux propositions paraissent également fausses.
1 Assemblée nationale. Séance du 4 décembre 1874.
Pourquoi un libre penseur déclare-t-il n'avoir pas besoin de la liberté? C'est sans doute parce que le monopole fait assez bien ses affaires. Mais n'est-ce pas calomnier gratuitement l'Université de France que d'en faire la servante attitrée de l'impiété? Elle est en relations officielles avec l'Église, elle compte dans son sein un grand nombre d'hommes sincèrement croyants, parmi lesquels on peut citer plus d'une illustration catholique; ses autres maîtres sont respectueux des croyances qu'ils ne partagent pas ; enfin les programmes universitaires sont rédigés avec une grande réserve et n'offrent presque jamais rien d'offensant pour l'orthodoxie.
Pourquoi, d'autre part, les catholiques seraient-ils seuls à profiter de la liberté? Quels sont donc les éléments qui pourraient faire défaut aux libres penseurs pour créer, eux aussi, des écoles supérieures en harmonie avec leurs doctrines? Certes, ce n'est pas l'argent; la franc-maçonnerie qui se propose de tuer le dogme, le remue par millions. Ce n'est pas la science : beaucoup de savants sont dans ce camp. Ce n'est pas l'esprit de prosélytisme : on voit ces hommes former des ligues d'enseignement, fonder des bibliothèques, des revues, des journaux, des associations, des écoles primaires, professionnelles, secondaires. Qu'est-ce qui les empêcherait de fonder des Facultés?
Et cependant M. Challemel-Lacour avait deux fois raison.
Il avait raison de ne pas vouloir de la liberté pour lui. La liberté oblige à de lourds sacrifices, nous en savons quelque chose. Pourquoi se les imposerait-on, quand l'État vous offre tout ce que vous pouvez désirer? L'État, en temps ordinaire % n'accorde pas de faveurs à la libre
1. Aujourd'hui on n'en peut plus dire autant. Toutes les faveurs du Ministère de l'Instruction publique sont ouvertement pour les professeurs hostiles aux croyances religieuses. Une chaire d'Histoire des reli-
pensée, mais il la laisse se développer à Taise, il lui donne la clef de ses richesses scientifiques sans cesse renouvelées aux sources du budget: traditions pédagogiques, direction des plus illustres maîtres, organisation sans égale, musées, collections, bibliothèques, laboratoires, hôpitaux même, tout est au service des savants qui ont rompu avec l'idée religieuse et qui font profession de la combattre. S'ils veulent se grouper ensemble, unir leurs eiforts, donner à l'enseignement une direction conforme à leur programme de lutte, ils n'ont pas besoin de sortir delà maison. Avec prudence si le pouvoir est conservateur, avec abandon s'il est entre les mains du parti avancé, ils pourront faire leur œuvre de secte sans cesser d'avoir part aux ressources de l'Instruction publique. En faisant cela, il est convenu qu'ils ne portent aucune atteinte à la liberté de conscience. Il en irait tout autrement, si les professeurs croyants s'avisaient de tenir une semblable conduite. On ne tarderait pas à leur rappeler que l'Université n'a pas un caractère confessionnel, qu'elle doit son enseignement à toutes les croyances et à tous les cultes, et que toute propagande religieuse doit être soigneusement bannie de son sein.
Est-ce un reproche que nous formulons ici? Nullement. Nous reconnaissons les difficultés extrêmes que présente le gouvernement des intelligences, difficultés mille fois plus grandes encore pour l'État qui n'a pas de doctrines et qui doit pourtant respecter certains principes, qui ne peut être ni franchement zélateur, ni scandaleusement indifférent, et qui, de guerre lasse, se réfugie dans une neutra-
gions est créée au Collège de France, contre l'avis des meilleurs juges, pour contenter l'opinion radicale; et quand le professeur, pour ménager, (dit-il, les susceptibilités des croyants, annonce l'intention de ne parler que des religions éteintes, il place au premier rang de celles-ci la Révélation mosaïque, fondement de la foi chrétienne. Il est à prévoir qu'on ira beaucoup plus loin dans cette voie.
lité bienveillante dont les plus audacieux savent seuls tirer avantage.
Toujours est-il qu'au sein de l'Université, qui n'est pas libre penseuse, la libre pensée s'épanouit sans contrainte, que l'Ecole de médecine, en particulier, est devenue son quartier général, que le Collège de France, l'École des hautes études de la Sorbonne, les Facultés de lettres, de sciences et de droit lui fournissent çà et là des appoints précieux, et que, forte de toutes ces alliances, qui, pour n'être pas officielles, n'en sont pas moins secourables, elle peut continuer aux frais de l'Etat la campagne qu'elle mène contre le dogme et contre Dieu.
L'orateur que nous avons cité avait raison encore d'annoncer que les catholiques seraient seuls à profiter de la liberté. Seuls, en effet, ils puisaient dans le sentiment des dangers que la science impie fait courir à leurs croyances le courage nécessaire pour tenter cette vaste entreprise qui s'appelle la fondation d'une Université. Seuls aussi ils trouvaient, dans l'organisation puissamment hiérarchique de leur Eglise, les moyens de concentration nécessaires au succès d'une pareille œuvre. Les libres penseurs, pour les motifs que nous venons d'indiquer, étaient dispensés de déployer ce courage. Sans doute ils l'eussent montré au besoin; mais, le besoin n'existant pas, ils en ont fait l'économie.
Les catholiques se sont donc mis à l'œuvre. D'abord, au sein du Parlement, ils ont poursuivi, à travers deux années et trois longues délibérations, la conquête de la liberté désirée. Jamais débat n'a eu plus de solennité et d'ampleur; on sentait que les intérêts les plus élevés du pays étaient en jeu. Aussi, quand on a vu l'émancipation de l'enseignement supérieur enfin prononcée par l'Assemblée nationale, et cela ving-cinq ans après la loi de 1850, quarante-deux ans après la loi de 1833, cinquante ans
après les premières revendications de Lamennais, de Lacordaire et de Montalembert, on a pu croire que la liberté venait de faire une de ces conquêtes décisives, d'autant plus inaliénables qu'elles ont été plus lentement conduites et plus laborieusement acquises. A qui serait venu dire alors, comme on ose le prétendre aujourd'hui, que la loi du 12 juillet était le résultat d'un vote de surprise, on aurait répondu par un éclat de rire.
En insistant avec cette énergie pour obtenir l'abolition du monopole, les catholiques se rendaient-ils un compte exact des difficultés au devant desquelles ils couraient si noblement? 11 est permis d'en douter. De ce que l'œuvre législative de J875 devait compléter celle de 1850, on concluait peut-être qu'il ne serait pas plus difficile de mettre en œuvre les droits nouveaux qu'il lavait été, vingtcinq ans auparavant, d'exploiter une première victoire. Certes, de grands efforts avaient été nécessaires, surtout dans l'ordre de l'enseignement secondaire, pour fonder rapidement des établissements, former des professeurs, créer des traditions, choisir des méthodes, préparer des succès. Toutefois, la nature même de cet enseignement permettait de réunir sans trop de peine les trois éléments dont se compose la prospérité d'une école : l'argent, les maîtres, les élèves. Les garanties d'une éducation chrétienne attiraient les élèves ; un travail acharné, circonscrit dans les limites des études classiques, suppléait, au début, à l'insuffisante préparation des maîtres; enfin le bénéfice des internats procurait l'argent. Avec cela on pouvait commencer convenablement, et la suite a montré qu'on devait continuer brillamment.
Tout autres sont les exigences, bien moindres les ressources de l'enseignement supérieur.
Même dans l'Université de l'Etat (si l'on excepte, et encore à Paris seulement, les Facultés de droit et de
médecine), cet enseignement coûte beaucoup et rapporte fort peu. De vastes locaux, des collections coûteuses et lentes à former, des instruments d'un prix élevé, des laboratoires dont l'installation et l'entretien représentent des frais énormes, des bibliothèques considérables, un personnel enseignant nombreux et choisi, qui doit trouver dans les émoluments qui lui sont offerts la rémunération de longs travaux et la garantie d'une existence honorable, voilà les charges qu'il faut être prêt à supporter quand on écrit sur saporte ces deux mots : Enseignement supérieur. Et, en retour, sur quel revenu peut-on compter? Jusqu'à présent on avait le produit des inscriptions, produit bien mince, sauf dans les deux grandes écoles publiques que nous avons nommées plus haut. Aujourd'hui, les inscriptions aux Facultés de l'Etat sont gratuites, et cette gratuité s'impose dès lors aux Facultés libres comme une nécessité de concurrence. Ce qui revient à dire que, en dehors des dons volontaires, le revenu est nul.
Nous n'avons parlé que des charges budgétaires. La difficulté n'était pas moindre, au début de l'entreprise, pour recruter les maîtres et attirer les élèves.
Les maîtres, il fallait les trouver du premier coup tels que les voulait le haut enseignement catholique : fermes dans la foi, éminents dans la science ; car les former chemin faisant, comme on avait pu s'y résigner dans les collèges, c'était compromettre à jamais la réputation des nouvelles Facultés .
Les élèves! Mais en dehors des carrières qui relèvent du droit et de la médecine, ils sont bien rares les jeunes hommes que tentent les âpres sommets du savoir. Et si l'on voulait aborder de suite l'enseignement juridique et médical, on avait à compter avec les hésitations des étudiants et de leurs familles qui craindraient de commettre,
dans les hasards d'une entreprise naissante, les intérêts de leur avenir professionnel.
Telles sont les difficultés qu'on entrevoyait d'avance, mais que la pratique a révélées plus nombreuses et plus considérables qu'elles n'étaient apparues à l'époque des luttes soutenues pour conquérir le droit d'enseigner.
Et cependant;, à peine investis de ce droit, les catholiques étaient obligés d'en user sans délai. Des créations qui auraient demandé de longs préparatifs devaient être conçues, décidées, exécutées en toute hâte. Pourquoi? Les passions des partis menaçaient dans son berceau la liberté de l'enseignement supérieur. Un simple déplacement de la majorité dans les Assemblées politiques pouvait compromettre des avantages si péniblement gagnés. Et de fait, un an après le vote de la loi, les pouvoirs publics organisés par la Constitution républicaine étaient en fonctions; le gouvernement proposait au Parlement un amoindrissement des prérogatives récemment octroyées à l'enseignement libre; la Chambre des députés votait le projet, et si le Sénat le repoussait à quatre voix de majorité, c'est parce que l'Université catholique de Paris offrait déjà le spectacle de trois Facultés en exercice, prêtes à réclamer le bénéfice légal de la constitution du jury mixte. Le prompt usage de la liberté avait sauvé la liberté même.
C'est avec cette précipitation forcée, c'est au milieu de ces périls et de ces luttes que les catholiques de France ont trouvé dans leur foi le courage, et dans leur charité le moyen de créer, en trois ans, cinq groupes de Facultés dont quatre remplissaient les conditions mises par la loi à l'octroi du titre d'Université et au privilège du Jury spécial.
Depuis 1878 jusqu'au moment où la loi Ferry est venue les frapper, voici quelle était la situation de ces cinq établissements :
Lille avait une Université libre avec quatre Facultés :
Médecine, Droit, Lettres et Sciences, et quarante-cinq professeurs : création d'une importance et d'une difficulté inouïes, si l'on considère les conditions à remplir, la rapidité de l'exécution et la nécessité de faire face à de telles charges avec les ressources de deux diocèses seulement : Cambrai et Arras ;
Paris avait une Université avec trois Facultés: Droit, Lettres et Sciences, et trente-trois professeurs ;
Lyon, de même, avec vingt-sept professeurs ;
Angers, de même, avec trente-un professeurs ;
Toulouse avait une Faculté de Droit et une Faculté des Lettres, avec vingt-trois professeurs ^
Toutes les exigences légales étaient satisfaites et, sur beaucoup de points, dépassées. A Lille, l'hôpital Sainte- Eugénie mettait à la disposition des cliniques de l'École de médecine, non les 120 lits obligatoires, mais 200 lits, où, dans une seule année (l'année scolaire 1878-79), il passait 3016 malades, sans compter ceux qui, au nombre de près de 4000, recevaient, au dispensaire, les consultations des médecins de l'Ecole. A Lille et à Angers, des internats, magnifiquement construits, offraient aux étudiants éloignés de leur pays les ressources et les protections de la vie de famille. Toulouse à son tour venait d'entrer dans cette voie ^.
1. Dans l'énumération des cours de Facultés nous ne comptons pas les chaires de l'enseignement théologique, parce que cet enseignement, bien que supérieur dans toute la force de l'expression, n'a pas été placé sous le régime de la loi de 1875 : il est distribué, dans des séminaires spéciaux, aux seuls membres du clergé et sous la seule responsabilité des évêques. Toutefois il se rattache à l'enseignement universitaire, et par le voisinage des locaux et par la solidarité des leçons.
2. Nous ne parlons pas ici des bâtiments propres aux Facultés ellesmêmes, parce que la loi ne spécifie rien à cet égard, sinon la dimension minimum des salles de cours. Toutefois les nouvelles Universités n'ont eu garde de négliger cette partie essentielle de leur installation. Lyon et Paris ont approprié à grands frais d'anciennes constructions. Angers a construit un véritable palais. Toulouse a fait l'acquisition de deux
Le matériel de l'enseignement scientifique présentait un ensemble d'une haute valeur. A Paris, notamment, la collection géologique, minéralogique et paléontologique était devenue en cinq ans l'une des plus riches de France, et, sous la direction d'un jeune savant qui réalise en sa personne le vivant accord de la science et delà foi, offrait, par son classement méthodique, par la facilité de son accès, des moyens d'étude et d'enseignement qui n'existent nulle part ailleurs. Les bibliothèques, à peine formées, prenaient des proportions grandioses. Celle de Paris dépassait déjà 25.000 volumes.
Le personnel enseignant comptait dans chaque Faculté plusieurs hommes éminents sortis de l'Université de France, des corps savants, de la magistrature, du barreau et des rangs du clergé. Des maîtres plus jeunes et moins connus, mais pleins d'ardeur et de mérite, occupaient les autres chaires, souvent avec éclat, toujours avec compétence et avec succès.
Les résultats des examens devant l'un et l'autre Jury donnaient des moyennes tantôt égales, tantôt supérieures à celles des Facultés officielles. Pour le droit, en particulier, la Faculté libre de Paris pouvait s'honorer à juste titre des succès plus qu'ordinaires de ses candidats dans les difficiles épreuves du doctorat.
Le Jury mixte fonctionnait dans les quatre Universités libres avec une grande courtoisie de rapports, une parfaite unité d'appréciation, une véritable émulation de science entre les juges. Il résultait de là, non l'abaissement annoncé, mais l'élévation du niveau des épreuves, à ce point que les élèves les plus faibles optaient toujours pour le Jury de l'État.
vastes et magnifiques hôtels. Lille, après quelques années d'un établis-, sèment provisoire, vient d'acheter un terrain sur lequel, à l'heure qu'il est, en dépit des menaces de l'avenir, on construit un immense édifice.
De tels résultats, obtenus en moins de cinq ans, représentaient une dépense de 16 à 18 millions, exclusivement fournis par la générosité des catholiques français.
Sans doute, il restait de grands progrès à faire, mais les fondateurs de l'enseignement libre avaient conquis, par un premier effort, la considération qui s'attache aux œuvres sérieuses et fécondes.
Un témoignage, entre beaucoup d'autres, suffit à en fournir la preuve.
Au mois d'avril 1877, l'Université catholique de Paris, s'appuyant sur l'article 11 de la loi de 1875, demandait au gouvernement la reconnaissance d'utilité publique. Transmise au Conseil supérieur de l'Instruction publique par M. Waddington, alors ministre, cette demande était une première fois ajournée pour insuffisance de documents, puis reprise à la session de novembre et définitivement accueillie. Le vote favorable du Conseil supérieur était principalement motivé sur le rapport de M. le vicerecteur de l'Académie de Paris, rapport rédigé après une minutieuse enquête faite à plusieurs reprises par divers inspecteurs généraux, et dont les conclusions contenaient un sincère hommage rendu à la valeur de l'instrument scientifique créé en si peu de temps par les fondateurs de l'Université libre.
Le nouveau ministre de Tlnstruction publique qui portait un nom illustre dans la science % allait transmettre au Conseil d'État le projet de décret portant reconnaissance de l'Université, lorsque le changement de ministère vint remettre en suspens le succès d'une affaire que la loi Ferry devait bientôt rendre impossible.
L'enseignement libre peut se consoler de la perte d'un privilège, destiné simplement à faciliter, par l'accepta-