LA LOI FERRY
Dégagé du fameux article 7, la loi du 15 mars 1880 est bientôt analysée. Elle supprime le titre d'Université et la prérogative correspondant à ce titre, c'est-à-dire le Jury spécial. Elle établit la gratuité des inscriptions dans les Facultés de l'Etat. Elle étend aux cours isolés le régime des cours de Facultés.
Mais il ne suffit pas d'énumérer ces modifications ; il faut les apprécier.
1. M. Jules Simon, dans son magistral rapport fait au Sénat sur la loi Ferrr, décembre 1879.
Tout a été dit sur la suppression du Jury mixte, nous n'y reviendrons pas. On ne pouvait concevoir une modification plus inutile; car, avec ce Jury, le droit régalien de la collation des grades demeurait intact entre les mains deTÉtat; la liberté des élèves était sauvegardée, puisqu'ils pouvaient choisir; le niveau des épreuves était plutôt élevé qu'abaissé; enfin, le fonctionnement de l'institution n'avait donné lieu à aucun des froissements qu'on aurait pu craindre. Il y avait, dans la constitution des Jurys spéciaux, un témoignage d'honneur rendu à l'enseignement libre, la préséance demeurant d'ailleurs acquise à l'enseignement officiel. Avantages partout, inconvénients nulle part. On a supprimé cette chose excellente. Passons.
Mais faut-il prendre aussi aisément son parti de cette autre suppression qui enlève aux groupes de trois Facultés ou plus le nom d'Université? Tel n'est pas notre avis.
On a dit que la sanction de ce titre étant le privilège de conférer les grades, le privilège ôté, le titre devait disparaître.
Ce raisonnement ne nous convainc pas.
A la différence des anciennes Universités qui examinaient seules les candidats aux grades, les Universités fondées sous le régime de la loi de 1873 fournissaient seulement la moitié, et la petite moitié, des examinateurs; souvent même, quand le candidat ne choisissait pas le Jury mixte, elles n'en fournissaient aucun. D'ailleurs le nom de nos Ecoles ne figurait pas sur le diplôme. Cela ne les empêchait pas de s'appeler Universités. Pourquoi? Parce que le titre universitaire ne signifie pas seulement le droit à l'examen; il signide surtout Yiiniversalité de l'enseignement.
Quand vous n'enseignez qu'un seul ordre de sciences,
VOUS créez une école, une faculté. Quand vous rapprochez plusieurs branches du haut enseignement, quand, par exemple, vous juxtaposez les sciences positives et les sciences spéculatives et que vous les reliez par la littérature, cette forme supérieure dont toute science est le fond, vous faites autre chose qu'additionner le savoir au savoir, vous le multipliez par les rapports qui naissent du contact. Vous allumez un grand foyer d'activité intellectuelle ; vous formez de vos professeurs et de vos élèves comme une grande famille pensante et chercheuse, dont les membres, doués d'aptitudes variées, appliqués à des travaux divers, se prêtent un mutuel concours et sont les uns pour les autres une perpétuelle excitation au progrès. L'esprit humain ne s'arrête pas aux barrières, souvent artificielles, qui séparent les différents ordres de connaissances. Si vous ne lui offrez pas sur place les moyens de contenter la variété de ses désirs, il en ira chercher la satisfaction au dehors, et ce sera souvent au détriment de sa vigueur; car une formation qui se fait ainsi, par morceaux, menace d'introduire dans l'intelligence des éléments disparates et des notions incohérentes. On ne saurait nier du moins que l'accumulation, sur un seul point, des instruments d'études les plus puissants et les plus divers, ne soit pour la jeunesse studieuse un stimulant efficace et propre à développer en elle la généreuse ambition du savoir. Qui dira ce que cette concentration de lumières peut faire naître de vocations scientifiques et révéler d'aptitudes d'abord inaperçues? Plus renseignement s'élève, plus il se rapproche de la région simple où toutes les sciences se touchent par le sommet. Si dans son ascension courageuse l'esprit atteint une de ces cimes, quel bonheur et quel avantage pour lui de trouver à ces hauteurs des guides qui l'introduisent dans les autres sciences qu'il vient de rencontrer en chemin !
QUE VONT DEVENIR LES FACULTÉS LIBRES l 187
Et n'est-co pas là, pour le dire ea passant, ce qu'il y a de légitime dans la tendance actuelle de la philosophie ? Quand elle fait fi de la spéculation, quand elle refuse à l'analyse psychologique le caractère et les droits d'une science expérimentale, quand elle exclut la métaphysique de la catégorie du co??«am«^/e, la philosophie j^o^?tive a tort et se ment à elle-même. Mais quand elle appelle au secours de ses recherches toutes les ressources et tous les résultats des sciences d'observation, elle est dans le vrai, elle fait droit à un besoin réel, à une légitime exigence du temps présent. Eh bien ! conçoit-on ce qu'une chaire de philosophie gagne à être dressée à quelque pas d'une Faculté des sciences, dans le voisinage de toutes les initiations scientifiques qui peuvent éclairer l'étude de l'homme et celle de l'univers ?
Cet avantage n'est pas moindre pourla théologie '. C'est en multipliant ses points de contact avec toutes les parties du savoir humain, que la science sacrée se maintiendra à la hauteur des nécessités intellectuelles qu'elle doit satisfaire. La théologie est une métaphysique, il faut qu'elle se mesure avec toutes les hardiesses de la pensée contemporaine. Elle est une cosmogonie, il faut qu'elle
1. Les fondateurs des Universités catholiques l'ont compris. Et voilà pourquoi, à côté des Facultés créées par eux sous le bénéfice de la loi del875, ils ont réuni^ dans un séminaire spécial, plané sous la seule responsabilité de TEvéque diocésain, de jeunes clercs déjà initiés dans leurs séminaires respectifs aux éléments de la théologie, et qui viennent chercher là, avec une connaissance plus approfondie des sciences sacrées, le perfectionnement de leur culture générale dans l'ordre littéraire et scientifique. Longtemps avant l'affranchissement de l'enseignement supérieur, ce dessein si digne de l'Episcopal français avait reçu à Paris un commencement d'exécution par la fondation de l'Ecole ecclésiastique des hautes Etudes, plus connue sous le nom d'Ecole des Carmes, et qui jusqu'en 1876 était subventionnée par l'Etat. 1. a fondation d'une Université libre, établie dans des bâtiments contigus à l'Ecole, est venue développer celte institution si féconde, et les autres Universités catholiques ont créé à côté de leurs Facultés des internats analogues.
puisse supporter le contrôle de toutes les sciences qui touchent aux origines cosmiques. Elle est une histoire, il faut qu'elle se plie à toutes les exigences de la critique, qu'elle s'initie à toutes les délicatesses des méthodes, qu'elle s'empare de tous les résultats acquis. Elle s'appuie sur des textes sacrés, il faut qu'elle soit en état de les défendre par toutes les ressources de la philologie. Elle est enfin et surtout une morale, il faut qu'elle rivalise avec les plus fins moralistes pour analyser les mobiles qui déterminent l'individu dans ses actes; il faut qu'elle dispute aux politiques, aux économistes, la connaissance des lois qui président au développement des sociétés. Voilà une tâche immense. Quel fardeau, dira-ton ! Mais non ! Cette nécessité de tout savoir n'est pas un fardeau qui accable, c'est une force qui soulève. Nous en avons connu, nous en voyons tous les jours, depuis cinq ans, de ces jeunes hommes dont l'enfance a été enfermée dans le cercle restreint dhumanités assez médiocres, dont l'adolescence a appartenu tout entière aux études essentielles et aux pieuses préparations du séminaire, mais que leurs évêques envoient à Paris dans cette maison des Carmes, qui est comme l'École normale du clergé. D'abord, ils sont comme étourdis de cette activité universelle qui, de toutes parts, sollicite leur esprit. L'immensité de ce champ du savoir semble fatiguer leur regard. Mais quand ils ont fait les premiers pas, tout se simplifie à leurs yeux; la variété des leçons élargit pour eux les horizons delà pensée, sans y répandre la confusion. On assiste à ce spectacle admirable : des esprits qui s'ouvrent, des convictions qui s'éclairent, des puissances qui se révèlent et grandissent, des serviteursqui se préparent pour la cause de Dieu et de la vérité.
Voilà ce que c'est qu'une Université. On nous accordera que cette unité scientifique qui relie toutes les branches
du savoir est bien quelque chose de réel, d'appréciable, qui mérite une désignation particulière; et qu'à côté des avantages intellectuels attachés à ce groupement des forces de l'enseignement, la forme des examens et la condition des grades ne sont qu'un détail accessoire, qui pouvait être modifié sans condamner les Universités à perdre leur nom.
Elles l'ont perdu, et la difficulté qu'elles -éprouvent à lui tromper un synonyme est la meilleure preuve qu'on leur a fait tort en les en dépouillant ^
Les ennemis de l'enseignement libre ne seraient pas fâchés, en effet, de l'abaisser, de le réduire, et pour cela d'isoler les unes des autres les forces dont il dispose. Espérons qu'ils n'y réussiront pas; mais avant de poursuivre, sous un titre d'emprunt, l'œuvre à laquelle appartient notre vie, protestons une dernière fois contre une mesure mesquine et qui n'oifense pas moins la vérité que la liberté !
L'établissement de la gratuité des inscriptions n'a pas un caractère moins étroit. Jusqu'ici 1 Etat ne s'était pas montré de si généreuse humeur à l'égard des étudiants. On trouvait qu'un droit d'école qui n'atteignait pas 200 francs par an n'avait rien d'exagéré pour rémunérer un enseignement aussi coûteux que celui des Facultés et n'imposait d'ailleurs aux élèves qu'une charge très modérée. Le législateur de 1875 avait craint même que les Facultés libres ne se fissent d'un tarif abaissé un moyen de concurrence ; et l'article 15 obligeait ces établissements à percevoir les mêmes droits que les facultés similaires de l'État.
1. Le nom de Faculté et celui d'Ecole devant continuer à désigner les différentes parties de l'enseignement supérieur, il faut chercher un titre collectif pour remplacer celui à.' Université. A. Paris, on s'est arrêté au nom d'Inslitut catholique qui est loin d'exprimer tout ce qui était contenu dans le vrai nom, désormais interdit.
Dans la suite on s'est aperçu, sans doute, que le produit des rétributions scolaires allait devenir pour certaines Universités libres une source sérieuse ^
C'était là, parait-il, un péril pour l'État, et la loi de M. Ferry y a mis bon ordre. Mais on était si éloigné d'abord de vouloir faire une libéralité aux étudiants, que le projet présenté par le ministre et voté par la Chambre des députés annonçait, en compensation du revenu des inscriptions désormais gratuites, une élévation proportionnelle des droits d'examen. En même temps, les Écoles libres perdaient, avec le nom même de Facultés, le privilège des inscriptions probantes et leurs étudiants étaient obligés d'aller s'inscrire aux Facultés de l'État.
Rendons hommage au Sénat : il a eu souci de la dignité des Facultés libres en leur rendant leur nom et leur registre d'inscriptions; il a eu souci de la justice en exigeant du gouvernement l'abandon de cette surtaxe des examens qui eût obligé nos élèves à payer intégralement à l'État un enseignement qu'ils ne recevaient pas de lui. Le ministre alors s'est montré libéral aux dépens du Trésor et les inscriptions sont devenues gratuites sans aucun droit compensateur. Mais la conséquence de cette mesure est encore un préjudice causé à l'enseignement libre. Car, comment ferions-nous payer ce que l'État offre gratuitement? Décidément, comme le disent, dans leur récente Lettre, les Évêques Fondateurs de l'Université de Paris, « rOEuvre ne peut plus rien attendre que du sacrifice^ ».
La troisième modification apportée par la loi de 1880 à celle de 1875 est dans le sens de la liberté. Le législateur
1. Pour l'Université de Pari?, ce produit commençait à dépasser 50.000 francs, soit 1/8 de son budget.
2. Lettre Pastorale des Évêques Fondateurs de l'Université catholique de Paris, avril 1880.
de 1875 avait cm que les cours isolés ne méritent pas les mêmes encouragements que les cours des Facultés. Il s'était demandé si un orateur qui annonce que, pendant quelques semaines ou quelques mois, il viendra périodiquement entretenir le public d'un sujet déterminé, fait vraiment œuvre d'enseignement et surtout d'enseignement supérieur. Les questions que remue la parole du maître, surtout quand il ne relève que de lui-même, touchent parfois de bien près à la politique. Si la loi se montre confiante envers l'homme de science, elle n'a pas toujours les mêmes raisons de l'être à l'égard des hommes de parti qui viennent exploiter les passions au profit d'un programme de lutte. En tout cas les lois qui règlent la liberté politique sont changeantes, celles qui régissent l'enseignement doivent avoir un caractère durable. On demandait donc, à ceux qui réclamaient la liberté au nom des droits de l'enseignement, de faire la preuve de la sincérité de leurs intentions. Cette preuve se trouvait surabondamment dans les sacrifices qu'exige la difficile et coûteuse création d'une ou de plusieurs Facultés. On n'élève pas des bâtiments, on ne recrute pas un corps professoral nombreux et distingué, on ne remplit pas les conditions onéreuses auxquelles la loi subordonne l'ouverture des Facultés libres, quand on ne se propose que d'agir, en passant, sur l'opinion du jour, par les moyens turbulents qui sont familiers aux agitateurs. Un cours isolé est fort loin d'offrir les mêmes garanties, et voilà pourquoi, à l'égard de ces sortes de cours, la liberté avait été donnée avec mesure. Leur publicité devait être restreinte à un auditoire régulièrement inscrit sur un registre soumis à l'inspection. Faute d'observer cette condition, les cours isolés demeuraient sous le régime législatif qui réglemente les réunions publiques.
La loi de 1880 a fait tomber ces barrières et placé les
cours isolés sur le même rang que les cours de Facultés. En faisant une déclaration préalable et en acceptant l'inspection, tout Français peut louer une salle et débiter n'importe quoi sous couleur de distribuer l'enseignement supérieur.
Si l'on nous eût demandé notre avis avant le vote, nous ne l'eussions pas donné favorable à cette mesure. Les raisons qui avaient dicté au législateur l'article 3 de la loi de 1875 nous semblent aujourd'hui encore excellentes; et un gouvernement soucieux de défendre la liberté contre les périls que lui fait courir la licence n'eût pas manqué de maintenir une disposition qui ne pouvait gêner sérieusement que les hommes de désordre.
Mais enfin, la modification est votée, et nous ne sommes pas des hommes de désordre. Nous profiterons donc des facilités plus grandes que l'affranchissement des cours isolés nous apporte, pour servir les intérêts communs de la science et de la foi; et ce n'est pas de notre côté que viendra l'usurpation de l'enseignement sur le domaine de la politique.
Voilà donc la loi Ferry dans son ensemble. Et le moment est venu de nous demander quel mal elle nous a fait.
En nous enlevant le jury spécial, elle a porté atteinte au prestige de nos établissements et à la situation de nos professeurs. Toutefois, après avoir siégé cinq ans avec honneur à côté de leurs collègues de l'enseignement officiel, ces maîtres estimés gardent tout entière la considération que leur a value leur science, et nul ne pourra plus leur disputer le rang qu'ils ont conquis parmi les professeurs de Facultés.
En supprimant le titre d'Université, la loi s'est mise en désaccord avec la réalité; mais les fondateurs de nos Facultés libres sauront redoubler d'efforts pour grouper
ensemble toutes les forces vives du haut enseignement, et maintenir à leur œuvre le caractère de synthèse scientifique, qui lui assurera dans l'opinion toute l'importance qu'on a essayé de lui ravir.
En établissant la gratuité des inscriptions, la loi fait subir à nos établissements ce qu'on appelle, en style commercial, une perte 'sèche; mais n'est-ce pas surtout dans une entreprise qui tient de l'apostolat, qu'il faut se rappeler le proverbe ; plaie d'argent n est pas mortelle?
Là s'arrêtent, grâce au Sénat qui a su l'amender, les préjudices que la loi Ferry nous a causés.
Nous sera-t-il permis de rechercher les avantages qu'elle nous procure 1
Pourquoi non? la reconnaissance ne pèse pas aux cœurs bien faits; et s'il nous était prouvé qu'un adversaire nous a fait sciemment du bien, nous n'aurions aucune répugnance à lui dire : merci. S'il nous en a fait sans le savoir ou sans le vouloir, nous pouvons bien dire entre nous : tant mieux!
Eh bien oui ! la loi Ferry a du bon pour nous.
Nous parlions en commençant de l'esprit de réaction aveugle qui anime les partis politiques.
Le parti auquel M. Ferry appartient n'a pas su y échapper.
Le législateur de 1879 était persuadé que la loi de 1875, œuvre d'une majorité « cléricale » (il faut bien se résoudre à emprunter ce jargon], avait été inspirée tout entière par les tendances de cette majorité, tendances qu'on l*ésumait ainsi :
Défiance à l'égard de l'État et de l'Université de France ;
Extension abusive de la liberté dans l'ordre de l'enseignement;
Faveur excessive témoignée à l'influence ecclésiastique.
Or, rien n'est plus faux que cette supposition.
Sans doute, ce sont les catîioliques ardents et militants qui ont poursuivi l'abolition du monopole au degré supérieur de l'enseignement.
Mais le groupe qu'ils formaient n'était pas la majorité ; loin de là.
Et la majorité nécessaire n'a pu se constituer que par l'adhésion d hommes modérés, très attachés à lUniversité de France, très jaloux des droits de l'État, très imbus des traditions d'uniformité, chères à la bureaucratie française; d'hommes enfin dont plusieurs n'étaient pas étrangers aux préjugés si répandus dans notre pays contre l'ingérence de l'Eglise et. la prépondérance des grands corps religieux.
L'inspection des divers scrutins qui ont amené le vote définitif de la loi du 12 juillet fournit la preuve de ce que nous avançons ici.
La loi a donc été non le triomphe d'un parti, mais le résultat d'une transaction.
Et dans cette œuvre d'affranchissement, le monopole a laissé plus d'une trace. Appartient-il à la liberté ou au monopole, cet article 5 qui oblige les Facultés libres à créer autant de chaires, occupées par les professeurs-docteurs, que les Facultés de l'État qui en comptent le moins? Appartient-il à la liberté ou au monopole, cet article G qui va jusqu'à déterminer le nombre des lits d'hôpital qui devront être mis à la disposition de l'enseignement clinique dans une Faculté de médecine? Qu'on relise surtout l'article 15^ Est-ce une loi de liberté ou un retour offensif du monopole que cet ensemble de règlements
1. Art. 13. — Les élèves des Universités libres seront soumis aux mêmes règles que ceux des Facultés de l'Etat, notamment en ce qui concerne les conditions préalables d'âge, de grades, d'inscriptions, de stage dans les hôpitaux, le nombre des épreuves à subir devant le jury spécial pour Tobtention de chaque grade, les délais obligatoires entre chaque grade et les droits à percevoir.
qui impose à renseignement libre une imitation servile de renseignement public jusque dans les plus minces détails de discipline, d'administration ou de fiscalité?
Encore une fois, nous ne faisons pas ici le procès de la loi de 1875. Il y avait plus d'une bonne raison pour introduire, dans ce régime nouveau et inexploré qu'on inaugurait, certains tempéraments au moins provisoires, certaines restrictions à la liberté. L'intérêt public voulait qu'on ne relâchât pas trop brusquement les liens de cette domination étroite longtemps exercée par l'État dans les régions du haut savoir. L'intérêt même de l'enseignement libre demandait que, par des conditions difficiles à remplir et portant avec elles leurs preuves, on l'obligeât à fournir du premier coup les garanties de sa valeur scientifique. A notre avis, toutefois, on a été trop loin dans l'exercice de cette tutelle. Nous savons par expérience combien les fondateurs des Facultés nouvelles ont eu de peine à se mouvoir au milieu de ce réseau légal qui les enveloppait de toutes parts. La grande raison d'être de l'enseignement libre, c'est la liberté des méthodes ; et les méthodes ne sont vraiment affranchies que quand les programmes et les examens cessent d'être asservis. Toujours est-il que, si la loi de 1875 méritait un reproche, ce n'était pas celui d'avoir trop oublié la mission de surveillance et de contrôle qui appartient à la puissance publique dans le domaine de l'enseignement. Et quand on a voulu faire de la réaction contre cette loi, on s'est trouvé en présence d'un document législatif dont le principe général était seul franchement libéral, dont les dispositions particulières appartenaient presque toutes à la tradition du monopole. Ne pouvant et n'osant s'attaquer au principe et rayer de la loi l'article 1^'' : L'enseignement supérieur est libre, on s'en est pris aux
détails et Ton n'a pu les modifier qu'au profit de la liberté.
Sous le régime de la loi Ferry, renseignement libre est entouré de moins de privilèges et d'honneurs, mais il est plus libre. Sans doute, pour créer des Facultés, il faut encore qu'il réalise les conditions minimum imposées par l'ancien article 5 ; mais il fera des Facultés s'il veut en faire ; autrefois il y était à peu près contraint ; car en dehors des Facultés, le système des cours libres n'oô'rait ni dignité, ni sécurité. En outre, le groupement de trois Facultés ensemble donnait droit au titre enviable d'Université et à la prérogative du Jury spécial. Ce double avantage méritait d'être payé : qui sait si, au début, on ne l'a pas payé trop cher ? Pour y atteindre, il a fallu du premier coup et presque à tout prix former trois Facultés au moins. Etait-on libre de commencer par les plus nécessaires, de donner à chacune les développements successifs qu'elle eût réclamés, d'apporter, dans la création des chaires, dans le recrutement des maîtres, toutes les précautions et toute l'indépendance qui pouvaient assurer le succès? Le désir de remplir au plus tôt les conditions légales attachées au titre d'Université a entraîné les fondateurs à prendre à l'égard de l'enseignement public moins le rôle d'émulés que celui d'imitateurs. C'était pour eux, comme le dit encore la Lettre épiscopale que nous avons citée, une nécessité de situation ^ Faute d'agir ainsi, ils n'arrivaient pas à temps, ils ne mettaient pas assez vite en mouvement tout le mécanisme de la législation
1. Pour être juste, il faut reconnaître qu'on a fait dés le début de louables efforts pour restreindre autant que possible cette nécessité. Ainsi, aux cours ordinaires de Droit on a ajouté, dans plusieurs Facultés, des cours do haute théorie (Droit naturel, Droit canonique), et des cours professionnels (notariat et enregistrement). A Toulouse, on a inauguré l'enseignement des langues romanes ; à Paris, l'enseignement de l'archéologie sacrée.
nouvelle, ils donnaient à leurs adversaires le loisir de leur enlever une partie de leurs privilèges avant qu'ils eussent pu en prendre possession dans la pratique. Il y avait là un péril imminent, péril de l'ordre politique, péril dont les événements qui ont suivi ont démontré la réalité. On a donc bien fait d'y parer par l'occupation empressée de toutes les immunités légalement acquises. Mais combien l'œuvre naissante n'eût-elle pas gagné à s'épanouir dans une atmosphère plus sereine, loin des compétitions qui se heurtent et des intérêts qui se croisent !
C'est une grande chose que l'enseignement supérieur. Nos ennemis le savent bien, et il ne faut pas que nos amis l'ignorent. Décréter cette chose est facile ; l'accomplir est une tâche immense. On a pu croire qu'elle réclamait seulement de l'argent et des hommes; c'est une erreur : elle réclame encore du temps. D'abord, il faut du temps pour amasser l'argent et réunir les hommes. Mais il en faut plus encore pour trouver la vraie voie et la parcourir. L'enseignement public, tel qu'il est actuellement distribué dans notre pays, représente le travail dos siècles : c'est une accumulation d'expérience, d'étude, de découvertes qui compose le capital intellectuel de la nation. L'initiative de l'Eglise et celle des hommes de science ont commencé la formation de ce patrimoine ; l'État aujourd'hui l'administre et l'augmente par des eiforts louables que couronnent de brillants succès. Vous trouvez qu'à côté de cette richesse commune, il est bon de constituer des trésors privés ? Vous avez raison ; mais faites alors comme le particulier qui thésaurise : mettez-y le temps. On sait ce qu il faut penser des fortunes troprapidement faites. La fortune de l'intelligence a plus encore besoin de ce crédit de la durée ; car elle se compose non d'écus qui s'entassent, mais de pensées qui se développent, de méthodes qui s'éprouvent, de recherches qui se
poursuivent; et c'est surtout à ce genre de richesses qu'il convient d'appliquer cette sentence :
Le temps- n'épargne pas ce qu'on a fait sans lui.
Est-on juste pour les créateurs de renseignement supérieur libre, quand on vient leur dire après cinq ans : Eh quoi ! vous n'égalez pas encore les institutions de l'État? Non, ce reproche n'est pas juste. Il en est un autre qui serait plus fondé et qui pourrait se formuler ainsi : Eh quoi ! vous avez réclamé contre le monopole, et maintenant qu'il est aboli vous ne faites que l'imiter? Vous reproduisez son type d'enseignement, vous adoptez son organisation, ses divisions, ses procédés? Vous annonciez une régénération de l'enseignement, vous nous apportez une pâle copie de ce qui existait avant vous?
Nous avons opposé d'avance à ce réquisitoire les excuses de circonstances qui en atténuent la portée.
On a fait ce qu'on a pu faire, ce que les nécessités de la lutte ont obligé d'entreprendre; et dans ces limites on a étonnamment réussi, parce qu'on avait pour soi la science et le dévouement.
Mais on était entravé, et la loi Ferry est venue rompre une partie de nos entraves.
Les cours libres sont assimilés aux cours de Facultés.
Les cours de Facultés ne jouissent plus que d'un privilège assez platonique : Vinscription probante.
Le groupement des Facultés ne confère plus aucun avantage, honorifique ou réel.
Dès lors, il n'y a plus qu'un seul intérêt à consulter : l'intérêt des études.
On développera telle Faculté; on réduira telle autre. Si le nombre des chaires tombe au-dessous du chiffre légal, ou si, pour les remplir, on trouve des hommes éminents à qui manque le diplôme de docteur, on ne s'arrêtera pas
devant ces difficultés de formes; on perdra, s'il le faut, le titre de Faculté, on prendra celui d'École et l'on marchera droit devant soi, l'œil fixé sur le but qui est la science. Les besoins des élèves, les aptitudes des maîtres, les occasions opportunes qui s'olfrent de développer telle ou telle branche de l'enseignement, voilà désormais ce qui devra guider les promoteurs de ces vastes entreprises, et non plus la préoccupation gênante d'une conformité qui s'imposait bien plus comme une servitude que comme un privilège.
En suivant cette marche, on ira lentement; l'œuvre au début pourra manquer de proportions : il y aura, dans cet organisme naissant, des parties très développées, d'autres qui paraîtront atrophiées ; mais le temps, et les ressources qu'il amène, et les aptitudes qu'il révèle, aideront à combler des vides, à rétablir l'équilibre des forces. En attendant, on ne fera que des choses utiles et répondant aux moyens dont on dispose. Il n'y aura ni efforts perdus, ni sacrifices mal placés, ni dépenses regrettables. Et tous ces avantages se résumeront dans cette seule formule : V Enseignement libre se développant librement.
A ceux alors qui viendraient ironiquement nous demander compte des résultats acquis, nous répondrons avec tranquillité : Dix ans, c'est peu de chose dans l'histoire intellectuelle d'un siècle : eh bien! maintenant que nous sommes libres, laissez-nous travailler et repassez dans dix ans !
YIII
l'avenir des facultés libres
Nous avons essayé de faire connaître la vraie situation faite à l'Enseignement supérieur libre par la loi du 15 mars
Moins protégé, mais libre encore, cet enseignement vat-il périr ou grandira
Telle est la question finale.
Et cette question que nous posons^ c'est aux catholiques français de la résoudre.
S'ils prennent peur, s'ils permettent au découragement de gagner leur âme; si, en présence des maux sans nombre qui désolent notre société, ils s'effraient d'avoir à soutenir tant de combats à la fois; si les dangers plus apparents qui menacent aujourd'hui et la tranquillité de la rue et jusqu'au domicile du citoyen, leur font fermer les yeux sur les périls de la foi minée par la prétendue science; si les quelques atteintes portées à nos Facultés libres par le législateur leur ôtent toute confiance dans l'avenir de ces institutions; si les menaces d'ostracisme administratif par lesquelles on essaie de détourner de nos écoles les aspirants aux fonctions publiques jettent à l'avance l'effroi dans le cœur des pères et des fils ; si, à cause de cela, nos protecteurs et nos enfants, ceux qui ont donné l'être à notre œuvre et ceux de qui elle attend l'accroissement, lui refusent désormais ou lui marchandent les deux éléments de sa vie, les élèves et l'argent, qu'ils le disent! Il est inutile de prolonger la lutte. Nous pouvons bien soutenir l'enseignement libre contre ses ennemis; mais comment le défendre contre ses amis?
Oh! alors il n'y aurait plus qu'à pleurer! Pleurer sur un si bel avenir, perdu et sacrifié d'avance, non par la persécution du mal, mais par la défaillance du bien! Pleurer sur un si beau passé; sur ces fières revendications qui, durant cinquante ans, avaient fait retentir la tribune française et annoncé aux générations nouvelles, ivres de science et de liberté, que la vieille Église catholique était prête pour les épreuves de la liberté et pour les conquêtes de la science ; pleurer sur l'hoaneu-r de ces
grands hommes, nos champions, nos répondants devant la France moderne, qui avaient engagé d'avance notre dévouement et notre courage, et dont nous laisserions protester la parole en face de l'impiété railleuse et désormais triomphante.
Eh bien, non ! Cela ne sera pas.
Catholiques de France, quand toutes vos craintes seraient fondées, vous n'auriez pas encore le droit de déserter le poste du combat! Si l'Enseignement supérieur, appuyé sur la foi et sur la liberté, est aujourd'hui, après cinq ans de succès, une cause perdue à vos yeux, il n'a jamais pu être une cause gagnée. Il fallait vous en apercevoir plus tôt. Il ne fallait pas réclamer l'abolition du monopole, il ne fallait pas exposer à cette banqueroute morale l'honneur de vos croyances, l'honneur aussi de vos évêques que vous êtes allés trouver au lendemain du vote de la loi pour les prier de mettre la main à l'œuvre. Mieux A-alait une paix prudente qu'une défaite honteuse.
Mais laissons là le point d'honneur et revenons à la froide raison.
Nous avons devant nous deux catégories d'alarmés: les parents, qui craignent pour l'avenir de leurs enfants s'ils fréquentent nos Facultés; les bienfaiteurs, qui craignent de faire des sacrifices inutiles en soutenant nos Facultés.
Aux uns et aux autres, après mûre réflexion, nous pouvons dire : Vos alarmes sont vaines.
Traitons avec les parents d'abord. Un décret du io août 1879 a exclu du concours à l'auditorat du Conseil d'Etat les licenciés en droit qui auraient obtenu leur diplôme dans une Faculté libre. De là grand émoi. C'est un premier pas, dit-on; il en sera bientôt ainsi de toutes les fonctions publiques. L'accès en sera fermé à tous nos étudiants. Dès lors, pourquoi entretenir à grands frais des Écoles supérieures où l'enseignement peut être excellent,
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mais d'où l'on sort marqué d'un signe qui vous interdit toutes les carrières?
Nous ne croyons pas nous tromper en disant que ce fait du Conseil d État a jeté une véritable panique dans la clientèle des Universités libres. Mais ne sait-on pas que le propre de la panique est de faire fuir les plus braves devant un péril imaginaire? Essayons donc de ramener nos troupes et de leur faire regarder en face le monstre qui les a mises en déroute.
Nous pourrions rappeler d'abord que le Sénat a interpellé le garde des sceaux sur l'illégalité de ce décret; que M. le ministre de la Justice a reconnu à la tribune qu'il y avait dans cette mesure une infraction regrettable au principe de la non-rétroactivité des lois; que néanmoins, le Conseil d"Etat ayant maintenu l'exclusion sous prétexte qu'il s'agissait là d'un règlement d'ordre intérieur, le Sénat a repris l'affaire sous la forme d'un projet de loi présenté par M. Baragnon, accepté par M. Cazot, défendu par M. Batbie et voté par la Chambre Haute dans la séance du 31 mai dernier. Quel que soit l'accueil que la Chambre des Députés réserve à ce projet, les déclarations du ministre demeurent et engagent le gouvernement à ne plus permettre de pareilles innovations.
Mais nous avons mieux à dire pour rassurer les familles inquiètes; et cette sécurité nouvelle, c'est encore à M. Ferry que nous la devons.
Que craint-on pour les jeunes gens sortis de nos écoles? La marque de provenance? Mais la loi du 15 mars 1880 efface toute marque de provenance. Il n'y a plus qu'un seul jury d'examen, le jury d'Etat; le diplôme par conséquent est uniforme, et le lieu où le candidat a fait ses études n'est indiqué nulle part. Sans doute, il y a l'inscription; mais l'inscription ne laisse aucune trace sur le diplôme. D'ailleurs l'inscription étant
gratuite aux Facultés de FEtat, rien n'empêche l'étudiant timoré, qui s'inscrit à nos Facultés, de s'inscrire en même temps à l'Ecole officielle. Entre trois licenciés en droit, dont l'un a suivi les cours de l'Etat, le second les nôtres et le troisième aucun, il n'y a d'autre différence que celle du savoir, et celle-là c'est un examen commun qui la réA^èle. Craindrait-on une enquête sur les habitudes du candidat? Mais l'Administration universitaire ne peut plus la faire. La fréquentation des cours est facultative, et nul étudiant, fût-il inscrit à l'École de l'État, ne peut être recherché pour ses absences. Qu'il soit absent du cours public pour s'adonner au plaisir ou pour fréquenter nos cours libres, l'Académie n'en a point de souci. Et lorsque, à trois ans de là, le nouveau licencié portera son diplôme au greffe du Conseil d'État pour se faire inscrire au concours, il sera vraiment malaisé de déterminer sa provenance.
MaiS; dira-t-on, si l'aspirant est suspect de cléricalisme, on parviendra bien à découvrir où il a fait ses études.
A cela que répondre, sinon que l'état de guerre est forcément passager dans la société? Oui, actuellement, au plus fort des luttes qui nous divisent, les fils de familles chrétiennes seront traités en suspects. Mais qu'ils aient étudié ici ou là, si leurs sentiments sont connus, leur exclusion est certaine. Quelques précautions de plus ne les sauveront pas. Qu'ils prennent donc bravement leur parti d'attendre des jours meilleurs pour briguer les fonctions publiques, et que, en attendant, ils se consolent ! Car il s'en faut de beaucoup que toute avenue leur soit fermée.
Regardons les choses de près.
Quelles sont donc ces Écoles supérieures dont la fréquentation serait si périlleuse?
Les Facultés des lettres? Mais il n'a jamais été ques-
tion pour nos licenciés es lettres d'entrer dans l'enseignement public. Nous formons des professeurs pour l'enseignement secondaire libre; nous offrons aussi aux jeunes gens du monde l'occasion de perfectionner leur culture littéraire par la poursuite d'un grade honorifique. De ce côté aucune exclusion n'est à craindre, parce qu'aucune faveur n'est demandée.
Les Facultés des sciences? Mais le péril est plus éloigné encore Les grades scientifiques ne mènent à rien... qu'à la science. L'amour du haut savoir que ces grades constatent est un amour essentiellement désintéressé.
Les Facultés de droit? Ah! nous approchons du précipice. Mais ne perdons pas notre sang-froid. Quels sont les jeunes gens qui composent la clientèle d'une École de droit? Ils se divisent en plusieurs catégories : il y a les aspirants au Conseil d'Etat : supposons-les exclus, c'est une poignée. — Les aspirants à la magistrature, à la diplomatie : par le temps qui court, ouvrirait-on ces carrières à nos élèves, alors qu'ils ne seraient pas nos élèves? Évidemment non; donc ils ne perdent rien. D'ailleurs, c'est encore une très petite minorité. Passons. Les aspirants à l'agrégation. Minorité plus réduite encore, et si nos étudiants n'ont pas devant eux l'avenir de l'enseignement dans les Écoles publiques, nous leur en ouvrons un autre : ils sont appelés à recruter le corps enseignant de nos cinq établissements libres ^ Jusqu'ici nous n'avons rencontré que des groupes clairsemés. 3Iais voici le gros bataillon, qui se partage en deux cohortes : les aspirants au barreau et ceux qui n'aspirent à rien du tout. Or, le barreau est libre, il le prouve en ce moment; le barreau n'est pas d'humeur à accepter une tyrannie,
1. L'Institut Catholique de Toulouse a inauguré, dès son origine, des concours d'agrégation pour le recrutement du corps enseignant de sa Faculté de droit. Cet exemple sera suivi partout.
un ostracisme quelconque. Et les jeunes gens qui ne font rien mais qui veulent s'instruire, n'ont pas besoin de la permission de l'Etat pour venir chercher près de nous le complément de leurs connaissances.
Reste la médecine. Ici nous sommes plus protégés encore contre tout péril d'ingérence, et par la nature même de la profession, qui ne relève que de la confiance du public, et par les traditions du corps médical, qui s'est toujours montré jaloux de son indépendance.
Ajoutez à cela qu'à Paris, en particulier, où bientôt, nous l'espérons, l'enseignement médical va être inauguré, la puissante corporation des médecins des hôpitaux forme entre l'enseignement de l'État et l'enseignement libre comme un arbitrage préparé d'avance, arbitrage irrécusable, qui emprunte aux lumières, au caractère et à la situation des juges, une autorité propre à dissiper toutes les craintes.
Nous avons fini avec les alarmes des parents. Que dire aux hésitations des bienfaiteurs?
Ce qui rassure les uns doit encourager les autres. Si l'œuvre n'est pas sérieusement menacée, il ne lui faut pour grandir et prospérer que la continuation du dévouement qui l'a fait naître. Si les modifications législatives, tout en diminuant les prérogatives de l'enseignement libre, ont épargné sa liberté même, jamais les offrandes qu'il sollicite n'auront été mieux placées, parce qu'elles seront devenues plus nécessaires sans cesser d'être aussi fécondes.
On objecte la multiplicité des œuvres : est-ce une raison pour laisser dans l'oubli celle dont la portée est la plus haute, le développement le plus difficile, le succès le plus nécessaire?
On rappelle les sacrifices déjà faits. Ils ont été grands, c'est vrai, surtout à Lille, où deux diocèses ont suffi à une
entreprise colossale. Ailleurs, ces sacrifices, répartis sur de vastes étendues de territoire, représentent une moyenne annuelle de 10.000 francs par diocèse. Peut-on soutenir que ce soit là un lourd fardeau? N'est-if pas plus vrai de dire que jusqu'ici nos Universités libres ont vécu des apports spontanés de la générosité catholique, sans qu'il ait presque été rien fait pour organiser les ressources et régulariser les dons? Un peu de méthode, un peu d'administration, quelques engagements très légers pour ceux qui les prennent, mais précieux pour ceux qui les acceptent, suffiraient à maintenir pendant quinze ou vingt ans le revenu actuel de nos établissements. D'ici là, le capital des chaires, qui va s'augmentant d'année en année, achèvera de se constituer et complétera peu à peu la dotation de l'enseignement supérieur.
Ainsi donc, ô nos fondateurs, ô nos amis, il n'est pas vrai qu'on vous provoque à une initiative imprudente, mais il est vrai qu'on attend de vous une constance nécessaire.
Sous quelque nom qu'elle survive, l'OEuvre des Universités libres est l'œuvre suprême de ce temps et de ce pays. C'est l'OEuvre qui s'attaque au mal dans ses causes, qui va chercher le bien dans ses sources, qui remonte jusqu'aux sommets de la pensée pour y démontrer par des faits, par des créations, par des résultats, l'accord réalisé, et par conséquent possible, de la haute science et de la foi.
Quand on vous dira : Le christianisme a fait son temps; sa discipline intellectuelle ne peut plus retenir les esprits affranchis, l'histoire dément ses origines, la philosophie désavoue ses dogmes, la science condamne ses traditions, la nature mieux connue supplante victorieusement son Dieu et son Christ, la sociologie remplace sa morale et fait pâlir son Évangile; quand on répétera devant vous
ces affirmations audacieuses que rien n'appuie, mais qui ont ébranlé tant d'âmes^ ah! vous ne vous donnerez plus la peine d'argumenter contre ces sophismes. Vous prendrez vos adversaires par la main; vous les conduirez silencieusement dans nos amphithéâtres, dans nos laboratoires; vous leur montrerez des maîtres qui savent et qui s'agenouillent, des étudiants qui apprennent et qui prient, des écoles où préside l'image du divin Crucifié et d'où partent, à chaque instant, les irradiations du haut savoir. Encore un peu de temps, et quand vous parcourrez avec nos détracteurs l'annuaire de l'Institut de France, vous leur y ferez lire les noms de nos professeurs; quand vous jetterez les yeux sur les annales des sciences, vous y trouverez les découvertes de nos savants; quand vous interrogerez la philologie ou l'histoire, la métaphysique ou la jurisprudence, pour leur demander compte de leurs progrès, vous rencontrerez l'activité féconde de nos écoles, mêlée à toutes les conquêtes de la pensée contemporaine; et, vous retournant encore une fois vers les contempteurs de nos croyances, vous leur direz : Voilà de la science et elle est chrétienne! Ce jour-là, ce jour-là seulement, vous aurez fermé la bouche à vos ennemis.
Mais vous aurez fait bien mieux encore. Vous aurez raff'ermi la foi des forts et consolé la foi des faibles. Vous aurez vengé la parole de Dieu du mépris injuste où la tenait une science frelatée. Vous aurez réjoui le cœur de l'Église, assuré la persévérance des générations qui grandissent et qui, jusqu'ici, semblaient grandir pour l'apostasie. A ces écoles populaires qui distribuent le pain quotidien de la vérité aux multitudes, à ces écoles secondaires qui jettent dans les jeunes esprits, appartenant aux classes éclairées, les semences du savoir et de la vertu, vous aurez donné le couronnement nécessaire des écoles supérieures, où s'opère définitivement la ren-
contre des deux sciences, celle que Thomme trouve et celle que Dieu révèle. Ces deux sciences vont-elles se heurter ou s'unir'? A vous de le décider, et de cette décision dépendent les destinées de la civilisation. Si vous faites vivre et prospérer nos grandes écoles, entre la société moderne et l'Évangile on ne parlera plus de divorce, mais d'alliance; et sur les cimes où vous l'aurez conduite, la jeunesse savante et croyante signera le traité qui met d'accord la pensée humaine avec la pensée de Dieu.